Reine d'un jour
Donald
1974-1984
Donald avait fourré dans le van la carcasse de son ami en pleine gueule de bois et avait pris le volant direction l’Ayrshire, tandis que Malcolm ronflait sur le siège passager. Le village d’Eileen, avec ses briques grises battues par les vents et pas la moindre touche de couleur, ne leur déroula pas le tapis rouge. L’école primaire était en béton coulé, tout en murs abrupts et en angles pointus où devaient s’égratigner les petits corps tendres. Ils étaient assis devant, juchés sur le capot du van, aussi suspects que mal à l’aise – mais c’étaient les instructions d’Eileen, communiquées par téléphone à Donald : “Faudra que vous alliez la chercher à l’école, et vous la déposerez à la maison ensuite. Je veux pas le voir.”
— Elle veut tout de même pas qu’on se fasse arrêter ? marmonna Donald tandis qu’un flot de parents se déversaient devant eux et dévisageaient les deux inconnus et leur van. Malcolm se contenta de rire de nouveau, derrière une paire de lunettes noires. Au bout de vingt minutes sans voir la petite, Donald le poussa dans l’enceinte de l’établissement. Une femme aux airs de faucon vint à leur rencontre au milieu de la cour, du genre que Donald imaginait bien massacrer des cantiques au piano ; clairement, ils avaient été observés.
— Puis-je vous aider.
Sans point d’interrogation.
— Malcolm, marmonna Donald.
Malcolm se réveilla, remit la machine en route.
— Bonjour, madame… ? McGrouther ? Madame McGrouther. Je suis venu chercher ma fille, Cliodhna. Elle est en CP… – Il s’arrêta et vérifia auprès de Donald, qui leva les yeux au ciel. – … en CE1. Sa mère nous a dit de venir la chercher. Une surprise pour son anniversaire, voyez.
La femme était trop proche, elle pouvait sans doute sentir le whisky de la veille qui suintait de ses pores.
— Nous n’avons aucune élève de ce nom. Je vous suggère de quitter l’établissement immédiatement.
— Pardon ? Écoutez, ma petite dame, mon ex-femme m’a dit qu’elle serait là. C’est prévu comme ça. Je suis là pour récupérer ma fille et l’emmener fêter son anniversaire. J’ai fait toute la route depuis Skye et je vais pas vous laisser m’en empêcher, espèce de…
— Madame McGrouther, intervint Donald. C’est Cliodhna Campbell que nous venons chercher. Son deuxième prénom, c’est Jean. Est-ce que vous auriez une Jean Campbell que personne n’est encore venu chercher ? Peut-être inscrite sous le nom de jeune fille de sa mère, Johnstone ? Sa mère, c’est Eileen Campbell – enfin, Eileen Johnstone. Son père et son oncle Donald sont là. Elle nous connaît, ne vous en faites pas.
Donald n’avait pas l’habitude d’être celui qui faisait son numéro de charme pour leur ouvrir des portes. On conduisit la petite Jean Johnstone à l’entrée, et on lui demanda si elle reconnaissait ces hommes, mais elle était déjà en train de se jeter joyeusement dans les jambes de son père. Leurs retrouvailles donnèrent le ton des trois anniversaires suivants : une virée dans le van jusqu’à Girvan, le petit corps frétillant serré entre eux à l’avant qui parlait en continu de l’école, débitait les noms des autres enfants, leur offrait des imitations haut perchées de tous les affreux cantiques presbytériens que Mme McGrouther semblait bel et bien massacrer. Le plus souvent, c’était Donald qui la poursuivait jusqu’à la plage, qui rugissait et faisait semblant d’être un monstre tandis qu’elle poussait des petits cris ravis ; certes, Malcolm tanguait et titubait en marchant sur le sable avec eux, et il avait parfois une drôle d’haleine ; mais sa fille ne semblait pas s’en apercevoir. Elle le regardait avec admiration quand il faisait glousser et rougir la vendeuse du stand de glaces. Chaque fois, elle courait tout droit se jeter dans les pattes de Malcolm, les cheveux invariablement dressés dans un halo de frisottis orange, au grand dam d’Eileen qui s’évertuait à les couper court, et hurlait, “Mon papa ! Mon papa !”.
Cette fois-là, la première, quand ils eurent englouti leur fish & chips et avalé une deuxième fournée de glace achetée alors qu’ils avaient tous la panse bien remplie, tandis que le soleil commençait à descendre et que Donald les poussait doucement vers le van, Malcolm laissa soudain éclater quelque chose qui bouillonnait en lui depuis un moment.
— Cliodhna. Pourquoi ta mère leur a demandé de t’appeler Jean à l’école ?
Elle le regarda un moment, essayant de se souvenir.
— Ben, maman, elle a dit que… que personne serait capable de le prononcer comme il faut. Elle a dit que c’était trop bizarre pour l’école et pour ici. Des fois, c’est dur de se rappeler que c’est moi quand ils disent Jean.
— Mais tu t’appelles Cliodhna. Pas Jean.
— Jean, c’est mon deuxième prénom. Cliodhna Jean. Jean, c’est pour quand je suis avec maman et Cliodhna quand je suis avec pa… avec toi. C’est mon nom secret. Personne d’autre n’a de nom secret.
Ils se garèrent devant la rangée de maisons en crépi qu’Eileen leur avait indiquée, une adresse différente de la dernière fois, quelques mois plus tôt. Ils vérifièrent rapidement que Cliodhna avait toutes ses affaires – son cartable, son pull, le xylophone en bois qu’elle avait extorqué à son père lors d’un arrêt à Ayr sur le chemin du retour – et ce furent les embrassades. Donald la souleva haut dans les airs et la fit redescendre avec force gloussements, tandis que son père s’agenouillait pour la serrer fort contre lui. Quand Malcolm la lâcha, Donald vit qu’il avait les yeux humides.
— Cliodhna, j’aimerais que tu demandes à ta mère de venir ici, s’il te plaît.
— Arrête, Malcolm, dit Donald. Tu connais les termes du contrat. Elle ne veut p…
— Ta mère, Cliodhna. Fais de beaux rêves, m’ghaol. Et n’oublie jamais que tu as un papa qui t’aime.
Cliodhna sautilla dans l’allée et entra dans la maison. Comme il commençait à faire frisquet, ils s’installèrent dans le van pour attendre. Malcolm fulminait en silence, et Donald savait qu’il valait mieux ne pas s’y frotter.
Au bout d’une dizaine de minutes, Malcolm tendit le bras par-dessus Donald et maintint son poing sur le klaxon.
— Malcolm.
— Je vais parler à ma femme, Donald Bain. Merci de rester en dehors de ça.
Rien. Il enfonça de nouveau le klaxon, cette fois deux, trois, quatre coups. Quelques lumières s’allumèrent dans les maisons voisines – c’était une petite rue en impasse. Un homme apparut dans l’encadrement de la porte où Cliodhna avait disparu. Malcolm fut hors du van en un instant, Donald sur ses talons.
— J’aurais dû m’en douter. J’aurais. Dû. M’en. Douter.
— Vous voulez quoi ?
Il était costaud, celui-là, dix ou quinze ans de plus que Donald et Malcolm, le cuir tanné par une vie de dur labeur.
— Je peux savoir qui t’es, toi ?
— Je pourrais te poser la même question, mon coco. Qu’est-ce que t’as à faire du raffut devant ma maison ?
— Oh, tu sais qui je suis. Ta maison. Ah, elle est forte. Pas vrai qu’elle est forte, Donald ? Bon, bref, j’aimerais beaucoup parler à ma femme, merci. Eileen Campbell, comme elle s’appelle encore et s’appellera toujours.
— Elle est pas intéressée, mon pote. Elle sortira pas.
— J’ai une question importante à discuter avec elle au sujet de l’éducation de ma fille, Cliodhna Jean Campbell, comme c’est marqué sur son acte de naissance. Je vois pas en quoi ça te regarde.
L’homme se hérissa comme un de ces gros molosses prêts pour la bagarre. Donald n’était pas certain de leurs chances, même à deux contre un.
— Je vais te faire voir si ça me regarde.
Mais alors qu’il commençait à marcher sur eux, la porte s’ouvrit à la volée et Eileen s’avança, plus maigre que jamais, impeccablement maquillée comme à son habitude.
— Laisse, Alec. Je m’en occupe.
Elle faufila son corps svelte entre eux, attrapa son homme par le visage, lui caressa la joue. Il se figea, souffla par les naseaux. Puis il se tourna vers Donald.
— Très bien. Dis à ce bon à rien d’alcoolo que si je le revois traîner autour de ma maison, je le tue direct et je me fous des conséquences. Et tu lui fais signer les papiers du divorce. C’est compris, mon gars ?
La porte d’entrée claqua. Malcolm et Eileen se défiaient du regard, davantage unis par leur haine mutuelle qu’ils ne l’avaient jamais été au temps où ils vivaient ensemble.
— Pourquoi tu lui as changé son nom, bordel ?
Elle siffla bruyamment pour le réduire au silence.
— Tout doux, Malcolm Campbell, ou je fais rappliquer Alec, et cette fois je ne me mettrai plus en travers de son chemin. Peut-être même que je laisserai la petite regarder.
Il gronda et montra les dents, mais baissa le ton jusqu’à un murmure exagéré.
— Notre fille a un prénom, Eileen. Elle a un prénom, et ce prénom est la seule chose qui la relie à l’histoire de ma famille, à sa langue et ses traditions. Je te remercie d’informer l’école que c’est ainsi qu’on doit l’appeler.
— Tes traditions. C’est un prénom irlandais, pas un prénom des îles. Je ne peux pas la laisser à l’école avec un prénom irlandais. Tu sais comment sont les gens, par ici ? Tu sais à quel point c’est profondément ancré ? Ne sois pas bête. Et puis, personne est foutu de l’écrire correctement.
— Et le Johnstone ? Tu es toujours une femme mariée, non ? Et ça dit clairement sur son acte de naissance : Campbell. Campbell !
— Johnstone, c’est le même nom que ses cousins. Ça la rattache à sa famille. Comme ça, l’école sait qui elle est et d’où elle vient.
— Je vais appeler l’école. Je vais leur écrire pour exiger que le nom soit changé sur tous les documents officiels. Tu veux que je signe les papiers du divorce, voici mes conditions. Quant à toi. Je veux que tu l’appelles par son vrai prénom.
— T’es personne pour me dire comment je dois appeler ma fille. T’es personne. Tu comprends ça ?
Malcolm se mit à bouillonner, il se plia en deux, gesticula, un bras tendu en avant. L’espace d’une seconde, Donald crut qu’il faisait une attaque.
— T’essaies de m’effacer, Eileen ! T’essaies de me sortir de la vie de mon… de notre enfant !
Eileen recula jusqu’au seuil de sa porte, s’enveloppa dans son cardigan.
— Och non, Malcolm. Je pense que tu t’en chargeras très bien tout seul.
Donald ne sut jamais ce qu’ils avaient pu se dire dans les semaines qui avaient suivi, mais allez savoir comment, Malcolm avait miraculeusement été autorisé à poursuivre ses visites après son numéro devant la maison. Donald le conduisait pour être sûr qu’il y aille, deux ou trois fois par an, les yeux rouges et l’humeur silencieuse la plupart du temps, il le regardait s’agenouiller poliment sur la moquette tandis qu’elle déballait son cadeau le lendemain de Noël, sans croiser le regard d’Eileen ou Alec, tout raides sur le canapé avec leur brandy. Il lui achetait toujours des cadeaux en lien avec la musique – des livres de partitions, un chanter de cornemuse, un flûtiau ; pour son neuvième anniversaire, un minuscule violon qu’il avait fabriqué pour elle – mais les cadeaux restaient des gestes isolés. Il ne demandait jamais ce qu’elle en faisait, ne contactait jamais Eileen au sujet des talents musicaux de sa fille, ne proposait jamais de payer les cours dont elle aurait eu besoin. Et Cliodhna prenait les instruments et souriait, et elle les posait gentiment de côté.
Sur la route du bord de mer, ils chantaient, les airs préférés de leur jeunesse et Burns, toujours Burns. Malcolm créait des harmonies vocales simples pour le soprano délicat de Cliodhna afin de faire pendant aux chansons les plus prosaïques du Barde qu’elle avait apprises par cœur à l’école. Ils lui apprenaient des berceuses en gaélique, lui rappelaient les chansons qu’ils chantaient quand elle était bébé. C’était un travail important, Donald le sentait ; il entretenait la part d’île en elle.
Lors de leur dernière visite, elle ne faisait qu’articuler les mots en silence, sa voix effleurant à peine la mélodie.
— Tu dois chanter plus fort, Cliodhna, dit Donald, lançant un regard à Malcolm par-dessus la tête de la petite. Son père rebondit là-dessus.
— Je veux t’entendre chanter, m’eun bhig, mon petit oiseau. Je me languis de ta jolie voix quand je ne suis pas avec toi.
— Ben personne d’autre veut l’entendre, marmonna la petite fille, se détournant pour regarder la vitre.
— Qui n’a pas envie de t’entendre ? Tout le monde a envie de t’écouter.
— Mme McGrouther a dit que je chantais trop fort et que j’intimidais les autres élèves. Et maman m’a dit d’arrêter. Elle dit que je lui donne mal à la tête.
Trois ans plus tôt, ce genre de phrase aurait fait vriller Malcolm. Là, il se contenta de s’affaisser en silence. Donald rangea le van sur le côté de la route.
— Hé, Cliodhna. Là, regarde-moi.
Elle se tourna, boudeuse. Entre eux deux, son père regardait droit devant lui, hébété.
— Tu as la plus belle des voix et tu ne dois jamais t’arrêter de chanter, quoi qu’en disent les gens. Tu te souviens de quand tu vivais avec ton papa et moi, et qu’on était dans un groupe ? Tu te souviens de l’île où on vivait, l’île de Skye ?
Elle eut une moue évasive. Peut-être qu’elle ne s’en souvenait pas, pensa-t-il. Les enfants pouvaient-ils oublier leur vie de cinq ans plus tôt ?
— Eh bien. On trouvait que tu chantais tellement bien qu’il nous arrivait de t’emmener sur scène à l’hôtel où on jouait. Et ton papa disait dans le micro, “je vous présente notre invitée spéciale du soir”, et tu tenais ce micro gigantesque, avec de longs rubans dans tes cheveux, et tu leur chantais “Auld Lang Syne” juste comme on faisait tout à l’heure. Et le public devenait dingue, je te jure. Tout le monde criait et se levait et applaudissait à s’en faire mal aux mains, parce que t’étais sacrément douée. Et je me souviens d’avoir pensé à ce moment-là, même si t’avais que quatre ans : cette petite a un truc. Voilà pourquoi c’est important que tu chantes. J’ai pris une photo et je l’ai toujours quelque part, de toi sur cette scène. Je te l’enverrai dès qu’on sera rentrés chez nous, promis.
Il passa quatre heures à essayer de trouver cette photo à leur retour, puis il la glissa dans une enveloppe et fila tout droit à la poste, tambourina à la porte jusqu’à ce que la vieille Jacksie vienne ouvrir en râlant. C’était urgent, lui dit-il. Ça devait partir avec la première levée. Il ne savait pas exactement pourquoi, mais ça lui paraissait de la plus haute importance.
Quand la petite avait onze ans, Malcolm embarqua pour l’Amérique. Il était tombé amoureux d’une chanteuse de bluegrass rencontrée au festival folk de Kenmore : Anouli avait quarante ans et une voix rauque fantastique ; elle semblait aussi portée sur la boisson que Malcolm. Donald les regarda imbriquer leurs détresses au fil des soirées, leurs voix éraillées frisant l’obscénité quand ils chantaient à l’unisson à la fin d’une jam-session. Malcolm semblait de nouveau en vie, en privé comme sur scène, la flamme dans ses yeux s’était rallumée, alors Donald approuva et les laissa faire, imaginant que ça leur passerait quand elle rentrerait chez elle à la fin de la semaine.
Deux mois plus tard, il exhibait son billet d’avion.
— Bon Dieu, mon gars, on croirait que t’es ma femme et que c’est toi que je quitte.
— Eh ben, c’est un peu ça. Tu me quittes moi, Fraser et le groupe. Mais ce n’est pas là que je veux en venir et tu le sais. Je parle de tes responsabilités, Malcolm. Envers la petite.
— Ach, la petite s’en sortira très bien. Elle va bien. Elle est la fille de quelqu’un d’autre maintenant, tu le sais. Le fier-à-bras avec son gros tas de muscles. Et elle va continuer d’aller à son école de fiers-à-bras, et sa mère lui trouvera un bon boulot, et puis elle se retrouvera maquée avec un mineur tout aussi fier-à-bras. Le voilà, l’avenir de la petite Jeanie Johnstone, Donald. Et peut-être que ça vaut mieux pour tout le monde que je ne sois pas là pour voir ça, parce que j’ai fait que dalle pour l’empêcher.
— N’importe quoi. De la lâcheté, voilà ce que c’est. Tu es lâche et paresseux, Malcolm Campbell, trop paresseux pour faire l’effort, pour assurer un minimum de présence dans la vie de cette petite. Trop lâche pour être là pour elle. Voilà ce que tu es.
Malcolm se redressa. Les autres hommes dans le bar s’efforçaient de ne pas les regarder.
— J’ai divorcé de la dernière personne qui m’a parlé comme ça. Peut-être que je devrais divorcer de toi aussi, Donald. On dirait que l’heure est venue.
Et il se leva et s’en alla.
C’est vrai qu’il avait parlé comme Eileen, s’aperçut Donald. Bah, peut-être qu’Eileen avait su depuis le début à quoi s’en tenir sur Malcolm.
Il regarda Malcolm partir depuis le sommet de la colline qui dominait le ferry, récupérer ses multiples valises, seul passager à pied ce jour-là. Et la première chose qui lui vint en tête fut d’écrire à la petite pour la prévenir.
Malcolm parti, Eileen ne répondit plus aussi souvent à ses lettres. L’anniversaire de Cliodhna approchait, et il proposa d’organiser la virée habituelle en bord de mer ; aucune réponse ne lui parvint avant que la date soit passée de six semaines ; elle était désolée, elle avait été bien occupée cette année. Il revit encore une fois la petite, quand elle avait douze ans et qu’Eileen accepta qu’il leur rende visite – pas pour l’emmener en virée, ça n’aurait pas été convenable – mais juste pour passer lui remettre un cadeau d’anniversaire, mal à l’aise dans le salon jusqu’à ce qu’Eileen déclare doucement qu’ils allaient chez la mère d’Alec pour le thé et qu’il ferait sûrement mieux de reprendre la route, pas vrai ? Cliodhna l’avait serré fort avant qu’il parte, mais ils avaient tous deux conscience de l’absence qu’il amenait avec lui, et il jugea qu’elle serait probablement plus heureuse quand il ne serait plus là.
Il continua à lui écrire, cependant, à lui donner des nouvelles, au moins quatre fois par an. Il voulait s’assurer qu’il y avait quelque chose de solide et de régulier dans sa vie, et il jugea qu’en tant que parrain c’était sans doute désormais son rôle. Une photo de son nouveau bothy, sur le continent. Le programme d’un festival de musique où il jouait, une carte postale des Orcades, de Londres, de tous les coins où le menait sa nouvelle vie de musicien de studio. “Je joue avec les groupes des autres, écrivait-il pour essayer de lui expliquer. C’est une vie de liberté, une bonne vie. Il y a toujours de la musique autour de moi.”
Elle répondait jamais à ses lettres, mais il ne lui en tenait pas rigueur. Aucun courrier ne lui avait été renvoyé, destinataire inconnu, donc elles devaient bien lui parvenir. En un sens c’était libérateur, d’écrire des choses qu’il n’aurait jamais dites à quelqu’un en face.
Je pensais que je ne m’en sortirais jamais, sans ton père. Il a toujours eu ce talent pour nous dégoter du travail, en tant que groupe. Mais on dirait bien que je m’en sors. Il y a toujours quelqu’un qui cherche un violoniste.
Ceci sur une carte postale de Paris, avec de jolies danseuses dessus. Il l’avait glissée dans une enveloppe avec un petit porte-clé tour Eiffel. Juste au cas où.
Et le temps passait, et la vie était douce, et il eut quarante ans. Il avait quarante ans, il était en train de faire la vaisselle, et il était vingt heures trente. Il entendit le bus du soir descendre la colline comme à son habitude, fut surpris quand le véhicule actionna ses freins. Les phares filtrèrent à travers les fenêtres du cottage et il sortit voir si Roddy le chauffeur avait besoin d’un coup de main. Roddy aidait une femme à descendre le marchepied, une femme avec des talons hauts et une sacrée crinière. Il portait un gros sac pour elle, et tous deux prenaient le chemin du bothy de Donald.
— Qu’est-ce qui se passe, Roddy ? lança-t-il au même moment où Roddy disait :
— Et voilà, Donald. Je te l’amène en un seul morceau.
Et il s’aperçut alors que ce n’était pas vraiment une femme, c’était une jeune fille, avec les grands yeux doux de Malcolm sous sa tartine de maquillage, et elle disait :
— Bonjour, oncle Donald.
Il lui prépara du thé et lui proposa une couverture, parce que ses vêtements étaient trop légers et que le feu n’avait pas encore totalement chassé le froid. Tout ce qu’elle avait dit jusque-là était qu’elle avait voulu lui faire la surprise ; il attendit qu’elle soit réchauffée et calmée avant de rentrer dans le vif du sujet.
— Bon, alors. Qu’est-ce qui t’amène ? Je suis heureux de te voir, évidemment, mais ça fait cinq ans, ma puce. Les gens ne se pointent pas sur un coup de tête au bout de cinq ans, Cliodhna. Pardon… C’est Jean, maintenant ? Qu’est-ce qui t’amène vraiment ?
— C’est Cliodhna, dit-elle. Ça a toujours été Cliodhna. Clio, à l’école. Elle n’a pas réussi à me faire changer mon propre prénom.
— Elle, c’est-à-dire ta mère.
— Oui, elle.
— Vous vous êtes disputées toutes les deux, c’est ça ?
— Aye, on peut dire ça comme ça. Je n’ai pas envie d’en parler, oncle Donald. Je peux pas y retourner, et j’avais nulle part ailleurs où aller.
Ses yeux s’embuèrent, et il s’inquiéta. Il n’avait jamais bien su quoi faire avec les femmes quand elles pleuraient, et si c’était la même gamine qu’il avait ramassée dans des flaques de boue et serrée dans ses bras quand elle avait fait tomber sa glace, elle avait maintenant les complications d’un corps de femme, un corps qu’il avait remarqué et relégué immédiatement, coupable, au fond de son esprit. Il opta pour quelques tapes sur l’épaule.
— Allons, allons, ma puce. Allons. Tout va bien se passer.
— Je peux rester dormir ici ?
Il regarda autour de lui. Il avait les deux fauteuils, un lit dans l’autre pièce. Il y avait un lavabo où il faisait sa toilette, torse nu, le matin ; les toilettes chimiques qu’il avait installées l’année précédente.
— Franchement, je n’ai pas la place, Cliodhna. Regarde. C’est juste assez grand pour une personne.
Les pleurs redoublèrent. Il repensa à sa dernière dispute avec Malcolm, quand il lui en voulait tant d’être aussi lâche et démissionnaire. Est-ce qu’il était pareil, une fois qu’on grattait sous la surface ?
— D’accord, d’accord. Là, ma puce. Je peux dormir dans le fauteuil quelques jours, et on trouvera une solution. T’en fais pas. Fash na. Tout va bien se passer.
Si elle avait encore été l’enfant qu’il avait vue la dernière fois, il l’aurait attirée dans ses bras, aurait serré sa tête contre lui, enroulé ces boucles autour de ses doigts.
Il la borda dans le lit, parcourut les huit cents mètres sur la colline jusqu’à la cabine téléphonique. Eileen répondit à la première sonnerie, comme si elle attendait devant le combiné.
— C’est Donald, Eileen. Elle est ici. Elle est avec moi.
Eileen laissa échapper un petit gémissement.
— Je me demandais. Oui, je me demandais.
— Je peux la garder au moins une nuit ou deux…
— Elle peut pas revenir, Donald. Elle peut pas revenir ici.
Elle déclara ça exactement sur le même ton que sa fille.
— Eileen, elle a dix-sept ans. Elle a encore besoin de sa maman. Elle était terrifiée.
— Désolée, mais elle peut pas. Pas moyen.
Eileen semblait avoir pleuré et être sur le point de recommencer.
Et ce fut tout. Aucune des deux ne lui expliqua ce qui s’était passé, seulement que c’était irréparable. Il découvrit le lendemain matin que Cliodhna était au milieu de ses examens, et voulut immédiatement prendre des dispositions pour l’inscrire au lycée le plus proche. Mais elle se montra intraitable.
— C’est fini pour moi, l’école. Ça fait partie de mon ancienne vie. Faut que je grandisse, maintenant.
Il leur prépara des œufs pour le petit-déjeuner, puis ils sortirent faire le tour de la baie où se trouvait le bothy, donnant sur les îles Summer et la mer au-delà.
— C’est tellement beau, ici, dit-elle. Je crois pas avoir déjà été quelque part d’aussi beau. Ça m’a l’air d’un bon endroit où vivre.
— Aye, ça me va plutôt bien, dit-il, cherchant à esquiver les sous-entendus qu’il pensait détecter. Mais quand même, tu ne te souviens pas de l’île de Skye, Cliodhna ? Tous les étés qu’on passait là-bas ? Non, t’étais encore bébé, en fait.
— Je me souviens d’être sur une plage comme celle-ci, avec toi et mon père. Je me souviens que la mer était immense. Mais ça pourrait être Girvan, non ? Quand j’étais petite ?
— Ça pourrait. Mais tu ne vois pas autant la mer à Girvan. Pas comme ça. Tu ne te rappelles aucune des chansons qu’on te chantait avant ?
Il se lança, un peu hésitant.
There’s nought but care on every hand
In every hour that passes, o –
Partout il n’y a que des soucis
Chaque heure qui passe, eh oui…
— Celle-ci, par exemple ?
What signifies the worth o’ man
And ‘twas na for the lasses, o’.
Et que vaut donc la vie d’un homme
N’étaient les filles, eh oui.
Donald n’avait jamais été celui qui chantait, pour tout dire. Il savait bien que sa voix n’était pas des plus puissantes, qu’il ne tenait pas les notes longues, qu’il se souciait trop de ses respirations. Il détourna son visage de Cliodhna, plongea ses yeux dans l’horizon, se laissa aller complètement dans la mélodie.
La voix de Cliodhna était voilée, comme si elle ne l’avait pas utilisée depuis un moment, mais elle se joignit à lui au quatrième vers, parfaitement dans le ton, tous deux montant progressivement en volume.
OceanofPDF.com
Q Magazine, septembre 2007
The Northern Lass
Clio Campbell
VEY RECORDS
★★✩✩✩
Voilà bien un truc qui ne manquait à personne : un album d’obscures chansons folk écossaises par une pop-star des Nineties has been, avec en guests un tas de pauvres types et de parasites ramassés dans les recoins de la scène grime. Bizarrement discordante autant que foncièrement ringarde, cette expérience à la croisée des genres proposée par Clio Campbell, la starlette éphémère de “Rise up” partie en quête de ses racines écossaises, est un lamentable fiasco.
C’est dommage car, contrairement à d’autres chanteuses du passé qui ont tendance à baisser de quelques octaves après la quarantaine, la voix de Clio Campbell possède toujours cette beauté cristalline et majestueuse qui enthousiasmait tant ceux d’entre nous qui ont apprécié ses apparitions sur les titres de groupes comme Primal Scream ou Belle and Sebastian, il y a déjà un moment. La force minimaliste d’“Ae Fond Kiss”, le poème d’amour de ce chaud lapin de barde écossais, interprété pratiquement a cappella, devient dans la gorge de Clio Campbell une chanson d’amour lesbien mélancolique, sexy et puissante, chaque nuance magnifique exprimant le désir et le regret. Sa maison de disques aurait peut-être mieux fait de l’orienter vers un album folk pur jus – au moins, le critique rock que je suis n’aurait pas eu à se coltiner tous les couinements kitsch de ces crincrins écossais.
PETE MOSS
OceanofPDF.com