Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)

Chapitre 3

3

 

 

Il avait été désagréable chez les Helgeland. Même s’il ne s’en était pas rendu compte sur le moment – mais était-ce bien le cas ? –, il ne lui aurait pas été permis d’en douter ensuite. Le silence d’Elise dans la voiture avait été aussi implacable que le va-et-vient des essuie-glaces balayant les flocons sur le pare-brise, son regard fixe trahissant sa colère contenue.

Au moins, elle avait attendu qu’ils soient rentrés et que Sofia soit couchée pour le lui confirmer.

— Tu sais ce que les Helgeland pensent de la réouverture de la mine, lâcha-t-elle. Tu sais combien ça les inquiète et les dégâts que ça ne manquera pas d’occasionner.

— Je disais juste que tout n’est peut-être pas si catastrophique que ça, répondit-il en retirant ses chaussettes, assis sur le bord du lit. Peut-être que ça les aiderait… s’ils réussissaient à voir le côté positif. C’est tout.

— Mais pire que ça, continua-t-elle, ignorant ses explications. Tu sais que c’est la raison pour laquelle nous sommes là.

Un ange passa, les secondes scandées par le tic-tac de l’horloge au-dessus de la porte de leur chambre.

— La raison ? reprit-il, comme un type laissant tomber un appât dans un trou sur un lac gelé. Nous sommes venus en famille parce que nous avons besoin de passer du temps ensemble.

— Tu vois très bien ce que je veux dire, siffla-t-elle en claquant la porte de l’armoire, avant de s’immobiliser pour savoir si Sofia s’était réveillée. C’est mon boulot.

Elle passa sa chemise de nuit par-dessus sa tête d’un geste rageur, puis tira dessus pour l’ajuster et resta plantée là, le fixant, aussi irritée que frustrée.

Inutile de tenter de se justifier. Elle avait raison. Il aurait dû s’excuser, prendre sa main, la serrer dans ses bras. Mais il ne fit ni l’un ni l’autre.

Tandis que l’horloge poursuivait son inexorable course nocturne, une aiguille après l’autre, il la sentit longtemps éveillée dans le noir, à côté de lui.

— Ce n’est qu’un tout petit cadeau, annonça Erik en tendant le paquet à Sofia alors qu’elle posait une carte au bout d’une file serpentant entre les plats du petit déjeuner.

Gaufres et confiture de mûre, tranches de fromage, salami, viande d’agneau séchée, poivron vert, sans oublier les œufs durs, le bacon croustillant et le pain au pavot.

Sofia contempla le paquet. On aurait dit un hérisson ayant déniché du papier dans une poubelle avant de s’y lover pour rester au chaud. Il ne s’était souvenu du cadeau que deux minutes avant qu’elle entre dans la pièce. Un bonnet rose en laine mérinos avec des petits motifs d’igloos, de flocons de neige et d’ours polaires, certains sur des patins à glace, d’autres assis avec une canne à pêche.

— Il est doublé en polaire. Donc, il ne gratte pas et il tient vraiment chaud.

C’est seulement en disant cela qu’il réalisa que sa fille était maintenant trop grande pour ce style de bonnet. Même à neuf ou dix ans, elle n’aurait sans doute pas choisi cette couleur, quand bien même les ours polaires auraient pu avoir une chance. Alors à treize ans ? Son couvre-chef actuel, un truc informe, relevait plus du camouflage urbain.

— Je peux le changer, proposa-t-il.

— Non, je l’aime bien, répondit-elle en le pliant soigneusement, avant de le placer sur la table à côté de ses cartes.

Après avoir ouvert quelques cadeaux supplémentaires, Sofia déballa celui offert par ses parents. Un moment important, dont chacun était conscient. Il observa le visage de sa fille quand elle déchira l’emballage pour découvrir un sac à dos de randonnée bleu clair.

— On partira en rando au printemps, lui promit-il.

— Super ! s’exclama-t-elle en posant le sac par terre.

— Il a été spécialement conçu pour les femmes, ajouta Elise en se tapotant les hanches.

— Je le kiffe.

— Tu l’essayeras très bientôt, suggéra Erik. Si tu veux, on pourrait skier jusqu’au glacier et pique-niquer là-bas. Il faudra juste qu’on soit rentrés avant la nuit.

— Et eux, je peux aller les essayer maintenant ? demanda-t-elle en prenant les écouteurs fraîchement déballés.

— Tu n’as pas fini ton petit déjeuner, lui fit remarquer sa mère en indiquant l’œuf à la coque et la tartine à peine entamés.

— Je n’ai plus faim.

Elise fit un signe de tête, et sa fille tourna les talons avant de disparaître.

Il attendit un moment, tendit la main vers la cafetière et lâcha :

— Je pense que je devrais l’emmener. Sur le Long Ski.

— Tu crois qu’elle est assez grande ?

Il réfléchit, la cafetière en suspens au-dessus de sa tasse. Il songea au voyage en Angleterre. Au mur d’escalade. À Emilie étendue sur le tapis bleu qui aurait dû amortir sa chute, mais qui ne l’avait pas fait.

Un bruit d’assiettes le ramena à la réalité. Elise débarrassait la table, et il l’observa disposer les restes dans un plat vide. Elle pensait déjà à sa mission, il en était sûr. Une fois les couverts du petit déjeuner évacués, son ordinateur portable prendrait possession de la table. Lui se trouverait sans doute un truc à faire, comme aller en ville pour un ravitaillement. Et tant pis pour les vacances en famille.

Il appela Sofia. Une fois, puis deux. Silence. Puis un bruit sourd et le grincement des marches dans l’escalier.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda sa fille dans l’embrasure de la porte.

Ses yeux bleus fixèrent ses parents à tour de rôle, pour finalement revenir se poser sur lui.

Peut-être que ça lui ferait du bien de prendre l’air. Avec Sofia, juste tous les deux.

— Papa ? insista-t-elle.

Il la regarda. Il la regarda vraiment. Sa souffrance avait été immense, et lui, qu’avait-il fait ? Il n’avait fait qu’aggraver cette peine en la mettant sous cloche, alors que sa fille grandissait et que son horizon aurait dû s’élargir, non se rétrécir. Elle méritait mieux.

— Je pensais à la rando du Long Ski. On va la faire demain.

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