Sensual Bodyguard (French Edition)
Chapitre 36
Cadmal
Trois jours.
Soixante-douze heures.
Et pourtant, cela ressemble à une éternité. C’est dingue de voir à quel point le temps est relatif. Les dix jours avec Néréa sont passés avec une vitesse folle ! Ils m’ont glissé entre les doigts sans que je puisse m’y accrocher une seconde de plus. Par contre, depuis la dernière fois où je l’ai vue, dans cette salle de réunion, les minutes semblent s’allonger à l’infini.
J’ai beau m’occuper, travailler et m’entraîner sans relâche, rien n’y fait. Le temps a décidé de me faire sentir son absence avec une cruauté monstrueuse. Elle me manque. Son sourire doux sur sa bouche provocante, ses yeux sauvages sur son visage délicat, ses courbes généreuses, ses cheveux cerise et son odeur sucrée… Ne pas la voir me ravage. Ne pas l’entendre me répondre, ne pas la sentir sur le point de s’enflammer, ne pas pouvoir la pousser à bout, ne pas être en mesure de l’embrasser… Bon sang ! Une torture serait plus agréable que cette subite privation.
Comme si ce manque n’était pas suffisant, perforant ma poitrine d’une insupportable douleur, tout autour de moi me rappelle Néréa et me renvoie son absence en pleine figure. Mon bureau, mon appartement, ma chambre… Elle est partout. Et pourtant nulle part.
Des coups contre ma porte me tirent de mes réflexions et je me précipite pour ouvrir. Ce soir, Néréa est invitée à passer la soirée du Nouvel An avec nous. Je ne peux pas m’empêcher d’espérer que ce soit elle qui frappe à mon appartement. Cependant, c’est une masse de cheveux blonds en forme de tire-bouchon qui captent mon regard :
— Kessy ?! m’exclamé-je avec surprise.
Elle me sourit avec sympathie avant de pointer le vide derrière elle du pouce :
— J’étais en bas, m’explique-t-elle, en avance alors j’attendais dans le hall quand j’ai croisé Eneko. Enfin, il m’a plutôt foncé dessus pour être honnête et il m’a dit, je cite : « plutôt que de me coller au train, va plutôt sonner les cloches de Cadmal ». Il pense que tu en aurais plus besoin que lui…
— Ça, grogné-je, je m’en souviendrai.
— Je crois qu’il n’est pas le seul à s’inquiéter pour toi, admet-elle, et je suis en avance, alors… Si tu veux parler…
Je soupire avant de m’écarter pour qu’elle puisse entrer. Kessy n’hésite pas une seule seconde et franchit mon seuil avec assurance malgré son allure de poupée de porcelaine. Cette fille est un vrai mystère. On pourrait parier qu’elle va se briser d’un instant à l’autre en la regardant. Elle a cependant une force de caractère aussi tranquille qu’ahurissante et elle ne se laisse pas facilement impressionner. Je suppose que c’est un atout de taille dans son métier ! Être psychologue au sein de la police demande un mental d’acier pour encaisser toutes les horreurs auxquelles les forces de l’ordre sont confrontées et toutes les pensées qui peuvent les traverser par la suite. C’est encore différent de Néréa. Si je sais que ma jolie infirmière a une part indomptée, elle est aussi d’une incroyable douceur. Les deux font partie d’elle et les deux se mélangent dans son apparence. Kessy, elle, n’est que fragilité à l’extérieur. Néanmoins, si elle est ouverte d’esprit et compréhensive de par son métier, je ne sais pas si elle pourrait être qualifiée de « douce ». Si elle l’était, je ne crois pas qu’elle pourrait se frotter à Eneko comme elle le fait régulièrement.
— Alors, me dit-elle, il y a quelque chose dont tu veux parler ?
J’apprécie qu’elle ne me pousse pas vers un sujet de conversation en particulier. Néanmoins, la perspicacité que je lis dans son regard me convainc qu’elle est loin d’être dupe et qu’il serait inutile de tourner autour du pot.
— J’ai repoussé Néréa parce que c’était la meilleure chose à faire. Les autres ne le comprennent pas.
— Pourquoi penses-tu que « c’était la meilleure chose à faire » ?
— Pour résumer ? Je ne peux pas lui offrir ce qu’elle mérite, Kessy. J’ai perdu mon cœur il y a dix ans quand ma fiancée est morte. Je ne suis pas capable de lui offrir ce qui appartient à Kali et Néréa devrait être avec un homme qui peut l’aimer pleinement.
La blonde me jauge une longue seconde, l’air de réfléchir ou de chercher ses mots.
— Donc… Cela ne te pose pas de problème qu’elle sorte avec quelqu’un d’autre ?
— Bien sûr que si ! Bon sang !
Je me frotte le visage en essayant de récupérer mes esprits et ne pas m’emporter. Ce qui est dit, cependant, je ne peux pas l’effacer.
— Je n’ai pas envie de la voir avec quelqu’un d’autre, avoué-je. Ce qui fait de moi le plus gros enfoiré de la Terre !
— Elle te manque ?
— Elle me manque à en crever ! Je ne peux pas contrôler ça, ce qu’elle me fait ressentir…
— Tu sais, chaque personne attend quelque chose de différent dans une relation, ce que tu penses ne pas pouvoir lui offrir n’est peut-être pas ce qu’elle attend.
— Néréa se contenterait d’un rien, elle ne se choisit pas.
— Oui, j’ai cru comprendre qu’elle avait tendance à penser aux besoins des autres en oubliant les siens, ce que l’on nomme en psychologie populaire le syndrome de Wendy. La bonne nouvelle, c’est qu’aucune femme n’est condamnée à toujours faire passer les autres avant elle-même, il suffit d’un électrochoc ou d’une personne qui lui apprend à prendre soin d’elle… Enfin, ce n’est pas vraiment le sujet. J’ai mal formulé ce que je voulais te dire.
Elle plisse les yeux et tire sur l’une de ses anglaises blondes en réfléchissant et je sens la nervosité me gagner.
— Ce que je voulais dire, reprend-elle, c’est qu’il y a toutes sortes d’amour : familial, amical, amoureux… Si tu es capable de ressentir l’un d’entre eux, tu es capable de ressentir les autres. L’amour que tu ressens pour tes parents ou pour ta famille ici prouve que tu peux aimer.
J’ouvre la bouche pour l’interrompre, mais elle lève une main fluette pour me demander d’attendre pendant qu’elle poursuit :
— Il y a également plusieurs types d’amour dans le sentiment amoureux. Certains sont tendres et discrets, d’autres exubérants et chamailleurs ou encore passionnels et charnels… Tu as connu une sorte d’amour, un sentiment amoureux particulier avec Kali et il n’appartient qu’à elle, je suis d’accord. Personne ne te demande la même chose avec une autre femme. Tu vas aimer de tout ton cœur, mais différemment.
Ses mots douchent mes protestations. Kessy m’a cloué le bec en quelques minutes. J’avais raison, je suppose, elle a un esprit acéré. Elle aussi a vu juste. Kali et moi, on partageait un amour fragile et délicat, une petite chose dont il fallait prendre soin et dorloter. Rien n’est pareil avec Néréa. L’attirance est brutale et le désir dévastateur, c’est un besoin impérieux et insatiable. Ensemble, c’est la naissance d’un phénomène spectaculaire, aussi beau qu’insaisissable.
— Tu n’as pas besoin que je te le dise, n’est-ce pas ? me dit-elle. Tu l’as déjà compris. Le problème n’est pas de prendre conscience que tu l’aimes…
Je me rends compte qu’elle a raison. Au fond de moi, j’ai toujours su que cela ne pouvait être que de l’amour entre nous. Un amour puissant et ravageur, le genre qui ne te laisse aucun choix. Néréa l’a dit : c’est comme si l'on était destinés à être ensemble. C’est bien plus grand que nous. C’est une évidence qui s’impose. De là découlent mon besoin de la protéger ainsi que toutes les exceptions qu’elle s’est créées et ce manque qui me bouffe en son absence. Néréa m’a agité sous le nez l’état parfaitement fonctionnel de mon cœur que je croyais enterré.
— Kali n’est pas morte naturellement, je me trompe ? demande Kessy. Une mort naturelle est douloureuse, elle laisse des cicatrices, mais on s’y prépare malgré tout parce que l’on sait que cela peut arriver, encore plus si la personne a des soucis de santé. Mais… c’est de la peur qui te paralyse, n’est-ce pas ? Et la peur découle généralement d’événements traumatiques.
J’ai un rire sans joie et lâche avec amertume :
— Elle s’est suicidée. Kali s’est suicidée. Je n’ai pas su voir son état, je n’ai pas pu la protéger, j’ai été probablement trop égoïste… Et pas suffisant pour qu’elle décide de vivre.
Et, à cause de ça, Kali s’est foutu en l’air… en entraînant avec elle le père de Néréa. Je tais ce dernier point alors que Kessy écarquille ses yeux clairs. Il lui faut une minute pour répondre avec un filet de voix :
— Tu as peur de ne pas savoir protéger Néréa et de ne pas être assez pour elle. Mais, Cadmal… Néréa n’est pas Kali.
Peur. Le mot résonne et me sonne. J’ai peur. Kessy a raison. J’ai repoussé Néréa avant tout parce que je suis terrifié par ce qu’elle me fait ressentir. Par cet immense pouvoir que cela lui donne sur moi. Nos âmes sont tellement entortillées, liées si intimement, unies avant même qu’on ne le sache, que je n’arriverai pas à me remettre de sa perte. Bon sang ! Je me suis comporté comme un lâche. Pire ! Je me suis mis volontairement des œillères sur mes sentiments pour ne pas voir ma propre faiblesse. Quand Néréa m’a tout donné, je me suis fermé pour ne pas souffrir à nouveau.
J’ai envie de me foutre une fichue raclée. Je ne me permettrai pas de fuir plus longtemps. Hors de question ! Kessy doit voir ma détermination parce qu’elle me tapote le bras avant de proposer :
— On rejoint les autres ? Je trouve qu’Alvar a eu une présence d’esprit formidable en invitant Néréa, pas toi ?
Oh que si ! Je remercierai plus tard mon ami pour cela. Avant tout, je dois d’abord reconquérir Néréa. Et ne plus jamais la laisser filer…
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