Reine d'un jour
Hamza
Londres, 2018-2019
Combien de fois il avait regretté d’avoir raconté à Gemma la rupture avec Clio.
— Une malédiction ? avait dit Gemma. Elle t’a vraiment jeté un sort ? Avec son sang menstruel ?
— Nan. Arrête, déconne pas, je crois pas à toutes ces conneries. C’était surtout carrément bizarre, voilà ce que c’était.
— Hum. Chais pas, bébé. Ma grand-mère, elle y croit à tout ça. C’est un truc de Congolais.
— Ouais ben, Clio elle est pas congolaise. C’est une Écossaise qui a son âge, qui est vénère et qui vient de se faire larguer, c’est tout.
Il croyait que ça mettait un terme à l’histoire. Lui-même, il avait tout oublié. Et puis, sept ans plus tard, trois jours après la mort de Clio, il dormait sur le canapé de Calvin quand son téléphone fourré sous l’oreiller se mit à lui beugler au visage, le réveillant en sursaut aux premières lueurs de l’aube. Difficile de distinguer ce que disait Gemma, au début, entre ses larmes et ses reniflements tremblants. Elle avait sorti Snoop à six heures du matin pour sa promenade habituelle, les rues étaient tranquilles, le même itinéraire qu’ils prenaient toujours. D’un seul coup, il avait rompu sa laisse et traversé la route en courant (“comme s’il était possédé, genre”) pile au moment où une voiture de sport rouge prenait le virage à fond la caisse.
— Et… Et… Et je me disais, je me disais, bébé, et si c’était Clio ? Et si c’était sa malédiction ? Qui se réalise enfin, maintenant qu’elle est morte ?
Il avait pris un Uber pour rentrer direct à la maison, l’avait enveloppée de ses bras, lui avait répété, encore et encore, il n’y a pas de malédiction, ça n’existe pas les malédictions. Ils avaient pleuré leur chien ensemble, leurs désaccords passés évaporés, toute la confusion qu’il pouvait ressentir par rapport à Clio noyée sous ce chagrin plus immédiat, plus pressant. Gemma était tombée enceinte presque tout de suite après, malgré deux modes de contraception différents, comme si l’immense vague d’émotion laissée par Snoop exigeait que quelque chose vienne combler ce vide. Deux semaines après le test de grossesse, et avant qu’ils aient pu la lui annoncer, le père d’Hamza avait soudain eu une crise cardiaque, comme ça, au petit-déjeuner, sans même parvenir à adresser ses dernières paroles à sa femme.
Gemma se fit petite et discrète pendant cette période, et Hamza s’efforça maladroitement, quand ça lui revenait, de ne pas se fermer totalement à elle. Elle était parano au sujet du bébé depuis le début, refusait qu’il la baise alors que pourtant tout ce dont il avait besoin, c’était de relâcher la pression un bon coup avec sa femme, de rugir et sublimer une partie de ce deuil dans un acte physique. Il n’y avait plus de paix, désormais, rien de ce qu’il connaissait n’était comme avant. Le panier du chien était resté là, dans le couloir, un vide qui le dévisageait tristement chaque fois qu’il essayait de quitter la maison.
Gemma finit par craquer. Il rentra de chez sa mère un après-midi et la trouva attablée, en larmes : elle venait tout juste d’être licenciée.
— Ils peuvent pas faire ça à une femme enceinte !
— Ouais, mais ils savent pas que je suis enceinte, en fait ! J’allais attendre encore trois semaines avant de leur dire.
— Bordel de merde. Qui nous en veut comme ça, putain ?
— Écoute, Za. Laisse-moi parler. Et si… Et si Clio nous avait vraiment jeté une malédiction ? Et s’il y avait du vrai là-dedans, en fin de compte ?
— Gem. Arrête. Quoi, elle nous laisse tranquilles pendant sept ans, et puis elle s’en prend à nous seulement une fois qu’elle est morte ?
— Elle avait peut-être pas ce pouvoir avant de devenir un esprit. J’ai parlé à ma grand-mère, Za. C’est ce qu’elle pense. Non mais écoute-moi, bébé. Je sais, je sais que c’est idiot. Je… C’est juste que… tout le monde meurt, tout part en vrille, et j’ai tellement, tellement peur pour mon bébé.
Cette fois, il ne se sentit pas capable de la calmer, ni de la réconforter, car désormais il ne savait plus comment marchait le monde. Était-il possible qu’il ait mis Clio en colère en publiant cet hommage, en rendant tout ça public, en surfant sur sa mort ? Comment aurait-elle pu savoir ? Elle est morte, mec, se dit-il à lui-même. Mais il était désormais incapable de lâcher l’affaire.
— Calvin, tu crois aux fantômes ? Genre, qu’ils peuvent te hanter ?
Calvin secoua la tête, lentement. Ses yeux défoncés s’étiraient à travers son visage.
— Avant non, mais j’ai connu une meuf qui était convaincue d’être pourchassée par un esprit malin, mec. Elle disait qu’il fallait l’apaiser, genre avec des sacrifices et tout. Il lui est arrivé des trucs horribles jusqu’à ce qu’elle le fasse. Pas envie de déconner avec ce genre de bordel, hein ?
De l’apaisement. C’est pour ça qu’il avait parlé à ce petit mec, le journaliste écossais, quand il était venu frapper à sa porte. Si son nom pouvait aider un vieil ami de Clio à faire publier un bouquin racontant sa véritable histoire, c’était bien, non ? Lors de l’entretien, il ne fit que des compliments, il permit qu’on réécrive sa propre histoire, officiellement, en acquiesçant quand le journaliste suggéra que c’était Clio qui l’avait politisé, qui avait fait de lui un meilleur musicien. Il se mordit les doigts et laissa faire. N’importe quoi pour qu’elle les laisse tranquilles.
Le bébé était petit. Avait cessé de se développer. Ils allaient devoir le faire sortir plus tôt. Gemma avait été une boule de nerfs pendant huit mois, ne cessant de se triturer les doigts, ravagée et amaigrie, à part la putain de bosse de son ventre, enflée sur son corps comme un parasite qui pompait tout ce qui faisait d’elle la personne qu’elle était avant. Il avait deux minutes pour s’enfermer dans les toilettes tandis qu’ils la préparaient pour le bloc. Hamza baissa la lunette et se roula en boule dessus, les genoux sous le menton, son souffle entre ses jambes tandis qu’il parlait.
— Bon. Écoute, Cli. Je peux plus continuer comme ça. Je suis désolé. Je suis désolé pour tout. Oui, je me suis servi de toi. Je t’ai menée en bateau. Tout ça. Je comprends pourquoi tu veux prendre ta revanche. Et tu l’as fait. Ça a marché. Les neuf derniers mois ont été cauchemardesques, meuf. Horribles, putain. J’étais une petite merde prétentieuse et j’avais besoin de me prendre tout ça dans la gueule. Mais t’es morte maintenant, meuf. Faut que tu nous laisses vivre. Je t’en prie. Laisse ce bébé aller bien. Laisse juste Gemma avoir le bébé, et je… J’écrirai une chanson sur toi. Je les laisserai jamais oublier ce que t’as fait. Je chanterai ton nom pour toujours.
Quelqu’un d’autre entra dans les sanitaires en toussant ostensiblement pour signaler sa présence. Hamza s’en fichait.
— Bordel, meuf ! Tu sais quoi ? Ça m’aiderait vraiment de pouvoir discuter avec toi là maintenant, genre, je veux dire la vraie toi. Pas cette espèce de sorcière fantôme que je m’invente dans ma tête. Ma vraie reine, ma Clio, là maintenant, parce que des délires comme ça, tu t’en tapais tout le temps, hein ? Tu connaissais ton cerveau quand il devenait parano. Tu pourrais m’aider à démêler mes idées. Tu pourrais me dire franco, écoute mon pote, voilà ce qui t’arrive. Voilà tout ce qui se passe uniquement dans ta tête ; y a pas de fantômes si tu veux pas qu’y en ait.
L’autre mec termina de pisser, et fila sans même se laver les mains.
— Tu me manques, Cli. Ça fait des années que tu me manques sans que je m’en rende compte. Écoute, si tu veux me maudire, vas-y. Mais laisse pas la malédiction atteindre un bébé. Ne fais de mal à personne d’autre. Ça te ressemble pas, de faire du mal aux gens. C’est le contraire de ce que t’étais. Je t’en prie. Je t’en supplie.
Il s’arrêta, inspira un coup. Il fallait qu’il retourne auprès de Gemma. Alors qu’il dépliait ses jambes avec une grimace, il y eut un mouvement dans les toilettes. Un son plus aigu dans l’atmosphère. Quelque chose d’électrique, un bourdonnement, mais pas méchant. Ce n’était sans doute qu’une lampe, ou la clim. Sans doute. Mais Hamza lui souffla tout de même un baiser.
2019
Ils commencèrent à enregistrer “Warrior Queen” un an et demi après sa mort. Au jour près, se rendit compte Hamza, en vérifiant son calendrier tandis qu’il fumait devant le studio – il tenait à accueillir en personne tous les musiciens à mesure qu’ils arrivaient. Il y avait déjà eu un bon buzz sur Internet, grâce à une pincée de magie de la part de Gemma, tirée de son carnet d’adresses encore chaud.
Za Flow retourne en studio au bout de trois ans
La paternité aura-t-elle adouci le trublion politique du grime ?
Selon les rumeurs, le nouvel album de Za Flow contiendrait un hommage à son ex Clio
Campbell
L’oncle Donald de Clio n’était pas assez en forme pour descendre, mais il avait mis Hamza en contact avec tous les gens qu’il avait besoin de connaître, et expédié par la poste un gros paquet de partitions, une réorchestration d’une chanson de Robert Burns qu’Hamza n’avait jamais entendue, qui s’appelait “Bonnie Jean”. Hamza utilisa les trois premiers couplets, demanda à deux musiciens folk écossais d’improviser dessus, et imagina un bridge pour faire le lien avec ses propres paroles.
Shiv West était venue le troisième jour, elle avait pris l’avion aux frais d’Hamza pour une heure d’enregistrement à peine. Elle n’avait pas dit grand-chose, mais putain, elle avait grave envoyé sur cette chanson. Elle avait des années de douleur et de clope dans la voix quand elle chantait, c’était presque comme retrouver Clio en personne.
There was a lass and she was fair,
At kirk or market to be seen ;
When a’ our fairest maids were met,
The fairest maid was bonnie Jean.
And ay she wrought her Mammie’s wark,
And ay she sang sae merrilie ;
The blythest bird upon the bush
Had ne’er a lighter heart than she.
But hawks will rob the tender joys
That bless the little lintwhite’s nest ;
And frost will blight the fairest flowers,
And love will break the soundest rest.
Il y avait une fille et elle était belle,
À l’église, au marché elle faisait voir sa mine ; Quand toutes nos belles se rassemblaient,
La plus belle était la douce Jean.
Elle soulageait sa mère dans son ouvrage,
Et fredonnait d’une voix enjouée ;
Le plus gai des oiseaux de la forêt
N’eut jamais cœur aussi léger.
Mais les faucons volent les joies tendres
Qui s’offrent au nid de la linotte ;
Et le froid gâche les plus belles fleurs,
Et l’amour brise le grand sommeil.
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