Reine d'un jour

Kirstin Innes · Chapitre 11 sur 37

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Reine d'un jour

Hamza

Londres, 24 janvier 2018

 

Tout ce qui lui restait, c’étaient des flashs. Six années, et pas moyen de savoir ce qu’il en avait foutu. Faut dire qu’ils étaient souvent défoncés. Mais ça semblait aller au-delà des neurones fracassés par la descente, comme s’il avait délibérément enfoui tout ça.

— C’est chelou, hein, dit-il à Calvin, genre tu vis un truc et puis ton cerveau fait le ménage, genre nan mon pote, t’as plus besoin de ça, je vais aller te le balancer à la ressourcerie. Tu vois ce que je veux dire ?

Calvin voyait.

— Enfin bref, cette meuf, j’ai littéralement grandi avec, putain. Elle était là pendant toute la période où j’étais en train de découvrir qui j’étais. De devenir un homme. Tu captes ? Et elle y est pour beaucoup. Je dis pas qu’elle a fait de moi celui que je suis mais pas loin, tu vois ce que je veux dire ? Enfin bref, on s’est mis ensemble quand j’avais seulement quoi, vingt-deux ans. J’étais rien. Mais le truc, tu vois, c’est que la fin était tellement horrible que la seule chose dont je me souviens, c’est qu’elle était vraiment casse-couilles à cette époque-là. Et ça me fait chier, mec. C’est comme si ça avait gâché tout le reste, et du coup j’arrive pas à me rappeler les bons moments. Pourtant y en a forcément eu ! On est restés longtemps ensemble. Tu vois ce que je veux dire ?

Il ne se rappelle même pas vraiment, genre, les trucs qu’elle pouvait dire. Il pense à Clio et se souvient seulement qu’il en avait sa claque, que les derniers temps elle était ultra collante, elle n’en finissait plus de déprimer, de s’écrouler et d’essayer de l’entraîner avec elle au fond du trou. L’odeur du corps pas lavé de Clio quand il revenait d’une semaine de tournée. Il se souvient de ça. Son appart jonché de boulettes de PQ pleines de morve, et les vieux relents d’alcool qui suintaient de ses pores. Les larmes, sans raison, qui n’étaient là que pour le foutre en rogne. Tous ces trucs qu’il avait racontés à Gemma des milliers de fois, pour les rendre un peu plus concrets, peut-être. Il ne pouvait pas raconter les bons moments à Gemma, parce que ça ne se faisait pas, et que ce n’était clairement pas comme ça qu’il voyait les choses à l’époque où ils s’étaient mis ensemble, donc peut-être que tout ça s’était juste volatilisé. Quel intérêt de vivre des bons moments, dans ce cas, si après ils partaient direct en fumée ?

— Tu veux que je te dise, à la fin, c’était carrément toxique, dit-il à Calvin, et Calvin, qui n’était pas là et qui ne l’a pas connue, répond, “Ouais. C’est clair, mec, ouais”.

Flash. Leur énorme engueulade dans un bed & breakfast avant un mariage. Pas la moindre idée du motif, juste le visage hurlant de Clio levé vers lui, ses ongles à quelques centimètres de ses yeux. Cette fois-là, il leur avait fallu la moitié de la coke qu’ils avaient apportée pour s’en dépêtrer ; il se souvient qu’il tressaillait sur son siège, seul visage non blanc de toute l’assemblée, avec tous ces enfoirés de vieux riches qui s’écartaient discrètement ; et il ne connaissait personne, et elle, debout devant cette espèce d’autel, là, avec sa voix qui résonnait, elle qui essayait de croiser son regard, qui chantait les paroles rien que pour lui. Un truc de Joni Mitchell qu’il n’avait jamais entendu avant qu’elle ne commence à répéter. Ils s’étaient tacitement mis d’accord pour rester bourrés et défoncés toute la journée, ils avaient même dansé et s’étaient roulé des pelles, sans en parler. Leur première vraie rupture avait eu lieu la semaine suivante, et cette chanson l’avait poursuivi pendant deux mois, à la radio, à la télé, des gens qui la chantaient jusque dans la rue, putain, jusqu’au moment où il s’était retrouvé complètement pété à sonner à sa porte, tard dans la nuit.

Deux jours après la mort de Clio, Gemma rentra plus tôt du travail et le fit asseoir sur le sofa, lui prit les deux mains.

— Je pense que c’est plus compliqué pour toi que t’es prêt à l’admettre, tu crois pas ?

— Quoi ?

— Tu sais de quoi je parle. Je pense que t’as besoin de temps et d’espace pour faire ton deuil, et je suis désolée si je m’en suis pas vraiment rendu compte.

Elle était encore en train de faire ce truc où elle se mettait à parler comme un bouquin de développement personnel, et il savait qu’elle avait dû travailler ces répliques avec son groupe de copines sur WhatsApp.

— C’est difficile pour moi d’être objective, à cause de mon rôle dans cette histoire. Mais c’est une personne qui a énormément compté pour toi, et faut que tu vives avec l’idée qu’elle était pas en paix quand elle est morte. C’est un sacré truc. Je suis désolée si j’ai été, genre, désinvolte à ce sujet ou quoi.

— Nan, nan. Gem, allez viens. T’assures. T’inquiète. T’as été très bien.

— Mais on devrait en parler. On devrait parler de Clio et de ce qu’elle représentait pour toi. Sinon, ça veut juste dire que tu refoules tout ça… c’est pas comme si tu pouvais en parler à quelqu’un d’autre, hein ?

— Je vais bien, bébé. Je gère ça à ma manière. Pour être honnête, je ne me souviens pas de grand-chose. Tu vois ce que je veux dire ? Comme si c’était un autre qui avait vécu toutes ces années, ou que c’était un rêve que j’ai fait il y a longtemps. C’est pas… C’est ça ma vie, maintenant. Cette maison, toi, le chien. Ok ?

Elle s’affala contre lui et il lui caressa les cheveux un petit moment. Gemma et lui parlaient très rarement de Clio, désormais. Au début, ils avaient beaucoup disserté là-dessus, parce qu’ils essayaient de justifier leur comportement. (“C’était tellement de pression pour toi ! Enfin quoi, tu lui servais littéralement d’infirmier. Tout en essayant de travailler sur tes propres trucs. C’est trop lourd à porter pour n’importe qui.” Ainsi disculpé, il avait de nouveau niché son visage dans le ventre nu de Gemma.) Mais une fois terminé, le chapitre était clos. Il l’avait surprise une fois, en backstage lors d’un festival, en train de dire à quelqu’un : “Tu sais quoi ? L’ex-copine de Za est une chanteuse folk. Ils ont collaboré sur un projet crossover, au tout début de sa carrière ; tu devrais vraiment écouter ça.” Ces mots lui avaient fait l’effet d’un choc qui l’avait ramené à une autre vie, l’espace d’une seconde, et puis il avait chassé ce souvenir et s’était reconcentré sur les réglages techniques de son set.

Flash. Clio dans un bar, en plein discours, sa bouche rouge toute floue et ses mains fendant l’air tandis qu’elle dominait la conversation, et leurs compagnons de table qui retenaient leur souffle, riaient, opinaient dans un silence respectueux. Il se souvient qu’il était fier d’elle, ce jour-là, fier de sa meuf et de son cerveau. Tiens, en voilà un, de bon moment.

Mais ça démangeait trop Gemma. Dès le lendemain matin, elle s’était remise à gratter. Incapable de laisser pisser, celle-là.

— Je suis désolée, mon cœur, je peux pas ne pas t’en parler. Je suis, genre, trop consciente de mon propre rôle là-dedans. Je veux dire, est-ce qu’on a poussé une femme à la mort ? Je sais que c’était il y a des années, mais ces trucs-là ça peuvent avoir des retombées longtemps après, tu crois pas ? Je veux dire, dans tout ce qu’on trouve sur Internet ils ne mentionnent pas d’autres relations de couple.

Il n’était pas assez réveillé pour gérer ça dans l’immédiat, et il le lui dit.

— Mais je comprends pas pourquoi ça t’affecte pas. Genre je me demande, et si je meurs ? C’est comme ça que tu réagirais si c’était moi, dans quelques années ?

Il enfouit son visage dans l’oreiller et laissa échapper un bruit. C’était un cri de colère et Hamza sentit qu’elle avait tressailli. Tant mieux, putain. L’espace d’une seconde il eut l’impression de redevenir un fauve. Il roula sur lui-même, et elle était là à le contempler avec ses grands yeux, les draps remontés sous les aisselles comme ces gonzesses qui cachent leurs nichons dans les films.

— Putain de MERDE. Ça m’affecte. Je ne sais pas de quelle manière et j’ai pas envie d’en parler, mais ça m’affecte. Ok ?

Il faisait trop chaud dans la salle de bains, le verrou tiré. Il grimpa dans la baignoire vide et passa la main derrière les plantes suspendues pour ouvrir la fenêtre et laisser pénétrer le matin londonien, les klaxons et les voix. Ensuite il resta assis là, dans la baignoire, un orteil sous le robinet pour attraper les gouttes, le regard dans le vide.

Gemma était habillée quand il sortit, les cheveux tirés et le visage dur, en train d’appliquer farouchement du mascara sur ses yeux rougis. Il s’approcha par-derrière, passa ses bras autour de sa taille, et elle se raidit.

— Allez viens là, bébé. Désolé d’avoir crié. C’est… C’est vraiment super dur pour moi. Je sais pas encore vraiment ce que j’en pense, mais je te promets que si j’ai besoin d’en parler, je viendrai te voir. Ok ?

Elle se détendit un peu.

— Et je veux que tu saches que ça n’a rien à voir avec toi, d’ac ? Clio était malheureuse. Elle avait des problèmes bien avant qu’on se rencontre. Toi et moi, ça fait un bail qu’on est ensemble, maintenant. Y avait des tas d’autres trucs qui n’allaient pas chez Clio. Ok ?

— Ok.

Elle allait dire autre chose. Il la voyait venir.

— Écoute, mon cœur. Je me demandais si tu devrais pas rendre ça public. Genre, tout le monde lui rend hommage. Tu devrais peut-être faire, je sais pas, une story Insta ou un truc dans ce goût-là. Tout révéler – juste dire que ta maison de disques voulait pas qu’on sache que t’avais une copine beaucoup plus vieille, un truc comme ça. Ça peut pas te nuire – on dirait que tout le monde est en train de la découvrir pour la première fois, ses idées politiques et tout. La pauvre vieille. D’un coup elle est super cool, mais il a fallu qu’elle meure pour y arriver.

— Nan, j’sais pas trop, bébé. C’est pas mon genre. J’ai même pas envie que les gens sachent pour nous ; pourquoi j’irais balancer comme ça un truc aussi personnel ?

— Ben tu vois, je me disais aussi que ça pourrait t’aider à traverser tout ça. Essayer de mettre des mots dessus, partager ça avec les gens. Ça donnera peut-être même un nouveau morceau, si ça se trouve ?

Elle était douée, Gemma, il devait lui reconnaître ça. Pendant qu’il était out dans sa baignoire vide, elle avait imaginé toute une stratégie pour l’obliger à affronter ses sentiments, soigner son image et peut-être l’extirper du blocage créatif dans lequel il s’était enlisé. Il se demanda une fois de plus s’il aurait seulement réussi à percer, s’ils ne s’étaient pas rencontrés. Pas comme ça en tout cas.

— J’ai pas… bordel elle s’est suicidée, Gem. J’ai pas envie, genre, de profiter de ça.

— C’est pas du tout ce que je dis. C’est ce que tu penses de moi ? Mon Dieu. Je parle de rendre hommage à quelqu’un que t’as aimé. Tu l’as aimée, Za. Tu l’as connue comme personne d’autre ne la connaissait, peut-être mieux que n’importe qui d’autre. Tu devrais le faire. Bon, j’y vais. Fais-moi un bisou. Tu m’appelles si t’as besoin, ok ?

Hamza se recoucha sur le lit, zappant sur son téléphone. Sur Insta : quelques messages privés de cette petite meuf du concert de Bristol, le mois dernier, à effacer. Il tapa son nom sous forme de hashtag : #cliocampbell. Le moteur de recherche suggéra #cliocampbellrip.

La voilà. Son visage dans des carrés minuscules, beaucoup plus jeune sur la plupart des photos qu’il ne l’avait jamais connue. Sa guitare à la main. Sur scène lors d’un meeting, le poing levé. Des vidéos de ce qu’il savait être son rictus défoncé au moment où elle exhibe son tee-shirt dans Top of the Pops, ces cinq secondes avant que la caméra ne coupe, en boucle pour l’éternité. Une photo volée d’elle bourrée, postée par un connard indiscret, la mâchoire de travers, les cheveux flous et une cigarette qui lui échappe de la main. Il y avait une photo qui revenait souvent – Clio au micro, un plan serré, en noir et blanc. Elle avait les yeux fermés, soulignés de noir, la bouche ouverte, sombre. Elle chantait, complètement absorbée. Impossible de lui donner un âge, ni de savoir si c’était avant ou après lui. Ou pendant. Parfois ces anonymes sur Instagram mettaient des filtres ou des effets, ou dessinaient leurs propres commentaires sur les photos : #peoplegottariseup, à n’en plus finir.

Il se mit à explorer le cloud, commença à faire défiler en accéléré les années de photos qui y étaient emmagasinées – Gemma et lui à Ibiza, Gemma et lui le jour où ils avaient eu Snoop, prenant des selfies avec le chiot. Il n’était même pas certain d’avoir transféré toutes les photos de son ancien ordinateur portable. Même les plus anciennes étaient toutes de Gemma, à partir de 2013.

Avait-il connu Clio mieux que quiconque ? À une époque, peut-être. Mais c’était une sacrée responsabilité d’être cette personne, et lui, il avait foutu ça en l’air. Sympa les adieux, putain, songea-t-il, quand le mec le plus proche de toi au monde pendant toute une période est infoutu de se souvenir correctement de toi.

Il traîna un petit moment dans le jardin avec un joint, et commença à se demander, à moitié parano, s’il ne s’agissait pas d’une sorte de complot, puisque même l’ordinateur était dans le coup. Pour quel genre de mec tu te prends, de toute façon, s’interrogea-t-il à voix haute, si t’as besoin de photos, de vidéos et du putain de cloud pour conserver tes souvenirs à ta place ? D’une histoire qui s’est terminée il y a moins de dix ans ? Ces saloperies de machines sont en train de gagner, marmonna-t-il à l’adresse de la chaise de jardin à trois cents balles de Gemma. Ces saloperies de machines vont nous faire la peau.

Flash. Clio dans la baignoire de la salle de bains partagée de son petit studio, les genoux remontés devant sa poitrine : elle lui sourit, tend une main mouillée pour étreindre le cou d’Hamza. Il n’y avait jamais de paroles, par contre. Ses lèvres bougeaient mais il ne parvenait pas à entendre sa voix.

Il n’avait pas pris la peine d’ouvrir les volets du bureau, et avec du recul, il devait bien reconnaître que ça faisait un peu serial killer. Le sol était jonché de cartons renversés et vidés de leur contenu, les tiroirs du bureau étaient restés ouverts, les étagères étaient nues, sens dessus dessous. C’était comme si elle avait été effacée de sa vie. Ni lettres ni souvenirs, rien. Était-ce son œuvre ? Celle de Gemma ?

Il avait fini par retrouver son vieil ordinateur, au fond d’un placard. Il était cabossé et couvert d’autocollants, et il n’en revenait pas du poids de ce machin. L’ordinateur ronronna et siffla et mit dix bonnes minutes à démarrer, le temps pour Hamza de se rouler un autre joint et de l’allumer. T’es en deuil, il paraît, se dit-il. Y a pas de mal à tirer une petite latte en journée quand on est en deuil. Et s’il y avait bien un moment où Gemma le laisserait fumer dans la baraque en paix, c’était maintenant. Il rit dans sa barbe.

Des photos. Enfin. Quelques-unes seulement, de l’époque où les téléphones portables ne faisaient pas encore de photos correctes, mais ça suffisait. Il s’assit en tailleur à même le sol, courbé sur l’écran, cliquant d’un doigt. Leurs vacances à Berlin. Ce week-end à Brighton, où leur bed & breakfast était tenu par un couple de gros racistes, et Clio les avait incendiés, elle avait balancé le petit-déj par terre. Une photo de lui, mais prise par elle, il s’en souvenait – il levait un pouce un peu tremblant juste avant de monter sur scène pour la première fois, en première partie de Tinie. Le Noël où ils étaient allés manger chinois et avaient pris la table près de la fenêtre pour faire des doigts d’honneur à tous les passants. Une soirée dans un club, leurs yeux rouges à cause du flash, à peine visibles sous la masse de ses cheveux alors qu’elle se blottit contre son épaule. Un cliché granuleux qui les montrait au lit, pris avec son tout premier téléphone muni d’un appareil : les épaules nues, ils affichaient des mines faussement surprises. Il y avait aussi quelques photos à poil, d’après ce qu’il voyait, mais il n’avait pas envie d’aller voir de plus près. Ça n’aurait pas été correct. Pas maintenant. Il continua à cliquer, à attendre, et bim, la voilà : sa première fois en studio, le jour où il l’avait accompagnée pour enregistrer un morceau sur son album à elle.

Flash. La peau sèche et chaude de ses mains sur ses paupières et la pression légère qu’elle exerçait contre son dos, l’encourageant à avancer. L’odeur qu’elle avait toujours – shampoing et poudre pour le visage. Elle se tenait sur la pointe des pieds pour garder ses bras autour du visage d’Hamza, et n’arrêtait pas de trébucher. Ils avaient bifurqué et il l’avait entendue se bagarrer pour essayer d’ouvrir une porte, puis elle l’avait poussé doucement dans une pièce, la lumière affluant au moment où elle retirait ses mains. C’était un endroit minuscule, un peu miteux, qui ne correspondait pas vraiment à l’image qu’il se faisait d’un studio, mais il y avait un micro dans un coin, un casque pendu à un crochet derrière et un énorme nœud-nœud en plastique jaune accroché autour du support. “Ta-dam !” avait-elle fait, en riant, bondissant pour l’embrasser sur la mâchoire tandis qu’il la serrait fort, rien que parce qu’elle était tellement heureuse.

Le petit sablier se figea alors que les photos étaient en train de charger sur son disque dur externe, et une fenêtre surgit pour lui dire qu’il ne restait plus que dix pour cent de batterie. Merde. Merde. En retournant le bureau, il n’avait exhumé aucun chargeur, et maintenant qu’il y réfléchissait, il était probablement dans ce tas de câbles qu’ils avaient bazardé un an ou deux auparavant. Il savait ce qu’il devait y avoir d’autre là-dedans – les fichiers bruts de cette session studio. Il voulait entendre leurs voix chanter à l’unisson. Il voulait l’entendre parler, interrompre les prises, lui donner des instructions qui à l’époque l’avaient fait chier, il s’en souvient. Après s’être assuré que les photos étaient en sécurité, il fourra l’ordi dans un sac et se dirigea vers la porte en enfilant vite fait un sweat à capuche sur son bas de pyjama.

Flash. Frotter pour ôter le rouge à lèvres des tasses à café chaque fois que c’était son tour de vaisselle. Tu peux pas attendre la fin du petit-déj pour te tartiner de ce truc, il avait demandé. Faut jamais se fourrer entre une femme et son rouge, chéri, avait-elle répondu en lui faisant le coup de l’accent écossais, avant de quitter la pièce. Le seul moment où il la voyait sans maquillage, c’était au coucher, pendant son minutieux rituel de nettoyage et d’hydratation, vu qu’elle était toujours levée avant lui. C’est comme ça qu’il avait su que ça allait de nouveau mal, vers la fin, son visage blême, éteint, qui se fondait avec cette robe de chambre miteuse couleur cendre. Au bout d’un moment, il avait cessé de toucher aux taches roses laissées par les tanins, se contentant de boire à côté. Ils n’avaient jamais tellement de visiteurs, de toute façon.

Le Uber l’avait déposé devant une boutique d’allure carrément miteuse, avec un écriteau en carton fluo délavé dans la vitrine cradingue : REPARATION ORDINATER .

Et pourtant, ça devait être là. Calvin ne jurait que par ce type, et Calvin était assez nerd pour s’y connaître. Le petit gros derrière le comptoir siffla entre ses dents et Hamza tressaillit.

— Ouais, je peux le faire. Ça va vous coûter un max, par contre.

— Vous avez le chargeur qu’il faut ?

— Ouais. Enfin je peux en trouver un.

— Et vous pouvez tout me mettre sur un disque dur ? L’ensemble ?

— Ouais. Ça va prendre un peu de temps, par contre.

— Côté prix, ça irait chercher dans les combien ?

— Ouais alors, le truc avec les modèles anciens c’est que c’est toujours dur à savoir. Quatre cents livres minimum, voire plus si je dois racheter des composants. Ça pourrait monter jusqu’à sept cents.

Hamza réfléchit un instant. Il y avait de fortes chances que ce soit une énorme arnaque, mais il se rendit compte qu’il s’en fichait. Il ne payait pas ce mec pour son travail. Il payait pour reprendre le contrôle de ses émotions. S’il avait tout ce qui concernait Clio sur un même disque dur, s’il savait où c’était, il pourrait y avoir accès à chaque fois qu’il en aurait besoin au lieu d’avoir l’impression de semer des miettes de son cerveau. Et il était à peu près sûr que ce type, au moins, ne savait pas du tout qui il était.

— Fais ce que t’as à faire, mon pote. J’ai de quoi payer.

Sept cents livres, ça faisait deux mois de loyer du meublé de Clio à Homerton. Ils marchaient plus d’une heure pour rentrer des soirées au Bar ou à l’Eski, où elle complexait parce qu’elle était la plus vieille tandis que lui se la pétait à mort d’être vu à son bras. Partout où elle débarquait, elle faisait un malheur, franchement, et cette allure, ce visage – toutes ces gamines au cul plat la fusillaient du regard parce que Clio était tellement plus que tout ce qu’elles ne seraient jamais. Sur le chemin du retour, il la plaquait contre un mur dans une rue déserte ou l’entraînait dans les ruelles, et ils riaient tous les deux comme des gosses. Elle écartait son collant et sa culotte, remontait sa jupe, et il jouissait en elle, rugissant tandis qu’elle chantait de longues notes haut perchées au creux de son oreille, les mains agrippées aux briques sales. Ces orgasmes de quatre heures du matin, le froid nocturne sur sa peau.

En sortant dans la rue, soulagé par l’air frais après cette étouffante tanière de geek qui puait la transpi, Hamza sentit le soleil sur son visage pour la première fois depuis des jours. Il repoussa sa capuche, savoura la chaleur sur son crâne rasé. Son téléphone était dans sa main et sans y penser il avait déjà ouvert l’appli Uber, mais il laissa l’appareil retomber dans sa poche. Il n’était pas tout à fait sûr de savoir où il était, mais une espèce de force qui dépassait sa propre volonté lui disait qu’il avait besoin de marcher, et il mettait toujours un point d’honneur à écouter l’univers quand celui-ci lui envoyait ce type de signes.

Ce n’était pas juste le sexe, hein, cela dit. Elle était toujours en ébullition sur tel ou tel sujet, toujours en train de parler. Une nouvelle raison de se mettre en colère. Un nouveau truc qu’ils pourraient faire. Un nouvel endroit à tester. Clio était toujours en mouvement, en tout cas les premières années, et quand ils se disputaient, ils se volaient vraiment dans les plumes, mais il était jeune à l’époque, et il kiffait grave.

Quatre pâtés de maisons plus loin, il commença à reconnaître les rues. Il se mit à courir, tandis que les gens s’écartaient précipitamment sur son passage, alarmés. Ça devait se passer comme ça, ce jour-là.

Homerton, Londres, 2005

 

Il ne se rappelait pas la première fois qu’il l’avait vue, puisque ça devait faire deux ans qu’elle venait chaque mois au restaurant de son oncle, le jour des allocs, peut-être même avant qu’il n’y travaille. Elle faisait fantasmer la plupart des serveurs, car c’était de loin la plus jolie des habitués (et la clientèle du Shish était exclusivement composée d’habitués), et ils se battaient régulièrement pour servir sa table. Les soirs où elle venait, c’était l’événement. Le boulot était merdique, la bouffe était pourrie et son oncle était capable d’être un vrai connard, surtout avec Hamza, sur qui il reportait toutes ses bisbilles avec le père du jeune homme, tout en prétextant que c’était juste pour qu’on ne puisse pas l’accuser de favoritisme envers son neveu. Le week-end, Hamza travaillait huit heures d’affilée sans pause, puis il se tirait de là en vitesse pour choper le bus de nuit direction Bow et ses scènes ouvertes freestyle. Il se mettait à l’étage pour troquer sa chemise blanche et son pantalon repassé contre un sweat à capuche et un jean, engloutissait une canette de Red Bull en chemin et une autre juste avant de passer, trépignant dans la foule, une légère pulsation au creux de l’oreille, tic-tac-tic-tac, tandis qu’il jaugeait les prestations des autres. Il s’effondrait dans son lit à quatre ou cinq heures du mat’ puis dormait jusqu’à midi, faisait mumuse avec des samples et des beats dans sa chambre pendant une heure ou deux, prenait une douche, et il était de retour à temps pour faire l’ouverture, à quinze heures. Cette énergie qu’on a seulement quand on a vingt-deux ans.

Les jeudis, par contre, il ne courait nulle part. Et le premier jeudi du mois, c’était le jour de Clio, même si aucun d’entre eux ne connaissait son nom puisqu’elle ne payait jamais par carte. Elle était généralement seule avec un bouquin, et commandait toujours la même chose – un poulet jalfrezi et un verre de vin rouge, un saag aloo en accompagnement, le tout demandé avec la douceur de son accent écossais qui lui donnait des papillons dans le ventre. Un petit plaisir qu’elle s’offrait, aimait-il à penser. Quand son abruti d’oncle était présent, il déboulait dans la salle, faisait le tour des tables en saluant la clientèle, tournait autour de Clio comme une mouche pendant qu’Hamza essayait de prendre sa commande, et finissait par s’en mêler (“et avec ceci ?” sur un ton mielleux) alors que le garçon en était encore à noter le plat principal.

Hamza avait déjà essayé d’entamer la conversation avec elle, mais c’était toujours compliqué quand on le surveillait. Et puis il se sentait toujours un peu con. C’est quoi comme bouquin ? demandait-il, et elle lui montrait le titre sans dire un mot. Et c’est bien ? poursuivait-il, et elle hochait la tête, souriait, sans aller plus loin.

Elle venait parfois accompagnée, même si ce n’était quasiment jamais la même personne. Des bonnes femmes sérieuses avec des chaussures moches, pas maquillées, un gros con arrogant qui passait son temps à claquer des doigts, des hippies qui commandaient toujours le seul plat végétarien, et une fois une autre Écossaise absolument sublime qui devait être une pop-star, Aftan en était persuadé, et qui serait présentée des années plus tard à Hamza comme une amie très proche de Clio, Shiv-tu-sais-Shiv-West (il n’était pas très branché rock, et il lui fallut un moment pour piger qu’elle était vraiment célèbre). Ils étaient souvent écossais, ses amis, alors il s’était dit qu’elle ramenait sûrement tous ses visiteurs au Shish. Pourquoi avoir choisi ce resto alors qu’elle avait tout Londres à portée de main, quand bien même elle était du quartier, voilà qui le laissait toujours perplexe, à l’époque – plus tard, Hamza comprendrait à quel point elle avait besoin de ça, voire s’accrochait à ses endroits préférés et à ses habitudes, un soupçon d’ordre dans le chaos qu’elle créait autour d’elle en étant toujours sur la route. Comme ce boui-boui où elle insistait toujours pour aller petit-déjeuner le dimanche, même après l’ouverture d’un mignon petit café juste en face de chez elle.

Le soir où c’était arrivé, elle était avec ce type blanc, début de calvitie, visage maigre. Il avait l’air un peu snob et coincé, un drôle de choix pour elle, et il était clairement mal à l’aise. Il était arrivé avant elle et s’était assis tout au fond comme s’il ne voulait pas qu’on le voie, alors que tous les serveurs avaient repéré cette nouvelle tête. Hamza était dans la cuisine quand elle était entrée, il avait joué des coudes pour passer devant Aftan et prendre sa commande dès qu’il l’avait aperçue.

— Dans tes rêves, mon pote. Elle est trop classe pour les gens comme toi, avait sifflé Aftan en passant alors qu’Hamza se tenait devant la table, son carnet sorti. Eh ben faut croire qu’il avait tort sur ces deux points.

— Tu sais quoi, Hamza, ce soir je vais me fier aux suggestions du chef, dit-elle, tournant vers lui ces yeux immenses accompagnés d’un grand et beau sourire. Elle revint à l’homme qui lui faisait face. – Je te jure. Le meilleur curry de ce côté de Brick Lane, et sans les prix à touristes. Le vrai truc authentique.

Encore étourdi qu’elle connaisse son nom, Hamza n’avait pas vraiment fait gaffe au reste. Il se concentra sur elle. Il n’y avait pas de chef à proprement parler, juste un planning tournant entre trois mecs dont le boulot était de griller les viandes et réchauffer les six casseroles de sauce, et d’en refaire en suivant les fiches plastifiées que son oncle avait placardées partout dans la cuisine, quand ils étaient à court. Mais il sentait que ce soir elle essayait d’impressionner son monde, et qu’elle avait besoin de son soutien.

— C’est comme si c’était fait, madame.

La phrase sortit sur un ton qui donnait l’impression qu’il se prenait pour le prince Charles, genre. Il ne savait pas trop d’où sortait le “madame”, non plus. Il inscrivit “Plt jalf, S/A”, et prit leur commande de vin.

Son oncle n’était pas là ce soir-là, donc la voie était libre et il pouvait arpenter la salle en décrivant de larges cercles pour capter des bribes de leur conversation, sans que personne d’autre ne l’embête. L’ambiance était chelou, clairement – l’homme eut l’air mal à l’aise toute la soirée, et à chaque fois qu’Hamza s’approchait, elle lui adressait à nouveau cet immense sourire, posait le menton sur sa main et l’observait, comme si lui demander si tout se passait bien avec les entrées (il lui avait apporté des pakoras offerts par la maison) était une sorte de magnifique compliment, comme si elle et lui étaient de mèche.

Il décida que leur carafe d’eau avait besoin d’être remplie.

— Robert Burns ? disait le type, en faisant la grimace.

— Mais des versions contemporaines. Peut-être en collaboration avec des artistes pop ou techno. Hip-hop. Sous l’angle poétique. Un truc dans le style Martyn Bennett. C’est un coup de génie, non ? C’est pour ça que j’ai besoin d’avoir quelqu’un de chez nous dans l’équipe. Je peux activer les réseaux ici, mais c’est le genre de truc qui a d’abord besoin d’un solide ancrage sur le marché écossais, pour ensuite j’espère circuler largement au-delà. Tu vois, ça va faire mouche auprès des nostalgiques, des amateurs de kilts, les journaux en parleront parce que c’est un peu polémique, c’est peut-être le genre de matériau dont les écoles pourront s’emparer. Ça va se vendre comme des petits pains, Danny.

— Te vexe pas, Clio, mais ça fait un bail que t’es plus dans le coup sur le marché écossais, tu sais…

Hamza rôda près de la porte de la cuisine un petit moment, incapable d’entendre la conversation, mais détectant les signes d’une dispute naissante. Les poings serrés de Clio sur sa serviette, son visage déformé… et Aftan lui fila sous le nez, chargé de leurs plats principaux. Les deux convives s’interrompirent, baissèrent la tête, levèrent leur fourchette en silence. Aftan s’éclipsa et revint lui murmurer à l’oreille :

— Mec, tu sers à rien aujourd’hui. Reprends-toi, merde.

Dix minutes, ça semblait un délai raisonnable pour retrouver une contenance. Il se dirigea à nouveau vers eux, vérifiant au passage la position des fourchettes sur les tables vides. Il entendit son rire, bruyant et forcé.

— La campagne Make Poverty History ? Tu parles que t’as éradiqué la pauvreté, putain. Y a tes empreintes partout sur ce projet, hein ? Tous ces petits cons de propriétaires égocentriques qui occupent les sommets de l’échelle sociale, et qui changent la vie d’exactement zéro personne en portant un bracelet en caoutchouc blanc et en faisant “Whouu” devant un pauvre groupe de rock commercial tout bouffi dans un parc. Un message vaguement feel good, pas besoin de réfléchir ou de comprendre davantage, et puis chacun réintègre gentiment son bureau et continue à entretenir les mêmes systèmes d’inégalités structurelles, exactement comme avant, avec l’impression d’avoir Fait Quelque Chose. Ça n’avait rien de politique. C’était le contraire de politique. C’était une manière de détourner l’attention. En gros, vous avez tous bu une coupette de mousseux à Downing Street avec cet enfoiré de Tony Blair, et vous vous êtes dit : “Hé, tous ces gens qui ont défilé contre la guerre en Irak… ce serait pas mal qu’ils se détendent un peu non ? Et puis qu’on puisse pénétrer leur marché, tant qu’à faire ?” Et ta pauvreté à toi, tu l’as éradiquée, Danny ? Je me disais que ça avait dû te rapporter un petit paquet, ce truc.

Plus tard, Hamza lui dirait que c’était à cet instant précis qu’il avait compris qu’il était amoureux. Sur le moment, il avait dû réprimer un rire, tandis que ce bouffon de Danny se tournait vers lui pour demander l’addition.

— Faut toujours que ça se termine comme ça, hein, Clio. T’es même pas fichue de rester courtoise une demi-heure en mangeant un curry de merde. Je te fais le moindre petit retour qui te déplaît, et direct les attaques personnelles. Eh bien, je dois y aller. C’est moi qui paie. T’as probablement pas les moyens.

Hamza le raccompagna vers la caisse, près de la porte, et prit sa carte de crédit sans un mot. Le type ne laissa pas de pourboire, ne croisa pas son regard, fit un salut du menton en regardant ses pieds, et s’en alla.

Elle était avachie contre le dossier de sa chaise, les yeux dans le vide. Hamza s’accroupit à ses côtés.

— Hé. Ça va ? Besoin d’un verre de vin ? C’est offert par la maison.

— Ouais. Ouais, merci. C’est pas de refus.

Quand il revint, elle était en train de chercher quelque chose dans son sac. Il posa le verre et essaya d’attirer son attention.

— Eh ben. C’était un peu un gros con, hein ?

Elle éclata de rire.

— Donc c’était, genre, un pote ou quoi ? Un ancien petit copain ?

— Figure-toi que c’était mon ex-mari. Je sais pas si ça s’est vu, mais ce n’était pas un divorce… Comment on dit déjà… à l’amiable.

— Vous vous êtes mariée enfant ou quoi ? Il a l’air carrément trop vieux pour vous.

— Ha ha ha ! Continue, mon gars. T’es un amour.

Elle toucha son bras et le regarda, et il se dit, oh, hello.

En partant, elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l’oreille qu’elle serait au pub du bout de la rue jusqu’à la fermeture. Il traversa l’heure suivante au pas de course, escamotant les assiettes à la seconde où la dernière bouchée était avalée, et échangea la corvée de caisse avec Aftan contre deux soirées de poubelles. Elle était assise au comptoir, face à la porte, elle jouait avec une paille dans son verre, les jambes croisées vers lui, une invitation. Entre le pub et sa piaule au coin de la rue, ce ne furent que bouches et mains et le bruit de son souffle à l’oreille d’Hamza, et le sang qui lui montait à la tête de savoir que c’était en train d’arriver, tellement vite.

De longues nuits torrides, couchés sur ce matelas en mousse bon marché, collants et ivres de sexe, refusant de dormir tant que l’autre était encore là. Ses doigts dansant en cercles lents autour de sa queue flasque tandis qu’elle lui parlait de Robert Burns, le poète écossais, le révolutionnaire, se levait d’un bond pour lui faire écouter des bribes de chansons folk, et ils riaient ensemble de ces femmes, avec leurs drôles de voix flûtées tellement sérieuses. Il lui prêta son iPod, mit les écouteurs dans ses oreilles, lui fit écouter Dizzee et Wiley et essaya de lui faire comprendre ce qu’il voulait faire de sa vie.

Il avait fallu un moment à Clio pour le prendre au sérieux, il le savait. La deuxième fois où ils avaient couché ensemble, quand il lui avait dit son âge, elle avait lâché un rire strident, une note haut perchée, et s’était mordu le poing.

— Chéri. J’ai quinze ans de plus que toi. Quinze. Si quelqu’un m’avait mise en cloque au collège, je pourrais être ta maman. En fait, j’avais une copine de classe qui a un gosse de ton âge. Bon Dieu.

— Ouais, mais y a pas un truc sur la maturité sexuelle ? Genre, j’ai lu quelque part que l’âge idéal pour baiser, c’est vingt-deux ans pour les hommes et trente-sept pour les femmes. C’est le meilleur âge. C’est là qu’ils sont au top de leurs capacités, sexuellement.

— Ah oui, vraiment. Alors comme ça t’as lu ça. Précisément ces âges-là ?

— Ouais. Enfin bon je me souviens pas des détails exacts. Mais les preuves n’arrêtent pas de s’accumuler, on dirait, tu vois ce que je veux dire ?

Et il la fit rouler sur elle-même et ils se perdirent à nouveau dans la peau et la sueur. Tout ce qu’Hamza eut à faire fut de revenir régulièrement, de se pointer à sa porte à la fin de son service, de rester dormir et lui préparer son petit-déjeuner, et elle finit par se faire à sa présence. Pendant cette première année, il la surprenait parfois en petite forme ; ils se préparaient à sortir, et il la voyait se tordre les doigts avec des gestes de plus en plus saccadés, tout en faisant les cent pas devant le miroir.

— Oh là là, mais qu’est-ce qu’on fabrique. Qu’est-ce que je fabrique. C’est n’importe quoi. Hamza, tu ne préférerais pas être avec quelqu’un de ton âge ? Avec un front lisse et des nichons bien fermes, par exemple ? Une petite nana toute fine ?

Non, répondait-il, en la prenant dans ses bras, en l’embrassant, non, pas du tout. Et à l’époque, c’était la vérité.

La première fois qu’elle vint le voir dans son univers fut le jour de leur première dispute. Il était trop content de l’apercevoir dans l’assistance quand la lumière avait accroché sa chevelure, même si elle lui avait promis qu’elle viendrait. Et tout s’était illuminé. Il avait posé chaque beat à la perfection, la piste n’avait pas sauté et le DJ n’avait pas noyé les dernières notes, il les avait laissées s’envoler. Et son flow était magnifique. Chaque mot était limpide, aucun loupé, la moindre respiration parfaitement synchro. Le public était à fond avec lui, ça sautait, ça criait à chaque nouveau sample, y compris le petit clin d’œil adressé à Clio (même s’il était à peu près sûr que personne ici ne la connaissait). Il descendit de scène avec l’impression d’avoir réussi, le petit prince, prêt à revendiquer son trophée et à l’entendre reconnaître son talent.

Elle était silencieuse, et seule sa bouche souriait tandis qu’ils étaient au bar et que les autres mecs se bousculaient pour le bourrer de coups de poing ou l’attraper par le cou : t’étais on fire mec, putain, on fire. Il y avait quelque chose qui l’ennuyait dans la réaction de Clio, mais il était trop occupé pour y réfléchir. D’instinct, quelque chose lui dit qu’il ne fallait pas insister tout de suite. Il attendit qu’ils soient partis, le moment où ils partageaient un joint à l’arrêt de bus, tandis qu’un drôle de silence régnait entre eux.

— Alors. Qu’est-ce t’as… Tu sais. Qu’est-ce t’en as pensé ?

Elle soupira, se détourna, croisa les bras ; des signes qu’il apprendrait à connaître par cœur. Un truc marrant avec Clio, finirait-il par remarquer au fil des années, c’était qu’elle avait beau être elle-même hypersensible aux critiques, elle ne retenait jamais ses coups quand il s’agissait de vous descendre.

— C’est juste que… c’était bien. C’était très bien. Techniquement parfait, évidemment. C’est juste…

— Quoi.

— C’est juste que je pense… Ach, t’es un mec intelligent, Hamza. Tu pourrais faire quelque chose de tellement plus intéressant.

Ça lui fit l’effet d’un coup de poing à l’estomac.

— Enfin bon, de quoi ça parlait, en vrai ? De sortir en boîte, et le videur te laissait pas rentrer mais maintenant il te laisse rentrer à cause de toutes les fringues de marque que tu portes, et puis tu fais péter le champagne, et puis tu te contentes d’énumérer toutes les drogues que t’as prises ? Ça intéresse qui ? T’es pas un boss du rap US. T’es un jeune Pakistanais qui fait le service dans le resto de son oncle à Homerton. Tu devrais faire de la musique sur l’endroit d’où tu viens. Sur ce qui t’arrive là, maintenant.

Putain, mais quel beau ramassis de conneries. Alors qu’il y avait mis un bout de sa chanson à la con, en plus, pour elle.

— Wow. Ok. Bon, c’est ton point de vue. Peut-être que t’as juste pas capté ce que je faisais. Peut-être que tu piges juste pas la musique.

— Peut-être. Mais je trouve que tu brades tes talents. Merde, putain, Hamza. Quand on se balade dans la rue, les gens gueulent que t’es un terroriste, ils te disent de retourner chez les talibans. Ces temps-ci, tu vois la peur dans les yeux des Blancs rien qu’en prenant le métro, putain. Voilà le genre de truc dont tu devrais parler quand tu montes sur scène. C’est ça que les gens devraient entendre. Il y avait des tas d’autres gars là-dedans qui produisent des trucs plus incisifs – cette gamine avec les tresses, aussi. Tu devrais leur faire entendre ta voix.

— Nan. Nan nan, ma belle. Fais pas style que tu sais ce que c’est d’être paki. Tu sais pas. Tu crois avoir tout compris, toi la gentille petite Blanche, bien sûr. Tu sais qui a envie d’entendre un jeune Pakistanais en colère, là maintenant ? Personne, meuf. Personne n’a envie d’entendre ça. T’as peut-être remarqué que j’étais le seul basané là-dedans ? C’est de la musique de Blacks. Faut s’intégrer, et faire ce que tout le monde connaît. C’est comme ça qu’on chope un putain de contrat, voilà. Tu sais comment donner envie aux gens de te traiter de “taliban” ? Suffit d’être un jeune musulman avec une grande gueule. Ok ? Donc nan, t’as rien pigé. T’as rien pigé du tout.

— C’est exactement ça que tu devrais faire. Exactement. Sers-toi de ça. La colère est une énergie. Les Sex Pistols ont dit ça, je crois.

— Bien sûr. Ouais ouais. C’étaient des skinheads, c’est ça ? Encore des Blancs qui risquent pas de déclencher une alerte à la bombe rien qu’en prenant les transports publics. C’est exactement les gens qu’il faut que j’écoute, ouais. Ça m’aide grave. Écoute, t’es bien gentille, comme tous ces profs que j’ai eus, ils étaient bien gentils, mais t’es grave à côté de la plaque, putain, Clio. T’es peut-être trop vieille ou je sais pas. Et quand tu sais pas de quoi tu causes, tu devrais pas t’en mêler. T’as rien dit pour la chanson que j’ai samplée pour toi, en plus. “People gotta rise up”, bordel de merde. J’ai piqué ça sur LimeWire et tout pour te faire une surprise. Nan, tu déconnes, meuf. Tu déconnes.

— Si c’est ce que tu penses, tu ferais sûrement mieux de retourner chez ta mère, alors. Au passage, cette chanson ne parle pas d’une bande de gamins qui se tapent un trip en boîte. Elle parle de la vraie colère. De la vraie colère qui rassemble les gens pour faire changer les choses, pas juste pour pleurnicher sur les règles d’entrée du club du coin. Vas-y. Dégage. Fous-moi le camp. Je peux rentrer toute seule.

Il donna un coup de pied dans le flanc de l’abribus en partant, le sentit trembler sous l’impact.

— Waouh. Tellement mature, lança-t-elle dans son dos.

— Va te faire foutre aussi, hurla-t-il au ciel.

Ils ne s’adressèrent pas la parole pendant deux semaines. Puis il se pointa à son appartement tôt un dimanche matin, après avoir passé une nuit blanche à créer un nouveau morceau. Elle ouvrit la porte enveloppée d’une serviette, sa chevelure lui dégringolant dans le dos. Il dénoua la serviette et la poussa sur le lit sans dire un mot. Ensuite, il ressortit son iPod.

— Je dis pas que t’avais raison, ok ? Ouvrir sa gueule, ça reste un putain de risque quand t’as la tête que j’ai. Mais j’ai cogité à ce que t’as dit, et j’ai essayé de faire un truc qui t’aidera peut-être à croire un peu plus en moi. Et puis, aussi, de rendre ça marrant. Tu vois ce que je veux dire ?

Le morceau qu’il lui fit écouter était la version brute de “Hearing Me (Rising Up)”, qui fut le premier single qu’il parvint à caser sur Rinse FM.

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