Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 6
6
Erik sentait les rafales sur sa joue droite. Des rafales de neige, qui engourdissaient son visage. Des voiles qui tombaient en continu, comme si celui qui avait créé l’univers avait soudain résolu de l’effacer pour tout recommencer. Sofia et lui filaient à travers un monde presque englouti, les types armés à leurs trousses.
Sofia ralentissait. Ses foulées se faisaient moins amples. Elle plantait ses bâtons avec moins d’énergie et n’utilisait plus la double poussée depuis un bon kilomètre. Pendant un moment, il avait tâché de se convaincre qu’elle ménageait ses efforts. Se reposant sans s’arrêter complètement. Mais, en réalité, il savait que ce n’était pas le cas. Que ses jambes de jeune fille étaient en train de flancher. Triceps et biceps fatigués, poumons en feu, cœur battant à tout rompre. Ils avaient skié toute la journée d’hier avant de monter leur campement, et elle n’avait pas dormi plus de trois heures chez les Helgeland.
Erik sentit sa peur changer de nature. Une métamorphose s’opérait dans ses veines. La crainte se mua en une colère qui lui emplit la poitrine.
— Je n’en peux plus, papa, lâcha Sofia sans s’arrêter.
Il l’avait rattrapée et skiait à ses côtés, se faufilant entre les arbres.
— Mais si.
— Je suis fatiguée. J’ai mal aux bras.
— Tu peux le faire. Tu es forte.
Elle ne répondit pas.
Ils continuèrent dans le noir. Impulsion, glisse, impulsion, glisse. Le sang affluait à ses tempes. Un souffle venu du plus profond de lui-même traçait son propre sillon, à un rythme implacable qui lui rappelait un film de Charlton Heston dans lequel des galériens trempés de sueur ramaient en cadence. Certains de ces esclaves tombaient raides morts sur place, se souvenait-il. Mais ils n’avaient pas leur fille à leurs côtés.
Je skierais sans jamais m’arrêter, pensa-t-il. Je skierais jusqu’au bout du monde pour elle.
Ça montait. Une pente douce au début, puis de plus en plus abrupte qui menait à une crête couverte de pins.
— J’en peux plus, gémit Sofia.
— Si, tu peux encore. Je suis là. Avec toi. Continue.
Il lui dit d’accélérer. De prendre de l’élan pour affronter la pente. Un effort sur le moment, mais toujours moins pénible qu’une montée en canard.
— C’est ça ! l’encouragea-t-il. (Elle avait accéléré, emplissant de fierté son cœur de père.) Continue comme ça !
Un oiseau surgi de son perchoir battit des ailes en s’éloignant, tel un esprit s’échappant d’un corps.
Ils montaient en glissant, défiant la gravité. Technique et habileté, force et équilibre intuitif se combinant en un moment de grâce, puis ils se retrouvèrent au sommet. Sofia continua, mais lui s’arrêta. Pas le moindre point rouge à travers l’écran brumeux de son propre souffle.
Il la rattrapa et leurs foulées redevinrent synchrones. Sofia puisait dans ses réserves, son pas retrouvait sa fluidité. De longues foulées. Et ses skis murmuraient des secrets à la terre endormie et glacée.
Elle allait mieux. Il distinguait des arbres au loin, avec leurs branchages ployant sous la neige. Les nuages à l’ouest s’effilochaient, laissant passer les rayons de lune, comme le sang à travers le bandage de la main de Sofia. Devant lui, au nord-est, le grognement d’une motoneige fendit le silence, et soudain il redouta un piège. Mais que faire, avec les deux types à leurs basques ? S’arrêter, c’était mourir.
Et s’ils parvenaient à faire tomber l’homme de sa machine ? Puis enfourcher la motoneige et s’enfuir ?
Il jura et secoua la tête. Impossible. Autre juron. Il s’en voulait d’avoir laissé libre cours à son imagination et élaboré des scénarios fantaisistes. Il les évacua pour se concentrer sur l’effort présent, l’efficacité de sa technique de ski et celle de Sofia.
Mais s’ils continuaient ainsi, tôt ou tard, ils tomberaient sur l’un de ces engins rôdant à la lisière nord de la forêt. Pas difficile de deviner qu’ils seraient alors pris dans le faisceau aveuglant des phares, les paupières mi-closes pour se protéger de la lumière. La panique, les cris de Sofia, et lui qui lui tendrait la main tandis que, quelque part au-delà de la lueur blanche, le type sur la motoneige épaulerait et s’apprêterait à appuyer sur la gâchette.
Peut-être devaient-ils choisir l’ouest. Tâcher d’éviter les deux types à leurs trousses et regagner la maison des Helgeland. Mais il ne voyait pas comment. Il y avait de forts risques qu’ils tombent sur le duo. Ou que, apercevant leurs traces, leurs poursuivants indiquent aux deux autres motorisés de retourner cueillir leurs proies dans les bois. Ces types étaient sûrement en contact, par téléphone ou talkie-walkie.
Donc avance, songea-t-il avant de prononcer les mots à haute voix. Pour lui-même et pour Sofia.
Et s’il réussissait à s’emparer d’une motoneige ? Était-ce envisageable ? Avaient-ils la moindre chance de survivre s’il n’y arrivait pas ? Ou leur seul espoir était-il d’essayer de semer à skis leurs chasseurs et les deux autres sur leurs machines pour atteindre la ville ou un autre lieu sûr ?
— On devrait tenter quelque chose, p’tite mère. Leur piquer une moto.
— Non, papa ! répondit-elle, plantant un bâton après l’autre, sans le regarder, concentrée sur l’obscurité.
— Il le faut, on ne peut pas continuer comme ça.
— Tu as dit que, tant qu’on avancerait, tout irait bien, lui rappela-t-elle.
Elle avait accéléré pour lui prouver sa valeur, même si elle l’avait déjà prouvée au centuple. Ruiner ses espoirs lui brisait le cœur, mais Erik savait qu’elle était au maximum de ses forces.
— Papa, juste… allons-y.
— Écoute-moi, Sofia, insista-t-il tandis que le vent s’infiltrait entre les sapins et que les flocons tourbillonnaient autour d’eux, gelant leurs traces. Si on réussit à leur voler une motoneige, on s’en sortira. Ils ne nous rattraperont pas.
Elle se tut.
Le grondement des moteurs était de plus en plus audible.
— Tu vas m’aider ? reprit-il.
De nouveau, elle demeura silencieuse.
Ils continuèrent à avancer.
Au bout d’un moment, elle lâcha :
— D’accord.
Erik avait peur. Son cœur s’emballait dans sa poitrine, comme pour l’avertir. Pas ça. Pas ça. Pas ça, martelait-il.
Il avait enlevé ses gants pour avoir une meilleure prise sur la corde. Ses mains tremblaient. Même dans l’obscurité, il s’en rendait compte. Il serra et desserra les poings, chuchotant en silence à ses paumes qu’elles avaient toujours été à la hauteur et que, maintenant, il allait avoir besoin d’elles.
Il eut soudain une envie pressante. Passé un moment d’hésitation, il farfouilla dans son pantalon, se libéra de ses diverses couches puis se soulagea. Il expira de contentement au moment même où le phare d’une motoneige balayait les bois, telle la féroce prunelle d’un Cyclope face à un voleur de moutons. Erik se rua à couvert.
Il posa la corde sur la neige et repéra l’endroit où il avait laissé la pulka. Il chaussa ses skis, glissa entre les bouleaux et s’arrêta en haut de la petite pente où il planta ses bâtons. Avant d’attendre que le faisceau se fasse plus net.
Son instinct lui disait de se cacher. De s’abriter derrière les arbres avant que le phare ne l’atteigne et ne l’aveugle. Avant que l’homme au volant de la machine ne le voie. Avant de faire courir ce risque à Sofia, qu’il avait l’impression d’offrir en sacrifice. Mais sa décision était prise et il ne reviendrait pas dessus.
— Par ici, dit-il à l’intention du faisceau lumineux. Juste là, fils de pute.
Pendant une seconde, il crut que la machine l’avait entendu, qu’elle était un peu plus qu’un assemblage d’acier, de carbone, de plastique et de Kevlar. Un être vivant, sensible, partageant le cruel dessein de son pilote. Elle tourna et rugit, sa chenille en action, toutes dents dehors, et se mit à foncer. À foncer vers lui.
Cours ! lui intima sa conscience.
Muscles bandés, prêts à l’action, Erik tentait de maîtriser son impatience, immobile, à attendre en haut de la petite pente. Parce qu’il voulait être sûr de son coup.
— Je suis là, beugla-t-il.
Il voulait que le type le voie, mais pas trop quand même. Je suis là, espèce d’enculé.
La motoneige se dirigeait vers lui. Une coïncidence ? Allez savoir. Le faisceau irradiait la neige entre les arbres, mais Erik ne bougea pas.
Pas encore.
La machine approchait, ses patins glissant tandis que la chenille broyait la poudreuse.
Pas encore.
Arrivée en haut de la montée, la lumière blanche l’inonda et, l’espace d’un instant, il fut ce cerf pris dans les phares, son souffle formant un halo de fumée argentée autour de son visage.
Maintenant !
Erik souleva son ski gauche et fit demi-tour. Dos à la motoneige, dont le phare projetait une ombre sur les arbres devant lui, il dévala la pente.
Ses pupilles réduites à des têtes d’épingle, il traça droit devant, à l’aveugle, espérant ses traces aussi profondes que visibles. Et que le type sur la moto les repérerait.
Sa vision s’ajusta pile à temps. Il s’immobilisa et détacha ses fixations, ramassa ses skis qu’il lança vers le traîneau. Puis il s’élança vers l’endroit où le terrain s’élevait. C’était là qu’il avait décidé de se planquer.
— Bon sang, dit-il. Bon sang, non !
Il ne retrouvait pas la corde. À genoux, balayant la neige à mains nues, cherchant la corde, en vain.
— Par pitié ! supplia-t-il, paniqué, tandis que la moto dévalait la pente.
Puis ses doigts effleurèrent quelque chose. La corde. Il la saisit, scrutant l’épicéa au tronc duquel, à trois mètres, il avait attaché l’une de ses extrémités.
Il patienta encore une seconde, puis tendit la corde, l’enroulant deux fois autour d’une branche cassée et, penché en arrière, autour de ses avant-bras, pour le meilleur ou pour le pire.
L’impact sur l’arbre et la corde fut digne d’une locomotive lancée à toute allure. Le pilote, catapulté de sa monture, alla s’écraser contre un sapin dans un craquement sinistre.
Erik attrapa ses bâtons et s’élança comme un yéti enragé, ou un troll givré des montagnes, vers la motoneige inerte, encastrée parmi les branches basses du sapin.
— Papa ! cria Sofia.
Se retournant, il vit une silhouette sombre qui se déplaçait sur la neige grisâtre. Le pilote, à genoux, essayait de retirer son casque. Il poussa des cris perçants en arrachant l’objet qu’il jeta un peu plus loin. Cheveux blancs. Yeux exorbités de fureur et de haine sur un visage pincé. Konstantin.
— Recule ! dit Erik à Sofia, figée, presque à portée de main du type qui se redressait sur ses jambes flageolantes, tonnant en russe comme un homme maudissant Dieu et tous ses saints.
Erik se jeta sur lui, le mit à terre, s’exposant aux effluves de son haleine. Parfumée à la vodka.
Le Russe, qui se contorsionnait sous lui, lui asséna un coup de coude sur la tempe, lui imprimant une myriade d’étoiles blanches sur la rétine. Erik sentit l’homme pivoter et s’éloigner à quatre pattes, haletant. Il tendit le bras, attrapa l’un de ses bâtons, se leva et lui emboîta le pas en titubant. Il frappa le type à l’arrière du crâne, mais l’homme se retourna tel un serpent et se jeta sur ses cuisses, le plaquant dans la neige.
La terreur s’était emparée de lui, glaciale comme l’eau d’un fjord, irriguant son sang, sa moelle osseuse et ses intestins. Car si cet individu lui réglait son compte, il tuerait Sofia juste après. La peur aussi est un moteur. Vif comme l’éclair, Erik se dégagea de son emprise et recula, le bâton toujours dans sa paume. Il se releva et, des deux mains, l’enfonça sauvagement dans le cou de son adversaire en poussant le cri primal.
La rondelle à la pointe du bâton accrocha la clavicule du Russe, mais Erik contracta ses muscles et poussa de toutes ses forces. Il sentit un liquide chaud lui gicler au visage : du sang qui jaillissait comme un geyser de la bouche du type. Le bâton planté dans son poumon, l’homme se mit à convulser, claquant des dents, un bras battant la mesure, l’autre mollement pendu, désarticulé.
Erik, lâchant le bâton, saisit le cou du type et serra. Ils tombèrent, mais il continua à l’étrangler, sentant les cartilages de la trachée sous ses pouces.
— Papa ! Ils arrivent, cria Sofia.
Mais Erik avait entrepris de tuer ce type, impossible de s’interrompre maintenant. Sinon, le Russe pouvait se ressaisir et leur régler leur compte. Et ne pas finir le travail, abandonner ce monstre brisé qui crachait du sang dans la neige, avait quelque chose d’encore plus terrible. Une pathétique abomination coincée entre la vie et la mort. Erik serra alors de plus belle jusqu’à sentir le cartilage céder, ses pouces profondément enfoncés dans la nuque de l’homme. Il entendit un gargouillis, puis une expiration, le soupir du corps laissant s’échapper l’existence.
Hypnotisé par le regard du mort – aux yeux désormais moins menaçants –, il réalisa que Sofia l’appelait. Au prix d’un effort surhumain, il retira le bâton du cadavre et le tint un moment devant lui, observant l’aluminium fumant. Puis il fit demi-tour jusqu’à la Yamaha, à moitié retournée contre le tronc du sapin.
— Elle est cassée.
Sofia avait raison. Le patin gauche avait été arraché au moment de l’impact, rendant le véhicule inutilisable.
Le grognement aigu de l’autre motoneige retentit, et le faisceau de son phare perça les bois à une centaine de mètres du macchabée.
— Il faut qu’on décampe de là.
Mais sa fille ne bougeait pas. Erik sentit qu’elle le fixait alors qu’il s’harnachait et enfilait son sac à dos. Une boule lui monta à la gorge. D’une aigreur absolue. Un goût de honte. Il était écœuré par ce qu’il avait fait, surtout devant sa fille.
Il s’approcha et la saisit par les épaules, de ces mêmes mains qui, quelques instants auparavant, avaient étranglé un homme jusqu’à ce que mort s’ensuive.
— Il faut qu’on y aille, reprit-il. Sofia, on doit partir. Tu comprends ?
— Ils ont aussi tué M. Helgeland, hein ?
— Oui, dit-il, se remémorant Lars qui tombait et sa tête heurtant la pierre.
Sofia sembla encaisser le coup.
— On n’avait pas le choix, se justifia-t-il. Pas vrai ?
Elle avait tout vu. Malgré l’obscurité et le silence de sa fille, il pouvait le sentir.
— Maintenant, il faut vraiment qu’on lève le camp, ajouta-t-il.
Elle acquiesça d’un signe de tête.
Il clipsa ses fixations et regagna à skis la moto accidentée. Du fourreau fixé le long du siège, il retira le fusil du Russe. Retournant vers le cadavre, il le fouilla et dénicha une poignée de cartouches dans la poche de sa parka. Il les glissa dans sa propre poche.
— Allez, p’tite mère, dit-il, pointant le nord de son bâton tordu et maculé de sang. En avant !
Sofia fila entre les arbres. Il regarda par-dessus son épaule, puis se lança à la suite de sa fille.
Ils skièrent tout le reste de la nuit. À la lueur de la lune, ils apercevaient de grands sapins se dressant tels des géants figés comme par un enchantement au cours d’une guerre très lointaine. Le doux rayonnement bleuté du manteau sur lequel ils se déplaçaient. Les surplombs rocheux frangés d’une glace aussi tranchante que des canines de vampire, ou plaquée sur les parois, en cascades suspendues, ou encore en coulées de lave inversée, comme issues d’une éruption polaire.
Quand Sofia fut à bout de forces, ils se reposèrent un moment à l’abri d’un rocher au bord d’un lac gelé. Il lui donna une barre chocolatée et prit le petit réchaud à gaz afin de faire fondre de la neige. Puis il enlaça sa fille. Le temps de repos était compté mais, lorsqu’elle s’endormit, il ne la réveilla pas.
Dans la forêt, ils avaient eu de la chance. Ils avaient entendu le moteur, suivi de cris lointains, et en avaient déduit que leurs poursuivants avaient découvert l’épave de la motoneige et leur acolyte défunt. Erik était certain que l’autre machine allait les traquer pour les achever comme des bêtes. Sofia avait donné tout ce qu’elle avait et ils étaient sortis du bois, ce qui, en plein jour, les aurait condamnés à mort, mais les avait sauvés dans les ténèbres. À découvert, le blizzard était un allié précieux. Quelques minutes après leur passage, leurs traces auraient disparu.
Le terrain était parfois plus difficile à négocier, quand une colline ou un autre obstacle les obligeait à affronter de face ce vent qui leur fouettait le visage, mais le principal était de ne pas pouvoir être tracés. Peut-être que quelqu’un, là-haut, dans la grisaille tourbillonnante, était de leur côté, même s’il ne croyait pas à ce genre de choses.
À dire vrai, il était même convaincu qu’ils étaient seuls et que ni les arbres, ni le ciel glacial, ni les montagnes silencieuses, ni aucune divinité invoquée par l’homme ne se souciaient le moins du monde de leur sort. Qu’ils survivent ou qu’ils disparaissent de la surface du globe, ça ne changerait absolument rien.
Il serra Sofia contre lui et compta ses longues inspirations, se disant qu’il la réveillerait au bout de cinquante. Il renouvela l’opération. Deux fois. Mais, ce faisant, il ferma lui aussi les yeux et, se réveillant en sursaut, il se maudit de s’être endormi. Il secoua doucement Sofia, il fallait se remettre en route.
— Je suis fatiguée, dit-elle.
— Je sais. Moi aussi.
Elle le regarda droit dans les yeux. Il sentait son haleine, parfumée au chocolat.
— Peut-être qu’ils ne nous suivent plus. Qu’ils n’ont pas retrouvé nos traces et ont abandonné, fit-elle.
Il secoua la tête et, du pouce, déneigea légèrement son bonnet.
— Mieux vaut ne pas compter là-dessus.
Si l’idée d’avoir pris la vie d’un homme le rendait malade, savoir que ce type était le frère du mastodonte lui faisait l’effet d’une lame glacée farfouillant au fond de ses tripes.
Elle fronça les sourcils.
— Mais où est-ce qu’on va aller ?
Impossible d’opter pour la maison et Elise sans prendre le risque d’y conduire les assassins des Helgeland. Et il en allait de même pour tous les autres chalets isolés qu’ils pourraient trouver sur leur chemin. Il savait ce qui arriverait si les tueurs débarquaient avant que les secours ne soient joints par téléphone.
— On va aller vers le nord, lui dit-il. De l’autre côté du glacier. Si ce blizzard continue de souffler, il couvrira nos traces. Ils seront forcés de renoncer. Ils ne vont pas nous traquer jusqu’à la fin des temps.
Du moins l’espérait-il.
Sofia dégagea les poignets de ses moufles et y souffla de l’air chaud.
— Et le frère de Mme Helgeland ? L’éleveur de rennes. Hánas, je crois qu’il s’appelle.
Elle leva le menton vers la neige immaculée.
— Mme Helgeland a dit qu’il était quelque part derrière le glacier. On peut peut-être le retrouver.
— Comment ça ?
Elle sembla réfléchir.
— Les Helgeland voyaient sa lumière de leur maison, reprit-elle. Si on le trouve, il pourra demander de l’aide. Ou nous cacher.
— Il fera jour avant que nous ayons traversé le glacier. Et même si on parvenait à localiser sa lumière, ce qui est impossible dans ces conditions, on la perdrait à nouveau avant d’atteindre un terrain plus élevé.
Elle redevint silencieuse et il la sentit frissonner. Il réalisa alors qu’il avait anéanti l’espoir qui avait ranimé sa fille.
— Quelle est la taille de son troupeau ? s’enquit-il. Combien de rennes possède ce Hánas ?
— M. Helgeland disait que seuls les touristes demandent combien de rennes a un éleveur. C’est impoli. Comme de demander à quelqu’un combien il gagne.
— Mais il doit en avoir beaucoup, non ?
Si Hánas était seul là-haut, peut-être pas des centaines, mais probablement une bonne cinquantaine de têtes ? Peut-être cent ? Erik ignorait si les rennes étaient des animaux bruyants. Il ne se les imaginait pas comme des moutons, qui passaient leurs journées à bêler. Mais aucun troupeau n’était totalement silencieux non plus.
— Alors on cherche des rennes maintenant ? demanda-t-elle.
— On cherche n’importe quoi. De la fumée, une lumière, tout.
Elle regarda vers le nord, se mordit la lèvre.
— On va s’en sortir ? murmura-t-elle.
— On va s’en sortir, répondit-il.
Cette fois, il voulait qu’elle garde espoir.
Ils traversèrent le lac gelé, le vent chargé de neige leur piquait la joue gauche et les aveuglait à moitié. Puis ils grimpèrent une colline escarpée, s’arrêtant de temps à autre pour reprendre leur souffle, boire et scruter derrière eux un signe de leurs poursuivants. Ils gagnèrent de nouveau la forêt, à couvert, mais impossible de s’y attarder.
Une idée lui traversa l’esprit : tôt ou tard, la dernière motoneige allait tomber en panne sèche. Cela dit, ils avaient peut-être des réserves d’essence, des bidons dans les deux traîneaux laissés chez les Helgeland. Et les deux types à skis étaient là, quelque part, eux aussi, il fallait donc qu’ils avancent. Vers le nord, dans l’obscurité glaciale. Toujours plus loin de chez eux.
Ils quittèrent la forêt et profitèrent d’une longue descente, se contentant de planter un bâton de temps à autre pour assurer leur équilibre et se rassurer. Dans d’autres circonstances, se laisser glisser à vive allure les aurait ravis, et Sofia aurait crié « Schuss ! » en le doublant.
Arrivés sur le plat, Erik constata qu’ils se trouvaient dans une étroite vallée, les versants de chaque côté comme autant de lames dentelées déchirant les nuages gris, qui alors déversaient leurs entrailles sur le monde. De la neige, encore et toujours plus de neige.
Le vent hurlait si fort en s’engouffrant dans la vallée qu’Erik craignit de ne pas entendre le moteur de la motoneige. Ce qui n’avait pas échappé à Sofia, car elle ne cessait de vérifier l’horizon derrière elle. Il lui rappela qu’ils verraient le phare et qu’elle devait regarder droit devant, même si lui continuait à scruter régulièrement le chaos tourbillonnant dans leur dos.
— On va bientôt faire une nouvelle pause, annonça-t-il.
Elle avait besoin de manger. Tous deux en avaient besoin. Quel intérêt de tirer le traîneau jusqu’ici s’ils ne pouvaient s’arrêter pour se servir de ce qu’il transportait ? Tout en avançant, il en débattait mentalement. D’un côté, il espérait que les tueurs lancés à leur poursuite avaient perdu leurs traces dans l’obscurité avec ce blizzard à décorner des rennes. De l’autre, il savait que ces types ne lâcheraient pas l’affaire. C’était une certitude absolue. L’assurance calme et froide de cette voix faisait taire l’autre, et donc ils continuèrent, puisant dans leurs ressources physiques et dans la force du mental.
Pendant environ une heure, Sofia et lui ne prononcèrent pas une parole, absorbés par leurs efforts respectifs, deux automates synchronisés condamnés à avancer à perpète. Ils traversaient des terres où quantité de glaciers étaient nés et avaient fondu au cours du million d’années passées, avançant et reculant, à chaque passage sur le substrat rocheux, érodant la pierre petit à petit.
Leurs propres forces s’érodaient, elles aussi.
Alors, Sofia revit la lumière rouge.
— Là, papa, dit-elle, immobile et pointant son bâton.
Il ne distingua rien.
— Elle a disparu, ajouta-t-elle.
Il se pencha pour entendre malgré le vent.
— Tu es sûre, p’tite mère ? demanda-t-il, sentant un malaise se répandre en lui.
Parce que Sofia n’avait pas pointé derrière, mais devant eux. Où les montagnes à l’ouest de la vallée faisaient place au glacier.
— Tu es sûre qu’elle était rouge, reprit-il ?
Même dans la pénombre de l’aube, il distinguait l’étrange teinte bleu-gris de la glace au fond de la vallée.
— Oui, absolument sûre, insista-t-elle. Je l’ai vue. Juste une seconde, puis elle a disparu.
Il aurait tant voulu qu’elle se trompe. Même si cela signifiait que la fatigue jouait des tours à ses yeux ou à son esprit et qu’elle avait des hallucinations.
— Comment a-t-il pu nous devancer ?
— Je ne sais pas, répondit Erik.
Après tous ces efforts, toutes ces heures abrutissantes à skier dans le blizzard, ils n’avaient toujours pas échappé à leurs poursuivants. Mais peu importe, à la limite. Ce qui le préoccupait, c’était de savoir pourquoi l’homme avait pris le risque de leur signaler sa présence avec sa lampe frontale. Pas pour suivre leurs traces, étant donné qu’il était à un kilomètre devant eux. Pour mieux voir où il allait ? À cause du blizzard ? Peu probable. De toute évidence, le type n’avait pas eu de mal à les doubler et, s’ils pouvaient, Sofia et lui, skier sans lampe, alors ce type aussi. Ce qui ne laissait qu’une possibilité : il l’avait utilisée pour se signaler à l’un de ses compagnons.
— Je te promets que je l’ai vue, répéta Sofia.
— Je te crois.
Il leva un coin de son bonnet pour libérer son oreille droite et la tourna vers le sud, la protégeant du vent de ses mains gantées. Il ferma les yeux et essaya de faire abstraction de la tempête, à l’affût du gémissement mécanique de la dernière motoneige. Mais tout ce qu’il entendait, c’était cette tempête, frénétique.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Sofia.
Il scrutait ce tourbillon de flocons, craignant que la motoneige ne soit proche et que le pilote n’ait éteint le phare pour se rendre invisible.
— Nous avons la carabine, dit Erik.
Retirant le harnais qui le reliait à la pulka, il récupéra l’arme, au sec avec leurs affaires, puis mit son sac à dos dans le traîneau. Il tendit la carabine vers sa fille, dans le but de la rassurer.
— C’est toujours ça, ajouta-t-il en tapotant la crosse en bois.
Il porta la lunette à son œil. On ne voyait pas grand-chose.
Détachant son regard de la lunette, Erik lut la peur sur le visage de sa fille. Sofia observait l’arme avec horreur, comme n’importe quel enfant qui aurait vu une femme morte dans la neige, un trou encore fumant dans le dos.
— Je ne m’en servirai qu’en cas de nécessité, s’empressa-t-il de préciser.
Il retira la culasse et l’inspecta. Ôtant le gant de sa main droite avec les dents, il mit son petit doigt dedans pour s’assurer qu’il n’y avait pas déjà un projectile. Vide. Il attrapa une cartouche dans la poche de son manteau puis la glissa dans le magasin. Il sentit que ce dernier était plein, même s’il ignorait combien de cartouches il pouvait contenir.
Il repensa aux quelques occasions où il avait manipulé ce genre d’arme, pendant son service militaire et, plus récemment, lors d’une chasse à l’élan. Il se souvint de l’excitation de la traque dans la forêt à l’aube. Des aboiements des chiens en liberté dans le lointain. L’enthousiasme qui s’était répandu, ce que ressentaient les chasseurs depuis quinze mille ans, depuis que des hommes s’étaient rassemblés pour la première fois, brandissant tisons et bâtons pour écarter le mammouth du troupeau et le diriger vers les pièges.
Non qu’il eût réussi à tuer le moindre élan. Ils s’étaient montrés insaisissables. Impossible de tirer en sécurité le seul dont il avait pu s’approcher, alors il s’était abstenu.
— Nous l’avons au cas où, dit-il d’une voix ferme en poussant la culasse.
Il entendit le projectile se loger dans la chambre. La sécurité en place, il passa le fusil en bandoulière, remit son gant et le harnais.
— En route, ajouta-t-il, obliquant légèrement pour s’éloigner de la lumière rouge que Sofia avait vue à l’ouest de la vallée.
Toujours en direction du glacier, ils optèrent pour le côté est, espérant dépasser le type à skis avant qu’il ne leur coupe le chemin.
Et si leur poursuivant avait des lunettes de vision nocturne en plus de sa frontale rouge et qu’il les observait en monochrome à l’instant même, en nuances de vert ? Alors, comment lui échapper ?
Il avait le sentiment écœurant que ces hommes avaient fait de cette traque un petit jeu sadique. L’un parti à skis les attendre tandis que les deux autres les rabattaient, lui et Sofia.
Comme avec les mammouths.
— Continue, s’adjura-t-il à voix haute, les mots s’échappant dans le brouillard blanc. Jusqu’au glacier et, une fois là-haut, disparais.
Trouver un endroit où s’abriter. Se cacher jusqu’à ce que ces salauds abandonnent la partie. Voilà tout ce qu’ils pouvaient faire.
— Contente-toi de skier, murmura-t-il dans la nuit.
C’est alors qu’il entendit le moteur.
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