Reine d'un jour

Kirstin Innes · Chapitre 15 sur 37

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Reine d'un jour

Danny

Cumbria, 1993

 

Il n’en revenait pas de se sentir aussi proche d’elle. Comme s’ils avaient retrouvé le feu de la passion du début, au temps des tournées, l’attraction magnétique, les contacts furtifs à la moindre occasion, savoir où elle se trouvait dans la salle, même sans la voir. Cette fois, ce n’était pas sexuel, mais il était animé d’une force tout aussi primitive. Il se surprit à scruter la rue où ils marchaient pour déceler d’éventuels dangers.

— Ça va ? Tu veux mon manteau ? demanda-t-il à nouveau, le visage giflé par le vent, et il chercha à se placer devant elle, comme un bouclier. Il fait trop froid dehors. On va rentrer te mettre au chaud, d’accord ?

Elle eut un petit hochement de tête tandis qu’il la conduisait dans le pub qu’ils avaient repéré depuis la voiture. Il s’aperçut qu’elle avait gardé le silence pendant toute la promenade ; elle l’avait écouté raconter ses soucis avec ce connard d’Adam et la programmation de la tournée d’Edwyn, jusqu’à ce qu’elle lui demande de faire demi-tour, et il s’était aussitôt senti coupable de l’avoir poussée à sortir, de l’épuiser alors qu’elle aurait dû se reposer. Et puis, ils étaient mal équipés pour marcher, tous les deux en Converse, ils frissonnaient et s’efforçaient de contourner les flaques. Il avait cru que ce serait vivifiant : rouler jusqu’au Lake District, voir un peu de campagne, passer du temps ensemble pour de vrai. Faire des plans, rêver à l’avenir, loin de la ville.

Chez eux, les gens savaient qui ils étaient, entre les crétins qui reconnaissaient Clio, “Hé, c’est pas toi que j’ai vue à la télé ?”, et les jeunes qui gravitaient dans le milieu et qui rêvaient de faire booker leur groupe par Danny. En ville, ils étaient trop visibles. Il avait toujours aimé ça, tous les yeux qui se tournaient vers eux quand ils entraient dans un bar, les filles timides avec des tee-shirts de groupes de rock ou les garçons coiffés comme les Beatles qui abordaient Clio d’un air implorant, tandis que Danny se tenait juste derrière elle, lui adressait des messages secrets en lui caressant le creux des reins. Sa femme n’était pas quelqu’un d’ordinaire.

Elle gardait ses cheveux volumineux et bouclés alors que la mode était aux coupes à la garçonne, portait du Lurex et des fourrures chinées en friperie quand toutes les autres filles s’engonçaient dans des vestes Adidas miteuses. Elle arborait du fard à paupières et du vernis argenté, des poudres scintillantes qui recouvraient la moquette de la chambre, la salle de bains, les murs, ne partaient jamais vraiment. Elle arrivait à capter l’attention rien qu’en étant dans la fosse au concert de quelqu’un d’autre ; dans la pénombre d’un club, il y avait toujours un projecteur pour la repérer, pour souligner l’insolence de cette touche d’écarlate dans un monde de plus en plus marron. Mais depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, il se surprenait à s’agacer de l’insistance des autres à vouloir partager Clio.

“Notre toute première journée en famille”, avait-il dit au moment du départ. Il lui avait embrassé la main. Elle avait fait un petit bruit et s’était blottie sur son siège, avait dormi pendant presque tout le trajet. À un moment, il avait arrêté la voiture, très délicatement, et avait glissé son écharpe entre son ventre et la ceinture de sécurité, juste par précaution.

Sans surprise, tous les yeux se tournèrent vers eux tandis qu’il la guidait devant un arbre de Noël tristounet jusqu’à une table près du feu – forcément, ils détonnaient dans un endroit pareil, un pub rempli de solide matériel de randonnée avec un présentoir à journaux bourré d’exemplaires du Daily Mail.

— Là, dit-il. Est-ce que… Attends, tu ne vas pas avoir trop chaud, juste à côté du feu ? Voilà ce qu’on va faire : tu te réchauffes et dès que c’est trop, on échange de place. Tu me dis, hein ? Ok ? Bon. Je vais nous trouver des menus. Je parie que tu meurs de faim. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Des lasagnes ? Un burger ? Il te faut du fer. Il n’y a pas des masses de choix ici, mais tu sais ce qu’on dit : la bouffe de pub, y a que ça de vrai.

— Je vais juste prendre des frites.

— Juste des frites ? Il te faut plus que ça. Fais-toi plaisir. C’est moi qui régale.

— C’est toujours toi qui régales, non ?

Oh bon sang, encore la même rengaine ? Depuis que les royalties de sa chanson s’étaient taries, plus ou moins au même moment que les dates de concert, Clio était à fleur de peau au sujet de l’argent. Elle ne l’écoutait jamais vraiment lorsqu’il lui expliquait qu’ils étaient mariés désormais, qu’ils étaient un ménage, qu’il était heureux de dépenser son argent pour sa femme ; et puis, ce n’était pas comme si elle faisait grand-chose pour que ça change. Elle n’avait même pas touché une guitare depuis le mariage. Il avait fait des pieds et des mains pour lui dégoter du travail en studio, avait insisté auprès des groupes qui lui étaient redevables pour qu’ils l’engagent comme choriste, mais ça n’avait fait qu’accroître son mal-être. Et il la comprenait. C’était une réaction d’artiste – elle n’aimait pas être reléguée au second plan. Il ne connaissait que trop bien ce sentiment. Si ce n’était pas la musique, il était malgré tout convaincu qu’elle avait besoin d’autre chose dans sa vie. Il avait été ébahi quand elle avait accepté, encore plus ébahi que ça arrive aussi vite, qu’ils passent en un mois d’une idée à un trait bleu sur un bout de plastique. Alors il ravala ses arguments et leur éternelle dispute, contourna la table pour s’asseoir à côté d’elle sur la banquette, l’attira contre lui et l’embrassa sur le front.

— Considère ça comme ma manière de te remercier. Pour tout le travail que tu fais. Je tiens à ce que tu te sentes toujours appréciée à ta juste valeur.

Il prononça ces mots dans ses cheveux et inspira les puissantes notes florales de son shampoing.

Elle s’affala sur lui, et il la laissa faire, la tint contre lui en silence un moment. En l’enveloppant ainsi de son corps, il se sentait immense, viril et musclé. Sa bite palpitait. Il assumait son rôle. Il était dans le vrai.

La serveuse s’approcha d’un pas tranquille. Elle leur sourit, la main sur le cœur.

— Oh, que vous êtes mignons ! Alors, qu’est-ce que je vous sers ?

— Je crois que je vais me laisser tenter par la cottage pie. T’as choisi, bébé ? Qu’est-ce que tu prends ?

Il apprécia le sourire de la fille quand elle entendit son accent.

Clio marmonna “Des frites”, toujours planquée contre son épaule, sans lever la tête.

— Elle ne se sent pas très bien, articula-t-il silencieusement pour la dédouaner. Peut-être un burger-frites ? Un cheeseburger ? Faites attention qu’il soit bien cuit, par contre – dites au chef que mon adorable épouse est enceinte, donc qu’il prenne toutes les précautions possibles. Et rien avec des œufs, genre mayonnaise, tout ça.

Le corps de Clio se tendit.

— Oh, félicitations ! Ça va faire un très joli bébé, si je peux me permettre.

— Mais permettez-vous, je vous en prie ! Donc, cottage pie et cheeseburger.

Clio se dégagea de son bras, pivota pour lui faire face, ignorant toujours la serveuse.

— J’ai dit que je voulais juste des frites.

— Tu vas changer d’avis, tu vas voir. Quand tu verras mon plat. Tu sais quoi ? Je mangerai le burger si tu ne te sens pas, ok ? – Il adressa un clin d’œil à la serveuse. – Une chance qu’elle ait pris son estomac de secours, hein ?

La serveuse se retira.

— Allez, bébé. Je sais que tu n’as pas la grande forme aujourd’hui. Mais on va pas gâcher ce moment, hein ? C’était un poil… Enfin, quoi, cette fille essayait juste d’être sympa.

Elle resta assise quelques secondes, tourna ses mains dans tous les sens, s’attarda sur un ongle.

— Je sais. Désolée. Je suis désolée.

— Aucun problème, chérie. Tu dois être épuisée. Et affamée. Viens là.

Cette fois le câlin ne dura que quelques secondes, avant qu’elle ne s’écarte.

— Pourquoi tu lui as dit ?

Il sentit un sourire étirer ses joues.

— Bah. C’est sympa de pouvoir le dire à quelqu’un. Elle nous connaît pas. J’ai envie de le dire autour de moi ! Je veux que les gens sachent.

Elle baissa la tête.

— Faut que j’aille pisser. Je reviens dans une seconde.

Prise d’une impulsion soudaine, elle fit volte-face, lui prit la main et y déposa un baiser.

Constatant qu’elle avait pris son sac avec elle, il se prépara à une longue attente, prit un tabloïd sur le comptoir. Il y avait du progrès, pensa-t-il : il avait pu lui faire cette remarque sans que ça dégénère aussitôt en prise de bec. Ils s’apprivoisaient peu à peu, apprenaient à vivre ensemble. Après tout, personne n’avait dit que la vie maritale était une partie de plaisir, et peut-être avaient-ils été naïfs quand ils s’étaient mis ensemble, convaincus que la fusion de leurs deux existences viendrait aussi facilement que la baise. Mais peut-être aussi que la grossesse commençait à faire son effet sur elle, comme elle l’avait fait sur lui. Peut-être que ses hormones allaient naturellement la pousser à l’écouter, voire à être d’accord avec lui, à garder son protecteur près d’elle. La biologie, tout ça.

Elle resta enfermée dix bonnes minutes. Il plongea le nez dans son journal pour esquiver les regards gênés des autres clients, s’absorba dans les chansons pop de Noël débitées par les enceintes. Au bout d’un moment, la serveuse se pencha vers lui et demanda :

— Tout va bien ? Vous voulez que j’aille jeter un œil ?

Danny réprima un sourire en imaginant la réaction de Clio devant une telle intrusion.

— Non, non, ça va aller, ne vous en faites pas. Ça arrive beaucoup en ce moment. Elle a juste besoin d’un peu d’air, de temps en temps. Elle doit être en train de se refaire une beauté. Merci, vous êtes adorable.

Et soudain, Clio fut assise devant lui, une nouvelle couche de maquillage durcissant ses traits, la tête haute. Ses mains nerveuses s’agitaient au-dessus de la table.

— Tu te sens bien, mon cœur ? Tu veux une gorgée de ma bière ? Une petite exception ?

Elle inspira profondément par le nez et ferma les yeux une seconde.

— Ok. Ok. Écoute. Il y a deux versions possibles de cette histoire, chéri. Danny, mon amour. Donc voilà ce que je te propose : tu me laisses te raconter les deux, sans m’interrompre, et si tu n’es pas d’accord avec moi, tu me donneras ta version à toi. Alors voilà. Disons que j’ai le bébé. Je vais sans doute cesser de te plaire à la seconde où je prendrai des kilos, mais bon, je suis jeune. Plus ou moins. Je finirai bien par les perdre, pas vrai ?

Ses doigts se crispaient, crispaient, crispaient.

— Donc je suis grosse, et j’ai pas envie de baiser après l’accouchement parce que je suis toute charcutée. C’est comme ça que ça se passe, tu sais. Mais ça va, parce que t’as ton bébé. Ce sera sans doute un garçon, c’est ton fils, et tu trouves qu’il te ressemble comme deux gouttes d’eau, à part quand il me ressemble à moi. Et pendant un moment, on est contents comme ça. Même s’il crie tout le temps et qu’on ne dort jamais et que la maison – oui, au fait, ta mère nous a aidés à acheter une maison, parce que même si elle m’aime toujours pas – non, chhhhut – elle ne va pas laisser la chair de sa chair, son petit-fils, l’héritier, grandir dans un taudis humide juste parce que tu veux jouer les bohèmes avec ta pauvre chanteuse rouquine sortie tout droit du caniveau. C’est une jolie maison de la banlieue chic d’Édimbourg, pas loin de chez elle ; elle est pas regardante sur la dépense, ta mère. Il y a un jardin derrière, avec de la pelouse, des fleurs et tout le délire. Mais ça reste un dépotoir parce que je fais pas le ménage, je passe mes journées à m’occuper du bébé et à pleurer. Mais quand tu reviens de tournée, que tu roules un joint et que tu le fumes dans le jardin avant de rentrer t’asseoir sur les marches – parce que c’est pas un appart merdique en sous-sol, y a un étage –, quand tu es assis sur les marches et que tu m’écoutes chanter pour ton enfant, une berceuse en gaélique, tu te dis que c’est magnifique et qu’on va s’en sortir. Tu penses ça parce que t’es un optimiste, mais chaque jour que tu passes dans ce charmant dépotoir, avec ses plafonds hauts, ses grandes fenêtres qui laissent entrer tellement de lumière que tu vois la poussière qui s’accumule sur la cheminée, tu commences à te sentir pris au piège. Peut-être qu’il y a une tache sur le canapé, là où je me suis pissée dessus, parce qu’accoucher de ton fils m’a déchiré la chatte et que je ne sens plus mes muscles, et tu la remarques chaque fois que tu rentres dans le salon, tu te souviens de la fois où mon legging dégoulinait pendant que j’allaitais, où j’ai fondu en larmes (encore) et où je t’ai insulté quand tu me l’as signalé, où tu as dû nettoyer la pisse de ta propre femme sur ce joli canapé que ta mère nous a acheté. Oui, ça arrive. Plusieurs personnes me l’ont raconté. Non. Arrête. C’est moi qui parle. C’est moi qui parle. Bref, tu penses à cette tache de pisse chaque fois que tu arrives au boulot et que tu vois Sadie ou Francesca assise à son bureau ; bon, c’est pas ta secrétaire, t’es capable de plus original, je te l’accorde, mais elle bosse à l’administratif ou un truc du genre. Soyons honnêtes, tu ne vas pas refaire la connerie de te taper une de tes artistes. Peut-être qu’elle venait d’entrer au lycée quand t’étais en terminale. Elle se rappelle que tu jouais de la guitare à la fête de fin d’année et elle est déçue que tu ne fasses plus de musique, mais elle comprend complètement que tu te consacres à ce qui rapporte, et je te jure, Danny, elle t’admire pour ça. Ou peut-être que c’est une jeune fille de bonne famille, fraîchement sortie de l’université et parfois tu peux pas t’empêcher de penser qu’elle n’enverrait pas chier ta mère, qu’elle ne refuserait pas de venir aux fêtes de famille, et on sait tous les deux qu’à ce stade, j’en serais réduite à ça, pas vrai ? Les rares fois où tu es à la maison – parce que les soirs de concert s’éternisent de plus en plus –, quand tu finis par rentrer, et que t’essaies de donner un coup de main, tu te rends pas compte que je t’insulte dans ton dos. Sérieusement, tu descends dans ta putain de cuisine design bien dégueulasse et tu crois te rendre utile, t’es même en train de te dire, je suis vraiment un mec bien, mais si tu te retournais une seule seconde, tu serais terrifié. Tu verrais la femme qui tient ton bébé, ton fils, l’héritier de la fortune Mansfield, et tu verrais son visage figé dans un affreux rictus de mépris et de haine. Tu verrais les mots qu’elle articule silencieusement : sale merde, gros connard, pauvre mec. Ça te ferait flipper à mort. Tu serais glacé jusqu’à l’os, mec, surtout quand tu verrais ton bébé lui tapoter le visage et rire devant ses drôles de grimaces quand elle sort tous ces mots horribles. Mais il finirait par les apprendre. Ton bébé apprendrait tous ces mots comme s’ils étaient normaux, comme si c’était un mode de communication normal pour les humains. Il imiterait ces grimaces au fur et à mesure de sa vie, avec les garçons et les filles de sa classe, avec sa copine adolescente, avec la pauvre malheureuse qu’il arrivera à convaincre de l’épouser. Sale connasse. Grosse merde inutile.

Évidemment, ce fut le moment que choisit la serveuse pour leur apporter leurs plats, comprenant trop tard dans quoi elle mettait les pieds.

— La, euh, cottage pie ?

— C’est pour moi. Merci. Merci beaucoup. Vous êtes un amour. – Il sentait qu’il fallait en rajouter une couche pour compenser.

— Et le cheeseburger. Bien cuit. Sans mayo. Avec des frites.

Clio grogna. La serveuse regarda par terre.

— Il vous fallait autre chose ?

— Non, c’est parfait. Merci, vous êtes un ange.

Il plaqua un sourire sur son visage jusqu’à ce qu’elle sorte de leur champ de vision, puis il se pencha par-dessus son assiette et prit la main de sa femme.

— Écoute, bébé. Je sais que tu as peur. Moi aussi, j’ai peur. Je sais que ça ne va pas être une partie de plaisir. Mais tu vas faire une mère formidable, et on va surmonter les épreuves. On est une équipe, d’accord ? Toi et moi, ensemble.

Elle dégagea sa main, l’agita de nouveau en l’air.

— Tu n’écoutes pas un mot de ce que je dis, hein ? C’est pas… Bon Dieu, Danny. Juste, juste ferme-la cinq minutes, d’accord ?

Elle repoussa l’assiette avec le burger au milieu de la table, loin d’elle.

— Voilà ce que j’essaie de te dire. Tu te souviens de cette conversation qu’on a eue, mon amour, mon Danny ? Quand on a décidé d’avoir un enfant ? Bon, j’ai pas envie de dire que tu m’as eue dans un moment de faiblesse, mais on sait tous les deux que c’est ça qui s’est passé. Tu m’as rappelé que j’avais vingt-six ans et que l’horloge tournait, et que c’était pas la fin de ma carrière, juste le bon moment pour prendre du recul. C’est pas un échec, tu m’as dit, c’est peut-être simplement le monde qui te dit que tu dois changer quelque chose. Faire les choses différemment pendant un temps. Et ma mère me l’a toujours dit : ne dépends jamais de l’argent d’un homme, ou tu l’auras dans l’os. Je l’écoutais pas, parce que j’ai jamais écouté ma mère, mais elle avait raison, et je l’ai dans l’os. Tout ça, je peux pas le nier. Mais là n’est pas la question. Imagine un peu ma situation, d’accord ? J’emmène le gosse dans un groupe de jeunes mamans ou un machin du genre, et j’essaie de me faire des copines, mais les autres mamans me prennent de haut d’entrée, parce qu’on vit dans un quartier bourge et que je file des chips au bébé, ou parce que je fais quelque chose de travers alors que c’est parfaitement normal là d’où je viens, genre, je sais pas, foutre du whisky sur sa tétine pour le faire dormir, ce genre de connerie. Et je suis seule avec le gosse toute la journée, et je l’aime, bien sûr, parce que c’est mon gosse et que ça marche comme ça, mais peut-être que je le déteste aussi, parce que je me dis, et moi dans tout ça, blablabla. Ça t’arrive d’entendre ça, non ? Des femmes qui tueraient pour un brin de conversation adulte. Sans doute que non, en fait. Où t’aurais entendu ça ? Tu parles pas à des femmes qui sont pas ton épouse, ou de charmantes jeunes musiciennes, ou Francesca du bureau avec ses petits seins fermes.

— Clio. Bébé. Il n’y a personne au bureau qui s’appelle Francesca…

— Oh, ça viendra. Et donc, la huit millionième fois où j’ai du caca sous les ongles et que j’ai pas mis de rouge à lèvres depuis des semaines, les questions commencent à me ronger. T’étais quelqu’un, avant, non ? C’est pas toi qui as foutu le bordel à Top of the Pops ? Toi que les magazines se battaient pour interviewer, avec tous ces geeks en tee-shirt de groupe de rock qui codaient en morse des “JE T’AIME” sur leur bloc-note ? Toi qui t’intéressais à autre chose que les associations de parents d’élèves, la taille des chaussettes pour bébé ou toute cette foutue panoplie de merde d’une putain de vie de maman ? Quelqu’un qui lutte, qui prend la défense des gens, qui fait bouger les choses, qui essaie de changer le monde ? Parce que le truc, c’est que j’ai personne d’autre avec qui réfléchir à tout ça. Je suis toute seule à la maison, tous les jours, toutes les nuits. Voilà le scénario que je me passe en boucle et NON. CHHHHHH… Chut. Laisse-moi parler. S’il te plaît. Pendant que l’étau se resserre autour de moi, ton monde à toi devient de plus en plus vaste. Parce qu’on sait tous les deux que tu iras loin, mon chéri. Danny Mansfield casse la baraque. Tous les gens connus que tu vas rencontrer. Les soirées où tu vas aller. Parfois ces soirées seront organisées à la maison, parce qu’elle est plus belle que les autres, et ton petit garçon sera là en haut des escaliers à écouter les caissons de basses et les rires dans la maison. Tu le prends dans tes bras, tu le récupères en pyjama et tu le ramènes au lit, et tu te dis que c’est génial. Qu’il a une chance pas possible de vivre des expériences pareilles. Tu te dis ça en lui faisant un câlin avant qu’il aille se coucher ou en lui tapotant la tête quand tu pars le matin. Et quand il s’accroche à tes jambes dès que tu passes la porte le soir, tu ne comprends pas qu’il essaie de te dire : ne me laisse pas, papa, ne me laisse pas avec cette femme, cette sorcière aigrie qui passe la journée à me fixer.

Il décida de couper court à l’avalanche de mots.

— Bébé, bébé. C’est idiot. C’est tellement toi, ça. On fait un pas en avant, n’importe quel pas en avant vers quelque chose de nouveau, et tu te braques, tu paniques, tu t’inventes un million de raisons pour que ça fonctionne pas immédiatement.

Elle renifla. Un gros reniflement délibéré. Le genre de reniflement qu’il connaissait trop bien.

— Attends, c’était quoi, ça ? C’était la coke qui parlait, c’est ça ? Est-ce que t’as pris un truc ? Est-ce que t’es sérieusement enceinte de mon enfant et défoncée ?

Elle se pencha en arrière.

— Non et oui.

— Quoi ? C’est censé vouloir dire quoi, putain ?

Il se foutait qu’on puisse les entendre à présent dans ce pub merdique en pleine cambrousse. Avec un drôle de sourire en coin, elle le regarda droit dans les yeux et défit sa ceinture, fourra une main dans son pantalon. Mais qu’est-ce qu’elle foutait, bordel ? Qu’est-ce qu’elle foutait ?

Elle retira sa main, brandit un doigt ensanglanté, le montra au reste du pub.

— Non, apparemment, je suis pas enceinte de ton enfant. Et oui, j’ai pris un peu de speed. Je l’avais dans mon sac en cas d’urgence, et ça ressemble clairement à une urgence, toute cette… situation.

Elle agitait sa main ensanglantée à la manière d’un membre de la famille royale qui salue la foule, hilare.

Elle est folle, pensa-t-il. Elle est folle à lier, et je l’ai épousée. Et elle a pris du speed. Du speed. Une note électrique suraiguë lui vrilla le cerveau. Le sang était vraiment vraiment très rouge. Et puis, soudain, sa signification le frappa lourdement.

— Qu’est-ce que… Qu’est-ce que c’est ? Tu fais une fausse couche ?

— Je sais pas. C’est peut-être mes règles. Je les ai senties arriver toute la journée.

— Mais… Tu étais enceinte. Le test.

— Ben, plus maintenant. Et je… je ne peux pas… je ne veux pas l’être.

Il se renfonça dans la banquette, fixa son assiette, toujours pleine, tandis que la pièce se vidait de son oxygène. Fini. C’était fini.

Elle contourna la table pour le rejoindre, glissa ses fesses sur la banquette, tendit la main, lui caressa l’épaule.

— Je suis désolée, mon amour. Mon homme. Je suis désolée. Ça n’allait pas, depuis le début. Je me sentais disparaître. J’ai passé la semaine en apnée. Et puis je suis allée aux toilettes, et voilà, et le monde a recommencé à avoir du sens. C’est pas pour moi. C’est pas ce que je suis censée être. Et c’est clairement ce que toi, t’es censé être, je me trompe ? Je veux dire, c’est toi… Celui qui rayonnait, c’était toi, merde, Danny.

Elle avait passé ses bras autour de lui, et elle fouillait dans sa veste pour trouver son portefeuille. Elle en tira deux billets et les posa sur la table entre le burger et la cottage pie, puis elle l’aida à se relever, lui enroula son écharpe autour du cou, le surprit par sa tendresse.

— Est-ce que t’as fait quelque chose ? s’entendit-il dire. Est-ce que t’as fait quelque chose au bébé ? – Il n’avait même pas conscience d’avoir fait le lien avant de prononcer ces mots.

Elle rit de nouveau, ce petit rire dur qu’il ne reconnaissait pas.

— Non, à moins qu’il soit possible de le faire partir par la pensée. Peut-être qu’il a compris que j’allais être une mère pourrie et qu’il a décidé de foutre le camp.

— Tu es sûre à 100 % ? Ça pourrait juste être un peu de sang.

L’air froid lui fouetta le visage et il s’aperçut qu’elle l’avait fait sortir du pub, qu’ils étaient dans la rue.

— Je le sais, c’est tout. Je connais mon corps. C’était comme un interrupteur ce matin – quelque chose qui s’éteignait –, mais j’ai pas compris pourquoi.

Ils étaient adossés au mur du pub. Il effritait la pierre calcaire entre ses doigts. Elle plongea de nouveau ses mains dans sa veste, cette fois pour lui prendre ses cigarettes, en alluma deux et lui en mit une dans la bouche. Le genre de geste qu’aurait fait une nana dans un film.

— Tu crois que tu peux conduire, Danny ? Ça va aller ?

Oh, comment savoir. Comment savoir. Il acquiesça d’un geste très léger, mais sa tête était tellement lourde qu’elle semblait sur le point de tomber de son corps.

— Retournons à la voiture, ok ?

Elle le prit par le bras et l’emmena dans la rue.

— Dans tous les cas, moi je peux pas conduire. Déjà parce que j’ai pas le permis, mais surtout je crois que les flics auraient pas trop de mal à piger que la colombe a pris trop de blanche, hein ?

Elle essayait de plaisanter, et il lui accorda un minuscule et bref sourire.

Ils s’installèrent dans la voiture, et Clio se pencha pour tourner la clé dans le contact, alluma le chauffage. Il commençait déjà à faire noir. Il ne voulait pas être assis dans cette boîte avec cette femme pendant les deux heures à venir. Il ne voulait pas rentrer dans leur appartement et se lancer dans la séparation de leurs affaires, la regarder emballer ses vêtements et ses livres. Il ne voyait pas ce qu’ils pouvaient faire d’autre.

— C’était quoi, l’autre histoire ?

— Pardon ?

— Tu as dit qu’il y avait deux histoires. Le tourbillon de conneries que tu viens de débiter, c’était la première. C’était quoi, la deuxième ?

— Je ne sais pas. J’espérais que ce serait toi qui me la raconterais. Je crois qu’il n’y en a sans doute pas d’autre.

Elle lui caressa le visage. Il repoussa sa main, vigoureusement.

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