Reine d'un jour
Donald
Achiltibuie, 24 janvier 2018
Ce fut Morna qui lui annonça la nouvelle. Elle entra par la porte de la cuisine avec le panier de linge sur la hanche, le journal roulé sous les draps propres, l’odeur du froid sur les joues. Qu’est-ce qu’il était en train de faire ? Ach, ça n’avait pas d’importance.
— Donald, dit-elle et, au seul timbre de sa voix, il sut que quelque chose n’allait pas. Une voix feutrée, un ton plus grave, s’attardant sur la deuxième syllabe. – Donald, mon chéri.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il avait d’abord pensé à un des petits-enfants, mais dans ce cas les rôles auraient été inversés. Elle ne viendrait pas le voir, douce et réconfortante, si un des enfants de son Ishbel avait…
— Donald, c’est la petite. La fille de Malcolm. Cliodhna.
Le journal avait choisi une vieille photo, et c’était l’image qu’il aimait garder d’elle. Jeune, rousse, incandescente. Elle ne souriait jamais sur les photos, à l’époque. Dans un encart, on voyait une Cliodhna plus âgée, les cheveux mouchetés de gris, fatiguée. DÉPRESSION, lisait-on en dessous. Clio Campbell luttait contre cette maladie depuis des années.
Il y eut un drôle de bruit sourd, comme un animal, et ça venait de lui. Il repoussa le journal sur la table. Puis il leva les bras et les enroula autour de la taille de Morna, reposa sa tête sur son gros ventre chaud. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Quarante-cinq ? Cinquante, disait le journal. Un an de plus que Morna quand ils s’étaient mariés. Une femme mûre. Une femme qui avait la moitié de sa vie derrière elle.
Donald en voulut à Malcolm, mais Donald en voulait à Malcolm depuis plus de quarante ans, en silence. De son vivant, Malcolm ne l’avait jamais su, et son ressentiment n’avait jamais servi à rien.
Il n’était pas là quand Malcolm avait rencontré Eileen Johnstone. Son père, qui se fichait bien que leur groupe soit en train de décoller, avait insisté pour qu’il lui donne un coup de main sur les bateaux, aussi les autres étaient-ils descendus vers le sud sans lui, embarquant avec eux un lèche-botte bas du front d’Inverness qui prétendait savoir jouer alors que c’était un incapable. Peut-être que si Donald avait été là, il aurait pu les raisonner, leur dire d’y aller un poil plus doucement. Ach, peut-être pas.
Malcolm était descendu du ferry avec ce drôle de bout de femme aux cheveux d’un bleu-noir saisissant que Donald n’avait jamais vu dans la nature, le visage dur fendu par une bouche maussade, et l’avait présentée comme sa femme. Rayonnant, tout en rousseur flamboyante, Malcolm se penchait d’une bonne tête pour écouter cette mariée miniature, et les gens hochaient la tête, donnaient aux tourtereaux aveuglés deux semaines d’état de grâce. Malcolm n’y voyait pas d’inconvénient, car il trouvait que l’histoire lui convenait bien : tomber amoureux, se marier dans le feu de la passion, se marier pour faire les choses bien avec cette femme. Il avait toujours été comme ça – il brodait une histoire qui le présentait sous son meilleur jour, puis il s’y tenait jusqu’à se l’approprier, à être convaincu que c’était son histoire.
“C’est une bonne chose pour un homme d’être marié”, avait déclaré Malcolm au pub ce premier soir, sa nouvelle épouse installée en sécurité à côté de sa belle-sœur. “Il s’agit de trouver le bon équilibre dans la vie. Faut en passer par là, Donald. Et c’est une dégourdie, celle-là. Elle a la tête sur les épaules. C’est elle qui va nous trouver un gagne-pain.”
Mais le ventre d’Eileen avait enflé trop vite, et un bruit de scandale avait commencé à se répandre. Plusieurs femmes, dont la propre sœur de Malcolm, refusèrent soudain de lui adresser la parole – elle n’avait jamais eu grand-chose à leur dire, de toute façon. Comme si personne sur l’île ne s’était jamais marié à cause d’un enfant. Eileen semblait se draper dans leur colère silencieuse ; au bout de quatre mois de grossesse, ils prirent le dernier ferry un vendredi soir et quittèrent l’île pour ne jamais revenir. Tout le monde haussa les épaules, parce qu’on n’attendait guère mieux de Malcolm Campbell, oh non. Donald reçut sa convocation trois semaines plus tard, une carte postale avec une adresse à Inverness et une phrase non signée : On dirait pas non à un meilleur violoniste…
À Inverness, Eileen parlait. Elle parlait en contournant le lit de Donald à même le sol de leur studio, en se préparant pour aller travailler pendant que Malcolm ronflait dans le lit placard. Elle parlait en servant le dîner le soir avant qu’ils sortent jouer. Elle parlait de la nécessité de convaincre toutes les filles de l’usine de rejoindre le syndicat avant qu’elle parte accoucher. Elle parlait de ses lectures en cours – une de ses premières initiatives, dès qu’ils avaient trouvé le studio, avait été de prendre sa carte de bibliothèque –, expliquait l’intrigue d’un polar ou un tract du parti travailliste avec le même sérieux et la même gravité. Elle parlait de l’ennui dans l’île, où personne ne lisait rien. Sa voix était un coassement sec qui n’avait rien de musical, et alors même que Donald apprenait à l’apprécier, à apprécier leurs conversations, il se demandait encore ce qui avait bien pu attirer Malcolm chez elle. Elle ne parlait qu’à Donald, même quand Malcolm était debout ; la nuit, cependant, quand il se réveillait, il les voyait enroulés l’un contre l’autre, un entrelacs de membres, les visages collés, les mains de Malcolm arrimées au ventre d’Eileen, comme si leurs êtres endormis étaient empêtrés dans une romance secrète dont ils ne pouvaient rien dire à leurs corps éveillés. Cela l’apaisait de les observer, parfois des heures, jusqu’à l’aube. Un matin, il ne fut pas assez prompt à feindre le sommeil. “Ça va, tu te rinces bien l’œil ?” le railla-t-elle, mais sa voix était paisible.
La durée de cette grossesse. La longue attente. Parfois, tout ça lui semblait plus réel que les années qui avaient suivi, parce que chaque jour laissait sa marque sur Eileen. Ses yeux et son cou engloutis dans une boule informe, les poils jaillissant de son visage, ses pieds gonflés et veinés de bleu qu’il fallait plonger dans l’eau à la seconde où elle rentrait, l’odeur fétide de ses pets. Elle insistait pour “rester présentable”, cependant : elle appliquait religieusement maquillage et rouge à lèvres devant le miroir microscopique accroché au-dessus des pieds de Donald ; elle traitait les racines décolorées de ses cheveux avec un liquide toxique noir comme de l’encre, une serviette pleine de taches enroulée autour des épaules. Une chance, pensait Donald, qu’il n’y ait aucun miroir en pied dans l’immeuble.
Dans cet appartement, Malcolm était éteint, une version curieuse et morose de lui-même, comme si on lui avait jeté un sort : une transaction, la voix qu’Eileen venait de se découvrir troquée contre la sienne. En réalité, Donald savait que cela faisait partie du travail : le corps de Malcolm se préparait pour une soirée sur scène, pour sa résurrection nocturne sous les projecteurs. Pendant qu’Eileen leur avait dégoté un appartement et un emploi stable à l’usine, Malcolm avait usé de son charme pour leur bloquer des dates dans une série de bars et d’hôtels, il avait monté un programme de concerts réguliers pour ce qu’il appelait alors pompeusement le Malcolm Campbell Trio (le troisième était un joueur de bodhrán, Fraser MacAllistair, avec qui ils avaient tourné deux étés plus tôt). Sur scène, Malcolm rugissait, irradiait, tirait des rires faciles aux ouvriers et aux ouvrières dans les bars plus rustiques, jouait les jolis cœurs pour les vieilles dames débarquant par cars entiers dans les hôtels – il avait toujours été plus doué pour les gens que pour la musique.
Dans la journée, il prenait ses appels au pub d’en face, se démenait dans tous les sens. Donald faisait des petits boulots au port, versant la moitié de son salaire à Eileen chaque semaine jusqu’à quinze jours avant le terme, puis il emménagea dans une pension au coin de la rue.
Bien qu’à sa connaissance il n’y ait jamais eu de baptême, ils l’avaient évidemment choisi comme parrain. Sur la seule photo qu’il avait de lui avec Cliodhna Jean Cambpell, elle avait trois jours ; calée dans un coussin sur ses genoux, elle mâchonnait la laine rêche de son pull dans son sommeil. Malcolm avait acheté le Kodak Brownie exprès pour l’occasion et la mitraillait de photos ; l’appareil fut perdu ou mis au clou avant son troisième anniversaire.
Sa mère l’appelait par ses deux prénoms, Cliodhna Jean, en insistant sur le second. Malcolm avait une litanie de surnoms, tous plus absurdes les uns que les autres et jamais utilisés plus d’une fois, et pourtant la petite semblait toujours savoir de quoi il était question, elle braquait ses yeux sur lui comme sur un fabuleux jouet géant, admirait sa chevelure lorsqu’elle s’embrasait en absorbant toute la lumière qui pénétrait dans l’appartement. Elle ressembla à Malcolm dès le départ – ses membres souples et élancés qu’elle avait en miniature, ses grands yeux, sa tignasse de cheveux roux. Une chance, là aussi, pensait Donald en son for intérieur, avec l’impression de trahir Eileen. C’était Malcolm qui chantait sa berceuse au bébé, Malcolm auquel elle se cramponnait, Malcolm qui parvenait à lui donner le biberon plus facilement et à l’apaiser dans ses bras. Peut-être que c’était juste quelqu’un de plus calme, se disait Donald. Depuis sa naissance, un soir où ils jouaient à l’hôtel à Garve et n’étaient pas rentrés avant deux heures du matin, Eileen s’était montrée plus raide, plus sèche dans ses compliments, plus brusque dans ses mouvements. Elle se repliait sur elle-même, tandis que Malcolm s’épanouissait dans son rôle de père. Donald se demandait ce qu’elle avait traversé dans cet hôpital, seule, loin de sa famille. Ce n’était pas le genre de question qu’on posait à une femme.
Les premières années de la vie de Cliodhna, il avait été là presque tout le temps. Lui et Malcolm voyageaient ensemble, parfois avec Fraser, parfois avec d’autres gars, toujours avec ce que Malcolm désignait fièrement comme “ses femmes”. Les musiciens et les instruments installés sur des couvertures à l’arrière du van rouillé que Malcolm avait acheté pour une bouchée de pain et retapé lui-même ; Eileen devant avec le bébé. Des un an aux quatre ans de Cliodhna, ils vécurent d’avril à septembre dans un cottage délabré en bordure d’une ferme sur l’île de Skye. Ils organisaient des soirées quotidiennes de ceilidh dans le grand hôtel bondé de touristes, Malcolm fier comme un coq quand il lançait les danses avec son faux accent yankee nasillard et sa cravate western qu’un vieux Texan ivre l’avait forcé à accepter autour d’un whisky. La petite poursuivait les poules dans la boue, riait aux éclaboussures de ses pieds nus ; ils lui donnaient le bain dans le lavabo. Malcolm apprenait des chansons en gaélique auprès des anciens du cru et les enseignait à Cliodhna. Eileen marchait jusqu’au bed & breakfast un mile plus loin pour faire des ménages, et leurs visages étaient burinés et constellés de taches de rousseur par la vie au grand air, loin de la ville. La journée, une fois qu’ils étaient réveillés, Malcolm attachait la petite contre son torse avec un drap, ou la juchait sur ses épaules, gloussante, et ils marchaient ensemble au milieu des champs, deux hommes et une petite fille, jusqu’à atteindre la mer, et ils inspiraient à plein, l’air salé balayant la gueule de bois. Malcolm scrutait l’horizon à la recherche de l’Amérique, essayait de s’orienter vers elle. “Juste en face, Cliodhna. Par là-bas. C’est là qu’on ira, ma fille.” Puis il la posait sur la plage, enlevait tous ses vêtements et courait dans l’eau, lâchait un hurlement farouche quand le froid le frappait.
Donald l’observait à distance, les poils roux de son menton et son entrejambe bondissant à l’unisson, sa bite virevoltant, son petit cul tout maigre et pâle se tendant à l’approche des vagues. Son ami était beau, une minuscule offrande nue au dieu du ciel, au dieu de la mer. Les montagnes anciennes l’observaient avec un haussement d’épaules indifférent. Le bébé mangeait des poignées de sable mouillé, l’étalait sur son visage, le vomissait sur son pull.
Donald adora les premières dents de Cliodhna. Il adorait quand elle les montrait, telle une sauvageonne, tout au plaisir de chahuter ou de l’entendre faire crisser et gémir son violon comme un train, jouer des airs endiablés pour elle. Il adorait ses coudes et ses genoux, en mouvement dès qu’elle en avait l’occasion, ce gribouillis orange de boucles folles qui gigotait encore lorsqu’on la forçait à se tenir immobile. Il adorait ses rages et ses furies contre l’injustice du monde, parce qu’il ne connaissait aucun adulte animé d’un tel feu intérieur.
— C’est pas des manières, Cliodhna Jean Campbell, disait Eileen en l’attrapant par le col de son pull, petit chiot revêche survolté par la bagarre. Tu vas t’excuser auprès d’oncle Donald, et ensuite tu vas t’asseoir là jusqu’à ce que tu sois calmée.
Cliodhna, toujours emportée par son élan, s’échauffait et poussait quelque chose, cassait une tasse ou donnait un coup de pied dans une chaise, et Eileen la frappait calmement sur chaque mollet, deux claques sonores terribles qui résonnaient dans la pièce.
— Ne tape pas la petite, marmonnait Malcolm, tapi dans un coin.
— Ne me dis pas comment élever ma fille, Malcolm Campbell. À moins que t’aies l’intention de contribuer.
Une gamine, se disait Donald à présent. Eileen n’était rien d’autre qu’une gamine. Vingt-trois ans ? Eileen n’avait jamais eu l’air jeune, cela dit. Elle était de ces filles qui n’ont pas eu de jeunesse.
Cliodhna finissait enfermée dans le placard, le balai calé en travers des poignées, et le vacarme des objets qu’elle lançait s’estompait peu à peu. Au bout d’une heure, on la récupérait, endormie, des larmes séchées sur les joues.
— Aye, c’est Eileen qui sait y faire avec elle, disait Malcolm, tandis que quelqu’un d’autre couchait sa fille.
La colère d’Eileen était froide et sèche et permanente. Elle haïssait, mais elle haïssait de façon logique et organisée. Donald n’avait pas le souvenir de la voir manger, les deux dernières années ; il l’observait changer encore de forme à mesure qu’elle se dépouillait du corps que sa fille avait fait pousser et qu’elle vernissait ses ongles en rouge pour dissimuler les marques jaunes de tabac sur ses doigts maigres et pointus. À Inverness, l’hiver, Eileen carburait uniquement au thé, aux cigarettes et au mépris. Sur l’île de Skye, elle était moins cassante, ses doigts ne s’agitaient plus autant, mais ses soupirs faisaient trembler tout le cottage quand elle rentrait du travail et découvrait la pagaille qu’ils avaient laissée. Plus d’une fois, Donald l’avait surprise à fixer le dos de Malcolm, les poings serrés, du venin dans les yeux.
Les colères de Malcolm, c’était autre chose. Elles sévissaient toujours lorsqu’il était saoul, montaient en volume et en incohérence, semblaient conçues pour s’attirer des regards au pub ou dans la rue, avant de faire pschitt. Sur l’île de Skye, l’été, il buvait parce qu’il y avait toujours quelqu’un pour lui payer un verre. À Inverness, l’hiver, il buvait parce que le pub n’était pas cet appartement empli de la haine rance et nicotinée d’Eileen, ou parce qu’il avait simplement envie de s’écrouler là où ils avaient joué et de laisser Donald le ramener au van, le border à côté des instruments et glisser un mot sous la porte pour sa femme. Donald murmurait, “allez, mon vieux, allez” et soulevait son ami contre lui, la tête de Malcolm nichée dans sa clavicule. Il le déposait comme un bébé, étendait sur lui la couverture qu’ils utilisaient pour protéger les instruments. Parfois, il le regardait comme ça pendant un moment. Les longues mèches blond roux balayant sa joue, l’éclat parfait de sa peau dans la lumière de la rue filtrant par la vitre. Une fois, juste une, il avait tendu la main et caressé son visage ; et Malcolm avait saisi son doigt et tiré d’un coup sec, ses yeux ouverts lançant des éclairs.
— Garde tes sales pattes pour toi, espèce de tapette. Ne crois pas que j’ignore à quoi tu joues, parce que je sais. Depuis toujours.
Donald recula, tâtonnant à genoux dans le noir.
— Malcolm, mon vieux…
Malcolm resta allongé, mais la force de sa voix le frappa comme un direct au visage. Ses mots étaient soudain nets et précis, plus aucun bégaiement.
— Qu’est-ce que tu fous ici, hein ? Pourquoi t’es encore là, Donald Bain ? Il y a moi et ma femme et ma gosse, et il y a toi. T’es tout le temps là.
— Bah. Ça s’est juste fait comme ça, Malcolm. C’est notre façon à nous de fonctionner.
— Nous. Nous. Et si tu t’occupais juste de toi, à partir de maintenant ? Si tu me foutais la paix ? Toujours à traîner, toujours dans les parages, depuis qu’on est gamins, avec tes airs de chien battu. Tu veux quoi, au juste ? Tu veux baiser ma femme ? C’est ça ? Tu veux cette harpie dans ton lit ? Tu veux que ma gosse t’appelle papa ? Ou bien est-ce que tu veux être la femme, Donald Bain ? Tu vas rester là à espérer qu’un jour ton zèle va finir par payer et que je te choisirai ? Enlève tes pattes de moi, espèce de sale tapette. Casse-toi d’ici et je n’appellerai pas les flics.
Donald ferma la portière du van et s’enfuit en courant dans la rue, sous les jurons étouffés de Malcolm qui résonnaient encore, tandis que les lumières des appartements s’allumaient autour de lui. Ils ne s’adressèrent pas la parole pendant un mois. Donald alla travailler, retourna à la pension, essaya de trouver de nouveaux trajets pour éviter la rue de Malcolm et Eileen, jusqu’à leur prochain concert, un mariage, où ils se pointèrent chacun de leur côté et évitèrent de se regarder dans les yeux pendant la balance. Ils se tenaient à deux coins opposés du bar en attendant que la noce arrive de l’église, quand Malcolm finit par briser la glace et s’approcha de lui.
— La dernière fois. Je n’aurais pas dû dire ça. Amis ?
Donald prit la main tendue, la serra, dit “Aye” et rien d’autre, parce que ça semblait la meilleure chose à faire.
Quand il y eut une femme, ce fut une Américaine. Évidemment. Elle téléphona sur le fixe à Inverness, un appel longue distance à neuf heures du matin, tomba sur Eileen. Fraser gloussa en entendant ça, déclara que Malcolm devenait négligent, mais Donald le soupçonnait d’avoir tout planifié minutieusement.
Malcolm arriva à la pension de Donald avec un œil au beurre noir et une joue entaillée là où Eileen lui avait jeté les éclats d’une assiette fracassée, souleva de ses épaules une Cliodhna aux yeux rouges vêtue seulement d’un gilet et de collants et la tendit à Donald.
— Moi, j’y retourne pour essayer de raisonner cette idiote de femme. Elle ne va pas m’enlever ma fille, surtout pas maintenant. Elle n’est pas en état d’être mère, là tout de suite. Ce n’est pas un spectacle pour une enfant, conclut-il, suffisant et sûr de lui. Garde-la ici, Donald. Ne laisse personne l’emmener.
Cliodhna se jucha sur le plan de travail de la cuisine tandis que Mme McKenzie, qui tenait la pension de Donald, préparait la soupe pour le déjeuner des pensionnaires. Il regarda la petite l’observer – le couteau qui tranchait des oignons, l’eau qui rinçait des lentilles sèches, le couvercle de l’énorme marmite de bouillon d’os qui claquait sous l’ébullition. Elle n’avait pas dit un mot, n’avait pas bougé depuis le départ de son père, et il avait dû la porter pour descendre l’escalier.
— Il faut qu’elle retourne chez sa mère, Donald. Il n’y a nulle part où dormir pour elle, ici.
— Je pensais qu’elle pouvait dormir avec vous ?
— Non, je ne crois pas, non. N’est-ce pas, mon poussin ?
Douce et catégorique, Mme McKenzie tendit à Cliodhna une tranche de pomme de terre bouillie que la petite prit dans sa main.
— Mange-la, mon poussin. Il faut que tu manges.
— Et si je dormais dans le van, juste pour cette nuit ?
— Et laisser une enfant sans surveillance dans ma maison ? Non, hors de question.
L’idée que Cliodhna dorme dans la même chambre que son “oncle” Donald n’était même pas envisageable, et aucun des deux ne l’évoqua. Donald la confia à Mme McKenzie tandis qu’il montait chercher ses affaires, et la trouva à son retour recroquevillée par terre, hurlant une seule note grave en continu.
— Ça ne va pas être possible, monsieur Bain. Ça ne va pas être possible du tout.
Donald ramassa la petite ; elle se nicha contre sa poitrine comme le faisait son père quand il était saoul, et le hurlement se transforma en murmure. Dans le couloir, il fit passer la silhouette fluette de la petite dans le col et les manches de son meilleur pull, le vert ; il lui tombait aux pieds telle une grande robe en laine.
— La couleur te va bien, petit oiseau. Alors, si on allait faire un tour, dis ?
Il descendit dans la rue en la portant sous son manteau. Elle était bien plus lourde que la dernière fois qu’il l’avait tenue dans ses bras, quelques mois plus tôt, mais chaque fois qu’il essayait de la poser, les jambes de Cliodhna se dérobaient et elle s’effondrait sur les pavés. Il essayait de ne pas penser à ce qu’elle avait pu voir. Il n’avait pas de chaussures à lui mettre, de toute façon, si bien qu’ils finirent par parvenir à un compromis tacite : la petite sur son dos, ses bras refermés autour de son cou presque à l’étouffer, son souffle chaud s’engouffrant contre son échine. Il traversa la ville en direction de la rivière, se contentant de désigner ce qu’ils voyaient – une voiture, un chien –, faute de savoir quoi dire, puis il se mit à chanter. D’abord un simple fredonnement, “Green Grow the Rashes O”, qui vibra jusqu’à elle à travers son dos, et peu à peu elle décolla sa tête de ses épaules. Lorsqu’il arriva au refrain
Green grow the rashes o
Green grow the rashes o
The sweetest hours that e’er I spend
Are spent among the lasses o
Les joncs verdissent, eh oui
Les joncs verdissent, eh oui
Les plus douces heures que j’ai passées
C’était auprès des filles, eh oui
elle se mit à gazouiller les mots dans son oreille, guère plus qu’un murmure au départ. Mais quand ils arrivèrent à la rivière, elle chantait à tue-tête les notes les plus hautes de l’harmonie vocale de Malcolm. Il leur trouva un banc, et elle se lova sous son aisselle pour observer la rivière qui défilait sous leurs yeux, gonflée par une semaine de pluie. Il envisagea de lui servir une liste de morceaux de leurs concerts – sur scène, Malcolm aimait débuter par “These Are My Mountains” pour chauffer la foule –, mais il se ravisa ; Cliodhna n’avait pas besoin de penser à ses parents à cet instant. Alors il commença par le début, Robert Burns, “A Red, Red Rose”, la préférée de sa propre mère. C’était Malcolm le chanteur, bien sûr, mais Donald était capable de tenir une mélodie, de proposer une ligne de basse pour dépanner. Lorsqu’il eut terminé, ils gardèrent le silence une seconde, puis Cliodhna chuchota : “Encore, oncle Donald, s’il te plaît.” Cette fois elle se joignit à lui, un doux chant d’oiseau sans parole, à partir du troisième vers.
Pendant près de deux heures, ils restèrent sur ce banc, à répéter la chanson en boucle. Lorsque le ventre de Cliodhna commença à gargouiller son propre rythme, et que Donald comprit qu’il était temps de rentrer manger la soupe de Mme McKenzie, elle la connaissait par cœur.
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Magazine Guardian Week-end, août 2010
Ma chanson préférée…
… par Jennifer Hayman, députée travailliste de Hoxsmith
Il y a une chanson que je voudrais qu’on joue à mon enterrement : “Rise up”, de Clio Campbell. Je la trouve absolument géniale – c’est une chanson pop entraînante, mais portée par une authentique rage corrosive. Elle n’a pas forcément bien vieilli, avec tous ces gros accords au synthé typiques de la fin des années 80 et du début des années 90, mais sous ce son très bubble-gum, c’est en fait un morceau d’une grande complexité. J’ai parfois du mal à croire qu’elle avait à peine vingt ans et des poussières quand elle l’a composé !
Les paroles évoquent les émeutes autour de la poll tax et l’idée qu’on peut faire bloc, ensemble, pour résister à une injustice particulière. Mais malheureusement, vu le monde dans lequel on vit, elle sonne toujours aussi juste aujourd’hui et pourrait s’appliquer à toutes sortes d’événements internationaux contemporains.
Je me souviens, gamine, de l’avoir vue dans Top of the Pops [Clio Campbell est restée célèbre pour avoir refusé de chanter sa chanson en play-back, préférant crier un slogan anti-poll tax par-dessus la piste d’accompagnement, jusqu’à ce que la production interrompe la séquence], et d’avoir été époustouflée, tandis que mon père fustigeait son “arrogance”. Ce qui a vraiment rendu ce moment incroyable à mes yeux, c’était de voir cette jolie jeune femme refuser catégoriquement de se comporter comme les autres jolies jeunes femmes de Top of the Pops. Je suis persuadée qu’elle a déclenché quelque chose en moi !
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