Reine d'un jour
Neil
Glasgow, 23 janvier 2018
“Les hommages pleuvent pour saluer la mémoire de la musicienne Clio Campbell, décédée hier…”
Les hommages pleuvent toujours, songea Neil.
La Première ministre d’Écosse, tout en retenue et en tristesse, déclara que Clio était une artiste extrêmement talentueuse et représentait une perte immense pour le pays.
Shiv West, les cheveux attachés, pas maquillée, apparemment sur le pas de sa porte, déclara que Clio était une amie formidable, et qu’elle l’avait inspirée toute sa vie.
Jools Holland, l’air sous pression devant un bâtiment de la BBC, se déclara bouleversé, ajouta qu’elle était l’une des plus grandes voix de la musique folk et que tout le monde la regretterait dans son émission.
“Le célèbre producteur de concerts Danny Mansfield, fondateur du festival Big Rock, qui fut marié à Mme Campbell de 1993 à 1995, nous a fait parvenir un communiqué : ‘Je suis anéanti. Je perds une grande amie et le monde perd un grand talent.’ M. Mansfield demande par ailleurs aux médias de respecter le besoin d’intimité de sa famille dans ce moment difficile.”
Sa secrétaire avait envoyé la même chose à Neil par e-mail, et ils avaient mis la citation dans l’article. Il était surpris que d’autres que lui se souviennent de ce mariage. Il était surpris que Danny Mansfield s’en souvienne. Il soupçonnait la secrétaire d’avoir copié-collé le communiqué de décès de quelqu’un d’autre, l’hommage à quelqu’un d’autre.
La couverture médiatique paraissait vraiment démesurée pour quelqu’un qui n’avait produit qu’un tube et deux albums éreintés par la critique. L’avantage de vivre dans un petit pays, supposait-il.
Neil éteignit la télé, prit son téléphone et rafraîchit une nouvelle fois la page web du journal. C’était en ligne. Il copia le lien et tweeta : Ma nécrologie de Clio Campbell. Formidable amie, et plus formidable chanteuse encore.
Puis il googla son nom. Allez savoir pourquoi, tout un tas de jeunes femmes semblaient parler d’elle et relayer des vidéos de “Rise up” sur YouTube. Personne d’autre n’avait encore publié de nécro, ils avaient donc au moins une longueur d’avance là-dessus.
Formidable.
Il se demanda comment se traduirait ce mot-là à chaque occurrence.
C’était une chanteuse dont je me rappelle vaguement avoir été fan dans les années 90, elle a chanté une fois à une cérémonie où j’étais invité.
Je l’ai rencontrée trois fois en dix ans et j’ai jamais eu grand-chose à lui dire.
Elle avait une voix magnifique et c’était une fieffée emmerdeuse.
C’était une force de la nature, exaspérante, impulsive, totalement dénuée d’humour, qui changeait d’avis toutes les cinq minutes, ne faisait jamais ce qu’elle avait dit, qui vous prenait et vous jetait si et quand elle avait besoin de vous. Et putain, qu’est-ce que je l’aimais.
Il avait crié cette dernière phrase, se rendit-il compte. Son appartement resta silencieux en réponse. Devant sa fenêtre, les voitures qui passaient klaxonnèrent leur approbation.
Et puis il se retrouva à quatre pattes, à fouiller dans la boîte de CD qu’il conservait dans son placard. Le voilà. The Northern Lass, dédicacé au marqueur noir autour de son visage, les lettres s’emmêlant dans ses cheveux.
Pour Neil.
C X
Il n’avait pas utilisé le lecteur CD de sa vieille chaîne depuis quelques années, et fut surpris qu’il avale encore docilement le disque. Allongé sur le canapé tandis que les violons l’entraînaient dans “Ae Fond Kiss”, et que Clio envahissait la pièce de sa présence vaporeuse et chatoyante, il s’aperçut qu’il avait saisi son téléphone et pianoté dessus. Déjà vingt-six notifications. Il éteignit ce foutu machin, ferma les yeux, laissa ses oreilles lui offrir un moment de respiration.
Had we never loved sae kindly,
Had we never loved sae blindly,
Never met – or never parted,
We would ne’er be broken-hearted.
Si ne nous étions aimés si éperdument,
Si ne nous étions aimés si aveuglément,
Jamais rencontrés, jamais séparés,
Jamais nous n’aurions eu le cœur brisé.
Il faisait totalement noir quand il ouvrit les yeux, un torticolis lancinant se chargeant de le réveiller. La seule lumière dans la pièce était celle de l’écran LED vert de la stéréo. Il chercha son téléphone à tâtons et l’alluma, une réaction presque automatique, avant même de s’être relevé. Chaque élancement de son corps le réprimandait pour ces deux nuits d’affilée à mal dormir loin de son lit, pour rien. 4 h 18. Bon sang. C’était le début de la soirée quand il avait sombré. Le téléphone reprit vie en vibrant et en tressautant, à mesure que les messages et les notifications arrivaient – non, pleuvaient.
Sa nécrologie avait été retweetée plus de huit cents fois.
Il y avait un message vocal de Craig, car bien sûr Craig était le genre de personne qui laissait encore des messages vocaux.
“Neil. Mon vieux. Ce truc sur Clio Campbell… ça fait plus de vues que n’importe quoi d’autre cette semaine. Super boulot, super boulot. Ça fait vraiment le buzz. Je crois qu’on va partir sur un gros sujet dans le mag de samedi. Je veux que tu prennes les commandes. Tu peux me rappeler asap ?”
Asap. Quel tocard.
Fare-thee-weel, ma first and fairest.
Adieu, toi la première et la plus belle.
Édimbourg, 2003
Ils tournèrent sur Princes Street, troupeau bien sage, phalange obéissante d’imperméables bleu marine et luxueux manteaux toutes saisons. Il n’y avait pas beaucoup de pancartes, et aucune banderole : on avait demandé à quelques personnes de brandir des affiches du Parti Socialiste des Travailleurs, désormais détrempées et dont les slogans n’avaient aucun rapport avec le sujet du jour, mais pour la plupart, ils se contentaient d’avancer péniblement. C’était une manifestation très disciplinée, malgré tous les efforts des étudiants devant, qui essayaient de faire monter en puissance un slogan scandé sans enthousiasme.
— Qui a lâché les bombes ?
— BUSH ! BUSH ET BLAIR !
Ils aboyaient et hurlaient sous la bruine, puis chacun se renfermait à nouveau. À chaque éclat de bruit, Neil vérifiait son magnétophone, même s’il avait tiré la courte paille au bureau et se retrouvait avec un machin aussi gros qu’une boîte à chaussures, qui devait bien avoir quinze ans et ne permettait pas de mesurer les niveaux sonores. Les bobines tournaient encore, c’était déjà ça. Il se sentait bien con en le tenant devant la bouche du grand homme pendant qu’ils marchaient : pour couronner le tout, Neil était beaucoup plus court sur pattes, et son bras commençait à fatiguer. Il devait s’efforcer de garder le coude légèrement fléchi, pour ne pas avoir l’air de défiler en faisant le salut nazi. Il aurait bien aimé se contenter d’aller s’asseoir quelque part, dans un café, mais son rédacteur en chef voulait de la couleur, sentir l’énergie de la manif, les convictions en mouvement du grand homme, qu’il avait dit. Donc voilà. C’était vraiment débile. Neil était sûr qu’au moment de repasser la bande, il n’y aurait pratiquement rien d’utilisable.
Deux filles d’une vingtaine d’années, fausse fourrure et parapluie, ombre à paupières pailletée, avaient repéré l’écrivain – ce n’était pas vraiment une célébrité, mais elles l’avaient peut-être reconnu à cause des jaquettes des livres, de l’unique interview télé qu’il avait faite. Elles se poussaient du coude en gloussant.
— Reste cool. Surtout reste cool, dit la brune. L’auteur se tourna et leur adressa un sourire qui disait, oui, c’est moi.
— Ça vous arrive souvent ? demanda Neil, pointant du menton les filles de dos en tentant un sourire-genre-solidarité-masculine.
L’écrivain haussa les épaules.
— Faut avouer que c’est pas le pire aspect de ce boulot.
Il avait conservé une réserve frustrante pendant toute l’interview, veillant à ne rien dire de compromettant sur l’enregistrement, alors que Neil avait pourtant tout fait pour le rassurer, lui dire qu’il était un inconditionnel, que son lectorat serait d’accord avec ses positions contre la guerre en Irak parce que en fait aujourd’hui, tout le monde l’était, et que ce serait une super promo pour son nouveau livre. D’après les premiers retours, c’est le grand roman écossais de l’après-11 septembre… Qu’est-ce que vous en pensez ? avait demandé Neil, et l’écrivain s’était penché sur le magnétophone pour articuler clairement.
— Oh, ça c’est aux autres d’en juger. Moi je me contente d’écrire.
— George BUSH !
T’es FOUTU !
Le pétrole c’est pour ton cul !
Près d’eux, deux vieilles dames en manteau de tweed s’arrêtèrent.
— Eh bien, je crois que j’en ai assez vu, Morag.
— Absolument. Très peu pour moi, tout ça. Allons prendre une tasse de thé.
Neil se demanda avec inquiétude s’il s’était planté quelque part. Le grand homme était connu pour être un rêve d’intervieweur, si chaleureux qu’on avait l’impression de le connaître depuis toujours. Peut-être que cette mise en scène maladroite (la manif, le magnéto) le gênait autant que Neil, tout simplement. Je n’aurais pas dû apporter ce machin, songea Neil. Peut-être que j’aurais dû me contenter de prendre des notes.
Il avait perdu le fil.
— … et je crois que ça se ressent dans la sociologie des gens présents aujourd’hui. Après une décennie d’apathie prospère, les classes moyennes se réveillent et prennent position sur des questions qui n’ont pas de conséquences directes sur leur vie.
— Ouais. Ouais. Exactement. Je vois ce que vous voulez dire, fit Neil, enregistrant frénétiquement.
La marche s’engagea silencieusement dans la pente humide qui menait vers Princes Street Gardens, pour le rassemblement autour de la scène couverte. Neil pensa aux images qu’il avait vues des manifs londoniennes, toute cette énergie, cette colère et cette jeunesse. Il se souvint d’avoir défilé sur George Square à Glasgow, d’avoir hurlé et craché, simple goutte d’eau dans cette vague de rage, profondément convaincu que ce qu’ils étaient en train de faire était juste. Peut-être que la différence, c’était la ville, peut-être que la différence c’était lui. Il avait eu trente-huit ans la semaine précédente, était allé au concert de The Fall avec des amis, noyé dans un océan d’hommes de son âge ou plus, tous en blouson de cuir, tous une pinte à la main. Il avait regardé Mark E. Smith se contorsionner et éructer, émerveillé que quelqu’un puisse encore trouver l’énergie de ressentir autant de choses.
L’écrivain devait prendre la parole lors du rassemblement ; fait inhabituel pour une manifestation, il avait été annoncé à l’avance, avec un communiqué de presse.
— Non, ce n’est pas le genre de chose que je fais d’habitude, disait-il au magnétophone, alors qu’ils se pressaient derrière la scène, contents d’avoir un toit. Je n’avais jamais fait ce genre de chose. Mais nous vivons une époque exceptionnelle, pas vrai ? Où plus d’un million de personnes peuvent marcher sur la capitale pour exprimer ce qu’ils veulent, et le gouvernement se contente de les ignorer ? Où on fait la guerre à d’autres pays sur des prétextes complètement fallacieux, parce qu’on en veut à leur pétrole ? Si les gens aiment mes livres et qu’ils ont envie de m’écouter, et si je peux me servir de ça pour qu’ils soient de plus en plus nombreux à se rendre compte de ce qui se passe… Eh bien, ça devient un devoir, vous voyez ?
Neil acquiesça avec enthousiasme, et mit une seconde à remarquer qu’il tendait la main pour arrêter le magnéto.
— Écoutez, je crois… Enfin bon, vous pouvez venir en coulisse avec moi si vous voulez, mais vous feriez sans doute mieux d’éteindre cette machine. Personne ici n’a accepté de participer à l’interview ou d’être enregistré. Vous comprenez ?
Neil continua à opiner du chef – ça devait être un truc dans son expression. Il me prend pour un con, ce type, songea-t-il. Il croit que je suis un amateur fini, un petit pigiste qui a eu un coup de veine et se retrouve sur sa première grosse interview de star. C’est le magnéto. Ce putain de magnéto.
— C’est bien mon gars, c’est bien.
En coulisse, Neil s’efforça de ne pas traîner dans les pattes des gens. Il y avait quelques musiciens ici et là, qui accordaient leurs instruments, un député écossais socialiste qu’il reconnaissait pour l’avoir vu à la télé. Il y a quinze ans, se fit-il la réflexion, ça aurait été Gogsy Duke, parfaitement dans son élément : il aurait réseauté et fait du charme, mis tout le monde à l’aise, galvanisé l’assemblée et donné à tous le sentiment de faire partie d’un même projet. Mais le Très Honorable député de Possil à Glasgow s’en tenait strictement à la ligne du parti, désormais, et refusait de s’associer même de loin à un événement conçu pour critiquer son patron. Gogsy avait voté pour envahir l’Irak. Neil avait entendu pouffer un des secrétaires de rédac à ce sujet, au bureau, quand ils avaient obtenu la liste des votes des députés, il avait dit un truc sur le héros tombé de son piédestal, quelque chose dans ce goût-là. Les gens trouvaient toujours ça drôle de voir des hommes de principe se trahir eux-mêmes. Neil s’était saoulé tout seul ce soir-là, à l’Albannach, évitant les regards de ses collègues, silencieux. Une beuverie solitaire.
Et soudain, tel un fantôme, comme si penser à Gogsy avait provoqué son apparition, Clio était là. Un contact léger sur son bras, une bouffée d’effluve féminin et fleuri. Bien sûr qu’elle était là. C’était parfaitement logique.
— Vous ici, très cher !
Elle était là, et elle causait comme une dame sortie d’un vieux film.
Ils s’embrassèrent et elle s’accrocha fort à son cou, le laissa poser ses bras sur sa taille, un, deux, trois.
— Tu fais une petite apparition pour ce truc, alors ?
— Eh oui. Totalement dernière minute. L’invitée spéciale, pas encore annoncée, c’est moi. Je joue mon tube.
— Mais tu vivais pas à Londres ?
— Si si. Parfois. J’ai passé un peu de temps en Europe. Et plus en Écosse, aussi. Je vais où le vent me porte. Mais aujourd’hui, je suis là.
— Visite éclair ?
— Je rentre en Megabus demain matin. T’as l’air en forme, Neil. Ça fait plaisir de te voir. Écoute, faut que j’aille me chauffer un peu, mais si on buvait un coup tout à l’heure ? T’as des projets ?
Il n’en avait pas. Elle se retira de nouveau dans l’obscurité et la foule se mit à applaudir, quelques sifflets, plus fort que tout le reste de la journée, alors que l’écrivain montait sur scène. Il était passionné, il parlait bien, il déclenchait des rires et attisait habilement l’indignation. Il leur donna une bonne image d’eux-mêmes et de leur engagement au service de cette cause, nourrit leur colère, les inspira pour leur donner envie d’en faire plus, ne serait-ce qu’à cet instant. Et Neil ne put rien enregistrer du tout, parce qu’il n’avait plus de bande. Il se rapprocha discrètement des coulisses, de plus en plus près, s’attirant quelques regards des organisateurs, et essaya au moins de mémoriser les répliques qui faisaient le plus réagir, se les chuchotant tout bas, si bien qu’il manquait la phrase suivante, perdait le fil du propos.
L’écrivain quitta la scène du côté opposé, dans un tonnerre de tapements de pieds et de hourras, et Clio fut de nouveau près de lui, debout, sa guitare en bandoulière, le regard fixé droit devant elle. Il avait assez de jugeote pour ne pas la déranger avant son passage, ne serait-ce que pour lui adresser un signe d’encouragement. Le MC, l’animateur ou peu importe comment on appelait ça dans un meeting, parlait trop près du micro, et il y avait de l’écho dans tous les sens.
— Eh bien, c’était quelque chose, hein, les gars ! Je crois que ça montre bien la gravité du problème, qu’on arrive à sortir un orateur d’un tel calibre. Notre message est clair : monsieur Blair, vos amis américains va-t-en-guerre ne sont PAS LES BIENVENUS ici !
Nouveaux applaudissements.
— Et maintenant, gardons la flamme, mes amis ! J’ai le grand plaisir d’annoncer une invitée vraiment très spéciale, une surprise rajoutée au programme. On n’arrive pas à croire qu’on a réussi à l’avoir, alors musique ! “People got to rise up !” Faites du bruit pour Clio Campbell !
Elle n’aurait pas pu hériter d’un public plus réceptif. Clio se plaça au centre de la scène, silencieuse, avec un sourire en coin, tandis que le technicien branchait sa guitare à l’ampli. Elle portait des santiags en cuir dans les tons mauves et une robe trop légère pour le temps, et on voyait qu’elle frissonnait en tendant la main vers le pied du micro.
— Salut Édimbourg.
Quelques bonjours bien élevés.
— Ouais, c’est bien ce que je pensais. Laissez-moi vous dire un truc. J’étais là, quand on a défilé à Londres. Plus d’un million de personnes dans les rues. Rien à voir avec ça. Les gens étaient là parce qu’ils étaient en colère. Alors bon, je sais qu’aujourd’hui il pleut, mais j’étais dans la manif tout à l’heure, et j’ai pas senti tellement de colère chez vous.
Tiens-t’en aux chansons, pensait Neil, essayant de propulser ces mots jusqu’à elle à travers les airs. Contente-toi de chanter. Parler c’est vraiment pas ton point fort.
— Et vous savez quoi, Édimbourg ? Vous devriez être en colère. Pas juste parce qu’un baron du pétrole va-t-en-guerre, qui se trouve être l’homme le plus puissant au monde, boit le thé tranquille avec la Reine sur vos impôts, mais parce qu’on vous prend tous pour des cons. Tous les jours. Et on dirait que vous n’en avez pas grand-chose à foutre, je me trompe ? Même ceux qui sont là aujourd’hui, vous y faites pas grand-chose. Vous faites pas tellement de bruit. Vous êtes capables de faire du bruit, Édimbourg ?
— Casse-toi ! gueula une jeune voix masculine.
Des rires.
— Non, pas question. Je me casserai pas. Je ne vous permets pas … Moi je fais vraiment quelque chose de mon temps pour changer les choses, je me contente pas d’une petite manif sur la pointe des pieds dans la grand-rue de mon bled. Je vous permets pas de me parler comme ça. Vous avez pas le droit…
Elle s’interrompit, recula un instant, remuant les lèvres sans que rien ne sorte.
— Enfin bref, voilà une chanson. Vous la connaissez sans doute. Ça s’appelle “Rise up”.
Quelques personnes applaudirent, un ou deux sifflets, mais elle les avait perdus. Le bruit de conversations se fit de plus en plus sonore, couvrant celui de la sono, et les gens du fond commencèrent à se disperser en remontant la colline. Sa voix était éraillée sur le premier couplet, elle ne parvint pas à atteindre la note la plus aiguë du refrain, et écourta la chanson. Des applaudissements faiblards, un merci marmonné, et elle détala de la scène, à l’opposé.
Le pub où ils atterrirent était censé vous filer la chair de poule. Des bestioles en plastique sous des cloches recouvertes de poussière en spray encombraient les recoins et les tables ; des squelettes pendaient au plafond et “Monster Mash” passait en boucle dans les toilettes, auxquelles on accédait par une porte recouverte de faux livres.
— Tu crois que c’est des vrais squelettes ? demanda Neil, en rapportant leurs verres à la table sur laquelle elle était courbée, sans même avoir ôté son manteau. Il fallait bien dire quelque chose. – Je veux dire, de vrais gens. Autrefois ce truc était une personne vivante. Peut-être.
Il poussa la pinte vers elle.
— Allez, avale ça, et raconte-moi ce que t’as fait depuis dix ans. Je nous ai commandé des frites, des onion rings et tout. Je sais pas pour toi, mais j’ai toujours une sacrée fringale après avoir manifesté toute la journée !
Il avait dit ça trop fort, et ils furent tous deux mal à l’aise dans le silence qui suivit. Peu à peu, cependant, elle commença à sortir de sa coquille. Elle se pencha vers lui, allongea ses santiags mauves sur la banquette en cuir où elle était assise, sa robe lui remontant sur les cuisses.
— J’aime bien tes santiags. Petit clin d’œil au président texan ?
Elle sourit de toutes ses dents.
— Ouais. Un peu téléphoné, tu crois pas ? Comme ma prestation d’ailleurs.
— T’étais très bien. T’étais super. Te fais pas de bile.
— J’ai pété les plombs, sur cette scène. Je… Ach, Neil, des fois je ne sais plus trop à quoi ça sert, tout ça. Tu sais, avant, quand on était dans l’action directe… Nos manifs avaient un impact. Tu vois ce que je veux dire ? On pouvait former un bouclier humain autour d’une maison. On pouvait se pointer à des centaines de milliers sur George Square ou prendre d’assaut les bus pour Londres, et on avait l’impression de changer les choses. On leur a fait abandonner la poll tax, putain ! Ce truc, aujourd’hui. C’est juste que j’ai pas senti la moindre énergie là-dedans. Et pourquoi y en aurait ? Tout le monde se foutait de ce qu’on faisait là. C’était juste un tas de gens rassemblés pour grommeler qu’ils sont pas contents. Ach. Ach ach ach. Depuis quand les manifs sont devenues un hobby pour riches ? T’as vu certains de ces enfoirés ? Franchement, on dirait que les rassemblements de masse ça fait vendre, de nos jours.
— Il y a toujours de la place pour la colère, répondit-il, doucement. Peut-être plus que jamais.
— Mais comment ? Comment est-ce qu’elle peut s’exprimer ? C’est peut-être à cause de mon âge, mais je suis posée ici avec ma guitare après un concert raté et une manif ratée, et je me demande bien ce que je fous de ma vie, bordel. Je peux pas continuer comme avant. Je peux pas. Ça marche pas, c’est tout. Ma musique n’intéresse personne et ma voix n’intéresse personne. C’est la première fois que j’ai l’impression de ne pas aider. Tu vois ce que je veux dire ?
Elle avala une grande gorgée de bière, baissa les yeux pour fixer ses jambes, et se remit à parler avant qu’il ait trouvé quoi dire.
— C’est un cadeau, ces santiags. On me les a données hier. Je suis pas tout à fait sûre de ce que j’en pense.
— J’aime bien.
— Je les aurais pas choisies. C’est juste pour voir. Ach, je suis désolée que t’aies assisté à ça, Neil. Je fais plus grand-chose dans la musique, en vrai. Ça fait longtemps que je suis pas montée sur scène, et j’ai oublié comment interagir avec le public.
— Eh ben c’est vraiment dommage. Tu devrais toujours être en train de chanter, Clio.
Elle le regarda droit dans les yeux et il sentit s’allumer cette petite lumière. Il leur faudrait encore quatre pintes et un bol intact d’onion rings, mais quand il se pencha sur la table pour l’embrasser, après l’avoir remise d’aplomb alors qu’elle avait manqué tomber de son siège, son geste était plein d’assurance, certain qu’elle lui rendrait tout de suite son baiser. Une bouche froide qui sentait la bière sur la sienne, ses mains ardentes, le choc du contact pour l’un comme pour l’autre. Il se recula et prit son visage empourpré au creux de sa main, lui essuya le menton du pouce pour ôter les traces de rouge à lèvres.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait de ça, hein ? Est-ce que tu… Est-ce qu’ils t’ont donné… proposé de te loger quelque part ?
Elle secoua la tête, et il pataugea mentalement pour se lancer dans des calculs.
Il faudrait du temps pour lui faire prendre le train jusqu’à Glasgow et son appartement, et il ne pensait pas pouvoir courir le risque de la voir dessaouler en chemin, sous la lumière cruelle du ScotRail, avec tous les supporters de foot et l’attente pour acheter un billet. Et puis merde. C’était le moment de jouer les grands princes.
— Ça te dit de pioncer chez moi ?
Un hochement de tête, comme si elle n’avait pas envie de mettre des mots dessus. Peut-être qu’elle avait besoin qu’il prenne les choses en main, rien qu’aujourd’hui. Il ramassa son manteau et l’aida à l’enfiler, un bras, deux, posa une main au creux de ses reins pour la guider et la faire sortir dans la rue. Le clac, clac de ses santiags sur le béton. Elle marmonnait quelque chose. Il l’attira contre lui pour mieux entendre.
— Trop de déceptions, Neil. Trop de déceptions ces deux derniers jours.
Il ne savait pas quoi répondre à ça. Par chance, il aperçut du coin de l’œil la lumière orange qui tombait à pic, et il lui fit signe, et elle s’arrêta.
— Merci, mon vieux. Voilà une belle course pour vous. Combien pour nous emmener à Glasgow, dans le West End ?
— Ho ho, ça va être salé, mon pote. Tarif fixe, c’est quatre-vingts livres.
— Pas de problème.
— Neil, tu… On va à Glasgow ? Quoi ?
— T’inquiète pas pour ça. C’est le journal qui paie, dit-il, et il plaqua sa bouche contre son cou.
Ils se roulèrent des pelles pendant tout le trajet en taxi, presque une heure. Il ne voulait pas la laisser reprendre son souffle, ne voulait pas lui laisser le temps de réfléchir, de se rappeler qui il était et qui il n’était pas, de changer d’avis. Ralentis. Ne va pas trop vite. Ses doigts trouvèrent le décolleté plongeant de sa robe, dansèrent doucement sur la peau tiède en dessous, augmentant la pression. Quand ils passèrent Falkirk, il avait toute sa main dans son soutien-gorge, caressait son téton entre le pouce et l’index. Elle irradiait de chaleur, entre ses jambes, il fallait qu’il y fourre son autre main. Il guida celle de Clio, plus bas, et fut pris de vertige quand, au bout de quelques secondes, elle se mit à tripoter avec obéissance sa boucle de ceinture, glissa ses doigts à l’intérieur, l’empoigna, sans le caresser mais en imprimant une pression faible mais régulière, avant de ralentir et de s’arrêter quand les doigts de Neil atteignirent sa culotte, et qu’elle inspira, inspira, encore, encore. Par la fenêtre, Glasgow était en vue, au moment précis où il se demandait s’il se pouvait qu’il soit en fait le genre de personne qui baisait dans un taxi sous le nez du chauffeur, derrière une vitre en plexiglas à moitié baissée. Il tapota délicatement le coton du bout des doigts, la chair tendre en dessous, se remit à pulser contre la main de Clio à la simple idée de passer sous l’élastique, se retira en sentant le taxi ralentir, et en entendant le chauffeur s’éclaircir la gorge.
— Ok mon vieux, merci beaucoup. Voilà pour vous, gardez la monnaie.
— Vous ne voulez pas de reçu ?
Elle était légèrement affalée vers l’avant, le regard fixé sur ses santiags.
— Non non, c’est tout bon. Bonne nuit, vieux. Bonne nuit.
Elle était en train de sortir, le visage giflé par l’air glacé de la nuit.
— Aye. Ben, bonne nuit à vous. Merci pour le spectacle.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Clio, qui se réveillait, en pivotant sur le trottoir.
— C’est qu’un con. L’écoute pas.
Il la guida pour passer la grille, la poussa d’une main contre la porte et continua à l’embrasser pendant qu’il tâtait chaque poche de sa veste. Je les ai. Je les ai. La porte déverrouillée, il lui prit la main et la hissa pratiquement dans les escaliers, trois volées de marches, et ses bras paraissaient si fluets, son corps tanguait dangereusement au-dessus de la cage d’escalier en béton.
— Merde dis donc, Neil, c’est du sport.
— Mmh mmh. Entre.
Il aurait pu lui proposer un verre, mais la laisser seule maintenant dans son petit couloir sinistre serait probablement contre-productif, alors il la conduisit directement au lit, marchant derrière elle, les mains sur sa hanche et son sein, son érection plaquée contre son cul.
— Vous me semblez un peu trop habillée, ma chère. Et si on vous débarrassait de tout ça ?
Une fois de plus, elle ne dit rien, et il fit passer sa robe par-dessus sa tête. Sans le regarder, elle dégrafa son soutien-gorge dans son dos, et il approcha son visage de ses seins, pour les apprécier de plus près. Ils avaient toujours été petits ; elle paraissait beaucoup plus jeune que son âge, là dans la pénombre, vêtue seulement de sa culotte et d’une paire de santiags.
— Bon Dieu, t’es belle, putain ce que t’es belle.
Pas de réponse, alors il la poussa à plat sur le matelas, se plaça au-dessus d’elle, lui écarta les jambes et repoussa sa culotte de côté. Des poils roux, chatoyants même dans l’obscurité. Il la huma, approcha son visage, sa bouche.
— Laisse-moi t’adorer ce soir, lui dit-il, juste pour essayer d’alléger la tristesse.
Ce soir, pensa-t-il, elle avait besoin de se sentir désirée. Et ça tombait bien, il était là. Quand il fut enfin en elle, il gémit, tout haut. Depuis combien de temps n’avait-il pas fait l’amour ? Sa dernière relation – si on pouvait qualifier de relation ces trois mois de malaise avec Louise – était terminée depuis une bonne année.
— Ça nous a pris quinze ans ! fit-il en lui souriant, penché sur elle.
— Chuuuuut, répondit-elle.
Après, il lui apporta du vin et des chips de la cuisine, et ils les consommèrent tous les deux sous les draps, dans un silence cordial. Il lui caressa le bras.
— Je sais pas toi, mais moi ça fait longtemps que j’en avais envie.
Elle sirotait son verre.
— C’était sympa.
— Ça te dirait de dormir dans mes bras cette nuit ?
— Ouais, ok.
Il garda son corps chaud tout contre lui, peau contre peau, en cuillère. Elle était maigre, anguleuse, même, et il était conscient de la bosse de sa bedaine de buveur de bière qui poussait dans son dos, s’efforça de la rentrer jusqu’à être certain qu’elle dormait.
Clio Campbell, dans son lit.
Il se réveilla le premier, passa un petit moment à la regarder, satisfait pour une fois que ses rideaux bas de gamme laissent passer trop de lumière. Les taches de rousseur sur ses pommettes, les veines bleues délicates sous cette fine peau laiteuse, les rides autour de ses yeux et celles, plus profondes, qui pinçaient ses lèvres et formaient une moue. Bon, elle était quand même plus jeune que lui, se rappela-t-il, et clairement mieux conservée. Elle ouvrit les yeux.
— Bonjour bonjour, belle endormie.
Il lui sourit.
— Salut Neil. Bonjour. Il est quelle heure ?
Il ne lui fallut même pas une seconde pour reprendre ses esprits ; il se demanda furtivement si elle n’était pas déjà réveillée depuis un moment.
— Presque huit heures. Rendors-toi si tu veux. Je peux te préparer un petit-déj ? Vu comme j’ai bossé tard hier, je peux prendre une récup ce matin.
— Non, faut que j’y aille. Faut que… Merde, on est à Glasgow, c’est ça ? Je vais devoir filer. Mon bus part d’Édimbourg. C’est où, la salle de bains ?
Il l’entendit courir dans le couloir, un bruit d’eau aspergée en hâte ; il enfila un boxer et un tee-shirt pour se couvrir. Les santiags attendaient au pied du lit, en évidence. Elle réapparut, boutonnant sa robe. Ses pieds, remarqua-t-il, étaient rouges et couverts de croûtes et de cloques.
— Je peux même pas te faire un toast et des œufs au plat ? En souvenir du bon vieux temps ?
— Hein ? Désolée, mais je peux pas me permettre de manquer ce bus. Faut que je sois à la maison aujourd’hui… Je dois pointer au chômage demain matin à la première heure. Désolée de m’enfuir comme ça. Désolée.
Il se leva, ramassa son peignoir par terre.
— Tu sais où tu es ? T’as besoin d’indications ?
— On est pas loin du métro, hein ? Écoute, Neil, je m’en veux de faire ça, mais je pourrais pas t’emprunter un billet de dix pour le train ? Je suis un peu fauchée en ce moment, et j’avais pas vraiment prévu de me réveiller à Glasgow, si tu vois ce que je veux dire.
Son blouson de cuir était accroché à la poignée de porte. Il chercha son portefeuille et se rendit compte qu’il avait donné cent livres au chauffeur la veille au soir.
— Merde. Je dois avoir sept balles en petite mitraille… Ça t’ira ? Désolé. Désolé pour ça.
Elle l’étreignit brièvement à la porte, parut lâcher prise à la dernière minute, et se laissa de nouveau aller contre son corps.
— C’était bon de te revoir. Merci, merci pour les verres et le plumard. Écoute, si… si je tombe sur un sujet, n’importe quoi qui pourrait t’intéresser, je peux te passer un coup de fil ? Je peux juste t’appeler au journal ? À ton bureau ?
— Bien sûr. Quand tu veux, répondit-il, essayant d’avoir l’air adulte, désintéressé. S’efforçant de faire taire le hurlement qu’il entendait dans sa tête.
La porte se ferma et elle n’était plus là. Il n’avait pas envie de retourner dans la chambre et de voir les draps, de sentir l’odeur de cette nuit. Il se prépara un café, touilla les granulés avec du lait pendant que la bouilloire chauffait. Quelques années plus tôt, il était sorti avec une femme qui détestait le voir boire du café instantané, l’avait emmené acheter une cafetière et avait essayé de lui faire prendre cette habitude, et quand ils avaient rompu il était revenu à son pot de Nescafé comme si c’était un acte de rébellion, une question de fierté de prolo. Ce matin-là, il se rendit compte qu’en effet, ça avait vraiment un goût de chiotte.
Il resta assis là devant son plan de travail, le regard dans le vide, à se flageller avec toutes les humiliations qu’il avait endurées depuis qu’il avait mis le pied dehors la veille au matin – l’enregistreur, le mépris de l’écrivain, le silence et la tristesse de Clio, son départ. Peu à peu, le mauvais café chaud entreprit de faire son œuvre, et il commença à se sentir réveillé, à avoir faim. Est-ce qu’elle n’avait fait ça que pour avoir un endroit où dormir ? Où est-ce qu’elle avait l’intention de passer la nuit, bordel, vu qu’elle n’avait clairement pas l’argent pour se payer un hôtel ? Bon. Il irait au bureau, taperait sa transcription, se lancerait dans le reportage, grignoterait un bout en chemin. Au moins, il avait baisé. Au moins il l’avait baisée, elle.
C’est seulement une fois habillé, douché et prêt à partir qu’il se rendit compte que ce foutu magnéto de merde était tombé de son sac.
OceanofPDF.com
BBC Radio Scotland, 24 janvier 2018
Il est quatorze heures trente-cinq, ici Janice Forsyth, vous écoutez l’Afternoon Show sur BBC Radio Scotland. Alors, à la suite de la mort tragique et prématurée de la musicienne Clio Campbell à seulement cinquante et un ans, j’ai fouillé cette semaine dans les archives et retrouvé une session et une interview d’elle par notre cher Jim Arbuthnott, dans son émission folk en 2007, pour la sortie de son formidable album The Northern Lass, qui revisitait les chansons de Robert Burns. Voici Clio Campbell, et son style inimitable.
JA : Clio, bienvenue dans l’émission.
CC : Merci de me recevoir.
JA : Alors, ça fait un moment qu’on n’a pas eu de tes nouvelles
dans le coin.
CC : Euh, oui. Ça fait un bail que je vis à Londres. JA : Et c’est super de te voir remonter par chez nous ! Mais je
voulais dire que ça fait un moment depuis le single pour lequel la plupart de nos auditeurs te connaissent – “Rise up” – qui s’est classé au hit-parade en quoi… 1991 ?
CC : Eh bien, j’ai fait des tas de choses depuis. JA : Bien sûr, bien sûr. Mais seize ans entre deux sorties… Certains
pourraient dire qu’il y a eu comme un blocage.
CC : Je ne vois pas ça comme un blocage, Jim. Les gens font
différentes choses de leur vie. La musique, ce n’est pas la seule chose qui me définit.
JA : Bien sûr que non. Mais c’est une chose à laquelle tu es
revenue récemment, est-ce qu’on peut dire ça comme ça ?
CC : Oui. J’ai eu cette idée il y a déjà quelques années, de revisiter
radicalement, si tu veux, les chansons de Robert Burns. C’est un truc que j’avais fait en tournée pendant un moment, à l’époque : avec mon groupe, on jouait dans des petits bleds des Highlands et on essayait toujours de leur proposer un truc qu’ils connaissaient, mais avec une approche nouvelle, tu
vois ? Alors on faisait des reprises de “A Man’s a Man”, ce genre de trucs.
JA : Parce que tu as grandi avec ces chansons, pas vrai ? CC : Oui. J’ai grandi dans l’Ayrshire, où Robert Burns est considéré
comme un véritable dieu. Alors bien sûr on chantait ces chansons à l’école toute l’année, pas que pour la Burns Night. Ce genre de trucs, ça pouvait vous faire virer de la ville… Heu. Enfin, bon. Si vous connaissiez pas ces chansons. Dans l’Ayrshire. Ouais. Donc voilà. Et en plus, mon père était musicien folk…
JA : C’est vrai, Malcolm Campbell. Il nous a quittés il y a quelques
années je crois ? Est-ce qu’il était avec toi par l’esprit pendant que tu faisais ce disque ?
CC : Pas vraiment.
JA : C’était peut-être ta manière de lui rendre hommage ? CC : Non.
JA : Mais il a chanté ces chansons ?
CC : Oui, il a chanté ces chansons.
JA : D’accord. Enfin bref. Tu disais que tu en faisais des versions
légèrement différentes en tournée… C’était dans les années 90 ?
CC : Oui, c’est ça. Et j’ai pensé à enregistrer simplement un album
dans ce style, mais ensuite je me suis rendu compte que ce qui aurait plus d’impact, ce serait de trouver ce que Robert Burns avait à dire de notre époque. Parce que bon, c’était un artiste profondément politique…
JA : Oui, et…
CC : Et les messages qu’il prônait – l’égalitarisme, la justice sociale
–, ce sont des messages qu’on a besoin d’entendre en ce moment. Mais lui aussi c’était un prolo, alors je me suis dit, ok, où sont les artistes d’aujourd’hui qui font la même chose ? Et j’ai eu l’idée d’aller voir ce que faisaient les jeunes rappeurs et les artistes de grime de South London, et d’en inviter certains sur quelques morceaux, pour rapper les vers de Burns et aussi exprimer leurs idées à eux.
JA : C’est ça, et donc c’est là où l’album peut être considéré comme
controversé…
CC : Tu sais quoi, j’ai beaucoup entendu ça depuis que je suis
revenue en Écosse, et je ne vois vraiment pas pourquoi.
JA : Eh bien, côté paroles, il y a beaucoup de violence – et de
sujets peu ragoûtants, dirons-nous – dans ce que racontent ces jeunes gens, et tu peux comprendre que ça puisse choquer certains traditionalistes…
CC : Jim, si tu veux tout savoir, ce sont des inepties racistes à peine
voilées. Si les gens d’ici sont choqués parce que des musiciens noirs et pakis proposent leur propre interprétation d’un poète mort depuis belle lurette, plutôt que de trouver positif le fait que son œuvre touche encore des gens, alors franchement c’est leur problème. Enfin quoi, tu connais un peu le travail de tous ces musiciens que j’ai invités en guests sur l’album ?
JA : Ha ha. Eh bien, tu as invité Donald Bain, que nos auditeurs de
longue date connaissent sûrement, un super violoniste, en effet – il a contribué à un grand nombre d’excellents albums récemment, et sa présence en rassurera sûrement certains. Et je crois que c’est ton oncle, n’est-ce pas ?
CC : C’est mon parrain. Mais il faudrait rassurer les gens, Jim ? Tu
crois quand même pas que les gens tiennent tellement à l’œuvre d’un type qui est mort il y a deux cents ans, au point de pas pouvoir laisser une femme et des hommes non blancs chanter ses chansons ?
JA : Ha ha. Bien sûr que non. Et sur ce, écoutons une des
chansons de A Northern Lass… Clio Campbell chante “Ae Fond Kiss”, de Robert Burns.
OceanofPDF.com