Quand le jour cède à la nuit
Préface
Gary Victor publie depuis plus de trente ans une œuvre qui construit des développements singuliers, explorant sans relâche les contours d’un imaginaire intranquille, dans lequel subsistent, comme de subtiles étincelles, de très courts instants de rémission. Cette œuvre, aux multiples facettes, aux genres variés, il était important que le lecteur prît connaissance de ses premiers soubassements, ces nouvelles, la plupart d’abord publiées dans des quotidiens, plus tard réunies en recueils, désormais indisponibles. La nouvelle est un genre littéraire bien particulier : en quelques pages, un fragment d’histoire fait sens, au prolongement soutenu dans la conscience du lecteur, retentissement brusquement amplifié par le rebondissement final. Netteté de la narration, caractère exceptionnel de l’histoire, concentration du récit, revirement final sont bien là des traits par lesquels se manifeste le métier de l’écrivain, dans l’aigu.
D’emblée, Gary Victor mène reconnaissance, dans un monde dont l’absurdité éclate au moindre regard et qui se révèle instantanément comme saturé de violence. Celle-ci en constitue peut-être la matrice. Si elle a parfois pour cadre le spectacle du quotidien haïtien, il est alors presque évident que la trame de cette violence est désormais généralisée, à l’échelle planétaire. Le monde, passé, futur, imaginaire, est hérissé de dangers, comme le prolongement d’un désastre toujours-déjà-là. Pourtant, ce n’est pas à ce seul constat que l’œuvre nous conduit : la littérature a ceci de particulier que c’est par elle que le réel parvient à déposer sa présence, tout en empruntant les voies de l’imaginaire. Par sa brièveté, la nouvelle ouvre une brèche dans ce qui nous semble lisse, mais qui n’est que le reflet de notre propre regard, usé jusqu’à la fadeur par la banalité. Alors, rencontrant cette matérialité indéchiffrable, nimbée d’une étrange lueur diffuse, la plume de l’auteur interroge précisément cette déflexion des rayons lumineux rasant l’opacité. C’est par là que l’imagination entre en scène, interrogeant le spectre de la diffraction : elle ouvre autant de portes sur des arrière-mondes, humains et physiques, sur des espaces parallèles, qui subsistent à l’insu de tous, ou bien, encore, sur les abîmes habités par une horreur brutale, qui renvoient l’humanité à ce que l’on persiste à croire qu’elle ne saurait être. L’imagination, ici, devient le révélateur de la présence du Mal, tapi dans l’ombre du monde comme ce qui le corrode, avant de le dévorer à pleines dents et de le réduire à une déjection. Chaque histoire raconte, on l’aura compris, la possibilité de la fin de l’Histoire.
Prises une à une, les nouvelles abordent ainsi une des couleurs négatives de ce spectre de l’absurde et de la violence : la résistance effrénée, active ou intérieure, au Mal tente désespérément de marquer sa présence dans des paysages flexibles. Les univers parallèles cèdent alors à la patience dans l’infortune et dans l’informe : en eux se déploient les espaces infinis dans lesquels perdure la conscience humaine, apportant cette persistance de la grâce vigilante dans la grande lutte contre l’« agrégat de tous ces chefs d’État qui s’étaient approprié la Maison nationale pour piéger l’Histoire », ou bien contre ces monstres froids qui considèrent le monde comme une seule source de profit. Ils sont habités par ces tortionnaires vicieux qui détricotent les consciences et éviscèrent les corps, ou bien hantés par ces gardiens lointains qui surveillent les êtres qui ne disposent plus que des ressources de leur imagination pour mener une pseudo-existence, décrochée de la réalité. Dans ces paysages nocturnes, les infrapeuples qui vivent de déchets luttent sur plusieurs fronts à la fois, et la présence du démon est maintenue, faiblement, à distance, par la prière.
Las ! Il faut le reconnaître, ce sont là de bien pauvres consolations, encore bien éloignées des triomphes érotiques que révélera plus tard Sonson Pipirite, le personnage truculent, malicieux, qui a foi en l’amitié, et qui s’engagera dans La Piste des Sortilèges, ce roman immense de l’auteur, qui est comme un répertoire des mythes haïtiens ! La plupart des nouvelles décrivent en fait l’effondrement, comme une involution à la fois cosmique et humaine. Le divin s’est retiré, sans doute emporté Lui-Même par la souffrance. Le Mal répand sa pourriture par toutes les fissures, toutes les conjonctions astrales mais, d’abord et surtout, les lassitudes humaines, dans une grande danse macabre qui s’est emparée des aveugles, dans la trame des jours. Ce Mal n’a pas grand-chose à voir avec la conception reconnue dans les mondes occidentaux, même si, parfois, il peut recourir à ses représentations. L’exploration métaphysique ne met en évidence ni la présence diabolique ni la permanence du péché originel, qui semble avoir quelque peu barré l’horizon des représentations. Le Mal, ici, est sans mesure, mais il n’est pas informe : il procède du brouillage des espaces, comme de l’occultation des frontières, et se manifeste comme retour de la géhenne, celle de la plantation, de l’exploitation sans limite, menée, on le sait, au nom de la raison, en particulier économique. Et c’est bien en s’adossant à un imaginaire d’une grande densité, que les Haïtiens ont réussi à résister, renvoyant cette inhumanité à la cale infecte dont elle n’aurait jamais dû sortir. On la croyait disparue, mais elle est là, tapie, prête à ramper au moindre relâchement, toujours en travail. Gary Victor piège ainsi les mécaniques abjectes du pouvoir, les retournements de signes, qui transforment les êtres réputés honorables en dénonciateurs, comme la richesse insolente en criminalité sordide, et les figures de résistance en instruments de domination. Ce sont bien les démons de la nuit, ces chiens affamés, et leurs enfants pervers qui minent un monde voué à la décomposition et dévoré par le spectacle de sa propre faim. L’ironie, figure centrale du dédoublement de la réalité, travaille ces textes, parfois jusqu’à l’éclat de rire, mais comme le rictus sardonique qui infeste les soubassements de la démentification : la trame de la matrice participe résolument de la schizophrénie, et l’on sait combien cette proposition est centrale, dans toute l’œuvre de l’auteur. Quant au procédé littéraire, il est lui-même emporté par cette matrice, puisque l’inquiétude demeure pérenne, malgré, parfois, l’apparition de figures positives : d’Astaroth, par exemple, émane l’odeur fétide du mensonge, comme dans une Haïti possible autrement et conquérante, cette fois, l’instrumentalisation de la violence perdure.
Mais aussi, cette proposition s’affirme comme le pur retournement de ce que racontaient de grands prédécesseurs littéraires, qui tissèrent naguère une figure héroïque d’Haïti, désormais sans objet : la femme-jardin n’est plus qu’une ombre évanescente dans un paysage nocturne et bétonné, l’eau est réduite à la punition diluvienne des lwa*, qui se sont retirés de la terre, et la prostituée ne rejoindra jamais le combattant de lumière. En a-t-il réellement été autrement ? C’est aussi cette déception que nous rappelle le battement de cils de Gary Victor, la mise en crise de l’impensé littéraire haïtien. D’emblée, il avait trouvé sa voix, celle d’un audienceur, ce personnage de la société haïtienne, conteur à la tombée du jour, apparemment hâbleur, finalement inquiétant, qui s’empare de la parole publique pour mieux en révéler les tensions latentes, et qui peint dans ses miniatures la lutte désespérée que les couleurs vives mènent contre l’obscur.
Yves CHEMLA
OceanofPDF.com