Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 18
18
Il s’en fallut de peu qu’il perde connaissance. Il resta allongé un moment, tâchant de recouvrer sa vision et de rassembler ses idées. Il ne pouvait plus skier. Ni même se tenir debout. Et ça se verrait bien assez tôt.
— Tiens, dit Sofia, en lui tendant trois carrés de chocolat de la demi-plaquette retrouvée dans son sac. Le sucre et les calories devraient t’aider.
Il ouvrit la bouche et elle y glissa le chocolat. Il ferma les yeux en le laissant fondre sur sa langue. Puis elle cassa deux autres carrés pour elle.
— Tu penses qu’on est où, à peu près ?
— Je ne sais pas, quatre kilomètres devant lui, peut-être cinq ? Pas assez en tout cas. Je suis resté allongé là trop longtemps. Prends mes raquettes et aide-moi à les mettre.
— Tu ne peux pas marcher.
— Je ne peux plus skier, corrigea-t-il.
— Je vais te tirer, suggéra-t-elle en indiquant le traîneau.
— Non. Je suis trop lourd et toi, trop fatiguée. Il faut que tu économises tes forces.
— Tu sais, moi aussi, je suis une dure à cuire.
— Je sais, mon bébé, dit-il en esquissant un sourire malgré la douleur. Tu es plus forte que moi. Mais les bras de traction de la pulka sont tordus. Va chercher mes raquettes.
Elle alla prendre les raquettes et les lui attacha.
— On va devoir l’abandonner, d’accord ? reprit-il.
— Je peux essayer de la tracter.
— Non. C’est trop dur. Même si on réussissait à redresser les bras. Elle a fait son temps et on n’en a plus besoin.
Elle fronça les sourcils, il comprit pourquoi. À cause de l’ours en peluche d’Emilie que Sofia avait embarqué dans le traîneau et qui les avait accompagnés tout au long de leur périple. Un vieil ours en peluche avec un pull rouge.
— Mais il va tomber dessus quand il arrivera, dit-elle. Et je ne veux pas qu’il fouille dans nos affaires.
— Moi non plus. Aide-moi à me relever.
À l’aide de son bâton et de sa fille, il se remit debout en maudissant la douleur, essayant de maintenir tout le poids de son corps sur sa jambe droite.
— Tu peux aller chercher le traîneau ?
Elle chaussa ses skis et fit ce qu’il lui demandait. Il indiqua alors la direction à prendre et passa son bras gauche autour de l’épaule de Sofia.
— Prêt ? demanda-t-elle.
— Prêt, dit-il.
Mais, à chaque fois que sa raquette gauche touchait le sol, il serrait les dents.
— Ils sont morts à cause de nous, n’est-ce pas ? murmura-t-elle à propos des policiers. S’ils n’étaient pas partis à notre recherche, ils seraient encore en vie.
— Sans ce maudit Russe, on n’en serait pas là. C’est à cause de lui, tout ça.
— On l’emmerde, lâcha-t-elle après un moment de réflexion.
— Ouais, on l’emmerde, approuva-t-il en gémissant – en de pareilles circonstances, jurer était autorisé. Et ce n’est pas seulement sa faute, c’est aussi celle des scientifiques qui ont manipulé ce virus. Et celle de la compagnie minière.
Il s’arrêta pour reprendre son souffle et des forces.
— Mais la seule personne qui n’y est absolument pour rien, c’est toi. Tu m’entends ? Absolument pour rien.
Sofia baissa les yeux. Il ne parlait pas seulement des policiers, mais également des Helgeland, de Hánas, et de toute cette pagaille. Et aussi d’Emilie. De cette funeste journée au mur d’escalade.
— Allez, dit-il alors qu’ils arrivaient au bord d’une crête.
En bas, une étroite vallée, d’un blanc immaculé seulement troublé par quelques sapins sur les pentes les plus abruptes.
— C’est là qu’on se débarrasse de la pulka ? demanda-t-elle.
— Oui. C’est d’accord ?
Elle réfléchit. Tous deux savaient à quoi elle pensait. Au vieil ours en peluche. Ils n’évoquèrent pas le sujet.
— Je ne veux pas qu’il le trouve.
— Ne t’inquiète pas.
— Je m’en charge, dit Sofia, hochant résolument la tête.
Abandonnant son père en équilibre sur son bâton, elle tracta le traîneau jusqu’au début de la pente.
— Tu es sûre ?
— On ne peut pas le prendre, dit-elle. Ni utiliser nos sacs à dos sans sangles.
— Je sais, mais tu es sûre de ton coup ?
— Oui.
— Dans ce cas, advienne que pourra.
Sofia poussa la pulka qui, l’espace d’un instant, resta en surplomb. Elle donna une nouvelle impulsion, et le traîneau bascula, glissant de plus en plus vite.
Son dernier voyage.
Ils se remirent en route. Lui en raquettes, Sofia à skis. Il n’emportait que le fusil, en bandoulière, et le piolet, à sa ceinture ; Sofia, elle, avait le grand couteau sami, qu’elle gardait dans son étui sous sa doudoune. Plus deux ou trois bricoles fourrées dans leurs poches : le reste de chocolat, quelques tranches de viande de renne séchée, des allumettes et trois bougies chauffe-plat, sans oublier la trousse de secours – pas nécessairement d’une grande aide face à une blessure par balle et un péroné en miettes.
Malgré cela, ils progressaient peu. Incapable ou presque de transférer son poids sur sa jambe gauche, il s’appuyait sur Sofia à chaque foulée. Sa fille ne mouftait pas.
Il va vous tomber dessus. Et tu le sais.
La divinité marchait à droite, plantant son bâton dans la neige, son grand chapeau soulevé pour contempler un ciel couleur fourrure de loup.
D’ici peu, ajouta-t-elle.
Erik l’ignora. Si seulement ils avaient réussi à remettre la motoneige debout. Sofia avait tenté de le faire mais elle n’était pas assez forte, et lui n’était d’aucune aide.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Sofia demanda :
— Et s’il réussit à la démarrer sans la clé ? Comme les voitures dans les films.
— Si c’était le cas, répondit-il en réalisant qu’il n’avait pas envisagé cette possibilité, il serait déjà sur celle de l’agent Haugen.
— Exact.
Mais, par précaution, ils avaient ensemble, avec le piolet, coupé le patin avant droit de l’engin, le rendant inutilisable.
— On va avoir des problèmes ? avait-elle demandé tandis qu’il jetait le ski par sécurité.
— Non, on n’aura pas de problèmes.
Il estima la distance qu’ils venaient de parcourir. Malgré le blizzard, il distinguait encore la machine. La neige était tachée du sang dégoulinant de sa jambe ou de sa manche.
Tu ferais aussi bien de lui dérouler une pelote afin qu’il la suive, dit la divinité.
Alors il s’immobilisa. En appui sur sa jambe droite, il observait les sapins devant lui.
— Il faut qu’on continue à avancer, dit Sofia. Un pas après l’autre.
— Chaque chose en son temps, s’entendit-il répondre.
Il était épuisé. Et souffrait le martyre. La douleur l’aidait parfois à se concentrer : elle mettait tous ses sens en éveil. Il était plus conscient que jamais du danger. Tout ce qui s’était passé depuis la nuit dans la tente, lorsque Sofia s’était coupée, lui revenait à l’esprit. Mais la douleur était parfois si intense qu’elle le plongeait alors dans une sorte d’anesthésie mentale, et son bras et sa jambe blessés ainsi que les événements des derniers jours fusionnaient en un tout, comme leurs traces dans la neige.
C’est ce qu’il ressentait maintenant. Il était hors de son corps. Comme si son esprit s’était échappé de son enveloppe corporelle.
Une œillade vers la droite : point de divinité.
Ça y est, je perds la tête, songea-t-il.
Ce n’est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas là. La voix l’avait transpercé tel le vent. Qu’est-ce que tu fais, Erik ?
— D’après toi ? risposta-t-il à voix haute.
— Papa ?
Bon sang, Sofia croyait qu’il s’adressait à elle ! Elle devait penser qu’il délirait.
Sans un mot, ils continuèrent à avancer, péniblement.
Tu as dit que tu ferais n’importe quoi pour ta fille. Qu’elle était la seule personne qui comptait. Mais regarde-toi. Tu boites comme un infirme. Tu laisses ces empreintes de raquettes et des gouttes de sang comme si tu voulais que ce salopard débarque encore plus facilement pour la tuer. Elle est frigorifiée. Tu ne vois pas qu’elle est à bout ? Espèce d’enfoiré. Elle est pratiquement en train de te porter. Le peu de force qui lui reste sert juste à te trimballer. Tu n’es qu’un salaud. Doublé d’un égoïste et…
— Stop ! dit-il, s’adressant cette fois à Sofia.
— Il ne faut pas qu’on traîne.
Il se tourna face à elle. Posa les mains sur ses épaules.
— Sofia, écoute-moi. Ça ne va pas, nous sommes beaucoup trop lents et il va nous rattraper. Et là, tu sais ce qu’il fera.
— C’est pour ça qu’on doit avancer, le supplia-t-elle.
— Tu ne m’écoutes pas. Ce n’est plus possible. Je ne peux plus marcher et te laisser me porter comme ça.
— Papa, je peux le faire.
— Non, et pour la simple et bonne raison que je m’y oppose.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, papa ?
Des larmes commencèrent à couler le long des joues de Sofia. Il inspira un bon coup. Pas sûr de vouloir prononcer les mots qu’il avait au bout de la langue, parce que, après, il serait impossible les retirer.
— Papa.
— Il faut que tu y ailles. Tu dois continuer sans moi.
Les lèvres de Sofia se mirent alors à trembler, tout comme son visage. Une morsure de plus dans son petit cœur déjà bien malmené. Si elle avait déjà été confrontée à la mort à plusieurs reprises, l’idée de ne plus être aux côtés de son père lui semblait insupportable.
— Je ne peux pas.
— Si, tu peux. Et tu dois le faire. Regarde, dit-il, un doigt pointé. Tu vois cette montagne ? Juste là. Lorsqu’on s’est arrêtés pour que tu fasses pipi. Tu avais peur que quelqu’un te voie, tu te souviens ? Même s’il n’y avait personne à trois kilomètres à la ronde.
Elle regarda dans la direction indiquée, respirant précipitamment.
— On y est presque. Tu y es presque. Dans deux heures, tu seras à la maison.
— Alors on peut le faire ensemble.
— Si on reste ensemble, il va nous rattraper. Pense à maman. Elle doit être morte d’inquiétude. Il faut que tu rentres pour la rassurer.
Sofia pleurait. Il craignait que, sous l’effet de la panique, elle ne fasse une crise d’hyperventilation. Il prit sa tête entre ses mains et posa son front contre le sien.
— Ce qui compte, p’tite mère, c’est toi. Tu dois vivre. Tout le reste est secondaire.
— Papa, je ne t’abandonnerai pas. C’est impossible.
— Il faut que les gens sachent ce qui se trame dans ce laboratoire. Maintenant, personne d’autre que toi ne peut remplir cette mission.
— On perd du temps, essaya-t-elle, sans conviction.
— Je t’aime, Sofia. Je suis si fier de toi, lâcha-t-il en l’embrassant comme jamais, la gorge nouée. Je suis le papa le plus chanceux de tout l’univers.
— S’il te plaît, gémit-elle.
— Vas-y, fonce. Je serai avec toi. Je serai toujours avec toi. À la vie à la mort. Même quand tu seras une vieille dame, je serai encore là.
Il l’enlaça un long moment. Puis ôta le fusil de son épaule afin de le passer en bandoulière sur celle de sa fille.
— Il faut que tu y ailles. Suis la vallée. Et quand tu arriveras à la maison, toi et maman, vous irez tout raconter à la police. Et n’oublie pas de dire à maman à quel point je l’aime. Et que je suis désolé.
— D’accord.
— Promis ?
— Promis, papa.
— OK, dit-il en la serrant dans ses bras, avant de l’embrasser à nouveau. Maintenant, vas-y.
Elle saisit ses bâtons et fit pivoter ses skis. Puis elle s’immobilisa et se retourna pour le regarder. Il tenta de sourire.
— Je t’aime, papa.
— Je t’aime, p’tite mère. Je t’aimerai toujours.
Elle poussa sur ses bâtons. Impulsion, glisse, impulsion, glisse.
Il la regarda jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Il parcourut cent mètres de plus, puis s’effondra dans la neige en frissonnant. La forêt de sapins était encore loin mais, au plus profond de lui, il gardait espoir. S’il réussissait à atteindre les arbres, alors peut-être pourrait-il se cacher. L’espoir de la dernière chance – absurde. Et s’y raccrocher n’était qu’une preuve supplémentaire de sa faiblesse. Quand bien même il parviendrait à gagner la forêt, il savait pertinemment que cela ne suffirait pas, car le blizzard faiblissait et n’effaçait plus ses traces. Et le mastodonte ne tarderait plus.
Mais pourquoi faciliter la tâche à cet enfoiré ? Gagne la forêt ! Fais au moins ça. Qu’il en ait pour son argent !
Erik se releva. Pensa à Sofia, l’imagina sur ses skis, avec ce ridicule bonnet rose et ses ours en train de pêcher. Songer à sa fille ne le réconforta qu’un instant car elle lui manquait terriblement.
La divinité avait disparu. Sans doute avait-elle rempli sa mission. Dit ce qu’elle avait à dire. Pourtant Erik avait encore besoin d’elle.
Il était épuisé, vidé, seul.
L’échappée de Sofia avait cependant quelque chose de cathartique.
— Elle vivra, murmura-t-il.
Il lui reste un bout de chemin à faire.
Quelques dizaines de mètres plus loin, il s’affala de nouveau. Mais, cette fois, il sentit le doux parfum des épicéas. Le bois était proche.
Encore un petit effort.
Il rampait, allongé sur le flanc gauche.
Les visages de sa femme et de ses filles en ligne de mire, il se démenait pour les rejoindre.
Puis il ferma les yeux.
Il est là, dit la divinité.
Erik ne réagit pas, ignorant s’il dormait ou pas, s’il était vivant ou mort. Il n’avait même plus froid. C’était réconfortant.
Il est là. Tu as fait tout ton possible. Mais là, c’est la fin.
— OK, murmura-t-il.
Il ouvrit les yeux.
Le mastodonte se tenait à l’orée du bois, silhouette noire dans cet univers crépusculaire.
A-t-il cessé de neiger ?
Le Russe s’approcha, tel un spectre. L’air affamé et frigorifié, les pupilles en feu. Il haletait, mais sa respiration était sous contrôle, comme un athlète après la course.
— Une sacrée traque, déclara le mastodonte. Et longue, avec ça.
Erik renversa sa tête contre le tronc du sapin, pensa à Sofia et sourit. Elle devait maintenant presque toucher au but.
— Tu as perdu.
— Vraiment, tu crois ?
— Elle est partie. Tu ne la rattraperas jamais.
Le mastodonte scruta l’horizon dans la direction empruntée par Sofia, et, l’espace d’une seconde, Erik fut pris de panique à l’idée que le Russe se lance à sa poursuite. Il esquissa un geste vers le piolet à sa ceinture. Mais pour faire quoi ? Il n’était même pas sûr que ses mains gelées arriveraient à le saisir.
L’homme ne se lança pas à la poursuite de Sofia. Il restait là.
— Alors c’est entre toi et moi que ça va se passer.
Il déchaussa ses skis et s’approcha, marchant avec peine dans la poudreuse, son fusil en diagonale, la crosse au niveau de son épaule droite.
— Quel dommage. Ta fille… C’est bien ta fille ?
Erik resta silencieux.
Le mastodonte sourit, presque compréhensif.
— C’est une bonne gamine. Forte. Courageuse. Je la tuerai, je te l’ai dit, mais je le ferai vite et bien. Parce que j’ai du respect pour elle.
La haine que lui inspirait ce type le ressuscita. Il aurait tout donné pour le faire souffrir. Mais c’était trop tard. Il inspira, et l’air glacé lui brûla les poumons, comme si, tel un nouveau-né, il respirait pour la première fois. Puis expira une volute argentée qui troubla l’obscurité.
— Je t’ai eu, répliqua-t-il. On t’a eu !
Le mastodonte leva les yeux vers un filet de neige tombant d’une branche. Il retira son gant droit et le rangea dans sa poche. Puis il le fixa, comme s’il tentait de sonder son âme.
— Et tu peux me dire en quoi tu m’as eu ? s’enquit-il, perplexe. Dans moins d’une minute, tu seras mort.
Après un très long silence, le type tira la culasse et chambra une balle, un bruit anormalement fort qui troubla la quiétude de la forêt.
Parce qu’elle vit, répondit la divinité. Voilà pourquoi tu as gagné.
Aussi sourit-il lorsque le mastodonte brandit son arme. L’homme épaula. Inutile de coller son œil à la lunette. Pas à cette distance. Il hocha la tête, sûr de sa victoire.
— Une sacrée traque, répéta-t-il, l’index sur la gâchette.
Erik inspira de nouveau, cette fois par la bouche, se délectant de cette saveur glaciale.
Certains m’appellent le Tueur, dit la divinité.
Le mastodonte aperçut quelque chose. Il éloigna sa tête du fusil et, par-dessus son épaule droite, vit de la neige tomber d’un sapin. Sofia était là, à sept, peut-être huit mètres, entre les branches. Le Russe se retourna pour la viser, mais elle le tenait déjà en joue, la crosse de l’arme calée contre son épaule, comme elle avait vu faire son père. Elle tira. Le recul la projeta en arrière, en même temps que la carabine, tandis que le fracas du coup de feu emplissait la montagne.
Le mastodonte baissa les yeux sur le trou béant dans sa poitrine. Lâchant son arme, il tituba dans la direction de Sofia avant de tomber à genoux. Il crachait du sang, étouffait. Une main sur la poitrine, l’autre tendue vers elle.
— Papa ! cria Sofia, terrifiée, en reculant contre un arbre mort.
Elle n’avait nulle part où se cacher tandis que le Russe rampait vers elle, dans son propre sang.
— Cours ! brailla Erik.
Il se releva mais ne fit pas deux pas. Il essaya de se redresser, sans y parvenir. En rampant, lui aussi, il réussit néanmoins à rejoindre le Russe, qui agrippait déjà la botte de Sofia.
— Non ! cria Erik.
Sofia hurlait en donnant des coups de pied au Russe, qui ne lâchait pas prise. Elle fouilla alors dans sa doudoune et en sortit le couteau sami. Puis, se penchant en avant en criant de plus belle, abattit le couteau. Trois doigts tombèrent dans la neige, inertes.
— Ne regarde pas ! hurla Erik à sa fille, tout en se hissant sur le dos du type. Sale bâtard !
Il beugla comme une bête enragée en plantant le piolet dans le crâne du Russe. Un crac sonore résonna au milieu des arbres.
Erik resta un moment allongé sur sa victime, respirant péniblement. Il voulait s’assurer que le type était bien mort mais, épuisé par le dernier effort qu’il venait de fournir, était incapable de bouger. Quand il parvint enfin à s’agenouiller, tel un fidèle devant son Dieu, sa fille se précipita sur lui.
— Tu n’étais pas censée t’en aller ? articula-t-il avec peine. Tu aurais dû m’écouter.
— Mais, papa, on forme une équipe, toi et moi, sanglota-t-elle, son petit corps lové contre lui.
Et il l’étreignit comme s’il n’allait plus jamais la lâcher.
— Oui, c’est vrai.
Ils engloutirent le reste de viande séchée et de chocolat. Puis, avec le couteau sami, Sofia trancha une branche de bouleau pour qu’Erik s’en serve comme d’un bâton de marche. Ils avaient froid, mais se refusaient à dépouiller le mastodonte. Ils le laissèrent face contre terre dans la neige pourpre.
Le blizzard n’était plus qu’un mauvais souvenir lorsque, entre chien et loup, ils arrivèrent à mi-chemin de la vallée qui serpentait vers le sud, et leur chalet. Les nuages s’étaient dissipés, les étoiles avaient repris leur empire, et le monde, soudain, leur parut plus vaste que jamais.
Ils ne parlèrent pas de ce qu’ils venaient de vivre. Trop épuisés sans doute pour le faire. Ou peut-être parce qu’il n’y avait pas de mots pour en parler.
Ils s’arrêtèrent plusieurs fois pour se reposer. Grelottant l’un contre l’autre, jusqu’à ce que l’un redonne le signal du départ. Alors ils se remettaient en route dans la nuit claire, seuls rescapés de l’apocalypse.
Son bras et sa jambe n’étaient que souffrance, mais, quelque part, Erik s’en réjouissait : plus rien ne pouvait l’atteindre. Il s’en sortirait, ou pas. Mais sa fille avait la vie devant elle.
Finalement, ils arrivèrent sur un promontoire et contemplèrent la pente qui brillait sous les rayons de la lune.
— On y est presque, papa.
— Je sais.
— Regarde ! s’exclama Sofia en indiquant le nord.
Des aurores boréales paraient le ciel d’éclats verts, jaunes et bleus, chaudes et paisibles comme le souffle des dieux.
— C’est magnifique ! fit-il.
— D’après Hánas, ce sont les âmes des morts, dit sa fille. Celles de nos ancêtres.
— Sans doute avait-il raison.
Cette danse cosmique les tint émerveillés un long moment. Puis ils attaquèrent la dernière montée, chacun puisant sa force dans celle de l’autre. Enfin, arrivés au sommet, ils restèrent debout, sous la voûte étoilée.
Un homme et sa fille.
Non loin, une maison isolée trônait au milieu de ce paysage cotonneux. Une fumée argentée s’échappait de la cheminée en pierre. Une lumière dorée scintillait derrière les fenêtres. Et de la neige recouvrait le toit.
Home, sweet home.
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