Reine d'un jour
Neil
Glasgow, 25 janvier 2018
— Neil, vieux. Mon pote. Mon pote.
Neil regrettait vraiment le temps où Craig ne se rappelait pas encore son nom. Cette nouvelle manie de venir lui piailler et lui bourdonner dans les oreilles, les relents d’aftershave qui lui donnaient le tournis, l’impression d’avoir toujours quelqu’un sur le dos, l’invasion de son espace – voilà ce qui faisait râler les collègues des rubriques politique et sport (les pages qui faisaient encore du clic) depuis le début de l’année. Craig était un manager qui ne savait pas manager, il vous tombait sur le poil et vous intimidait pour obtenir ses résultats, il augmentait la pression, au point que Neil se demandait s’il pouvait encore traverser le bureau sans faire un rapport.
La veille, tout avait commencé avec les féministes. Quelqu’un quelque part sur Internet s’était offusqué de sa pauvre petite nécro en un paragraphe. Craig s’était pointé l’air de rien, de ce pas nonchalant qu’il affectait toujours quand il voulait dissimuler son excitation, et s’était fendu d’un énième mon poooooote, qu’il était parvenu à braire en même temps qu’il aspirait de l’air entre ses dents.
— Tu vérifies pas tes mentions, vieux ? C’est en train d’exploser. Carrément en train d’exploser. Ok, c’est cool, mais ça donne pas une super image, tu vois ? Pour le journal en tout cas. Tu sais bien comment sont ces gonzesses, de nos jours, hein ? Je comprends bien d’où tu viens. Moi-même, c’est le genre de truc auquel j’aurais pas réfléchi à deux fois il y a encore quelques années. Tu sais. Tu sais bien, mon pote. Mais, vu le climat actuel… – Nouveau bruit de succion. – … un brin de contrition ne serait sans doute pas de trop. On va revoir un peu ce papier pour le week-end, aussi : je me dis qu’il faut sans doute qu’on fasse appel à une nana pour en écrire un bout. Bref, on va voir ! En tout cas, essaie de suivre un peu tes mentions cet après-midi, hein ?
Neil, étourdi par le parfum de son patron, se surprit à contempler les pores minuscules et la peau impeccable du nez penché au-dessus de son visage.
— Sur Twitter, vieux. Sur Twitter. T’as compris ? Jette un œil, essaie peut-être de rédiger un petit mea culpa, et tu me fais voir vite fait avant de publier ? Hop, réglé !
Quelques petits @ éclataient comme des bulles de colère vertueuse sur son fil Twitter. Il ne voyait vraiment pas comment ce texte tout simple, cette version sobre, concise et honnête de la vie de Clio – juste les grandes lignes, en deux cent cinquante mots –, avait pu provoquer une telle consternation.
Non mais sans déconner ? “En dépit de son incontestable beauté dans sa prime
jeunesse” Sérieux, NeilMunroWrites @ScottishStandard, c’est quoi ces CONNERIES ?
une femme : fabuleuse et talentueuse, elle meurt.
@NeilMunroWrites, un homme : bah, elle était plus aussi bandante qu’avant
Sinon à part toutes les p****n de conneries sur la beauté dans cette bouse que nous a
pondue
@NeilMunroWrites. Quel besoin de mentionner qu’elle n’avait pas d’enfants ? Ça vous
viendrait à l’idée s’il s’agissait d’un homme ?
Le @ScottishStandard fidèle à lui-même. Une femme extraordinaire connaît une fin
tragique et votre journaliste @NeilMunroWrites la réduit à sa beauté physique, son ex-
mari et son absence d’enfants.
Il y en avait une quinzaine en tout, plus les retweets. Un ou deux autres adressés au seul journal. Ce n’était pas l’énorme tempête que lui avait survendue Craig. Merde, quoi. Il regrettait l’époque d’avant Internet, quand seuls les petits vieux vraiment enragés prenaient la peine de répondre, à l’encre verte, une semaine après les faits. Eh bien, les faits, c’est qu’elle n’était plus aussi belle qu’autrefois, et clairement, même toutes ces indignées du clavier ne pouvaient nier que sa beauté avait joué un grand rôle pour qu’on lui signe cet album. Il était fier de se revendiquer féministe, mais c’était comme ça que ça marchait dans le milieu, point barre. Elle était à tomber par terre quand elle avait la vingtaine, mais trente ans de clopes et d’alcool avaient laissé des traces, pas la peine de tortiller là-dessus. Il se souvenait de la quantité de maquillage qu’il avait remarquée sur son visage, quand il s’était pris un vent en essayant de l’embrasser à la fin de la fête pour ses cinquante ans, l’émulsion couleur pêche incrustée dans chaque ride, tandis qu’il s’éloignait en titubant dans la nuit d’Argyle Street. Mentionner s’il y avait des enfants ou non en guise de conclusion, c’était le b.a.-ba d’une nécrologie, et il était clairement d’intérêt public d’évoquer l’ex-mariage d’une musicienne avec une personnalité du monde de la musique. Rien de tout ça ne justifiait des excuses, et il ne manqua pas de le dire à Craig quand son patron revint bourdonner de son côté une demi-heure plus tard. Ce qu’il ne dit pas, c’est que l’idée d’être forcé à s’excuser par un homme qui hier encore salivait à l’idée d’un possible suicide de star lesbienne lui donnait des envies de cogner.
— Mon pote. Je te comprends. Je te comprends. Crois-moi. Si on rétropédalait un peu : une petite déclaration publique sur tes liens d’amitié avec elle, peut-être ? Après tout, t’es en deuil… – Craig se mit à battre le rythme sur l’épaule de Neil, et son pouls se mit au diapason, docile. – Dis-leur juste que t’as besoin d’un peu d’air. Jamais tu ne voudrais manquer de respect à une amie si chère, ta seule intention était de lui rendre hommage ; tu espères te rattraper dans l’édition spéciale du magazine du samedi. Un joli petit avant-goût. Tout ça. Génial ?
À quoi ressemblerait l’avenir s’il claquait la porte, tout simplement ? Il travaillait là depuis tellement longtemps qu’il ne s’imaginait nulle part ailleurs. Ça avait fini par le définir, ce bâtiment, les coups de collier réguliers pour tenir les deadlines, la photo de profil vieille de huit ans, le crâne encore bien garni, qu’il utilisait partout sur le web. Bon, il allait rester jusqu’à ce que ce truc soit bouclé, en tout cas. Il allait faire son devoir, et bien se souvenir d’elle.
Clio Campbell était une amie très proche, quelqu’un que je connaissais depuis plus de
trente ans. J’étais encore sous le choc hier quand j’ai rédigé sa nécro. Guettez mon
article dans le cadre de l’hommage rendu par le mag du week-end du @ScottishStandard
à cette femme extraordinaire, ce samedi.
Publier.
Il s’était senti sale, avait pris une longue pause déjeuner à l’Albannach, mastiquant pendant une éternité un gros sandwich pain de mie-fromage qui était sorti du frigo à bière tout enveloppé de cellophane. Il n’avait pas encore vraiment trouvé quoi dire, dans ce papier, ce gros papier pour réparer tous les torts, cet hommage taillé sur mesure.
Il trouva la mouche encore en train de bourdonner autour de son bureau.
— Neil ! Mon pote. Mon pote. T’étais où ? Breaking news dans l’affaire Clio Campbell – me faut immédiatement ton opinion, sur Internet. Fissa. Vu que t’es notre journaliste culture. Notre spécialiste musique.
De retour à son clavier, le nom de Clio entré dans sa barre de recherche grâce à la saisie automatique, il laissa déferler sur lui les nouvelles publications. Un mec, un rappeur londonien, venait de déclarer qu’il avait eu une relation amoureuse avec Clio pendant six ans. Il était jeune, beau gosse typé indien – il fallut quelques minutes au cerveau embrumé par le whisky de Neil pour se rendre compte qu’il s’agissait de ce gars qui avait été en lice pour le Mercury Prize, quelques années plus tôt. Il avait même son album, en fait.
— Alors. Alors. Mon pote. Qu’est-ce que t’en dis, hein ? – Neil se demanda si Craig avait bossé ne serait-ce qu’une minute cette semaine sur les autres rubriques du journal, en vrai. – Faut qu’on balance une news vite fait avec ta réaction, sa musique, le contexte. C’est un mec connu, pas vrai ? Ça va casser la baraque. Je me disais, pour le dossier de samedi, peut-être une page sur “Les nombreux amours de Clio Campbell”, ok ? Parce que bon : ce mec, le député, le gars du festival de musique… Y avait pas une histoire de flic véreux aussi ?
— Il me semble que les femmes que tu m’as… auprès desquelles je me suis excusé ce matin auront peut-être des choses à redire là-dessus, Craig ? On ne devrait pas plutôt se concentrer sur la personne qu’elle était ? Rapport au climat actuel, tout ça ?
Craig balaya l’idée d’une main qui fendit le souffle faiblard de la clim.
— Comme tu disais, mon pote. C’est d’intérêt public. Donc, genre trois cents mots vite fait pour tout de suite, et puis on voit si on peut avoir une citation de ce type-là, machin-chose, pour l’édition de samedi. Voilàààà, super. Hop, au boulot… dans la demi-heure, ok ?
Carol, du bureau d’en face, qui faisait profil bas en se concentrant sur sa chronique du conseil municipal pour l’édition du soir, avait sorti la tête de derrière son écran pour lui adresser un sourire compatissant.
— Ce genre de trucs n’arriverait pas si les hautes sphères n’avaient pas jugé qu’on pouvait se passer d’un chef de rubrique, n’est-ce pas… Besoin d’un café, mon chou ?
Elle l’avait préparé corsé et il lui fit l’effet d’une planche de salut, un petit geste de solidarité de la part d’une vieille camarade. Comme si le journal en tant que tel, l’institution elle-même, restait de son côté.
Apparemment, Hamza Hassan, ou Za Flow, comme il aimait se faire appeler, était devenu l’“amant secret” de Clio en 2005. Peu de temps après l’unique nuit alcoolisée qu’elle et Neil avaient partagée, elle avait choisi d’accueillir dans son lit cet homme infiniment plus jeune, tout en muscles toniques, yeux langoureux et branchitude hip-hop, et d’en faire son régulier. Neil songea à l’homme qu’il était alors, à l’approche de la quarantaine : en bien meilleure forme qu’aujourd’hui, mais rien à voir avec un rappeur de vingt-deux piges. Et à trente-six, Za Flow était en meilleure forme que Neil quand lui-même en avait vingt-deux. Une rapide recherche des critiques de son dernier album semblait indiquer qu’en plus, ce n’était pas n’importe qui : des magazines de musique sérieux, des grands noms du journalisme que Neil avait toujours respectés louaient son mélange de sensibilité politique, d’humour et d’intelligence, ses lignes de basse bien construites et son talent pour marier les hooks accrocheurs et festifs et les lyrics percutants. Un petit ami jeune et beau, qui avait un cerveau et partageait ses deux passions. Et avec qui elle avait même pu faire de la musique. Neil aurait dû remarquer de lui-même la collaboration sur The Northern Lass. Cette info, c’est lui qui aurait dû la sortir.
Gogsy Duke. Danny Mansfield. Et maintenant cette histoire. Elle avait un type d’hommes. Il fallait bien le reconnaître. Mon vieux. Mon pote. Clio Campbell voulait des mâles alpha. C’est eux qu’elle visait, leur arrogance, leur charisme. Leur argent. Depuis tout ce temps, tu rêvais que vous étiez faits l’un pour l’autre, qu’un jour elle finirait par raccrocher et s’engager. Avec toi ? Tu n’étais qu’une erreur de fin de soirée. Un petit coup médiocre, par accident, un opportuniste qui avait eu de la veine un soir où elle était déprimée. Pas vrai ?
Souviens-toi bien de moi.
Aucun d’entre eux ne l’avait rendue heureuse, cela dit. Elle était trop tourmentée, trop sauvage pour Gogsy ou Danny Mansfield. Celui-là, pas moyen de savoir ce qui s’était passé avec lui, mais Neil avait l’intuition que ça n’avait pas dû être un conte de fées. Bien sûr, rien n’avait pu la rendre heureuse, au bout du compte. C’était plus ou moins le sujet, non ?
Il envoya le nombre de mots requis sur le “beau gosse star du grime” au rédacteur de l’édition web, comme un bon petit gratte-papier, avant de marmonner à l’intention de Carol qu’il partait finir le reportage du samedi à la maison, la laissant affronter seule les tirades furibardes et les radotages de Craig sur le présentéisme. Même une fois rentré à son appartement, impossible d’échapper à Clio. La porte sur le seuil de laquelle elle s’était attardée, tant d’années auparavant. Cette place près du lit où elle avait posé ses drôles de bottes de cow-boy. Le boîtier du CD de The Northern Lass était toujours sorti ; il parcourut rapidement la jaquette, et c’était là, rajouté à la fin : “Pour H, toujours.”
Les notifications Twitter – Craig avait insisté pour qu’il les réactive – se remirent à biper sur son téléphone, et il se demanda quand tout ça allait s’arrêter. Déjà trois jours à se retourner le cerveau, à ne penser à rien d’autre qu’à Clio.
Écris le papier. Contente-toi d’écrire ce papier. Jusqu’à présent, Neil n’avait jamais eu trop de mal à produire son nombre de mots ; ça faisait longtemps qu’il avait accepté que tout le monde se fichait de la beauté de votre prose quand il y avait une deadline à respecter, et que la priorité, c’était de faire passer des infos. Maintenant il les balançait en vrac, les mots, évitant généralement de s’arrêter pour analyser son travail à mesure qu’ils apparaissaient à l’écran : trois ou quatre brefs articles par jour, remplir l’espace, créer du contenu. Mais aucun de ces papiers n’avait d’importance. D’habitude, il attaquait son sujet en sachant exactement où il voulait que les mots l’entraînent, jusqu’à la conclusion. Mais au moment de raconter l’histoire de Clio, d’un coup, il ne savait pas du tout où ça allait le mener. Clio était tant de choses, elle débordait dans tous les sens, même après avoir écrit elle-même son point final. Comment faire ? Comment utiliser des mots, noir sur blanc, respecter la limite imposée et les faire rentrer dans un espace prédéfini sur une page, pour décrire ce qu’avait été la vie d’une personne ? Il avait essayé de s’en tenir le plus strictement possible aux faits, tels que lui les voyait, comme il s’y prenait d’ordinaire pour développer un sujet, et on lui avait rétorqué qu’il avait tout faux. Tout ce qu’il était parvenu à écrire, c’était son prénom, et maintenant il n’était plus sûr de ce que cela signifiait : les quatre lettres se désolidarisaient les unes des autres, ne laissant que des pattes de mouche, des traits et des points, un cercle.
Sur ce coup-là, il ne lui restait plus qu’à se saouler, et à se saouler bien comme il faut. Ce qui s’avéra plus difficile que prévu : le réservoir de whisky qu’il approvisionnait constamment depuis trois jours faussait clairement la donne. Mais ça finit par venir. Un déclic, un souffle. Ça y était. Clio. Clio Clio Clio.
À quelle heure s’était-il couché ? Trois heures ? Quatre ? En tout cas, il n’avait pas assez dormi. Pas assez pour être en mesure d’affronter les lumières matinales du bureau, et Craig, déjà à l’offensive. Neil essaya de se cacher derrière le friand à la saucisse qu’il s’était acheté au Greggs du coin de la rue, et se rendit immédiatement compte de la stupidité de cette stratégie.
— Mon pote. Mon poooote. Tu l’as vu ? Hein ? Elle te l’a envoyé aussi ? Je te le fais suivre juste au cas où, ok ? Ce truc va tout changer.
L’e-mail avait été envoyé via un de ces logiciels qui permettaient de balancer des contenus prérédigés à des listes de diffusion. Il y avait le logo d’une entreprise en haut à droite, incongru, un petit dessin montrant le visage d’un singe. Le nom de Clio dans la ligne “expéditeur”.
Objet : Lettre de suicide de Clio Campbell
Bonjour
Je m’appelle Clio Campbell et je suis morte.
Vous le savez sûrement à l’heure qu’il est, puisque ça fait déjà trois jours. J’espère que
vous appréciez le timing de cette lettre. J’imagine qu’à ce stade, des nécrologies auront
été rédigées, les ennemis d’hier et d’aujourd’hui auront tweeté, chacun aura exprimé ses
regrets et tourné la page, et la vie aura repris son cours normal. Je ne me fais pas
d’illusions sur ce que je représentais aux yeux du monde : une ancienne pop-star grande
gueule qui n’a jamais su rester à sa place. Je ne suis pas Bowie, ni Prince. Loin s’en faut.
Vous aurez peut-être versé une larme et regardé une vidéo de moi, tout sourire à
l’apogée de ma jeunesse, vous aurez peut-être diffusé une de mes chansons à la radio.
Un jour de plus et vous serez passés à autre chose. Mais aujourd’hui, je me dis que vous
serez encore à l’écoute.
Si j’ai bien compris votre manière de fonctionner, ô presse libre de ce pays noble et juste,
quelques discours bien commodes auront déjà été plaqués sur mon cadavre de femme
vieillissante. Alors clarifions un certain nombre de points, tant qu’on y est.
— Bien que je sois une femme et que j’aie plus de cinquante ans, je ne me suis pas
suicidée parce que j’étais seule et que je n’avais pas trouvé l’homme qu’il me fallait. Je
l’ai trouvé à de nombreuses reprises, merci bien.
— Je ne suis pas non plus morte de chagrin parce que je n’ai jamais eu d’enfants.
J’aurais fait une très mauvaise mère et, contrairement à d’autres, j’ai eu le bon sens de
m’en rendre compte très tôt. Ne pas avoir d’enfants m’a permis de vivre le genre de vie
que je voulais.
— Je ne prétendrai pas que mon geste n’a rien à voir avec les problèmes de santé
mentale dont je souffre depuis des années. Est-ce que je ferais ça si je n’avais jamais été
dépressive ? Allez savoir. Mais est-ce la seule raison qui motive mon choix – mon
suicide ? Non, pas la seule. Même pas la principale, en fait.
La raison, la voilà : personne ne peut faire taire une femme morte. Enfin si, vous, vous
pouvez ; et vous le ferez, vous finirez par fouler aux pieds mon souvenir et vous
l’enterrerez, tu retourneras à la poussière et tout ça. Mais quand une personne vient de
mourir, disons, trois jours plus tôt, elle redevient intéressante. Je me suis dit que c’était
probablement ma seule chance de remettre les pendules à l’heure. Personne pour me
couper la parole, pas de commentaires sarcastiques de la part de ces messieurs du
quatrième pouvoir, pas de tweets furibards écrits au fond du garage de maman par des
quadras immatures aigris et mal dans leur peau qui me traitent de vieille pute obèse et
périmée en tapant d’une seule main.
Est-ce que vous allez dire du mal de moi, maintenant que je ne suis plus là ? Vous
pouvez toujours essayer, mais il n’y aura pas grand monde pour vous écouter. Une fois
morte, à moi les sommets. Vous ne pouvez pas m’atteindre, et vous ne pouvez pas
étouffer ma voix. Je ne me laisserai pas décourager, dissuader ou décrédibiliser. Et je
soupçonne aussi qu’à ce stade, vos lecteurs auront envie d’avoir de mes nouvelles.
Même s’ils n’ont entendu que mon unique tube, diffusé cette semaine à la radio en guise
d’hommage, je pense qu’ils auront peut-être envie de savoir pourquoi j’ai fait ÇA.
Vous aussi d’ailleurs, non ?
Continuez à lire.
Je me suicide pour attirer l’attention parce que vous êtes tous en train de foncer tête
baissée vers le fascisme et le chaos. Je me suicide – moi, femme blanche et
suffisamment privilégiée pour jouir de cette modeste tribune posthume – parce que nous
sommes en train de nous planter. Nous sommes tous en train de planter les autres autour
de nous. Les codes sur lesquels notre monde moderne s’est construit sont en train de se
désagréger, laissant libre cours à tout ce qu’il y a de pire en nous. Nous sommes tous en
train de nous endurcir, de nier l’humanité des autres en un battement de cils, le temps
d’envoyer un mème et de faire défiler un écran. Nous nous laissons trop facilement
distraire, et nous sommes en train de laisser les salauds gagner. Nous sommes devenus
insensibles aux horreurs commises contre les âmes désespérées qui viennent chercher
refuge chez nous, à la diabolisation quotidienne de toutes celles et ceux qui ne sont pas
des hommes blancs, riches et hétéros. Je me suicide parce que le monde est de pire en
pire et qu’on est en train de revenir sur tous les droits pour lesquels nous nous sommes
tant battus. Je me suicide parce que nous sommes en train de perdre notre sens moral.
Ça n’a rien de moral, notre façon de coexister. Je me suicide parce que les gens que
nous élisons pour nous gouverner ne font même pas semblant d’avoir une éthique, et
qu’on les applaudit pour ça. Les choses ont déraillé, salement déraillé. Je me suicide
parce que vous, les médias, vous ne faites rien pour empêcher tout ça : vous soufflez sur
les braises, vous comptez sur les scandales, la violence collective et le mécontentement
pour regonfler vos chiffres en berne. Je me suicide parce que j’ai envie de crier STOP à
chacun d’entre vous, et que c’est le seul moyen de vous forcer à écouter.
J’ai essayé de le dire. Une femme d’âge mûr, surtout quand elle a été célèbre, jeune et
belle, que sa sensibilité politique penche plutôt à gauche (peu importe jusqu’où), qu’elle
n’est ni bourge ni même vaguement de classe moyenne et qu’elle ose s’exprimer avec
passion sur un sujet, est trop facile à ridiculiser pour qu’on prenne la peine de l’écouter.
Je fais le pari que cette même femme aura plus de chances d’être écoutée une fois
morte.
J’ai pris la décision de mettre fin à mes jours parce qu’on dirait que seul un acte aussi
énorme et choquant que celui-là pourra réveiller ce pays. J’ai essayé d’autres méthodes.
J’ai passé des années à manifester, à donner de la voix avec d’autres, à faire bloc de nos
corps. J’ai écrit des chansons et porté des tee-shirts à slogans à la télé. J’ai essayé de
gueuler dans les interviews. J’ai participé à des débats et tenté d’influencer les électeurs.
On dirait que la violence est la seule option qui reste : il n’y a vraiment que la mort pour
vous arrêter tous en plein élan, hein ? Je n’ai pas envie d’assassiner qui que ce soit, ni
d’aller en ville harnachée de bombes, ni de trancher la gorge d’un politique ; je n’ai
personne d’autre sous la main, personne de plus célèbre à assassiner pour ma cause (et
d’ailleurs si ce genre d’acte renforçait le capital sympathie de ses auteurs, ça se saurait),
et je n’ai pas envie de rajouter aux souffrances de ces pauvres bêtes du Grand National
en me jetant sous les sabots d’un cheval de course. Ma minuscule petite célébrité, bien
mal gérée et sur le déclin après toutes ces années, mais qui j’espère aura encore un peu
de valeur une fois que je serai morte : voilà la seule ressource dont je dispose. Donc va
pour les cachets, la vodka et une lettre cinglante adressée à tous les principaux médias
du pays. Si les forces du mal, du racisme, de la haine et du capitalisme sont en train de
gagner, je n’ai pas envie d’être là pour voir ça. S’il y a encore une chance de convaincre
un seul d’entre vous, de le forcer à s’arrêter, à réfléchir et à remettre en cause la manière
dont vous traitez la planète et les autres êtres humains, alors ce corps est le seul atout
qui me reste en réserve.
Non, ce n’est pas très subtil. Mais notre époque n’a rien de subtil. Les politiciens qui sont
les “meilleurs” aujourd’hui, ceux qui récoltent les votes populistes, ne font pas dans la
subtilité. Ils font dans les gros slogans qui tachent et la gratification immédiate, ils étalent
les promesses qu’ils ne tiendront jamais sur les flancs des bus. BREXIT MEANS BREXIT.
MAKE AMERICA GREAT AGAIN. Ils jouent sur l’effet de choc, instantané et éphémère,
ils carburent à la haine et d’autres émotions puissantes pour mobiliser les gens. Ça me
paraît être le seul moyen de leur tenir tête.
Ignorez-moi si ça vous chante. La plupart d’entre vous seraient ravis de le faire, si vous
n’aviez pas déjà pigé que cette lettre va faire un sujet d’enfer. Et puis, vous ne savez pas
du tout combien d’autres titres vont jouer le jeu, pas vrai ? Vous n’avez pas envie de
passer à côté. Faites des coupes si ça vous chante ; le truc entier finira sur le Net de
toute façon, et vous savez que les sites qui me publieront en version intégrale récolteront
le plus de clics.
Voilà le dernier mot de Sainte Clio la martyre. J’anticipe sur les blagues, hein. Il y a pire
raison de mourir, et je m’en vais heureuse. Vous êtes tous en train de vous enferrer les
uns les autres dans un merdier absurde, et ça rend ce monde invivable. J’ai hâte que tout
ce bruit s’arrête. À l’heure où vous lirez ces lignes, ce sera fait. Je parie que c’est paisible
de ce côté.
Clio Campbell
Neil reprit ses esprits et vit le visage de Craig, qui planait toujours au-dessus de l’écran, baigné d’une lumière céleste.
— Eh ben. Eh ben dis donc !
— Tu n’as pas l’intention de publier ça ?
— Bingo, mon pote. Et aussi vite que possible. J’ai besoin de toi pour booster ce tweet et bien sûr nous livrer ton analyse, vu que t’es notre expert sur le sujet.
Neil tritura les rouages de son cerveau pour faire sortir les mots.
— Craig, il y a des règles de déontologie de la presse quand on couvre un suicide. La première, tout en haut de la liste, c’est qu’il ne faut jamais divulguer l’existence d’une lettre de suicide, encore moins livrer son contenu.
— La dame l’a dit elle-même, Neil. On ne sait pas qui d’autre va imprimer ça. On l’a déjà mis sur le site et je veux ton analyse dans une demi-heure max. T’as pas intérêt à me lâcher sur ce coup-là. C’est l’édito de demain. Ça change tout. Réfléchis-y deux secondes : on pourrait vraiment prendre le lead avec un beau petit reportage responsable. Je ne serais pas surpris qu’elle touche une corde sensible auprès du public. Si ça se trouve, va y avoir une vague, tu vois. Des suicidés du Brexit. Des imitateurs.
— C’est exactement pour ça qu’on vous dit de ne pas publier les lettres. Enfin quoi, Craig.
Craig se déplaça si vite que Neil n’était pas tout à fait sûr de ce qui s’était passé. D’un seul coup, il n’y avait plus personne dans son dos, penché sur sa chaise de bureau, et son patron était debout face à lui. Il avait l’air de faire une tête de plus que d’habitude, et le fusillait de ses petits yeux glacés.
— Mettons-nous bien d’accord pour la suite, mon pote. Tu fais ton boulot, et moi je fais le mien. Mon boulot, c’est de vendre des journaux. Ton boulot, là maintenant, c’est d’écrire tous les putains de papiers que j’ai besoin que t’écrives pour vendre ces journaux. Compris ? Bien.
Cette fois Carol ne croisa pas son regard tandis que le dos rigide s’éloignait dans la salle de rédaction, et il lui en fut reconnaissant. Il essaya de ramener son attention sur la foule de mots qui se pressaient sur son écran. Il ne voyait qu’une manière de décrire ça : un suicide politique… mais enfin ça n’allait pas. Un suicide politique, c’était un député surpris avec des prostituées, qui traitait les vieilles dames de bigotes ou murmurait qu’Hitler était vraiment un artiste prometteur. Ça ne signifiait pas se suicider pour de vrai à cause de la politique. Se suicider pour de vrai, dans l’intention de changer l’opinion des gens.
Neil était incapable d’imaginer le cran qu’il fallait pour être cette personne. Pour décider d’agir ainsi. Ce n’était pas tant le suicide : ça c’était compréhensible, quand il ne s’agissait que d’une quinqua déprimée qui avait raté sa carrière. Là, il pouvait compatir. Il avait cru qu’il avait pigé. Mais ça. Cette espèce de… coup médiatique. Programmer sa mort comme un événement public, conçu pour avoir un impact au-delà de son cercle immédiat.
Nom de Dieu, cette femme avait des couilles. De sacrées grosses couilles, et un ego à l’avenant.
Alors, qu’est-ce que ça signifiait pour lui ? Il vérifia sa boîte mail ; non, il n’était pas en copie de la lettre de suicide groupée. Elle avait décidé de lui écrire personnellement. D’envoyer un truc au monde, et un dernier, un minuscule espoir, adressé à lui et à lui seul.
Souviens-toi bien de moi. S’il te plaît.
C’était comme s’il entendait la musique monter dans son dos, crescendo.
OceanofPDF.com
The Pool, février 2018
Grand format :
Clio Campbell, le Brexit et le G8 de Gênes | 7 min
Au lendemain du bouleversant suicide de Clio Campbell, la romancière et chroniqueuse culturelle Jess Blake-Hewson revient sur le parcours de son ancienne camarade de lutte.
L’été dernier, nous avons emmené les enfants à Gênes. Des vacances en famille destinées à panser de vieilles blessures : c’était aussi un pèlerinage. Nous avons flâné entre les maisons couleur sorbet nichées les unes contre les autres, regardé les filles vêtues de tenues affriolantes, les épaules dénudées, en train de diriger leurs petits copains qui les instagrammaient devant la cathédrale et les rochers du Porto Antico au coucher de soleil, nous nous sommes gavés de pizzas achetées dans la rue et nous sommes posés sur les quais, les pieds dans l’eau, bronzés et heureux.
On aurait dit que ce n’était pas le même endroit. Je n’en avais aucun souvenir. Ce mur couleur safran au fond d’une ruelle était-il celui où nous avions été nassés pendant des heures, une centaine peut-être, pris en étau entre les chiens et les armes des flics à chaque bout, pratiquement incapables de bouger sous la pression des corps terrifiés autour de nous ? Ou n’était-ce qu’une jolie petite rue comme les autres, avec des boutiques à touristes hors de prix ?
La dernière fois que j’étais venue, c’était seize ans plus tôt, j’avais vingt et un ans, avec des dreadlocks toutes neuves que je ne savais pas encore trop comment entretenir, et des fringues pour une semaine fourrées dans un sac à dos léger. Quelqu’un d’un groupe de la fac avait entendu parler de places pour y aller en bus ; on ne pouvait pas prendre l’avion parce qu’ils nous attendraient à l’aéroport, ces enfoirés, avait-il dit, et on avait tous acquiescé. On était là pour manifester contre la présence du G8, qui avait choisi cette agréable ville historique et touristique pour tenir sa conférence. Nous étions des altermondialistes, fans de Naomi Klein. Nous, et 200 000 autres personnes. Cette manifestation est désormais entrée dans la légende – c’était la première fois que les médias du monde entier s’intéressaient vraiment au mouvement altermondialiste, parce que les images des brutalités policières contre les manifestants étaient si extrêmes qu’il était impossible de fermer les yeux, et à cause de la mort d’un manifestant de 23 ans, Carlo Giuliani, abattu dans la rue puis écrasé par une Land Rover de la police, histoire d’être bien sûrs.
Notre deuxième soir là-bas, avant le début des manifestations, avant que nos muscles n’apprennent à se tendre pour fuir au moindre bruit, nous avons assisté à un concert au Forum Social de Gênes, épicentre de la contestation pour nous autres, membres du Red et du Pink Bloc, qui prônions la résistance pacifique et non violente. Il faisait chaud ce soir-là ; pas un souffle de vent. Je me frayais un chemin à travers la foule, les poches chargées de canettes de bière italienne bas de gamme achetées à un stand, quand une nouvelle artiste est montée sur scène. Elle a attiré mon attention parce que c’était la première chanson en anglais que j’entendais depuis le début de la soirée ; c’est là que j’ai senti se réveiller un vague souvenir d’enfance. Elle était jeune, rousse, et sa voix dominait la foule.
— C’est qui ? ai-je demandé à mon ami Simon.
Il m’a lancé ce regard du genre Bon sang, Jess, t’y connais vraiment rien en musique, en faisant sauter la languette de sa bière.
— C’est Clio Campbell. Clio Campbell. Tu te souviens pas ?
Deux jours plus tard, alors qu’on défilait avec le Pink Bloc en formation sur le Corso Italia, nous nous sommes rendu compte que la foule nous insultait. Personne à Gênes n’avait l’air tellement ravi de nous voir. Encore aujourd’hui, je ne sais toujours pas vraiment ce qui a mis le feu aux poudres, si les flics attendaient un signal, ou s’ils avaient une idée derrière la tête. Plus tard, on entendrait des rumeurs, comme quoi ils avaient des hommes infiltrés qui se faisaient passer pour des agents provocateurs du Black Bloc. Ils déclenchaient des incidents et ça leur donnait une bonne excuse pour se livrer à une démonstration de force et impressionner les dirigeants étrangers invités, exactement comme le voulait Silvio Berlusconi. De nulle part, une pluie de matraques s’est abattue sur nous, tandis que résonnaient des cris en italien, du côté des policiers anti-émeutes comme des manifestants.
“Non violenta ! Non violenta !” ai-je crié, comme on nous avait appris à l’atelier d’action directe non violente de la veille. J’ai essayé de forcer mon corps à devenir tout mou. Il faut vous rappeler que le Pink Bloc croyait en la résistance non violente. On était vraiment les gens les moins susceptibles de répliquer. C’est pour ça qu’on faisait une excellente cible, j’imagine.
Il y avait des bras et des jambes partout autour de moi. Je ne savais pas du tout lesquels appartenaient à mes amis. J’avais vingt et un ans, j’étais loin de chez moi, et une matraque venait de s’abattre sur mon épaule, faisant naître une drôle de douleur sourde qui vibrait dans tout mon bras. Ça n’avait rien à voir avec les manifestations auxquelles j’avais participé en Angleterre, où on agitait des banderoles, on chantait des chansons et on se marrait bien dans un parc avant de reprendre le bus pour rentrer, un paquet de chips à la main. Je crois bien que je pleurais à ce stade, mais je ne me souviens pas. Je me sentais très jeune, et j’avais très peur.
Et puis soudain quelqu’un m’a attrapé la main et m’a attirée dans sa direction. “Non violenta”, ai-je marmonné. Quelqu’un me tenait, m’enveloppait de ses bras, m’extirpait de la mêlée et m’éloignait des principaux affrontements en remontant une ruelle. Ce quelqu’un murmurait quelque chose à mon oreille, en anglais.
— Tout va bien. Là, là, ma petite chérie. Tout va bien. Allez allez.
Je me suis adossée au mur jaune ensoleillé, j’ai repris mon souffle, j’ai laissé cette femme me faire boire quelques gorgées d’eau à une bouteille.
— Salut toi. Ça va aller ? Tu peux me dire comment tu t’appelles ? Sta bene ? Come ti chiami ?
Je me suis accrochée à elle, j’ai levé la tête vers elle en souriant, et je ne voulais plus jamais la lâcher.
Comme vous l’avez probablement tous deviné à présent, c’était ma première véritable rencontre avec Clio Campbell, le jour où elle a vu une jeune fille sur le point de se faire piétiner dans une émeute cautionnée par l’État, et qu’elle m’a tirée de là et mise en sécurité. Cette ruelle jaune où nous nous étions cachées allait devenir un lieu de nassage, une tactique qui serait employée deux ans plus tard contre les opposants à la guerre en Irak par un ministère de l’Intérieur anglais manifestement séduit, mais qui ne nous était pas encore familière à l’époque. J’étais prête à m’effondrer, mais il fallait que je tienne sur mes pieds alors qu’une masse croissante de corps se retrouvaient acculés dans notre espace – s’asseoir, c’était finir broyée. Cette grande inconnue écossaise m’a soutenue pendant trois heures, elle m’a donné de l’eau, m’a maintenue consciente, m’a fait parler, m’a chuchoté des blagues et des commentaires amusants, alors qu’elle aurait pu se soucier d’abord d’elle-même. Je pense que dans ce genre de situation extrême, on découvre réellement la véritable personnalité des gens. Et cette personne-là, pas question que je la laisse sortir de ma vie.
Clio Campbell a été, pendant un temps, l’une de mes plus proches amies, malgré nos douze ans de différence d’âge. Je l’ai vue s’enflammer à la suite de Gênes et des conséquences de ces événements (nous autres âmes broyées de la ruelle nous en étions relativement bien tirées), je l’ai vue bouillir, réclamer la vérité ; je l’ai vue abattue, apathique et dépressive après les manifestations contre la guerre en Irak, pour mieux se relever, encore et encore. Elle s’est impliquée dans le mouvement de réappropriation des terres dans les Highlands, en Écosse ; elle a mené une campagne contre les flics infiltrés corrompus ; j’ai fini par basculer dans une vie d’ateliers d’éveil pour bébés et de problèmes de carte scolaire tandis qu’elle continuait inlassablement à se battre pour ses convictions – toujours pour la justice, toujours au service des opprimés. Nos chemins se croisaient de moins en moins ; tandis que je m’éloignais chaque jour davantage de la personne que j’avais été à vingt et un ans, il y avait quelque chose de presque enfantin chez Clio qui lui permettait de garder la foi.
Et soudain, voilà que dix ans se sont écoulés depuis que Clio a fait pleurer toute l’assemblée à mon mariage en chantant “A Case of You” de Joni Mitchell, et mon mari me réveille pour m’annoncer la terrible nouvelle qui s’affiche en lettres lumineuses sur son téléphone. Le suicide de Clio, annoncé la semaine dernière, n’a pas vraiment fait les gros titres – elle n’a jamais été le genre de star qui intéresse les tabloïds, a toujours davantage influencé les marges. La lettre de suicide de Clio en revanche, publiée trois jours plus tard, semble avoir ouvert une profonde fracture dans notre pays. J’ai conscience qu’en parlant de cette lettre ici, je contreviens à toutes les règles d’éthique sur la manière de couvrir un suicide, mais ces détails ont déjà été diffusés si largement qu’il est impossible d’écrire sur Clio sans en parler.
Ce que suggérait la lettre de Clio, c’est qu’après toute une vie de militantisme, se suicider littéralement était le seul moyen pour une femme, tout particulièrement une femme d’âge mûr, de se faire réellement entendre dans cette arène publique pleine de huées et d’anathèmes qui a désormais remplacé le dialogue civilisé. En réalité, les faits prouvent le contraire – il suffit de regarder l’âge de la plupart des femmes députées, dont beaucoup appartiennent à la génération de Clio, ou encore l’augmentation réjouissante du nombre de femmes journalistes politiques qui analysent quotidiennement la crise politique actuelle, avec des arguments aussi justes que pertinents –, mais le simple fait que quelqu’un ait pu en venir à cette conclusion et décider de passer réellement à l’acte, montre que notre manière de communiquer les uns avec les autres est aujourd’hui gravement mise à mal. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles il me semble, dans ce cas précis, que les causes invoquées par Clio pour justifier son suicide méritent d’être analysées. Il faut vraiment qu’on se penche là-dessus.
Et puis il y a eu les cyniques qui se sont moqués d’elle jusque dans la mort. À ceux-là, je n’ai qu’une chose à dire : une personne qui a extirpé une inconnue blessée d’un chaos de corps enchevêtrés et l’a protégée pendant cinq heures est exactement le genre à être capable de choisir de se sacrifier, en guise d’ultime protestation contre ce qu’elle décrit comme un pays “qui fonce tête baissée vers le fascisme”. Non, bien sûr que vous ne devez pas vous suicider à cause du Brexit ou du traitement réservé aux demandeurs d’asile. Restez en vie et continuez à vous battre, si ça compte tant que ça pour vous. Mais on dirait que Clio ressentait les choses plus intensément et plus profondément que les autres ; et cette intensité motivait ses actes. Elle est parvenue à se cramponner à son code moral alors qu’autour d’elle tout le monde perdait le sien ; elle n’a jamais rien filtré, jamais eu recours à une couche d’ironie pour tenir la vie à distance.
On parlait beaucoup du “mouvement”, à l’époque où nous étions des étudiants révolutionnaires. Un groupe de gens unis, manifestant pour un même but. Je ne suis pas certaine que ça soit encore possible : les causes qui indignent la gauche semblent tellement diverses qu’elles font naître davantage de clivages que de solidarité. De nos jours, on imagine difficilement un mouvement de gauche uni l’emporter sur un projet comme la poll tax, dont Clio disait toujours que c’était “la cause qui l’avait construite”. Mais peut-être aussi qu’en tant que soi-disant MILF de banlieue bobo, je suis devenue sourde à son appel, c’est tout.
À Gênes, l’année dernière, mes enfants sautillaient sur le Corso Italia, le boulevard en front de mer. C’est une avenue splendide, ils étaient fascinés par son dallage féerique en mosaïque, et se penchaient par-dessus la balustrade pour contempler la mer couleur azur en contrebas. C’était si loin de cette scène pleine de poussière et de voitures retournées, d’air saturé de gaz et de bris de verre qui me remonte vaguement de ma jeunesse, que j’avais l’impression d’avoir rêvé cette autre vision. Mais tout de même, j’avais le luxe de pouvoir me raconter cette histoire.
OceanofPDF.com