Reine d'un jour

Kirstin Innes · Chapitre 19 sur 37

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Reine d'un jour

Malcolm

 

Édimbourg, 2003

 

Elle ne viendrait pas.

Huit minutes.

Douze minutes.

Elle ne viendrait pas.

Il avait passé tout le trajet à lire. Il avait acheté trois journaux sur une pile de supermarché à Inverness, mais il s’était rendu compte qu’il ne savait pas plier ces foutus machins, et un d’entre eux était plein de femmes à poil. Mais il avait persévéré, inquiet des tours que pourrait lui jouer son cerveau pendant un long voyage en bus – ce long voyage en particulier – avec le paysage comme seule compagnie. Les lettres minuscules lui donnaient un peu la nausée, alors il avait fini par éplucher le guide télé en gros caractères agrafé à un des journaux, il avait lu chaque programme dans le détail, remuant silencieusement les lèvres, en se mettant au défi de les apprendre par cœur.

À présent, attablé au restaurant après avoir jeté un tas de papiers dans la poubelle de la gare routière, il avait beaucoup plus de mal à endiguer le flot de ses pensées.

Le serveur vint encore lui remplir son verre d’eau – exprès, pensa-t-il, pour le mettre mal à l’aise – et il se gratta la barbe sous le col de la seule bonne chemise de Donald, que Morna lui avait fait enfiler d’autorité. La musique était trop forte, tapageuse, des accents cockneys nasillards qui braillaient du rien. Il avait voulu l’emmener dans un pub qu’il avait un peu fréquenté et où des gens auraient pu le connaître, où des musiciens se retrouvaient, il avait même eu ce rêve idiot qu’ils jouent ensemble tous les deux. Donald l’avait convaincu d’y renoncer, il avait suggéré un endroit neutre pour commencer, quelque part où ils ne risqueraient pas d’être interrompus.

Alors il était là, dans ce bar à l’étage de la gare routière, le plus proche que Morna avait dégoté dans son guide. Il avait déjà pris possession de la chambre qu’elle lui avait réservée, dans un hôtel à côté. Tu parles d’une virée à Édimbourg, où tout ce qu’il allait voir, c’était trois immeubles de la même rue.

— N’oublie pas de te reposer un peu, avait-elle dit. Juste une heure, après le voyage. Tu auras le temps.

— Je me dis que je devrais venir avec toi, Malcolm. Je suis toujours pas sûr, avait ajouté Donald.

— Arrête de t’en faire pour moi, vieux ! Je peux prendre le bus tout seul. C’est sympa, le bus. Tu t’assieds bien au chaud, tu roupilles quelques heures et t’es arrivé. J’ai bien pratiqué les Greyhounds, à l’époque.

Donald en avait assez fait.

Donald voyait ça comme un retour au bon vieux temps, cet enfoiré de sentimental, quand Malcolm l’embarquait avec lui pour aller rendre visite à Cliodhna dans l’Ayrshire, histoire d’avoir un peu de soutien. Pour l’aider à garder les idées claires. Eh ben, c’était pas son moment, à oncle Donnie. Malcolm ne voulait pas l’avoir dans les pattes. Pas aujourd’hui.

Serais-tu prêt à l’admettre, Malcolm Campbell ? Serais-tu prêt à admettre que tu es jaloux de… Non. Non, il n’était pas prêt.

Oh, pourquoi il se prenait la tête. C’était une idée à la con. À la con.

Dix-huit minutes.

Combien de temps fallait-il attendre ? Ça doit ressembler à ça, un rencard, songea-t-il. Quand on se fait poser un lapin. Il se sentait vaseux, entendait le sang battre à ses tempes. Il termina son verre d’eau, se resservit à la carafe.

Vingt-deux minutes et la voilà. Rousse et resplendissante dans la lumière de l’après-midi qui entrait par la fenêtre. Elle lui ressemblait ; bien plus que sur les photos qu’il avait vues. Elle avait ses traits, en plus fins et plus féminins, mais c’était clairement les siens. Les mêmes cils, la courbe de ses joues, pas la moindre trace de sa mère, rien du tout.

Il repoussa sa chaise et se leva, agrippa la table pour se soutenir et cacher le tremblement de ses genoux et de son poignet. Il fut gêné de sentir ses yeux s’embuer.

— Cliodhna.

— Malcolm.

Il s’avança pour la prendre dans ses bras, mais il avait oublié la table, et il renversa son verre d’eau.

— Oh merde. Merde.

Elle réagit très rapidement tandis qu’il cherchait encore à comprendre ce qui se passait, se précipita pour attraper des serviettes et nettoyer. Il se sentait ridicule, planté là à contempler le sommet de son crâne, les gestes énergiques de sa main sur la table.

— Là, c’est bon, dit-elle.

— Super. Alors. Est-ce que tu… Je peux te prendre dans mes bras, maintenant ?

Il eut à peine le temps de la sentir contre lui qu’elle se détachait déjà et s’asseyait, alors il l’imita et elle le regarda. Droit dans les yeux et sûre d’elle. Il n’arrivait pas à déchiffrer son visage.

— T’as fait un bout de chemin, si tu habites chez oncle Donald.

— Tu peux le dire. Aye. Toi aussi. Londres, c’est ça ?

— Ça fait quelques années. J’ai pas mal roulé ma bosse. Mais Londres, c’est mon QG.

Il acquiesça. Il n’était jamais allé à Londres ; il n’avait rien à dire sur le sujet.

— C’est un peu la folie, là-bas, hein ?

— Oui. Mais là où j’habite, pas tant que ça.

Il entendait l’accent anglais dans sa voix à présent – une manière d’étirer ses voyelles. Il avait pris conscience de son propre accent depuis qu’il était rentré, après des années passées avec Anouli. Marrant, les voix. Cette façon qu’elles avaient de s’ajuster à notre entourage sans qu’on s’en rende compte.

— Jamais été mon truc, les villes. Je préfère la route. Les grands espaces.

— Ouais.

Cliodhna regardait ses doigts. Il avait espéré qu’elle serait plus bavarde, le genre de femme qui savait meubler une conversation, mais elle semblait attendre de lui qu’il fasse tout le boulot. Son pied eut un spasme soudain et heurta la boîte qu’il gardait sous la table.

— Oh ! Attends ! Tiens ! J’ai un cadeau pour toi. Très spécial. Tiens.

Il se courba pour sortir la boîte, sentit un picotement soudain dans sa tête, et dut s’interrompre, plié en deux comme un crétin. La boîte était tellement grande qu’il dut se relever de sa chaise pour la lui donner.

— Alors alors. Je les ai achetées pour toi y a des années de ça. C’était censé être un cadeau pour tes vingt et un ans – bah, mieux vaut tard que jamais, hein ! Mais je les ai gardées avec moi pendant toutes ces années. Enfin, elles ont passé un peu de temps dans la maison de ta belle-mère, mais j’ai insisté pour qu’elle me les rende quand je suis parti. Qu’est-ce que t’en penses ?

Elle en avait sorti une, la tenait devant ses yeux.

— Des bottes de cow-boy ?

— Aye. Enfin, pour femme. Des bottes de cow-girl, peut-être ? Mais c’est du bon matos. Fabriquées à la main – y a plein de coutures hyper complexes. Je les ai fait faire sur mesure pour toi. Un des meilleurs fabricants d’Austin. Au Texas. On jouait dans un festival là-bas. Et je me suis dit que le mauve, ça changeait un peu. Bon, je connaissais pas ta pointure, alors je leur ai dit de te faire une sorte de médium pour femme. Si elles te vont pas… ben je peux pas vraiment les ramener, quoi.

Elle sourit.

— Elle sont sympas. Merci.

— Tu les essaies pas ? Pour voir si elles te vont.

— Ici ?

— Ben oui ! Pourquoi pas ? Personne regarde.

Elle se pencha, défit les lacets de ses chaussures. Le serveur arriva et Malcolm voulut lui faire signe de revenir plus tard, mais Cliodhna sembla sauter sur l’occasion, en ramenant ses pieds sous la table.

— Je vais juste prendre des frites, s’il vous plaît.

— Non, non, commande autre chose. Tu dois manger plus. Pourquoi pas un steak ? Hein ? Ça m’a l’air pas mal, ça. Deux steaks.

— Je suis végétarienne, Malcolm. Juste des frites, s’il vous plaît.

— Bon, alors laisse-moi t’offrir à boire. Tu sais quoi ? Faut marquer le coup. Fêter nos retrouvailles. On va prendre une bouteille de champagne !

— Non. Arrête.

— Tatata, tatata. Une bouteille de champagne, chef.

— Et le steak, monsieur ?

— Ben… non. Non. Je vais juste… Aye, je vais prendre des frites, aussi. Frites champagne ! Voilà un titre de chanson pour toi !

— Et de l’eau s’il vous plaît. Du robinet. Juste une carafe normale.

Le serveur s’éloigna.

— Malcolm. T’as pas besoin de faire ça. C’est pas la peine de te sentir obligé de dépenser plein de sous. Si tu les as pas.

Il lui fit signe de ne pas s’en faire, mal à l’aise, il voulait qu’elle arrête.

— Ça va. T’inquiète. J’ai ce qu’il faut. – Il fit un clin d’œil, essaya de lui jouer son numéro de charme. – Allez, beauté. Fais-moi voir un peu comment elles te vont, ces bottes.

La phrase sonnait mieux dans sa tête, et ils grimacèrent tous les deux, mais elle enfila les bottes sous la table, glissa une jambe sous la nappe pour lui montrer.

— Comment tu te sens dedans ?

— Elles sont un peu grandes, mais ça va. Je les porterai avec de grosses chaussettes.

— Tu les porteras ?

— Oui.

— Parce que c’était pas de la tarte, de les apporter ici, je peux te le dire. Je serais triste de penser qu’elles vont rester là à prendre la poussière.

— Je vais les porter. Je les porterai sur scène demain.

— Demain ?

— Aye. Je joue une ou deux chansons au Princes Street Gardens. Sur la grande scène.

— Sérieux ! Oh, faut que je voie ça. Je peux peut-être changer mon ticket de bus, rester un peu.

— C’est en fin d’aprèm. Vers cinq heures, par là. Ça fera trop tard pour que tu fasses toute la route dans la foulée. T’inquiète pas. C’est pas grand-chose.

— Princes Street Gardens, quand même. Moi ça m’a l’air sérieux. J’aimerais être là, Cliodhna. Je suis quand même ton pa… ton père. Je t’ai vue chanter que sur Internet.

— Vraiment. Je veux pas te faire rester dans le coin deux nuits de plus. Pas à l’hôtel. Pas pour cinq minutes. C’est juste deux pauvres chansons. Non, non.

— Ben, tu pourrais me faire une petite visite guidée ? Donald m’a dit que t’as vécu ici, c’est ça ?

— Pas longtemps. À l’époque où j’étais mariée. Ça fait un bail. Mais je dors chez des copains, Malcolm. J’ai pas mal de trucs à faire avant le concert demain… Je voudrais pas que tu te sentes mal à l’aise. On n’a qu’à… Là, maintenant, c’est notre moment à nous.

Bon, il était homme à savoir entendre un non. Il avait toujours été fier de ça. De ne pas être du genre à s’obstiner comme un crétin, se couvrir de ridicule. La petite ne voulait pas qu’il vienne, c’était clair. Pas la peine d’insister. Le champagne arriva, fut débouché sans tambour ni trompette sous un torchon. Malcolm lança quand même un “youhou”, se sentit immédiatement bête. On installa la bouteille entre eux deux, sur sa petite chaise haute argentée personnelle, les glaçons s’entrechoquant chaque fois que l’un d’eux bougeait.

Leurs verres remplis, il pencha la tête vers sa fille.

— Bon. Slàinte mhath, ma chérie. À ta santé.

— À la tienne, dit-elle, avant de baisser les yeux.

Elle sait, pensa-t-il soudain. Elle n’est ici que parce qu’elle sait. Et elle ne sait que parce que Donald lui a dit. Il l’avait fait culpabiliser, style va voir ton vieux avant qu’il casse sa pipe. Donald. Son “oncle” Donald. Toujours à se mêler de tout comme une foutue bonne femme. Toujours là quand on voulait pas de lui.

Il se redressa pour se grandir, but une longue gorgée. Du vinaigre parfumé. Insipide. Ces bulles à la con. Il n’avait jamais vraiment aimé le champagne ni aucune sorte de vin, mais il n’allait pas le montrer maintenant, dans cet endroit sophistiqué, avec cette femme sophistiquée qui le prenait déjà vaguement en pitié.

— Aaaah. Ça fait du bien par où ça passe. Et c’est du bon, hein. Alors, ce concert. Demain. Pourquoi tu fais que deux chansons ?

— Ben, c’est un rassemblement. Après une marche. Il va y avoir une grande manifestation demain, contre la guerre. Ensuite ils ont invité des tas d’intervenants et de musiciens.

— La guerre ?

— En Irak. George Bush vient en visite à Londres, donc voilà.

— Oh.

— C’est important. De crier haut et fort son opposition. Bref, j’ai vu que c’était au moment où j’avais déjà prévu d’être là pour te voir ; je connais les organisateurs depuis un bout de temps – on a défilé ensemble contre la poll tax, à l’époque où j’habitais ici.

— Aye. Donald m’a dit que t’avais fait ce genre de trucs, mais je croyais que ça t’était passé.

— Que quoi m’était passé ?

— Tout ça… Les manifs. Les manifs. Quelle connerie. Tu tiens ça de ta mère, faut croire. Ça va servir à quoi, dis-moi ? C’est pas comme si machin, là, Tony Blair ou je sais pas qui, allait être là, hein ? Il est pas à Édimbourg. Tu peux pas empêcher ces connards de faire ce qui leur chante en se foutant bien de ce que pensent les gens. Ça changera jamais, ma grande, tu peux croire ton vieux père. Tu le sais. T’es plus une gamine, hein ? Les gens comme toi et moi, tout ce qu’on peut espérer, c’est de leur redonner du baume au cœur avec quelques chansons. C’est pour ça qu’on nous a mis sur cette terre. C’est notre raison d’être, à toi et moi. Ces cordes vocales, c’est un don de Dieu, ma belle – utilise ça plutôt que de battre le pavé. Chante pour les gens et au moins tu leur donneras un peu d’espoir.

Elle but une gorgée, une belle rasade généreuse. Brave petite, pensa-t-il.

— Mais c’est pas pire, du coup ? De leur donner de l’espoir ? Si pour toi rien ne va changer ?

Il rit.

— On va tous mourir un jour, ma belle. Je sais pas toi, mais moi je préfère aller à la potence le sourire aux lèvres que passer mon temps à m’inquiéter que la corde me brûle le cou.

Elle garda le silence, prit le temps de digérer. Il sentit une bouffée de chaleur l’envahir. La petite était déboussolée, elle avait besoin d’être canalisée, il lui fallait un vrai conseil de père, et il avait peut-être perdu quelques années, mais il avait su être là quand ça comptait. Ils avaient ça en commun, ce don, la vie qu’ils avaient choisie, et il se rendait compte qu’il pouvait l’aider à faire son bout de chemin.

— Attention, hein, c’est dur, cette vie qu’on a choisie. La musique. C’est une maîtresse cruelle, hein ? Y a des jours où tu sais pas comment tu vas remplir ta gamelle et des semaines entières où t’arrives pas à jouer la moindre note. J’en ai eu ma claque, au point de vouloir tout plaquer. Plein de fois. Mais la joie, m’ghaol. Tu le sais aussi bien que moi. Cette sensation de faire danser toute une salle, d’embarquer le public avec toi, de les faire crier et applaudir, se sentir vivants. C’est une sensation incomparable. Y a rien au monde qui vaut ça. Et une fois que t’y as goûté, une fois que t’as connu ça, y a pas moyen que tu puisses te mettre à autre chose, tu vois ? Moi par exemple, qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?

— Donc tu jouais régulièrement aux États-Unis ?

— Och, tous les soirs, ma grande. Je le ferais encore si je pouvais. Moi et ta belle-mère, on partait sur les routes – c’était une grande star à l’époque, Anouli, elle attirait encore les foules –, on fourrait les instruments et un sac de fringues dans notre van et on voyageait pendant des mois, on jouait de la musique tous les soirs. Dans des rades de campagne, des trous perdus, certains avec des scènes qui faisaient la taille de cette table, d’autres gigantesques, avec des centaines de personnes ; une bouteille de bourbon et nos guitares sous les étoiles les soirs où on dormait dans le van. Ton vieux a joué dans chacun des quarante-huit États, oui madame. T’imagines ? Je vais te dire, ma belle, je pourrai te mettre en contact avec les bonnes personnes si tu veux faire une tournée aux States un jour. Je connais tout le monde dans le circuit, et ils vont te manger dans la main, avec tes cheveux et ton accent. Ta dégaine. Suffit de demander, et tu es là-bas.

— Je crois pas que ce soit aussi simple que ça. Déjà, j’aurais sans doute du mal à obtenir un visa.

Il ne voyait pas bien pourquoi elle disait ça, mais il sentait qu’il fallait garder la dynamique de la conversation.

— Aye, aye, pas facile les visas, ouais. Mais suffit de demander. Suffit de demander.

— J’en suis pas vraiment là, pour l’instant, tu sais. Ça fait des années que j’ai pas écrit de nouvelle chanson.

— Écrire ? T’as pas besoin d’écrire des chansons. Y en a déjà bien assez dans le monde. Si j’ai appris une chose, c’est que les gens veulent juste entendre des chansons qu’ils connaissent déjà. Attention, me fais pas dire ce que j’ai pas dit, c’était bien foutu, ton petit tube, là. Mais les spectateurs, ils vont au concert pour une seule raison.

— La joie ? Ou l’espoir ?

Il n’arriva pas bien à lire l’expression de son visage. Il la soupçonnait de se foutre de lui.

— Aye, bon, ça aussi, ça aussi. Mais la raison pour laquelle les gens y vont, c’est pour entendre des chansons avec lesquelles ils ont un vécu, pour rajouter une couche là-dessus. Des chansons que leur chantait leur maman, des choses qu’ils écoutaient en soirée quand ils étaient jeunes, des choses qu’ils ont entendues à des enterrements, le morceau préféré de leur père qui les a quittés – ils veulent revivre ce sentiment, ils veulent le toucher du doigt et lui donner un sens nouveau. Och, c’est quoi le mot – de la nostalgie. C’est pour ça que les gens veulent entendre de la musique. Bon, j’ai acheté ton album. Ouais. Je l’ai commandé exprès aux States et tout. J’étais… C’était très bon. J’étais fier. C’est une sacrée voix que t’as, tu sais ? Mais la meilleure chanson dessus, c’était cette version de “Green Grow the Rashes” à la fin. Magnifique. Magnifique. Je l’ai fait écouter à ta belle-mère, et elle a pleuré. Ta voix. T’es une chanteuse, ma belle, et c’est une bonne chose. Tu es un instrument. T’as pas besoin d’écrire des textes, tu vois ? T’as déjà un talent magnifique pour illuminer la vie des gens.

Les frites étaient arrivées, fumantes, attirant leur regard et leur attention. Deux bols minuscules, de grosses patates épluchées et coupées en deux ou trois. Pas croustillantes. Elle redevint silencieuse, en trempa une dans une sauce blanche servie dans un pot métallique. Il regarda la façon dont elle mangeait, délicate, du bout des doigts. Comme quelqu’un qui n’avait pas faim.

— Eh ben, ça c’est de la frite, hein ! Des potatoes, j’appelle ça, plutôt. J’en ai pas vu des comme ça depuis que j’ai quitté ce bon vieux pays. Aux States, on dit fries et pas chips. Et elles sont toutes fines.

Elle leva les yeux, hocha la tête, de nouveau le demi-sourire, baissa les yeux. Bon Dieu, c’était pas facile.

— Bon, sinon. Cliodhna. Divorcée, hein ? Bienvenue au club !

— Bah, ça doit faire dix ans maintenant. – Elle serra quand même la main qu’il lui tendait.

— À voir si tu peux récidiver, comme ton vieux. T’as un mari numéro deux sous le coude ?

Pourquoi elle ne souriait pas pour de bon ? Juste ces petites moues pincées. Il était drôle. Il l’avait toujours su. Tout le monde disait que c’était un mec marrant. Hé, l’Écossais, disaient les gros roadies baraqués après les concerts, à Austin et à Nashville, t’es un marrant.

— Non, personne d’autre pour le moment. Je suis dans une phase de ma vie où je suis bien toute seule.

— Tant mieux pour toi. Tant mieux. Ta belle-mère était comme ça. Jusqu’à ce qu’elle me rencontre, bien sûr ! Y a pas de mal à ça pour une nana. Pas la peine d’en faire tout un plat sur ces histoires de bébé et compagnie quand on a une voix pareille. C’est ça, le cadeau que tu fais au monde, hein ?

Toujours ces lèvres pincées.

— Alors. Qu’est-ce que tu comptes faire, papa ? Maintenant que t’es rentré.

Ça lui avait échappé sans qu’elle s’en aperçoive, et il ne voulut pas gâcher le moment en le lui signalant, mais il sentit son sang s’accélérer un peu. Il s’occupa de remplir leurs verres, essayant de cacher son sourire, éprouvant le besoin de fêter ça. Elle pouvait lui donner du “Malcolm” tant qu’elle voulait, mais quelque part derrière ce sourire pâlot, il était toujours son père, et il le serait toujours.

— Oh, tu sais. Je vais me remettre dans le circuit. Refaire des concerts. D’ailleurs, tant qu’on en parle… Il y a un super pub de musique folk que tu connais peut-être ? Le Sandy Bell’s ? Ton onc… Donald dit que ça tournait toujours pas mal. Bref, je me disais que j’allais y faire un saut ce soir ; j’ai apporté le bodhrán exprès, pour voir si y a un petit bœuf de prévu. Me remettre dans le réseau, voir si je dégote quelque chose. Quelqu’un qui aurait besoin d’un musicien de studio, par exemple. Bah, tu sais comment ça marche. Tiens d’ailleurs… (Il veilla à donner l’impression que ça venait juste de lui traverser l’esprit.) … si on finissait cette bouteille et qu’on y allait ensemble ? Je parie que tu ferais un malheur – tout le monde saura qui tu es, et on pourrait faire un petit duo père-fille ! Je parie qu’y a des gens qui savent même pas qu’on est de la même famille. “Auld Lang Syne”, on chantait quand t’étais petite, toi et moi à la fin d’un concert. Tous les touristes étaient en larmes. Les pourboires étaient incroyables ces soirs-là.

Quelque chose dans son visage se ferma encore plus. Il ne comprenait pas bien ce qui avait pu se passer.

— Je suis pas vraiment une chanteuse folk. C’est pas trop ma scène.

— Ach, arrête. Tu connais les chansons. Ils vont t’adorer.

— Ben j’ai laissé ma guitare et mes bagages dans une consigne à la gare. J’ai pu payer que pour trois heures, je peux pas me permettre plus.

— Prends la guitare ! Encore mieux !

— Mais y a les sacs aussi. Et j’ai mes copains qui m’attendent.

— Ils peuvent venir aussi. Ça serait sympa pour eux, non ? Ça serait comme un avant-goût de ton grand concert au Princes Street Gardens.

— C’est pas… Non, Malcolm. Pas cette fois. Ça va pas être possible.

— Peut-être un autre jour, alors ?

— Peut-être.

— Tu sais quoi, je vais y aller aujourd’hui pour tâter un peu le terrain. Faire passer le mot, voir si on peut monter un ou deux concerts, tu vois ? Mentionner ton nom. Donne-moi – t’as un de ces machins portables ? J’ai perdu le mien à la frontière, mais si je prends ton numéro, je pourrai t’appeler d’une cabine.

Il attrapa une serviette, la poussa vers elle, fouilla dans sa veste pour trouver un stylo. Un serveur passait et il claqua des doigts.

— S’il vous plaît ! Hé ho ! Bonjour. Je pourrais vous emprunter votre stylo ? Juste une seconde. Juste le temps que la petite note son numéro pour son vieux père. Hein ? Merci.

Elle se courba au-dessus de la serviette, et il rougit, ragaillardi par ce succès. Ça se passait plutôt pas mal, finalement.

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