Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 9
9
En début de soirée, ils tombèrent sur un rocher émergeant de la neige. Alors qu’ils s’apprêtaient à le contourner, Erik dit à sa fille de s’arrêter. Ils étaient à bout de forces, ils avaient besoin de nourriture et d’eau. Il demanda à Sofia de prendre la sonde d’avalanche et de la planter à la base du rocher. Elle en fit le tour, et la perche en aluminium d’un mètre cinquante s’enfonça presque jusqu’à la poignée : le rocher avait donc un surplomb.
Elle prit la pelle et, sous sa directive, creusa, empilant la neige sur le bord de l’excavation. Puis il tira le traîneau derrière ce mur de glace, et tous deux se hissèrent dans le trou derrière le talus, sous la roche en surplomb, à l’abri du vent.
De leur tanière, ils observaient les flocons tomber en rafales, tourbillonnant autour de leur rocher tels des djinns blancs convoqués par un sorcier. À la recherche d’un père et de sa fille.
Erik croisa les bras sur sa poitrine et garda la pose. Sofia l’imita.
— Ça fait du bien ?
Elle répondit par l’affirmative et se rapprocha de lui, jusqu’à ce que leurs corps soient l’un contre l’autre et qu’il puisse sentir chacune de ses inspirations et expirations.
Au bout d’un moment, elle lui demanda :
— Papa, et s’il nous trouve ?
— On ne va pas rester longtemps, lui dit-il tandis que les volutes de leurs souffles se mêlaient en tissant un voile d’argent qui se répandait dans la pénombre. Mais il faut que je m’occupe de mes mains.
Recroquevillée et immobile sous le revers de son bonnet, Sofia scrutait la roche au-dessus de leurs têtes et la nuit au-delà de leur refuge.
— Il fait bien chaud ici, déclara-t-elle.
— C’est confortable, dit-il en souriant. On devrait peut-être acheter ce trou.
Elle en rit presque, et il l’attira contre lui, sentant la chaleur de son souffle.
Ils restèrent un moment, assis dans l’excavation, à l’abri de la tempête, de la nuit et de ce type, qui était là, quelque part.
— On peut utiliser le réchaud ? demanda-t-elle.
Il vit tout l’espoir du monde sur ses traits et n’envisagea pas une seconde de la décevoir.
— Oui, on peut utiliser le réchaud.
Elle sortit en rampant chercher le nécessaire et, vingt minutes plus tard, ils dégustaient un plat chaud, arrosé d’eau chaude aromatisée à l’orange par un comprimé effervescent de vitamine C.
Leurs haleines se mêlaient à la vapeur dégagée par les pâtes et les boulettes de viande à la sauce tomate et à l’ail. Un mélange incongru mais réconfortant, qui faisait mentir leur situation.
— Tu penses qu’il a des provisions ? s’enquit-elle à propos du mastodonte.
Il n’avait pas réfléchi à la question.
— Je ne crois pas. Pourquoi en aurait-il ? Il ne pouvait pas savoir qu’il nous poursuivrait depuis la maison des Helgeland jusqu’ici.
— Alors, il va finir par avoir faim, dit-elle.
— Affirmatif.
— Et par être affaibli. Peut-être plus que nous.
— Peut-être plus que nous, répéta-t-il, pas convaincu pour autant.
— Je songeais à un truc, papa. Peut-être que maman n’a pas appelé les secours.
Elle souffla sur ses pâtes, puis avala une bouchée.
— Elle doit penser qu’on est au chaud dans l’un des refuges de l’Association, en train d’attendre que le temps s’améliore, ajouta-t-elle, bouche ouverte à cause de la nourriture trop chaude. Et comme tu l’as dit, les téléphones ne captent pas ici, donc elle n’attend pas d’appel.
Elle le fixa, avant de poursuivre :
— Tu m’as raconté ça pour que je garde le moral, non ?
Il réfléchit à sa réponse. Sofia avait droit à la vérité.
— Oui, admit-il. Je ne voulais pas que tu abandonnes.
— Tu me crois capable d’abandonner ? rétorqua-t-elle, indignée.
Ce qu’elle voulait dire, c’était : « Penses-tu qu’Emilie abandonnerait si elle était à ma place ? »
— Non. Je n’ai jamais pensé que tu abandonnerais.
Il était sincère.
Elle l’observa en silence, soupesant les mots qu’il venait de prononcer tandis que la tempête se déchaînait autour du rocher, leur sanctuaire.
— Donne-moi ta main, dit-elle.
Il s’exécuta. Elle aurait voulu remettre le brûleur en marche, juste pour la réchauffer, mais ils ne pouvaient se permettre de gaspiller le peu de gaz qu’ils avaient. Alors elle se mit à masser sa main.
— Là, tu sens quelque chose ?
— Pas vraiment.
— Pas vraiment, ou pas du tout ?
— Pas du tout, confessa-t-il.
Elle lâcha un juron, qu’il ignora. Il contemplait sa main dans les siennes.
— Juste cinq minutes de réchaud. Pour faire chauffer un mug d’eau et que tu mettes tes mains autour, suggéra-t-elle.
C’était tentant mais il refusa d’un signe de tête.
— Je crois que c’est pire si tu te réchauffes et que tu gèles à nouveau, déclara-t-il. Et de toute façon, on ne peut pas s’éterniser.
Elle enleva ses moufles pour pouvoir mieux masser sa paume et chacun de ses doigts.
— Arrête, Sofia, dit-il, inquiet pour ses mains à elle.
— Juste une minute. On n’est pas bien ici ? Une petite minute.
Elle fit de son mieux avec sa main bandée. Lorsqu’elle s’arrêta, il avait retrouvé certaines sensations. Puis il glissa les mains de sa fille dans sa veste, sous ses bras, et ils demeurèrent ainsi un moment.
Un répit pour lutter contre la douleur et se remettre de leurs efforts. L’idée de quitter ce rocher lui devenait presque insoutenable. Comme par magie, le silence installé entre sa fille et lui suspendait le temps et les dissimulait au monde. Erik savait que Sofia ressentait la même chose – et que si l’un d’eux parlait, l’enchantement serait rompu, le temps reprendrait sa course, et le mastodonte, sa traque. Plus le silence s’étirait, plus ils craignaient de le briser. Ils finirent par s’endormir.
Erik rêva de la silhouette au chapeau à large bord. Sofia et lui étaient dans une forêt, la nuit. Perdus. Il ne trouvait pas ses skis et il réalisait qu’il n’avait pas de chaussures non plus, juste des chaussettes aux pieds, qu’il tentait de bouger sans y parvenir. Il était coincé, comme si la neige avait gelé autour de lui, le figeant sur place, tandis que Sofia continuait sans lui. Sa fille s’enfonçait dans la forêt. Il l’appelait, mais elle ne l’entendait pas. Avant même de voir la silhouette, il sentit sa présence, comme un poids dans sa poitrine.
Il cria à Sofia de l’attendre, mais elle continuait droit vers la silhouette qui venait à sa rencontre.
Il lui hurla de s’arrêter. Et à la silhouette, de ne pas s’approcher d’elle, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Alors qu’il se débattait, la silhouette se rapprochait : un homme, vêtu tout de noir, ou de gris peut-être, ce qui expliquait pourquoi dans les ténèbres il était difficile de le distinguer de l’ombre des arbres. Erik aperçut la lueur d’un œil, braise maléfique qui scintillait sous le chapeau tombant bas sur la tête. Alors, il s’époumona et sortit un pied de la glace, désespérant d’atteindre Sofia avant l’homme. Il parvint à libérer l’autre pied et se mit à courir dans la neige pieds nus, sans ressentir le froid. Il courait, haletant, ses cris coincés dans la gorge, et pourtant aucune de ses foulées ne le rapprochait de son but.
— Papa !
Réveillé en sursaut, il lut la peur dans les yeux écarquillés de Sofia. L’espace d’un battement de cœur, il craignit que le mastodonte ne les ait trouvés.
— Tu ne te réveillais pas, papa, articula-t-elle, lèvres tremblantes.
— Je suis juste fatigué, p’tite mère, dit-il en se frottant le visage avant de retirer ses mains, horrifié de constater qu’elles n’étaient plus qu’un poids glacé contre ses joues, incapables de servir à quoi que ce soit.
À la faveur du sommeil, il avait oublié leur état.
— J’étais en plein rêve.
— Celui avec l’étrange silhouette ?
Ça lui retourna les tripes. Comment pouvait-elle savoir ?
— Maman m’en a parlé, expliqua Sofia, attrapant sa main droite qu’elle commença à masser. Elle dit que tu fais parfois des cauchemars atroces à propos d’un homme dont tu ne vois pas le visage. Elle m’a raconté que ça avait commencé après la mort d’Emilie.
— Ce n’est rien, lâcha-t-il, réprimant l’irritation – plus que la colère – qu’Elise ait partagé ça avec leur fille.
— Mais tu crois que c’est qui ?
— C’est juste un rêve, Sofia. Ça ne veut rien dire. Les rêves sont un moyen pour ton esprit d’évacuer un trop-plein. Tous les trucs amassés sans même que tu le saches, ton esprit tente de les recoller pour en faire quelque chose. Voilà pourquoi les rêves n’ont généralement pas de sens.
— Ça, c’est ton point de vue, lâcha-t-elle, fâchée. Quand je fais un cauchemar, tu dis toujours que ce n’est qu’un rêve idiot, mais parfois c’est plus que ça.
Elle massait toujours sa main. Il sentait à peine son contact.
— Alors ce serait quoi, les rêves, selon toi ? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas, répondit-elle en haussant les épaules. Peut-être qu’ils essaient de nous dire quelque chose.
— Ah… Eh bien, la nuit où nous avons gravi la montagne, j’ai rêvé que je mangeais une pizza. Et puis j’avais envie de faire pipi, mais je ne trouvais pas les toilettes. Les rêves, c’est tout pourri.
— Papa, fit-elle dans un soupir en lui donnant une tape sur la main. Je ne parle pas de ce genre de rêve. Je parle des autres, comme celui que tu fais tout le temps. Je crois que ce type de rêve essaie de te dire quelque chose.
Elle lui retourna la main et en massa la paume de ses pouces.
— Peut-être que l’homme veut te faire comprendre quelque chose ?
— L’homme ? répéta-t-il, même s’il savait pertinemment de qui elle parlait.
— Celui dont tu ne peux pas voir le visage. Il veut peut-être te dire un truc sur Emilie.
Elle prononça ces mots d’une voix calme, tête baissée, l’observant discrètement. Erik détourna le regard. Mais c’est toi qui es là, dans mon rêve, à chaque fois, songea-t-il.
— Peut-être que ça a un rapport avec l’accident, continua-t-elle. Et que l’homme dont tu ne vois jamais le visage est une représentation de ta conscience. Une personnification.
— Bien vu.
Comme elle se renfrognait, il ajouta :
— Je suis désolé. C’est juste que tu te comportes comme ta mère. Je n’ai pas besoin que, toi aussi, tu te mêles de mes rêves débiles.
Elle lâcha sa main, croisa les bras et se vautra contre son sac, l’air blessé. En colère même. Peut-être voulait-elle parler d’Emilie. Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle avait évoqué ce cauchemar récurrent. Mais ce n’était pas le moment. Ils avaient déjà assez de problèmes à gérer. Qu’est-ce que ça leur apporterait d’y ajouter cette avalanche de chagrin ?
— On est restés là trop longtemps, dit-il. C’est ma faute. Je n’aurais pas dû m’endormir.
— Mais… Et tes mains ?
— Je vais continuer à les bouger autant que je peux. Si on le trouve, le frère de Mme Helgeland pourra me soigner. S’il y en a un qui doit savoir quoi faire avec des mains gelées, c’est bien un éleveur de rennes qui passe l’hiver sous ces latitudes.
— Je vais t’aider à prendre les bâtons, dit Sofia en ramassant son sac à dos.
— À partir de maintenant, on va surtout monter. Je préfère me servir uniquement de mes jambes. Elles sont robustes. Pas autant que les tiennes, mais elles se défendent bien.
Elle sourit, se retourna et frappa le rocher de sa main gantée.
— Merci, rocher, dit-elle d’un air solennel. Tu nous as secourus et nous t’en sommes reconnaissants. Peut-être repasserons-nous un jour.
— La tempête s’est calmée, fit-il.
En fait, il ignorait si c’était vraiment le cas, ou s’il s’était simplement habitué au vent et à la neige. Malgré tout ce que les intempéries leur avaient fait subir, ils n’auraient pas tenu jusque-là sans elles.
Ils s’extirpèrent de leur abri, sortirent le traîneau et le reste de leur équipement, et chaussèrent péniblement leurs skis. Sofia arborait une expression résignée. Il aurait donné n’importe quoi pour la soulager de cette souffrance. S’il existait un Dieu, ou un arbitre supérieur à qui incombait la tâche de faire pencher la balance en faveur des innocents, alors il l’implorait. Et, si ça ne marchait pas, il sauterait sur cette puissance haïssable en la maudissant, jusqu’à ce que sa gorge saigne. Au moins, le jugement serait rendu et la sentence, exécutée. Sa fin à lui pour son salut à elle.
Mais une telle puissance n’existait pas. Il n’y avait que montagnes, neige et obscurité. Et le type qui les traquait.
— Prêt, papa ?
C’est elle, désormais, qui lui posait la question.
— Prêt, répondit-il.
Ils entamèrent la montée entre des rochers sombres et menaçants, le long de ravins étroits, dont les bords, d’ordinaire déchiquetés, étaient arrondis et bulbeux, avec des surplombs qui le terrifiaient. Une rafale suffirait pour envoyer valser l’une de ces corniches et les enterrer vivants – ce dont personne n’aurait connaissance, y compris au moment où ils rendraient leur dernier soupir.
Ils avançaient aussi vite que possible et furent bientôt soulagés de se retrouver sur un terrain dégagé. Erik était sûr qu’ils avaient atteint le plateau où Karine Helgeland leur avait dit que son frère et son troupeau se trouvaient.
— Alors, où es-tu, Hánas ? murmura-t-il.
Il scannait le crépuscule en quête d’un signe du Sami ou de ses bêtes, ou d’une tente éclairée de l’intérieur.
— Garde les yeux ouverts, p’tite mère. Je pense qu’on est proches de l’endroit où Hánas se tenait l’autre soir.
— Il fait plus froid ici, constata Sofia en croisant les bras et en se frappant les épaules des deux mains.
Son visage était pâle dans la pénombre, et ses lèvres pincées, en un douloureux rictus. Erik skia jusqu’à elle et lui demanda de planter ses bâtons dans la neige. Puis, les bras tendus, il se mit à faire des moulinets. D’abord lentement, puis de plus en plus vite, des cercles de plus en plus grands.
— Fais comme moi, dit-il à sa fille. Ça va réchauffer tes épaules, ta poitrine et le haut de ton dos, et faire circuler le sang vers tes extrémités.
Il espérait que ça marcherait pour ses mains. Quinze mouvements plus tard, il inversa le sens des rotations. Sofia fit de même.
— J’ai l’air aussi malin que toi ?
Il se sentait aussi lourdaud qu’un homme de Neandertal en train de singer des créatures célestes. Elle le gratifia d’un maigre sourire. L’exercice terminé, il perçut des fourmillements dans ses mains. C’était déjà mieux qu’avant.
— On va où maintenant ? demanda-t-elle.
Elle sortit la montre-boussole de sa poche et l’inclina pour capter le peu de lumière. Erik la consulta, puis se tourna vers l’est. À travers le rideau de flocons, il distinguait à peine les pics des sommets derrière le glacier de Strupbreen.
— La maison de Karine et de Lars est quelque part par là, déclara-t-il.
Il lui parut étrange de songer qu’à peine quarante-huit heures plus tôt ils étaient en sécurité et au chaud dans ce confortable chalet, buvant un lait chaud au miel devant un bon feu. Désormais, Lars et Karine n’existaient plus. Ils étaient partis.
À cette pensée, il frissonna.
— Continuons, dit-il.
Ils se remirent en route. Au bout d’une heure, le vent s’était calmé. Un gros nuage planait toutefois au-dessus de leurs têtes, un nuage chargé de neige, qu’il déversa sur le monde. La tempête semblait moins virulente, mais plus mordante. Il faisait si froid qu’ils n’osaient pas s’arrêter de peur de geler sur place. Et avec l’avancée de la nuit, la température ne cessait de chuter.
— On aurait peut-être dû rester sous le rocher, lança Sofia.
Elle skiait juste derrière lui et le traîneau, progressant lentement de crainte de ne pas voir un obstacle dans l’obscurité.
— On va trouver bien mieux que le rocher, répliqua-t-il par-dessus son épaule, sans en être sûr pour autant.
Il craignait d’avoir pris la mauvaise décision. Grimper si haut dans la montagne à la recherche d’un étranger insaisissable avait tout d’une course folle. Hánas, au courant qu’une tempête se préparait, avait pu mener son troupeau plus bas. Les Samis ne possédaient-ils pas un sixième sens pour ce genre de choses, ou était-ce des conneries racistes ? Il avait lu quelque part qu’ils disposaient de plus de cent quatre-vingts mots pour désigner la neige et la glace. Ou était-ce pour les traces dans la neige ? Quoi qu’il en soit, le frère de Karine Helgeland en savait plus sur ces montagnes et les conditions météo que lui, ce qui signifiait qu’ils devaient le trouver, et très, très vite.
À sa droite, quelque chose passa furtivement, et Erik sentit son cœur cesser de battre pendant une seconde. Ce n’était qu’un oiseau. Un hibou chassant un lièvre.
— Le rocher, c’était pas mal, reconnut-il, mais on ne pouvait pas rester.
— Parce que l’homme nous aurait trouvés ?
— S’il avait vu le rocher, il y aurait jeté un coup d’œil. Tu ne crois pas ?
Ses lèvres étaient paralysées par le froid, et son discours, laborieux, comme s’il avait bu trop de bourbon.
— Et s’il avait regardé de plus près, il nous aurait trouvés.
Ils continuèrent à avancer, et Erik se mit à haïr la pulka. À se demander s’il ne pouvait pas juste prendre l’essentiel dans son sac à dos et abandonner le reste du fardeau. S’en débarrasser en lui faisant faire le grand saut par-dessus une corniche.
— Et on fera quoi, demanda Sofia, si on n’arrive pas à trouver Hánas ?
— On va y arriver.
— Mais si on n’y arrive pas ? insista-t-elle.
La réponse claqua :
— On va le retrouver.
Elle se tut un long moment, et il s’en voulut de lui avoir parlé trop sèchement. Elle avait peur – évidemment qu’elle avait peur. Et elle avait toutes les raisons de douter de lui, qui les avait mis dans ce pétrin. Le rôle d’un père était de protéger sa fille jusqu’à ce qu’elle devienne plus forte, sage et intelligente que lui. Mais regardez dans quel merdier il l’avait mise !
Ils se trouvaient à présent dans une forêt de bouleaux miniatures pas plus épais que son bras et qui poussaient collés- serrés, ce qui les forçait à louvoyer entre eux et ralentissait leur progression. De temps à autre, le traîneau s’accrochait à un arbre, à un enchevêtrement de racines pourries, à l’un des nombreux troncs à moitié penchés ou encore aux branches chargées de poudreuse qui émaillaient la forêt. Erik grognait, jurait, préférant économiser une énergie précieuse plutôt que de fêter chacune de leurs petites victoires. Plusieurs fois, il se retrouva coincé et dut attendre que Sofia dégage le traîneau de ses chaînes végétales.
À nouveau, ce maudit traîneau s’accrocha et ripa. Dans sa frustration, Erik se saisit d’un tronc et, se tractant vers l’avant, libéra la pulka. Mais le fragile bouleau cassa, et il tomba en arrière dans la neige. Il resta étendu sur place deux minutes, entortillé dans le harnais, à observer un sombre nuage glisser sur un ciel charbonneux. Cet arbre, mort depuis belle lurette, était resté planté là. Incapable – sans doute – d’accepter qu’il avait fait son temps.
— Ça va, papa ?
S’il fermait les yeux, il s’endormirait. Et ce serait le bonheur.
— Aide-moi à me relever, p’tite mère.
Elle s’exécuta et le débarrassa de la neige lorsqu’il fut de nouveau sur ses skis.
— Ce satané bouleau était…
S’agrippant à son bras, elle regarda derrière elle. Il posa les mains sur ses épaules et la fit accroupir à ses côtés.
— Chut, murmura-t-il.
Scrutant la forêt assombrie, il sentit la chair de poule gagner ses bras, et son cuir chevelu, se tendre sous son bonnet. Le tapage de ses battements de cœur parvenait sans doute jusqu’aux oreilles de Sofia.
Il y avait quelqu’un. Il l’avait entendu. Sofia aussi. Un craquement de branches. Un bruit anodin, mais incongru dans le calme relatif de cette forêt primitive aux arbres mi-vivants, mi-morts.
Lentement, très lentement, il fit glisser la bandoulière de la carabine de son épaule. Incapable de refermer la main sur la crosse, il la fit reposer dans sa paume ouverte tandis que son autre main cherchait à tâtons la sécurité. Impossible de saisir le loquet, car ses doigts ne lui obéissaient plus, mais il pensait pouvoir l’actionner avec le tranchant de sa main.
Il plissa les paupières et vit les lèvres de Sofia articuler : « Papa ! » Mais il ne tenta pas de tirer la culasse et de chambrer une munition, craignant que le bruit ne les trahisse. S’il n’était pas déjà trop tard.
Toujours concentré sur les ténèbres environnantes, il éloigna le fusil de son visage et chuchota à l’oreille de sa fille :
— Reste derrière moi.
Malgré sa terreur, elle se déplaça avec une précaution infinie, pour ne pas risquer que leurs skis s’emmêlent. Erik grimaça au bruit de son ski gauche qui croisait le sien. Mais lorsqu’il sentit son corps pressé contre ses omoplates, il souleva la culasse et la fit glisser lentement vers l’arrière, en un son doux et métallique, puis il poussa une balle dans la chambre.
Autre craquement de brindilles, entre les arbres. Erik dirigeait le canon de gauche à droite, muscles bandés. Il scrutait les silhouettes immobiles de ces bouleaux rabougris à la recherche d’une forme humaine. Il fallait appuyer sur la gâchette de la Remington et tuer ce mastodonte avant que lui ne les tue.
Il distingua alors un mouvement et tira, la bouche du canon se teintant d’un rouge-orangé une fraction de seconde avant le recul, toujours aussi franc. Puis il se baissa et sentit Sofia l’imiter, tous deux s’attendant à ce que le type riposte. Mais aucun coup de feu en réponse. Un bruit sourd, un grondement, et le bruissement de branchages. Avait-il déclenché une avalanche ?
— Un renne ! s’écria Sofia, le désignant de son bâton. Regarde !
Erik vit plusieurs masses sombres détaler, disparaissant entre les arbres tels des esprits fuyant un rêve. Le grondement de leurs sabots dans la neige s’éloignait et, dix secondes plus tard, il ne distingua plus que leurs souffles et le vent qui gémissait entre les bouleaux.
— Je crois bien qu’on a trouvé le troupeau.
Son soulagement était immense, bien qu’accompagné d’un certain malaise. Celui d’avoir tiré. Le coup avait sûrement résonné à deux kilomètres à la ronde, peut-être plus. Il espérait que, quelle que fût la position de leur poursuivant, le vent tournant l’avait empêché de repérer d’où le tir était parti.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Sofia se tenait à côté de lui, yeux grands ouverts. Elle semblait si jeune et si fragile, et pourtant, s’il lui demandait de skier cinq kilomètres de plus, il savait qu’elle le ferait sans hésiter.
— Allons trouver Hánas, dit-il. Il ne doit pas être très loin.
Erik tenta de serrer les poings sans y parvenir, et il se souvint de l’époque où, enfant, il essayait de déplacer des objets dans la cuisine par la seule force de sa pensée. Il aurait voulu que ses doigts se replient, mais volonté de l’esprit ne fait pas chair volontaire.
— On devrait peut-être attendre ici, suggéra Sofia. S’il a entendu le coup de fusil, il est sûrement en chemin pour savoir qui tire sur ses rennes.
Une idée pertinente, mais ils risquaient aussi de se faire tirer dessus par Hánas s’il les prenait pour des braconniers. Si toutefois ça existait, le braconnage de rennes.
— Je crois qu’on ferait mieux de se remettre en mouvement, histoire de ne pas geler sur place.
Ils prirent la même direction que les rennes, suivant la neige labourée par les animaux paniqués. Erik songea à celui qui s’était éloigné du troupeau et espéra qu’il ne l’avait pas touché. Et s’il avait fait mouche, qu’il était mort sur le coup et non en train d’agoniser en se vidant de son sang dans la neige. Il ne croyait pas au karma mais, à cette heure, avec tout ce qui se dressait contre eux, mieux valait ne pas le provoquer.
Son premier réflexe, en arrivant sur une crête, fut d’opérer un demi-tour et de trouver un autre chemin, plutôt que de skier en terrain dangereux dans l’obscurité. Et si… ? Ne voulant pas informer Sofia de l’idée qui lui traversait l’esprit, il lui dit d’attendre tandis qu’il avançait d’une vingtaine de pas prudents.
Au bord de la crête, il cligna plusieurs fois des yeux car, maintenant que ses mains l’avaient trahi, il ne faisait plus vraiment confiance à ses yeux non plus.
— Merci, mon Dieu. Putain, merci.
À moins de cent mètres, sur une colline protégée du vent par un mur de neige, la faible lueur d’une tente perçait le noir de la nuit.
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