Reine d'un jour

Kirstin Innes · Chapitre 25 sur 37

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Reine d'un jour

Sammi

2009-2011

 

Au bout du compte, le contact journaliste de Clio – un jeune aux dents longues à peine capable de se contenir devant l’ampleur du scoop qui lui tombait entre les mains – avait fait tout le boulot de détective à leur place. Ils étaient aidés par un lanceur d’alerte : un autre ancien espion de la police qui avait infiltré le mouvement antifasciste et qui s’était manifesté au moment où les premières accusations étaient sorties. Il avait été un collègue de Mark – Michael. À travers la déposition de cet homme, elle apprit que les flics infiltrés avaient un surnom pour tous ceux qu’ils surveillaient : “les flapis.” Une sous-race de dreadeux naïfs, crasseux et bornés ; des personnes d’une classe inférieure. Voire pas des personnes du tout. Sam gambergera là-dessus la nuit, seule à côté du corps massif de Dale, de sa sueur et de ses pets, sans personne pour l’arracher à ses pensées. Peut-être qu’il ne la voyait pas comme une personne. Un corps, pas de doute là-dessus. Un corps sexy, et un passeport pour ce monde-là. Elle lui offrait une légitimité ; une petite amie noire et jeune avec un pedigree de rebelle impeccable. Son corps de dix-neuf ans était pour lui une couverture et une source de plaisir, et le reste n’avait pas d’importance, parce qu’elle n’était pas une personne. Pas comme les personnes qu’il connaissait.

Elle a des flashs récurrents de son visage, le visage de quelqu’un qui n’existait pas. Il n’avait été qu’une performance, un tour de passe-passe. Elle s’imaginera cet homme, cet inconnu, Michael Carrington, pur produit d’Oxford et des meilleures écoles privées, les évoquer avec mépris dans ses rapports mensuels, dauber sur les gens avec qui il mange, dort, construit des choses, les gens qu’il prétend aimer.

— “J’ai l’espoir que mon témoignage permettra de braquer les projecteurs sur cet abus de pouvoir flagrant de la police, affirme Clio Campbell. En étant honnête sur ce qu’on m’a fait ici, au Royaume-Uni, pas dans un prétendu État policier… et soyons clairs, ce que j’ai vécu n’était rien d’autre qu’un viol cautionné par l’État…” Ça va, chérie ?

Dale reposa le journal, s’arrêta de lire à voix haute.

— Je veux plus entendre parler de ça, là tout de suite, ok ?

Sam monta le volume de la télé. Elle était stupéfaite – tout ça s’était fait l’air de rien, pendant qu’elle était plantée sur son canapé avec trois jours de vomi de bébé sur son pantalon de survêt, sans voir personne d’autre que du personnel médical. Elle avait été incapable de produire la moindre goutte de lait pour Elliot. Comme si le lait s’était solidifié à l’intérieur, la mastite l’avait frappée comme une grippe. La sage-femme du quartier avait posé ses mains froides sur ses seins durs comme du béton, avait essayé de la traire comme une vache, mais rien n’était sorti.

— Faut pas vous en faire. Il prend le biberon comme un petit champion, regardez. Bon. Si on enlevait ce pantalon pour voir où on en est côté périnée ?

Comme promis, Clio assumait l’essentiel de l’attention médiatique, en se présentant comme seule témoin à visage découvert et en utilisant les lambeaux de sa célébrité déclinante pour faire les gros titres. Les journaux la faisaient rayonner, l’élevaient au niveau d’une Madonna : Clio n’avait pas besoin de nom de famille pour être contextualisée. Sammi voyait Clio réincarnée sur le papier en l’une des “nombreuses amantes” du policier dans une “communauté d’amour libre” ; elle lut le récit d’une Fran sous pseudo (“Cecilia”) qui expliquait comment “l’agent 1” l’avait poussée à explorer sa sexualité alors qu’elle lui répétait qu’elle était lesbienne.

La situation empira jusqu’au point où Sam n’arriva plus à dormir dans le même lit que Dale. Au moindre petit bruit qu’il produisait, elle tressaillait, sursautait, passait des heures à le fixer en mouillant les oreillers de larmes, essayait de voir si son visage endormi trahissait quoi que ce soit. Elle attendait le réveil du bébé et descendait lui donner le biberon, l’installait dans le panier à côté du canapé et contemplait le plafond du salon. Les bonnes nuits, elle arrivait à dormir trois heures. Les mauvaises, elle avait l’impression qu’on la tuait à petit feu.

Un jour elle rentra à la maison et trouva son frère et Dale dans le salon, une carte du Surrey dépliée sur la table basse.

— Vous faites quoi ? demanda-t-elle.

Ils ne dirent rien pendant un moment, et puis son frère marmonna :

— Tu sais ce qu’on fait, Sam.

— On va faire payer cet enculé, Sam. On va régler ça pour toi.

Ô Dale, son homme, toujours là pour elle, tremblant de colère.

— Tu vas pas faire ça, mon chéri, dit-elle. Comment tu comptes t’y prendre ? T’es pas un mec violent.

Sam elle-même ne témoigna que trois fois. La première, auprès de l’avocat que son ami Kevin leur avait dégoté quand elle lui avait demandé d’un air désinvolte : “J’ai des potes qu’ont besoin de conseils juridiques. Un truc potentiellement énorme, des ramifications dans tout l’appareil judiciaire, mais ils ont zéro fric.” La deuxième fois, auprès du jeune journaliste excité de Clio, qui s’était pointé chez elle quand le bébé avait deux semaines et qui était resté des heures, pendant les siestes et les changes, refusant de comprendre le message. Il l’avait harcelée au téléphone pendant les mois qui avaient suivi, pour vérifier son récit, clarifier des propos et des tournures de phrase, jusqu’à ce que Dale lui dise d’arrêter de les emmerder et lui raccroche au nez.

La troisième fois, ce fut dans la petite salle où l’audience se tint. Clio et Spider, assis devant la porte, attendaient leur tour en buvant de l’eau dans des gobelets en plastique ; Avril faisait faire des tours de couloirs à Elliot, penchée au-dessus de lui, adoptant son rythme d’escargot jusqu’à ce que son dos lui crie d’arrêter. Clio lui prit la main en entrant. Sam ne lui rendit pas son étreinte.

Ce n’était pas comme ça qu’elle avait imaginé raconter son histoire. Elle avait espéré venir à la barre, poser sa main sur la Bible et jurer qu’elle dirait toute la vérité, rien que la vérité, repérer dans l’assemblée une jeune fille avec les hautes pommettes de Debbie et des boucles d’or, dix ans de moins qu’elle, mince et inquiète. Sammi aurait voulu regarder droit dans les yeux l’inspecteur Michael Carrington, pour qu’il la voie bien, et puis reporter son regard à l’autre bout de la salle afin qu’il sache que c’était à elle qu’elle racontait tout ça, à la fille aux boucles d’or, la fille légitime, reconnue.

Au lieu de quoi, elle était assise à une table, avec quatre autres personnes dans la pièce. Les murs étaient très rapprochés, comme s’ils avaient été construits autour de la table. Son avocat, Alex, lui versa de l’eau depuis une carafe ; une pile de verres attendait les quatre prochaines personnes. Ça ressemblait à un entretien d’embauche. Les autres étaient tous en costard, tous en gris. Un d’entre eux lui annonça dans une langue formelle et officielle que leurs échanges seraient enregistrés. Il y avait des biscuits emballés, posés sur une assiette.

Elle savait que ça se passerait comme ça – Alex l’avait prévenue – mais elle s’était quand même vêtue avec soin, comme pour aller au tribunal. Comme si elle allait le revoir. Elle avait mis du rouge à lèvres, appliqué du fard sur ses joues trop rondes, choisi un foulard hors de prix offert par des collègues pour ses trente ans qu’elle n’avait jamais porté. Elle l’avait noué avec la broche de sa grand-mère. Elle voulait avoir l’air d’une femme professionnelle. Quelqu’un qui comptait. Quelqu’un qu’on ne mépriserait pas, dont on ne nierait pas l’existence.

Elle savait qu’il ne serait pas là. Mais une petite part d’elle avait pensé qu’il pourrait avoir envie de venir. Sachant ce qui se passait. Sachant qu’elle témoignerait ce jour-là. Est-ce qu’il ne voudrait pas au moins la raisonner, lui donner une sorte d’explication, n’importe laquelle ?

Non, apparemment pas. Mais il écouterait forcément son témoignage. Mark ou Michael, il voudrait savoir dans le détail ce qui allait se dire. Cette espèce de vanité, ce n’était pas le genre de chose qu’on pouvait simuler, enfiler et enlever à son gré pour jouer un personnage. Alors elle s’adressa au dictaphone et à tous les autres en imaginant cette fille blonde inquiète et resplendissante, la lumière à la fenêtre formant un halo autour de sa tête.

“Je me souviens que c’était la première fois qu’on organisait une soirée au squat. J’étais sur le toit. Il devait être six heures du matin. C’était la fin de la soirée – il y avait plein de gens qui dormaient affalés par terre, dans le salon, dans la baignoire. La fête continuait dans l’épicerie libre, mais il n’y avait plus d’électricité, donc plus de musique. J’ai entendu des bruits qui venaient du bureau, là où on faisait le magazine, donc je suis allée mener l’enquête. Mark – pardon, l’inspecteur Carrington – était là. Il était nu, et il y avait une fille penchée sur la table. Il était en train de l’enculer… Pardon. De la… sodomiser ? Cette expression sur son visage, je m’en souviendrai toujours. Un air de joie totale, comme s’il n’arrivait pas à croire la chance qu’il avait. Quelque chose de sauvage. Il était parfaitement heureux, comblé. Il avait les mains au creux des reins de la fille, il la poussait vers le bas, et il regardait sa bit… son pénis qui entrait et sortait.”

À ce stade, elle avait imaginé que la fille de Mark frémirait, pousserait un cri, cacherait son visage derrière ses mains.

“Bam, bam. Bam, bam. Il y allait à fond. Je me souviens d’avoir pensé qu’elle devait avoir mal. Bref, il a fini par me voir, et il a tendu une main vers moi. Il m’a appelée sa princesse nubienne et il m’a proposé de me joindre à eux. J’ai fait quelques pas dans la pièce, et j’ai reconnu la fille. Elle faisait partie de ce groupe de lycéennes qui traînaient au squat. Elle était pas activiste ni rien, elle était pas liée à notre groupe. Baiser cette fille n’allait pas lui apporter la moindre crédibilité supplémentaire ou renforcer sa place parmi nous.

Je suis allée vers eux, et il a remonté la main sous mon haut et il m’a embrassée, il m’a poussée à côté de cette fille. Là, j’ai pu voir son visage – elle avait l’air complètement ailleurs, genre défoncée. Je sais pas ce qu’elle avait pris. Je lui ai parlé, je lui ai dit, hé, meuf ça va ? Parce que bon, moi j’avais que dix-neuf ans, quand on était ensemble avec Mark – pardon, l’inspecteur Carrington –, mais cette fille-là, elle devait être encore plus jeune. Seize ans, peut-être ? Moins ? J’étais inquiète pour elle. Mark, ça n’avait pas l’air de le déranger, il était occupé à remonter ma jupe. J’ai dit, Mark, faut que t’arrêtes, cette fille a besoin d’aller se coucher, mec. Et il m’a fait, non, non, elle va bien, pas vrai ? Et elle a fait, ouais ouais, ça va. Fous-nous la paix. Alors j’ai pensé, grand bien lui fasse, si elle est consentante. Mais je voulais rien avoir à faire avec ça, donc je les ai laissés faire leur truc. Lui, il s’est remis direct à la sauter. Quand je repense à ça maintenant, en sachant ce que je sais, je me dis qu’il était vraiment dévoué à son rôle, l’inspecteur Carrington, pour aller aussi loin dans son infiltration. J’imagine que c’était une véritable épreuve pour lui, de devoir sodomiser des adolescentes défoncées à une soirée alors qu’il aurait préféré être chez lui avec sa femme et ses enfants.”

Ça faisait des semaines qu’elle répétait son petit discours, allongée sur le canapé dans le noir tandis qu’Elliot murmurait dans son sommeil. Boucles d’or aurait été en larmes à ce stade, et le regard de Sam serait passé d’elle à l’inspecteur Michael Carrington, dont le visage aurait pris une teinte grisâtre. Elle l’aurait regardé droit dans les yeux. Un frisson aurait parcouru la salle d’audience tandis qu’elle marquait une pause théâtrale.

Au lieu de quoi, les questions s’enchaînaient sobrement, personne dans la salle ne semblait percevoir l’impact de ce qu’elle venait de raconter. Mais il l’entendrait, quand même, non ? Il lirait les transcriptions. Il l’exigerait. Il entendrait ses actions lues par quelqu’un d’autre et il faudrait bien qu’il se rende à l’évidence – ne serait-ce que pour lui-même. C’était certain.

Quarante minutes plus tard, elle était dehors, la porte fermée derrière elle et l’odeur froide et humide du squat dans la bouche. Il y eut une déferlante de cheveux roux autour d’elle et une déflagration de parfum lorsque Clio l’attira dans ses bras.

— Bravo. Tu as été très, très courageuse. Comment tu te sens ? Tu t’en es super bien sortie. Franchement. C’était la bonne chose à faire.

— Ta mère a dû emmener le petit bonhomme dehors, Sammi, dit Spider, qui s’était levé et s’efforçait de s’associer au câlin sans toucher ni l’une ni l’autre. Il faisait un sacré boucan. Il a du poumon, le petit, hein ? Bah, t’as déjà dû entendre ça.

Bah non. Elle n’avait rien entendu du tout.

Ils étaient en train d’organiser l’anniversaire des deux ans d’Elliot lorsque l’offre leur était parvenue. Enfin, Dale était en train d’organiser l’anniversaire. Sam était au lit dans l’ancienne chambre de Debbie avec son téléphone dans la main et Dale était assis devant la porte et lui énonçait les options possibles.

— Un château gonflable, chérie. Je connais un mec qui peut nous en avoir un pour quarante livres, tout l’aprèm. Et on pourrait faire ça à l’église de ta mère, non ? Ça ferait plus de sous à dépenser pour le gamin, comme ça.

Dale, ce héros. C’est pas toi, ne cessait-il de lui répéter. C’est juste une phase que tu traverses. À cause des horreurs que tu as subies. Ça va passer, chérie. Pour le meilleur et pour le pire, hein ? Plus tard, il le répéterait encore, même quand elle ferait sa valise, même quand le taxi attendrait en bas.

Mais ce jour-là, elle était allongée sur le lit de Debbie taché de sueur, puisque Sam avait refusé de changer les draps depuis cinq mois que sa fille était partie vivre avec sa grand-mère. Le téléphone dans sa main sonna, très fort, et elle le regarda quelques secondes, surprise, avant de décrocher.

— Samantha, dit Alex l’avocat. Ils proposent un règlement à l’amiable.

— C’est quoi, l’idée en fait ? Un règlement ? C’est censé régler quoi ?

Clio se dispensa de toutes civilités, de tout préambule, et entra en trombe chez elle. Sam resta plantée sur le seuil, exposant au monde sa robe de chambre mouchetée de thé, et marmonna à l’adresse de la rue :

— Non, mais vas-y, entre, je t’en prie.

— Tu peux pas accepter ça, Sammi. Qu’est-ce que tu nous fais, là ?

Clio se tenait dans le salon, digne et incongrue entre la pile de Duplo et le panier de repassage plein à ras bord, les cheveux en feu dans la lumière découpée par les persiennes. L’ange de la mort, l’ange de quelque chose d’affreux, en tout cas, qui revenait sans cesse l’arracher au moindre petit éden foireux qu’elle avait réussi à se créer.

— Cuisine, s’il te plaît, trouva-t-elle la force de dire en désignant Elliot, dont les grands yeux ronds s’écarquillaient devant cette visiteuse d’une autre planète. En quittant la pièce, elle poussa à fond la touche volume de la télécommande.

Dans la cuisine, elle lança la bouilloire, un réflexe aussi naturel que de respirer, se surprit à apprécier les quelques secondes de répit que ça lui accordait.

— Je vais pas te demander comment t’as eu mon adresse. Mais je t’ai déjà dit très clairement que je n’apprécie pas ce genre de visite-surprise.

— Ben, si tu réponds pas à mes messages, je suis censée faire quoi ?

— J’ai pas à te répondre, Clio. T’es ni ma banque, ni l’école de mon gosse, ni les urgences, ni ma mère.

— Non. Je suis juste l’autre partie civile dans un procès que tu as décidé d’envoyer balader. Alors qu’on était d’accord que c’était une des actions politiques les plus importantes du moment, sans doute la chose la plus importante qu’on fera de notre vie.

— Je me rappelle pas avoir accepté ça. Viens pas mettre dans ma bouche des trucs que j’ai pas dits. Je commence à en avoir ma claque de tout ça.

— Tout ça quoi ?

— Les interviews. Toi qui parles à ma place dans les réunions, et avec les avocats. Toi toi toi, partout dans les journaux.

— On en a discuté. En groupe. J’avance à visage découvert pour attirer l’attention et pour te protéger. Prendre les coups à ta place.

— Me protéger ? – Sam se tourna furieusement vers elle, se retint au plan de travail pour s’empêcher de bondir à travers le lino, toutes griffes dehors. – Me protéger. Eh ben on peut dire que t’as fait du super boulot, Clio Campbell. T’auras droit à une putain de médaille. Non mais tu m’as vue ? Regarde-moi. Regarde-moi bien, pour de vrai. Je peux pas travailler parce que je tape une putain de dépression dès que je passe la porte. Ça doit faire une bonne semaine que je me suis pas habillée. Ce petit bonhomme là-bas, il a deux ans et voilà la seule mère qu’il ait jamais connue, un putain de boulet qui chiale et qui tremble dans son coin, parce que cette putain d’histoire que t’as déterrée dure depuis avant sa naissance – et ma petite fille refuse carrément de m’adresser la parole, elle vit même plus ici, parce qu’elle comprend pas pourquoi sa mère est aux abonnés absents émotionnellement et qu’elle est même plus foutue de la regarder dans les yeux. J’ai des flash-back traumatiques tous les soirs, mon mariage part en vrille et c’est pas près de s’arranger, et tous les matins je dois me forcer à descendre, à me faire une tasse de thé et à pas m’ouvrir les veines dans une putain de baignoire. Donc oui. Super, ta protection.

La bouilloire gémit, ce petit sifflement électronique que Dale avait trouvé super classe, et elle fit volte-face pour s’en occuper.

— Sammi. Sammi. – Il y eut une main sur son dos, cet accent comme un miel écossais, épais et luisant. – Je savais pas du tout. C’est dégueulasse. C’est vraiment dégueulasse. Ce qu’il t’a fait. Ce qu’ils t’ont fait. Mais c’est exactement pour ça qu’on doit continuer à lutter. Ils ont détruit ta vie ; tu souffres clairement de stress post-traumatique et ils nous chient cet accord révoltant pour plus t’avoir dans les pattes – on peut leur sortir un bilan psychologique, leur faire bouffer…

— NON. – C’était le mot le plus vaste, le plus sonore qu’elle ait jamais prononcé. Il résonna dans la pièce. Elles gardèrent toutes les deux le silence, tandis qu’un nouvel épisode des Teletubbies s’enchaînait sur le lecteur DVD, tout en mignonneries et chants d’oiseau.

— Maman ? cria Elliot.

— Bouge pas d’ici, marmonna Sam, les poings serrés face à Clio en passant devant elle.

Elliot était debout devant la porte de la cuisine, minuscule et perdu. Elle le prit dans ses bras et le ramena devant la lueur rassurante de la télé, le serra contre elle une seconde dans le canapé, son petit visage chaud et humide blotti dans son cou.

— Maman elle pleure.

— Oui, mon trésor. Oui, mon petit amour. Maman pleure tout le temps, hein ? Elle est bête, maman. Tu veux regarder les Teletubbies ? Encore juste un tout petit peu ? Tiens, voilà ton doudou, et ton nounours. Ça marche ? Maman revient bientôt, d’accord ?

Clio remuait une cuillère dans un mug. Même ce tintement donna envie à Sam de casser quelque chose.

— Tu vas t’en aller, maintenant. Trop c’est trop. Tu as été trop présente dans ma vie. On allait bien. On avait notre petit bonheur tranquille avant que tu débarques, que tu foutes tout en l’air et que tu me traînes dans ta putain de croisade à la con.

— Ma quoi ?

— T’as très bien compris.

— Ma croisade ? Sammi, c’est toi qu’as subi ça. C’est une injustice colossale, horrible. On s’est battus pour la réparer. Tu peux pas m’en vouloir pour les agissements scandaleux d’un État corrompu. On se bat pour toutes les femmes de ce pays – pour tous les citoyens de ce pays –, pour qu’on cesse de vivre dans la peur de cette culture de la surveillance…

C’est là qu’elle enchaîne sur “viol cautionné par l’État”, pensa Sam.

— … et du viol cautionné par l’État. Écoute, petite sœur. – Son accent écossais se fit plus marqué. – Je prétends pas savoir ce que tu as vécu, malgré tous mes efforts. Mais je peux être là pour toi, non ? Je peux marcher à tes côtés. Je peux te tenir la main. On est ensemble, Sammi. Il faut qu’on se serre les coudes. Nous, les filles d’ouvriers, il faut qu’on se dresse face à cette obscénité que nous a fait subir ce membre de la classe supérieure, du patriarcat…

— Oh, arrête un peu. Arrête d’essayer de dire qu’on est pareilles. T’en as toujours fait des caisses là-dessus, et depuis le début je me dis en secret, meuf mais t’es sérieuse ? Parce qu’on on est clairement pas pareilles, ma belle. Juste parce qu’on a grandi dans la pauvreté, ça veut rien dire. Ça veut pas dire qu’on a eu la même expérience de vie. Ça veut pas dire que t’es pas capable de te fondre dans la masse, ou de changer de costume et te retrouver du côté du pouvoir. Je suis une femme noire dans un putain de quartier pauvre que j’ai quasiment jamais quitté. J’ai toujours dû travailler huit fois plus dur pour prouver que je mérite un boulot, que j’ai ne serait-ce qu’un demi-cerveau, que je connais et que je comprends la théorie ou que j’ai possiblement lu un ou deux bouquins. Toi ? Toi, putain, tu flottes au-dessus de tout ça, en vrai. Pauvre, pas de doute là-dessus. Mais belle, blanche, célèbre, toujours avec ta cause juste, à chanter tes jolies chansons partout dans le monde. Ça pour toi, c’est une campagne de pub. C’est un putain de passe-temps. Ta dernière lubie. Parce que c’est comme ça que tu t’es fabriqué une vie à partir d’un tas de foulards qui flottent dans tous les sens. T’es complètement hors sol. Moi, c’est ma vie, Clio. Ma. Putain. De. Vie. Ma maison, mes bébés, mon mari, mon taf, la putain de réalité du quotidien au même endroit à essayer de nourrir les petits et à regarder la télé sur le même canapé tous les soirs. Toi, t’as pu choisir de pas faire ça. Et maintenant t’essaies de parler à ma place. Tu braques les projecteurs sur toi et tu les utilises pour mettre tes mots sur mon histoire, pour m’enlever encore plus que ce que ces enculés de flics ont déjà fait. Pourquoi ? Parce que tu t’ennuyais ? Parce que tu te sentais seule ? Je sais pas. Mais la semaine dernière, j’ai reçu un coup de fil, on m’a proposé du fric et un point final à cette histoire. Je prends. Je raccroche. Ça s’arrête maintenant. Et, toi, tu vas te barrer d’ici. Par-là (elle fit signe vers la porte de derrière, qui donnait sur l’allée en béton résonnant sous les pas pour rejoindre la rue). Je veux plus qu’il te voie. Je veux plus te voir.

— Sammi. Je… Ok. Ok, je m’en vais. Mais j’ai fait ça pour une question de principes. Je pouvais pas te laisser continuer à vivre sans savoir ça. Je pouvais pas. Il fallait que tu l’apprennes, et il fallait que ça s’arrête. Pour le monde.

Deux cent cinquante mille livres, putain. C’était pas si cher payé, pour une vie. Pas vraiment. Alex voulait pousser pour obtenir plus, et il lui avait confié que Clio et Fran étaient sur la même longueur d’onde, mais elle ne pouvait pas supporter tout ce cirque une seconde de plus. Mais ça ne s’était pas arrêté. Même le fait de savoir que l’argent allait arriver, même au bout de plusieurs mois, une fois son compte en banque gonflé de zéros, ça ne s’était pas arrêté. Dale lui avait pris des rendez-vous chez le psy et elle regardait l’horloge tourner jusqu’à l’heure des séances, incapable de quitter l’ancien lit de Debbie. Un jour, chacun de ses muscles palpitant d’une pure rage incandescente, elle s’était retrouvée à attraper un Elliot en pleine crise pour le projeter sur le canapé. Il avait un peu gloussé, l’avait regardée comme si le jeu allait se poursuivre, puis il s’était stoppé net, l’avait dévisagée. Elle s’était enfermée dans la salle de bains, loin de lui, et elle avait écrit à Avril de venir le chercher.

— Dis-moi au moins où tu vas. S’il te plaît, bébé. S’il te plaît, mon amour.

— T’as pas besoin de moi, là tout de suite, chéri.

— Bien sûr que si. On a tous besoin de toi. Ce garçon a besoin de sa maman, tu crois pas ?

— Ouais. Faut que je voie si j’arrive à la faire revenir.

Elle avait pris trois fois l’avion pour sortir du pays : deux fois enfant en tant que Sammi Smith, pour aller voir ses cousins en Jamaïque, quand elle se chamaillait dans l’avion avec son frère jusqu’à ce que leur mère les sépare ; une fois en tant que Samantha Burke, une femme mariée avec son nouvel époux et sa première fille, pour rejoindre un complexe touristique en Turquie, entassés dans un charter grouillant de racistes décomplexés. Elle n’avait jamais été aussi seule. Prends le bus pour le terminal des ferries, ou un taxi si tu préfères (ça coûte beaucoup plus cher !), disaient les instructions. Cher ou pas, il lui fallait ce taxi, la clim et le repose-tête moelleux, les vitres teintées pour observer les tours d’habitation et les cordes à linge des balcons dans un pays étranger.

Samantha Burke n’était jamais montée sur un ferry. Ni sur aucun bateau, d’ailleurs. Pas même les canots à rame sur l’étang du parc, parce que Avril les avait toujours eu en horreur. Et là, elle regardait ses compagnons de voyage vomir par-dessus le bastingage, la violence et la force avec lesquelles les vagues giflaient les flancs du bateau tandis que le soleil cognait, et elle n’éprouvait absolument aucune sensation physique.

Xanthe était là, dans le petit port miteux, un grand pilier de bon sens dans une robe d’été jaune, deux mains fermes sur ses épaules.

— Tu n’es pas du tout obligée de me parler ce soir. Tu n’es même pas obligée de me parler dans la voiture. Je vais te conduire à ta chambre, te montrer comment marche la douche, et ensuite tu pourras te vautrer dans des draps frais aussi longtemps que tu voudras. D’accord, petite sœur ?

La voiture sentait le patchouli, les huiles que Fran faisait brûler pour tenter de chasser l’odeur de moisi au squat, tellement de choses qu’elle cherchait à laisser derrière elle que Sam, avachie sur la banquette arrière, enfonça ses ongles dans ses paumes et se demanda si elle était en train de commettre une énorme erreur.

Elle se réveilla avec la lumière du jour, le coton blanc, le plafond blanc de sa chambre troglodyte, le flottement des rideaux mauve clair laissant entrevoir des feuilles vertes sur les bords, et une terreur croissante qui lui comprimait la poitrine. Xanthe la trouva recroquevillée par terre à côté de sa valise une heure plus tard, quand elle passa la tête par la porte pour l’informer que le repas était prêt.

— Je suis tellement désolée, Xanthe. J’ai rien à faire ici. J’aurais pas dû venir. Je peux pas gérer, je suis en roue libre, et au lieu de juste déclarer forfait, je t’ai mis toutes mes emmerdes sur les bras. Peut-être que… Je sais pas, je me dis que je pourrais aller à l’hôtel et te foutre la paix, si tu peux juste me dégoter un taxi ou quoi.

Xanthe ne dit rien, la prit dans ses bras.

Ce premier jour, elle ne put aller que jusqu’à la terrasse devant la maison, faire le tour des lieux, contempler la route en bas de la colline et les falaises et la mer juste derrière.

L’air était chaud et d’une incroyable clarté, la mer d’une couleur plus vraie que tout ce que connaissait Sam en Angleterre. Les murs étaient tous peints en blanc, le paysage kaki et broussailleux, entrecoupé d’extraordinaires éclats de fuchsia jaillissant de maisons au loin. Il n’y avait personne d’autre alentour, rien qui fasse du bruit. Personne d’autre qu’elle. Ceux qu’elle aimait n’avaient pas la moindre idée d’où elle se trouvait. Elle savait que c’était ce qu’elle avait voulu, mais à présent, face à son choix, elle avait l’impression de s’être plantée sur toute la ligne.

Elle était assise sous la treille, à l’ombre de ce qui devait être des feuilles de vigne, et ses pieds suivaient le contour d’une mosaïque dans la pierre. Le livre de poche qu’elle avait pris dans la minuscule bibliothèque de la maison était ouvert sur ses genoux. Un Agatha Christie, le seul bouquin qui n’avait pas “méditation” dans le titre. Elle regarda une grande silhouette bronzée, en short et lunettes de soleil, traverser la rue, un gros pot en terre cuite à la hanche. Alors qu’elle montait les marches, Sam s’aperçut que ce n’était pas Xanthe.

— Maman a pensé que ça pourrait te plaire. Des fèves. Elle m’a dit de te dire qu’il faut les préparer avec amour. Je t’ai pris du pain aussi, et un pot d’olives.

— J’y crois pas ! Dido, c’est toi ? Je t’ai pas vue depuis que t’étais bébé ! Genre, t’apprenais juste à marcher et tout. T’as fait tes premiers pas dans mes bras !

Elle entendit les mots se déverser d’elle comme la vieille tante gênante qu’elle avait toujours su qu’elle deviendrait, son accent faisant écho à la pointe de cockney de la fille, se renforçant à son contact.

Dido sourit, mal à l’aise, elle ne savait pas trop où regarder.

Sam la regarda redescendre, traverser la rue avec toute l’assurance de quelqu’un qui savait qu’aucune voiture n’allait jamais la percuter. Elle devait avoir pas loin de dix-huit ans, Dido, ses longues jambes témoignaient du temps écoulé. L’espace entier d’une adulte entre Sammi Smith et Samantha Burke.

Le soleil commença à descendre, un coucher de soleil comme elle n’en avait jamais vu à Londres. Toute la voûte céleste brillait d’un rose surnaturel, extraterrestre. Sur ce qui devait être un parking au sommet d’une falaise à côté de la maison de Xanthe, trois silhouettes déroulaient des tapis, saluaient la mer. Sam nota que Xanthe et sa fille faisaient la même taille – elle n’arrivait pas à les distinguer à cette distance. La troisième silhouette était plus petite, les cheveux longs, mais incontestablement masculine – ça devait être le petit ami.

Au squat, Fran faisait du yoga de temps en temps, elle avait essayé de convertir les autres. Sam se souvenait des contorsions de ses jambes (parfois de force, il fallait utiliser ses mains pour les placer là où elles refusaient d’aller), de la raideur du visage de Fran sous l’effort, d’un pet de Spider qui avait mis un terme à la séance dans un concert de gloussements. Là, c’était autre chose, quelque chose de très beau à voir, les trois silhouettes lancées dans une sorte de danse primitive, fluide, en harmonie avec le ciel et l’eau, rapprochant peu à peu leurs corps du sol, tandis que le soleil plongeait derrière la mer et que la lune brillait plus fort.

Y a d’autres façons d’être au monde, alors, pensa-t-elle. Avoir de l’espace, prendre le temps de rester immobile, se perdre dans la contemplation. Bien sûr, avoir les moyens d’acheter cet espace était un plus.

Elle observa les deux femmes avec plus d’attention, remarqua leur proximité intime, leurs mouvements en miroir. L’harmonie. Sur le chemin du retour, l’une des deux – Sam penchait pour Dido – enroula son bras autour du cou de l’autre. Debbie lui manquait.

— T’as envie d’en parler ?

Elles étaient assises sur une plage, à vingt minutes de marche de la maison, une belle suée sur l’asphalte baigné de soleil. Des falaises rouges les séparaient de la route et des gens ; leur petite natte était étendue sur un sable d’un rouge écarlate, étonnamment doux. Du sang ancien, qui s’écoulait dans cette mer d’un turquoise révoltant. C’était trop d’un coup.

— Tu sais ce qui me troue, Xanth ? Les couleurs. Les couleurs ici, c’est genre, des couleurs avec l’intensité poussée au max. Pourquoi on a pas des couleurs aussi vives en ville ? On est doués pour les faux-semblants, hein ?

Xanthe hocha la tête, leur versa à chacune un verre de vin de la bouteille qu’elle avait dans sa sacoche, et remit le bouchon.

Sam but une gorgée.

— C’était pas un non, au fait. Je sais juste pas par où commencer. Je sais pas quoi dire.

— Ouais. Je suis pas sûre que je saurais non plus.

— Le truc, c’est qu’il faut que je commence à en parler, pas vrai ? Sinon ça va me bouffer. Je peux plus rester là comme un pantin dans la maison sans tirer un mot pendant que mon mari s’occupe du petit, et tout garder à l’intérieur pour gueuler sur Clio tous les deux ans. Ça va finir par me tuer, en fait.

— Clio ? T’as gueulé sur Clio ?

— Meuf. T’as pas idée.

Et les vannes s’ouvrirent, le ressentiment se déversa de sa gorge dans l’atmosphère autour d’elles. Des mots, des mots, des mots.

— Un rouleau compresseur, Xanthe. J’ai l’impression qu’elle m’est passée dessus au rouleau compresseur, déclara Sam en guise de conclusion. Elle a tout foutu en l’air : ma vie, tout ce que je croyais savoir sur moi-même, en particulier ma relation avec Debbie. Tout ça s’est envolé. Je suis juste là, assise sur une plage avec quelqu’un que j’ai pas vu depuis des années, à me demander si j’ai la moindre raison de rentrer. Avant, je me disais au moins que je faisais le bien autour de moi, tu vois ? Ma vie était pas un conte de fées – elle eut un geste détaché vers la mer, son obscénité de nuances – mais je faisais du mieux que je pouvais. J’étais une bonne mère pour Debbie. J’aidais des jeunes dans mon travail. Je pouvais garder un travail, déjà. J’étais amoureuse et je savais rendre l’amour qu’on me donnait. Et ça m’a brisée, cette affaire, découvrir ça. Je vis dans une maison avec un homme d’une patience infinie qui dit qu’il m’aime et qui me le montre chaque jour, et je me réveille terrifiée, parfois je me demande si je dois le tuer avant de découvrir un nouveau scandale. Je suis un poison dans cette maison, maintenant. Je suis un poison pour mes enfants. J’arrive pas à dissocier ça d’elle, et du fait qu’elle n’ait pas réfléchi une seule seconde à ce que ça allait me faire de savoir tout ça.

Elle s’arrêta. Ça allait trop loin. Quelque chose dans le fait d’être en mesure de raconter ça à une figure du passé l’avait détendue au-delà du raisonnable. Ce visage ; celui de Xanthe, familier, mais plus vieux, maternel, calme et dépourvu du millier de petites frustrations que Sam s’était attendue à trouver. Elle s’aperçut qu’elle n’était pas certaine de pouvoir s’y fier. De fait, vu ce qu’elle avait déjà découvert sur ses anciens camarades, pourquoi celle qui se cachait en Grèce, qui avait refusé de témoigner ou de s’investir, mais qui avait répondu immédiatement lorsqu’une Sam post-règlement à l’amiable lui avait demandé si elle pouvait venir dans son centre de méditation, ne serait pas dans le coup ? Et si Xanthe avait acheté cette maison avec une indemnité de la police ? Et si c’était une expérience grandeur nature sur elle, pour voir comment elle réagissait psychologiquement ? Et s’ils l’observaient dans cette petite chambre ensoleillée ? Sam pensa à toutes ces choses en l’espace d’une fraction de seconde, les mit dans un coin de sa tête le temps qu’il fallut à Xanthe pour ouvrir la bouche, et elle se leva, enleva le sable de ses jambes, fit un geste en direction de la mer.

— Je peux y aller ? Je veux dire, y a pas des requins, ou quoi ?

— Pas de requins. Pas aussi près du rivage. Mais vas-y doucement, hein ? Tu viens de boire un grand verre de vin et il fait très chaud aujourd’hui. Ne t’éloigne pas trop. Fais gaffe à toujours avoir pied.

Sam grogna, comme si Xanthe était une prof casse-pieds qui lui donnait des ordres, elle défit son paréo et partit vers l’eau à grandes enjambées dans son maillot de bain de grossesse qui lui allait encore, près de trois ans plus tard. L’eau n’était pas froide. Elle s’était attendue à du froid. Le fond de la mer était fait de galets irréguliers ; aux yeux de Xanthe, elle devait avoir l’air d’un poulain qui fait ses premiers pas, une parfaite novice. Une petite fille de la ville dans la grande mer. Elle s’arrêta une seconde, poussa un juron sonore face à son immensité sans bornes, sa beauté crâneuse, son culot, poursuivit en tremblant. Une fois immergée jusqu’à la taille, elle s’accroupit, laissa l’eau l’envahir de tous les côtés – elle n’était pas froide, mais ça faisait quand même un choc sur son dos surchauffé. Elle tenta des mouvements de brasse, d’abord juste avec les bras, puis elle poussa avec ses pieds, ses genoux heurtant les galets. Rien à voir avec la piscine extérieure du Brockwell Lido. Elle sentait ce rappel constant que tout était bien plus vaste et sauvage qu’elle, le fond inégal, la force des vagues et des courants. Il n’y avait rien et encore rien devant elle, et ce rien était bleu. Les vagues se brisaient, lui giflaient le visage, l’eau salée dans son nez la faisait tousser et perdre l’équilibre. Il n’y avait rien en dessous et elle paniqua, s’étrangla, se demanda si elle allait se noyer. Ça serait grave. Ça serait grave si elle se noyait.

En se tournant dans l’eau, elle s’aperçut qu’elle n’était pas du tout allée loin. Elle distinguait encore le visage de Xanthe, sa main qui s’agitait doucement à son intention. Elle nagea en petit chien pour revenir là où elle sentait les galets sous ses pieds et se trouva complètement conne.

Elle fut surprise de voir à quelle vitesse sa peau sécha. Xanthe l’accueillit avec le pique-nique dans un silence radieux. Il y avait des feuilles de vigne et des pitas sortis d’emballages brillants qui l’attendaient, et elle s’en empiffra avec reconnaissance.

— Écoute, meuf. Je suis allée trop loin. Tu dois te demander quel genre de psychopathe tu as hébergée chez toi. Honnêtement je suis pas… je suis pas dangereuse.

— J’ai jamais cru ça, Sam. Je serais plus inquiète si t’étais pas du tout affectée par cette histoire.

— Je sais juste pas quoi faire pour me reconstruire. Qu’est-ce qu’on fait dans ces cas-là ?

Xanthe soupira, fouilla dans son sac et alluma une cigarette.

— Il faut du temps, et il faut beaucoup de force. Tu dois juste être assez sûre de toi pour avoir quelque chose à quoi te raccrocher.

Sam n’avait pas fumé depuis qu’elle avait eu Debbie, mais quelque chose dans l’odeur, en plein soleil, la fit hésiter. Elle désigna le paquet et Xanthe hocha la tête, souffla la fumée, poursuivit.

— De mon expérience, j’ai trouvé que le plus important, c’était de pas laisser le truc t’engloutir. De garder une prise sur toi, sur la personne que tu es. Si t’as ça, tu peux te battre.

— Oh putain. Je sais même pas si j’ai encore ça.

— Ben regarde, t’es ici. T’as réussi ça. Je pense que tu l’as encore, Sammi. Franchement. T’as besoin d’une soupape. Il faut, il faut que tu relâches la pression. Il te faut un exutoire. Quelqu’un à qui parler, quelque chose sur quoi taper. Il te faut quelque chose. Tu te souviens comme j’étais en colère à vingt-cinq ans ? J’avais l’impression d’être montée sur ressort en permanence, le moindre faux contact et… boum. Pas de soupape.

Elles contemplèrent la mer une seconde puis Xanthe les emmena sur un autre terrain.

— Je dois avouer que je suis pas très surprise par ce que tu dis sur Clio. Elle a toujours été du genre à passer en force. Pas de quartier. Je suivais l’affaire dans la presse britannique et c’est vrai que je me demandais pourquoi toute l’attention était sur elle. D’accord, je comprends le truc, elle est un peu célèbre, et vous, vous étiez des anonymes, mais… Ben elle et Mark…

— Ha ! Ils s’aimaient pas. Ils se ressemblaient trop. Les autres, c’étaient juste des putains de dommages collatéraux. Pour tous les deux.

— Ouais. Clairement, elle aimait bien qu’on en ait que pour elle.

— Quand même, faut être motivé, quoi. Pour être aussi concentré sur un seul truc, ton idéal politique, ou ta putain de mission d’infiltré, ou n’importe quoi d’autre, au point de rouler sur d’autres êtres humains ? Tu vois ce que je veux dire ?

— Je l’ai pas vue depuis quinze ans, mais elle a toujours paru un peu, comment dire… Il se passait tout le temps plein de trucs, mais je sais pas si elle avait quelqu’un dont elle était vraiment proche. Si ? Elle allait et venait quand ça lui chantait, et j’étais envieuse de cette liberté à l’époque, mais je crois pas qu’elle retournait quelque part. J’ai plutôt l’impression que c’était chez nous qu’elle retournait. Et personne était super soudé non plus. Pas vraiment.

— Nan, elle est 100 % court terme, meuf. Et ça l’a déformée, je pense. Elle est, genre, physiquement incapable de comprendre que d’autres gens puissent avoir des liens plus profonds. Qu’ils puissent avoir besoin de s’enraciner. D’être liés à autre chose que la cause.

Sam quitta l’île quatre jours plus tard, par le même chemin qu’à l’aller. Elle n’était pas guérie, elle le savait. Mais elle sentait la mer rouler et onduler sous elle dans le bateau. Elle avait chanté un om au soleil avec Dido, Xanthe, et Niko, le gentil petit ami, et elle avait trouvé dans ce drôle de son rauque qui résonnait dans sa gorge, sa poitrine et tout son corps quelque chose qui l’avait aidée à se retrouver un peu, à retrouver l’harmonie de son corps et de son esprit. Pendant deux jours là-bas, elle était devenue le genre de personne dont elle se serait moquée à Londres. Le genre de personne dont elle espérait se moquer de nouveau un jour.

Connectée au wi-fi de l’aéroport, elle réserva une chambre d’hôtel non loin de chez Avril. Des rues qu’elle connaissait, mais pas sa maison. Juste au moment où l’équipage faisait son inspection, elle composa un message pour sa mère ; elle serait de retour le lendemain, elle ne dormirait pas à la maison, et elle souhaitait voir Debbie dès que possible.

— Tu sais quoi, Xanthe, avait-elle dit, assise à la table de la cuisine la veille au soir tandis que Xanthe découpait des fruits. Je crois pas que je sois vraiment jalouse de toi, en fait. Bon, ok, c’est sublime, ici, c’est calme et tout, mais je crois pas que je pourrais y passer ma vie. Moi j’ai besoin d’un peu d’agitation. J’ai besoin d’un peu de mocheté au quotidien. Cette mer finirait par me foutre la haine, si je devais la regarder tous les matins. Mais ce que t’as avec Dido, par contre. Ça. Je sais pas si je vais retrouver ça un jour, avec aucun de mes enfants. Surtout avec Debbie. Plus maintenant.

Xanthe se tourna et la serra dans ses bras par-derrière, ses longs bras ambrés enroulés autour de la chaise et de ses épaules. Ça faisait beaucoup de contact physique pour Sam, mais elle se laissa aller. Son amie sentait la crème solaire et l’huile.

— Il faut juste que tu lui rouvres ta porte, je crois. Est-ce qu’elle sait ? Pour tout le… truc ?

— Elle sait que j’ai été impliquée dans un procès. C’est tout.

— Elle a quel âge maintenant ? Seize ans ?

— Quinze. Bientôt seize.

— Ils comprennent plus que ce qu’on croit à cet âge. Tu crois qu’elle est capable d’encaisser ?

— Sans doute, ouais.

— Tu sais ce qui te reste à faire, alors.

Dans les années qui suivirent, Samantha Burke, puis Samantha Smith, se verrait gentiment suggérer, par des psychologues, lors de séances de conseil conjugal et dans divers groupes de soutien, qu’elle faisait une fixette sur Clio Campbell, qu’elle utilisait possiblement sa colère contre Clio comme diversion pour ne pas s’attaquer aux vrais problèmes et à la manière dont ils l’avaient affectée.

“Vous vous mettez à distance”, avait dit une d’entre elles, une voix parmi les voix, et Sam avait eu envie de dire, non, vous vous trompez. C’est là que je suis le plus proche de moi-même. Mais elle avait hoché la tête, avalé la couleuvre et essayé de leur montrer qu’elle progressait vers la guérison.

C’était facile de l’éviter, d’éviter d’avoir de ses nouvelles. L’anonymat que Clio avait garanti à Sam dans ses rapports avec les journalistes et les avocats lui facilitait la tâche pour disparaître du paysage. Clio, de ce qu’elle comprenait de ses visites occasionnelles sur sa page Facebook, la nuit, à l’heure où les émotions étaient les plus violentes, était rentrée en Écosse, participait à une nouvelle campagne politique là-bas, postait des liens vers des articles, ses commentaires en majuscules de plus en plus hystériques.

Dale se réveilla une nuit, jeta un œil à l’écran lumineux et soupira.

— Chérie. Encore ? Encore cette femme. Il faut que t’arrêtes. Tout le monde le dit.

C’était une des dernières nuits qu’ils avaient passées ensemble, leur relation était déjà irrémédiablement brisée. Dale disait que non, et il s’entêtait à dire que non – pour le meilleur ou pour le pire, répétait-il, il pleurait, s’accrochait à sa main –, mais Sam ne supportait plus les nuits blanches à scruter le visage de son mari, l’impulsion secrète d’aller fouiller dans son téléphone en permanence, l’ambivalence quand elle le sentait en elle – sa raison lui disait qu’il était le plus loyal et le plus honnête des hommes, mais il y avait toujours une deuxième voix qui lui murmurait des secrets et des doutes chaque fois qu’il pénétrait dans son champ de vision.

— Je ne sais pas si je serai un jour capable d’être avec quelqu’un, chéri. Je crois que c’est plus pour moi. T’as besoin de quelqu’un qu’a pas le cerveau détraqué. Tu vaux mieux que ça.

Va-t’en, va-t’en, va-t’en. Elle avait dû finir par physiquement le pousser à la porte, tous les deux en larmes. Et elle s’était assise sur son canapé, elle n’était plus l’amour de quelqu’un, ni le corps de quelqu’un, juste une mère, une fille, une femme autonome. Debbie descendit les marches, à moitié endormie dans son tee-shirt trop grand.

— Il est parti, alors ?

— Il est parti, mon cœur.

— C’était quelqu’un de bien, maman. Un mec bien.

— C’est toujours un mec bien. Et un bon père pour ton petit frère, et un bon beau-père pour toi, si tu veux de lui. Mais je pouvais pas lui demander de rester. Pas avec ce vieux déchet qui te sert de mère. C’était pas juste. Tu vois ?

Debbie se lova à côté de sa mère. Elles ne se touchaient plus très souvent, et Debbie était devenue une grande girafe gracieuse, qui toisait Sam d’une bonne tête et demie. Sam s’émerveillait que sa fille la fasse paraître aussi petite, que leurs instincts de tendresse leur permettent encore de s’imbriquer.

— T’es pas si vieille que ça, maman. Pas vraiment.

Elle sourit, et à cet instant son charmant visage n’appartenait qu’à elle, et à personne d’autre.

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