Sensual Bodyguard (French Edition)
Chapitre 3
Néréa
J’ai cédé.
Je n’aurais pas dû.
Je n’avais pas le choix.
En moi, un capharnaüm d’émotions. La peur, acide, de ce qu’il vient de se produire. L’inquiétude pour cet homme blessé. La détermination à l’aider. La frustration de ne pas pouvoir le faire de façon normale. La colère que l’on m’impose cette situation. L’étrange excitation que me procure l’adrénaline. Tout se mélange, s’emmêle et grossit jusqu’à prendre toute la place dans ma poitrine. Dans ma tête. Dans toute mon âme déchirée.
— Assise à l’arrière d’une voiture futuriste – sportive et électrique, c’est vraiment possible ? –, je continue d’appuyer sur la plaie sanglante de mon patient improvisé pendant que le véhicule fonce à toute allure sur le bitume. Et me donne envie de rendre mon déjeuner. Rien à voir avec la conduite maîtrisée du conducteur. Plutôt à cause de mes souvenirs les plus douloureux qui se glissent dans ce trop-plein de sentiments. Je ne suis pourtant pas phobique des voitures, même si j’en aurais parfaitement le droit, mais la vitesse, l’adrénaline et le sang combinés sont une association pénible, une combinaison qui réveille ma mémoire. Lui, je n’ai pas pu l’aider. Ce jour-là, j’étais désemparée. Paniquée.
J’appuie plus fermement sur la blessure. Je me suis promis que je ne serais plus jamais inutile. C’est à cause de cela que j’ai choisi de devenir infirmière. Pour pouvoir aider quand je n’ai pas pu le faire auparavant. Pour arrêter de crier, pleurer, afin d’agir.
Un grognement d’homme :
— Vous appuyez comme si vous comptiez rentrer votre main à l’intérieur.
Je sursaute presque et me sens rougir. Sa voix, que j’entends pour la première fois, coule comme du caramel. Un caramel mécontent et écorché par la douleur. Je ne relève pas les yeux vers son visage, fixant avec obstination sa plaie. Je refuse de m’adoucir en le voyant en peine. Non. J’ai le droit d’être agacée ! On m’oblige à suivre ces hommes je ne sais où malgré moi. Tout ça parce que je suis une infirmière avec une fichue conscience professionnelle ! Alors, ce n’est clairement pas le moment de venir me chercher !
— Si je voulais glisser ma main à l’intérieur de vos chairs, ça serait déjà fait, répliqué-je.
Je relâche tout de même un peu la pression que j’exerce sur lui. Je ne prends pas de plaisir à faire souffrir quelqu’un.
—Vous n’auriez pas un penchant sadique par hasard ?
Son ton est si calme, mesuré, sérieux, que je serre les dents. Il faudrait peut-être que je revoie la notion de plaisir dans la souffrance des autres. Au moins, il aurait une bonne raison de me traiter de sadique !
— Vous devriez plutôt demander ça à notre pilote ! Ce n’est pas moi qui refuse de vous emmener à l’hôpital !
La femme sur le siège passager se retourne pour me fusiller du regard, a priori mécontente que j’insulte l’homme à ses côtés. Ses yeux noirs, mitrailleurs, ont d’ailleurs l’effet escompté, me faisant me ratatiner à l’intérieur. Incapable de soutenir son regard, mon attention glisse sur ses incroyables cheveux. On dirait des flammes. D’un rouge presque noir à la racine, ils s’éclaircissent dans des teintes orangées, puis blondes sur les pointes. Ils sont flamboyants. Ils sont fascinants.
Comme s’il avait capté son agacement, le conducteur attrape sa main et la porte à ses lèvres. J’observe, captivée, la réaction chimique de leur contact visible à l’œil nu. L’évidence entre eux, l’alchimie de leurs corps qui s’écoutent et se répondent. Dès qu’il la touche, elle se détend et se tourne vers lui, une tout autre flamme dans les yeux. J’en reste sidérée une seconde, jusqu’à ce que mon patient se rappelle à moi :
— Alvar est beaucoup de choses, mais pas sadique. Il a exprimé mon souhait.
Je tourne la tête vers lui, impressionnée par sa capacité à tenir une conversation alors qu’il est blessé. À la moindre égratignure, mon cerveau se calibre pour ne lâcher qu’une bordée de jurons bien sentis. Pourtant, cet homme à mes côtés, à moitié appuyé sur la portière, halète à peine. Mes yeux captent les siens et je plonge dans leur couleur acajou. C’est dingue d’avoir des iris aussi parfaits : lisses, uniformes, brillants. Deux ronds étincelants, sans taches et striures. Une couleur unique, tranchante. Une teinte lumineuse, loin du classique noisette un peu terne. Des yeux sans défauts qu’un peintre aurait pu tracer afin qu’il captive n’importe quel regard.
Troublée, je baisse de nouveau mon visage vers sa plaie en marmonnant :
— Alors peut-être que vous êtes maso.
Il pousse un petit rire, très vite remplacé par un sifflement de douleur. Je grimace avec lui, ne pouvant m’empêcher d’avoir de la compassion pour cet homme qui s’est pris un coup de couteau en faisant son boulot. J’attends quelques secondes, juste le temps qu’il reprenne ses esprits, avant d’enchaîner :
— Qu’est-ce qui cloche avec l’hôpital et les médecins ? Vous avez peur des blouses blanches ? Vous savez que c’est un endroit où l’on soigne et sauve des vies ?
La frustration s’entend dans mon ton, donnant un aspect sarcastique à ma dernière remarque. Néanmoins, le silence qui me répond est trop long. Trop lourd. Je relève mon visage vers le sien, mon agacement disparu au profit d’un malaise, et tombe sur ses yeux acajou étrangement voilés. Je n’ai pourtant pas le temps de m’appesantir dessus, la voiture ralentit et se glisse dans un parking souterrain avant de s’immobiliser complètement.
— On est arrivés, annonce Alvar sans que je sache à qui il s’adresse. Erell part devant vérifier qu’il y a tout ce dont on a besoin.
— J’y vais, acquiesce la femme de feu avant de déguerpir.
Alvar sort à son tour et ouvre la portière arrière afin d’aider mon patient à s’en extirper. Je m’empresse de quitter mon siège et de les suivre avec l’impression d’être minuscule. Mon mètre soixante-cinq, parfaitement dans la moyenne, me donne le sentiment d’être une Lilliputienne. Ces hommes ne doivent pas faire moins d’un bon mètre quatre-vingt-cinq et leur musculature rend leur taille d’autant plus imposante.
Après une brève ascension en ascenseur, on remonte un couloir qui débouche sur un immense espace d’une clarté saisissante. Une femme se précipite sur nous, ses cheveux d’un blanc argenté dansant autour d’elle de manière si sophistiquée que j’en serais presque jalouse.
— Doux Jésus ! Cadmal ! s’exclame-t-elle avec inquiétude.
Je note le prénom de mon blessé dans un coin de mon esprit alors qu’Alvar tempère :
— Tout va bien, Zahra, calme-toi. Nous avons quelqu’un avec nous qui va l’aider.
Je suis surprise de l’entendre prendre une voix si douce pour rassurer la jeune femme. Elle écarquille ses yeux bleus, si bleus sur ce blanc argenté de sa chevelure, avant de les faire glisser sur mon visage. Je lui offre un petit sourire, soufflée par sa beauté. Elle a l’intensité vibrante et surréaliste des paysages glaciers, une pureté lumineuse qui se dégage de son être. Son expression préoccupée ne se calme pas pour autant et elle questionne à nouveau, l’air d’être à deux doigts de la syncope :
— Dirk ! Dirk faisait équipe avec Cadmal, aujourd’hui...
— Ton mari va bien, la coupe l’intéressé avec le souffle court. Il est avec notre cliente.
Son visage s’apaise enfin et elle se recentre sur moi avec un sourire fragile pendant que nous continuons à marcher, arrivant dans un autre couloir avec ascenseur.
— Vous êtes médecin ? me demande-t-elle.
— Non. Et c’est ce dont il aurait besoin, râlé-je. Je suis juste infirmière.
— Mais vous allez l’aider quand même ?
Ce n’est pas vraiment une question. C’est plus une intention pétrie d’un souci presque maternel. Je lui donne pourtant le même âge approximatif que Cadmal, une trentaine d’années. Instantanément, ma frustration retombe face à cette femme qui s’inquiète sincèrement pour un autre. Je lui serre gentiment le bras, un geste rassurant pour l’apaiser alors que je réponds :
— Bien sûr.
Je grimpe dans la cabine métallique avec les deux hommes pendant que Zahra reste en retrait. On monte jusqu’au cinquième étage, puis on tourne à droite, tombant sur une porte d’entrée ouverte. À l’intérieur, Erell nous attend déjà en compagnie d’un gars à l’air furax. Ils nous observent entrer, se poussent et laissent Alvar déposer Cadmal sur un grand canapé.
— Allongez-vous, exigé-je.
— Vous n’avez que ce mot-là à la bouche, rétorque Cadmal.
Il a un petit sourire sur ses lèvres pleines. Le genre de sourire sensuel que les hommes arborent quand ils ont des idées coquines plein la tête. J’ignore le frétillement intérieur, typiquement féminin, qu’il provoque et je le fusille du regard. Ses lèvres ont beau s’ourler d’indécence, son intonation tranquille est parée de raillerie, et ce n’est pas le moment de jouer ! Cadmal soupire avant de s’exécuter.
— Il me faudrait…
— Finn ! tonne Alvar.
Le mec à l’air furax décroise les bras pour attraper quelque chose derrière lui. J’observe sa carrure impressionnante, sa crête blonde, sa barbe, puis ses yeux bleus quand il se tourne vers moi et me tend un plateau. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les personnes ici ont toutes un air intimidant !
— Y’a tout ce qu’il vous faut, Doc ?
Sa voix bourrue, tenant plus d’un grognement, me fait revenir au moment présent et je détaille ce qu’il tient devant moi en ignorant le sobriquet erroné qu’il vient de me donner. Sur le plateau, je note l’antiseptique, la seringue emballée, l’anesthésiant local, le fil, l’aiguille et même un champ stérile !
— Ça ira, acquiescé-je.
Je badigeonne mes mains de gel hydroalcoolique, m’empare des gants que j’enfile rapidement avant de remonter le pull de mon patient et de désinfecter soigneusement la plaie. Un instant plus tard, je déballe la seringue, puis prélève la quantité suffisante d’anesthésiant pour endormir les contours de la plaie. Je pique et j’injecte sans ralentir alors que j’entends vaguement Alvar, Erell et Finn s’entretenir à voix basse. Je sens le regard de Cadmal sur moi pendant que j’installe le champ stérile autour de la plaie. Je tente de ne pas me laisser troubler par son observation tandis que j’attrape l’aiguille et le fil. Il y a quelque chose dans sa façon de me regarder. Une intensité qui fait crépiter ma peau.
Je fronce les sourcils en pinçant la bouche afin de me concentrer au maximum au moment où je commence à recoudre sa chair sanguinolente. Il ne s’agite pas un seul instant pendant que je pince pour rapprocher les deux bords avant d’y passer mon aiguille et mon fil. Même s’il ne sent pas la douleur, il doit ressentir les actions comme s’il était enveloppé dans du coton ce qui peut être assez perturbant pour provoquer quelques contractions et tortillements. Cadmal ne bouge pas d’un cil et continue de m’observer avec flegme pendant que je m’applique à l’ignorer et à le soigner.
— Là, dis-je en coupant le fil avec soulagement. J’ai fini.
J’enlève mes gants et attrape un large pansement que j’applique par-dessus, en donnant les recommandations d’usage :
— Vous allez devoir garder vos points une dizaine de jours. Il faudra qu’un personnel soignant vienne vérifier qu’il n’y a pas de signe d’infection dans les premiers jours. Il nettoiera la plaie et vous changera aussi le pansement. Surtout, évitez de mouiller tout ça.
— Vous êtes volontaire pour m’aider à me laver ?
Il hausse un sourcil provocateur. Pourtant, sa voix est parfaitement maîtrisée. Cet étrange contraste rend sa demande encore plus concrète, plus intime, plus... décadente.
— Je vais faire comme si je n’avais pas entendu...
— Pourquoi ? Vous seriez tentée d’accepter ?
Je me relève et il se redresse en suivant mon mouvement. Ses yeux acajou cherchent les miens, s’en emparent, les hypnotisent.
— À vrai dire, je ne préfère même pas imaginer, rétorqué-je avec un sarcasme évident pour cacher mon trouble.
— Vous avez tort... Ce sont de délicieuses visions.
Son murmure, calme et raisonné, lui donne une assurance qui rend ses mots encore plus chauds. Mon cœur s’emballe et mon souffle se fait plus court. Je remarque soudain à quel point il est beau. Vraiment beau. Comme si mes yeux avaient décidé qu’il était temps de rentrer dans son jeu. C’est le genre d’homme que l’on ne rencontre qu’une seule fois dans sa vie et qui a, j'en suis sûre, déjà une file de nanas prêtes à satisfaire le moindre de ses fantasmes. Une peau chaude et caramélisée, des lèvres pleines, sensuelles, des cheveux noirs mi-longs sur le dessus de son crâne, soigneusement ébouriffés, et des fichus yeux acajou. Alors, le plus naturellement du monde, mon cerveau se met en marche. Et je me maudis d’avoir une imagination si sexy…
OceanofPDF.com