Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 4
4
Dans l’obscurité précédant l’aube, Sofia frissonnait d’excitation. Erik ajusta le sac à dos sur ses épaules, resserrant une dernière fois la sangle autour de ses hanches. Une lumière jaune s’échappait des fenêtres du chalet derrière eux. Devant eux, l’opacité hivernale. Silencieuse et figée. S’accrochant à la terre, telle une relique de l’interminable nuit polaire. Il regarda vers l’ouest, où le ciel était voilé de blanc par une lune invisible, mais dont la lueur diffuse éclairait la neige des sommets acérés.
Lui aussi était fébrile. Tout son corps frémissait d’impatience. Il se sentait fort. Et jeune aussi, ce qui ne lui était plus arrivé depuis longtemps. Peut-être même depuis son service militaire, lorsque, à dix-huit ans, il avait fait ses classes dans le froid glacial à Bardufoss. Lorsqu’il avait encore la vie devant lui.
— Tu es prête, p’tite mère ? demanda-t-il à Sofia, qui enfilait ses moufles.
Il avait neigé le soir où ils étaient revenus de chez les Helgeland, et presque toute la journée du lendemain. Ils goûtaient à présent le parfum cristallin de ce nouveau manteau neigeux. Un monde de poudreuse s’offrait à eux. Des conditions presque idéales.
— Oui, papa, répondit-elle.
Il perçut une légère hésitation dans sa voix, ce qui n’avait rien d’étonnant quand on quittait un intérieur chaud et douillet pour partir à skis par moins dix degrés, avec de fortes probabilités de ne pas croiser d’autres êtres humains avant plusieurs jours.
— Ça va faire du bien, non ?
Il entreprit d’attacher le harnais de la pulka, sur laquelle il avait emballé la tente, le réchaud, leurs sacs de couchage et d’autres équipements dont ils auraient besoin pendant le voyage. En rangeant la trousse de premiers secours, il avait trouvé le vieil ours en peluche d’Emilie caché sous les couvertures. Un doudou rongé par les mites et vêtu d’un pull rouge. Emilie l’avait baptisé Corbeau, un sobriquet qu’il n’avait jamais compris. Des années qu’il ne l’avait pas revu. Sofia avait dû le sauver du purgatoire des nounours et le glisser dans le traîneau alors qu’il avait le dos tourné. Deux cents grammes de rab, ils pouvaient se le permettre. Sans doute une manière pour Sofia d’emmener Emilie en voyage avec elle.
Emmitouflée dans sa doudoune et coiffée de son bonnet, Elise marchait avec difficulté vers sa fille. Sofia planta ses bâtons dans la neige, puis sa mère lui prit les mains.
— Promets-moi que tu seras prudente.
Sofia souriait mais, face à l’expression solennelle de sa génitrice, elle remballa sa mimique.
— Promis.
— Amuse-toi bien, dit Elise, comme si c’était un ordre.
— T’en fais pas pour ça, répondit Sofia, dont le souffle se mélangeait à celui de sa mère.
— Et prends soin de ton papa.
— T’inquiète, maman.
Elise retira son gant, plongea une main dans sa doudoune et en ressortit une feuille de papier pliée.
— C’est juste un petit mot pour plus tard, dit-elle en dézippant une poche de l’anorak vert de Sofia avant d’y glisser la lettre.
Enfin, posant les mains sur son bonnet rose, elle l’embrassa sur les joues et le front.
— La prochaine fois, peut-être qu’on partira tous ensemble, risqua Erik, regardant sa femme tout en ôtant sa moufle de la poignée du bâton planté dans la neige devant lui.
— Dans ce cas, il nous faudra une plus grande tente, répondit Elise.
Ce n’était pas un « non », et il sourit, la trouvant belle. Elle s’approcha de lui et l’enlaça.
— Je t’aime, dit-elle.
— Moi aussi, je t’aime.
Ils restèrent ainsi un moment, joue contre joue, puis elle s’écarta afin de capter son regard malgré l’obscurité.
— Prête ? demanda-t-il à Sofia.
— Oui, répondit-elle, déterminée, en serrant fermement ses bâtons.
Il essaya d’imaginer Emilie sur ses skis, impatiente de partir elle aussi. Une image si concrète, terriblement douloureuse. Tellement insupportable qu’il la chassa en fixant la pulka trois mètres derrière lui.
— Donne-moi une seconde, dit-il.
Il fallait d’abord que l’image d’Emilie disparaisse. Que la neige à côté de Sofia redevienne immaculée. Il se mit à faire mentalement l’inventaire de tout ce qu’ils avaient pris pour le voyage. Lunettes de soleil. Lunettes de ski. Crème solaire. Sangles pour le harnais. Chaussettes de rechange. Sonde à neige. La veille, il avait passé presque toute la journée à se préparer et à faire leurs bagages. Une couche de sous-vêtements, une autre en microfibres, vestes et pantalons coupe-vent, chaussettes de ski, doudounes. Un piolet, une pelle. Réchaud, gaz, allumettes, trousse de premier secours.
— OK, je suis prêt, dit-il après avoir passé tout en revue.
Il leva un de ses bâtons pour signifier le départ, le planta dans la poudreuse puis prit appui sur une jambe tout en élançant l’autre vers l’avant. Et les voilà partis, le traîneau glissant sur la neige derrière lui.
Ils avançaient, telles deux ombres furtives. Impulsion, glisse. Impulsion, glisse.
— Soyez prudents !
La voix d’Elise retentit au loin. Et très vite père et fille se retrouvèrent seuls sous la lune, dans l’obscurité argentée. Traçant leur sillon là où il n’y avait rien.
Ils glissaient vers l’ouest tandis que le jour se levait, puis ils longèrent une vallée qui serpentait vers le nord entre des collines couvertes de pins enneigés. Sofia se débrouillait bien sur ses skis. Erik était fier de sa fille. Elle suivait les traces qu’il creusait dans la poudreuse comme ils progressaient en rythme, à une allure fluide, sur le manteau neigeux.
Ils skièrent trois heures durant, ne s’arrêtant qu’une fois pour se reposer, avaler une tasse de café noir et partager une barre chocolatée Kvikk Lunsj, que Sofia apprécia infiniment plus que sa boisson. Puis ils redevinrent deux taches de couleur dans cet univers immaculé.
Ils déjeunèrent au milieu des arbres. Avec la pelle, Erik façonna un banc en neige sur lequel ils dégustèrent des sandwichs au fromage et au salami. Le silence ne le dérangeait pas, mais en était-il de même pour sa fille ?
— Tu as assez chaud ? demanda-t-il, sentant sa sueur refroidir sur sa peau.
Il ne fallait pas qu’elle attrape froid maintenant qu’ils étaient immobiles.
— Tout va bien.
Il regarda ses skis et ses bâtons, qu’elle avait pris soin de ranger à côté des siens. Elle l’avait observé farter ses skis, puis l’avait imité, quasi religieusement.
— Tu es sûre de vouloir dormir sous la tente ce soir ?
Il avait prévu une boucle, autour du glacier Strupbreen, jusqu’au lac Blåvatnet, puis vers l’est jusqu’à Store Reindalstinden, en contournant la montagne avant de suivre le fjord pour revenir vers le sud jusqu’à Koppangen.
— Oui, répondit-elle du tac au tac, comme si elle craignait qu’il ne change d’avis.
— Parce qu’il y a un refuge au pied du Tvillingstinden. Où il fera plus chaud.
— Je préfère la tente, affirma-t-elle avec un pli entre les yeux, le même que celui de sa mère. Tu étais d’accord pour qu’on passe au moins une nuit dedans. Et comme on est en forme et que nos affaires ne sont pas encore trempées, ce soir ça semble être une bonne idée.
— D’accord, lâcha-t-il tout sourires, une main levée en signe de reddition. Vendu.
Sofia sembla soulagée. Le repas terminé, ils enfilèrent leurs sacs à dos et chaussèrent leurs skis. Elle lui demanda s’il pensait que quelqu’un d’autre allait utiliser leur banc.
— Il va sûrement de nouveau neiger avant qu’un pèlerin repasse dans le coin, alors, d’ici là, le banc aura disparu.
L’expression de sa fille était impénétrable. Il n’aurait su dire si elle était déçue ou heureuse d’en avoir eu l’exclusivité.
— Et de toute façon, ajouta-t-il, personne ne va venir se promener par ici avant trois bonnes semaines. Seuls les skieurs d’envergure s’aventurent ici en février.
La fierté sur son visage. Ça, au moins, il pouvait la reconnaître.
— Regarde, papa !
Il aperçut alors un aigle planant au-dessus de la clairière qu’ils venaient de traverser.
— Il doit être en train de chasser.
Ils scrutèrent l’horizon à la recherche d’une potentielle proie, en vain. Soudain, l’aigle replia légèrement les ailes, planant à plus basse altitude, et commença à prendre de la vitesse. Un peu avant l’arrivée au sol, il déploya ses ailes et ses serres. Ils entendirent un bruit semblable à un coup de tonnerre : celui de ses grandes ailes fouettant l’air.
— On va voir ?
— Oui, on peut s’approcher un peu, dit Erik.
Ils quittèrent la forêt et skièrent sous un ciel chargé, reprenant le chemin qu’ils avaient tracé pour économiser leurs forces. Mais l’aigle les vit ou les sentit, et s’élança dans le jour vaporeux, aussi silencieux qu’une averse de neige.
Le grand volatile n’étant plus qu’un petit point lointain, ils atteignirent l’endroit où il s’était posé et découvrirent un lièvre des montagnes dans son manteau blanc d’hiver. Des bouts de fourrure étaient éparpillés, frissonnants sous la brise, mais la proie, elle, ne bougeait plus. Ils la contemplèrent, morte, déchiquetée par les griffes du rapace.
Trois taches rougeâtres brillaient sur cet océan de blanc. Erik se demanda si Sofia pensait à Emilie. Si elle se souvenait de sa sœur étendue, brisée sur le tapis en caoutchouc au pied d’un mur d’escalade, dans le Sud de Londres.
Il se rappela l’expression de Sofia tandis qu’elle fixait Emilie. L’os qui avait percé la peau. Le sang. L’indicible.
— Allons-y, dit-il.
Le jour déclinait quand ils bifurquèrent vers le nord pour commencer l’ascension. Ils s’arrêtèrent à deux reprises afin de fixer des peaux sous leurs skis. Par endroits, la pente était si raide qu’ils passèrent trois laborieux quarts d’heure à avancer sur les carres pour éviter de glisser en arrière.
Sacrément ardu pour une jeune fille. Sofia s’immobilisait régulièrement pour reprendre haleine. Erik la sentait frustrée et savait que les muscles de ses cuisses étaient en surchauffe. Mais pas la moindre plainte. Au lieu de célébrer l’arrivée au sommet, ils observèrent les centaines de traces qui les y avaient menés.
— Referme ton anorak, p’tite mère.
Après l’effort de la montée, elle l’avait ouvert, face au vent. Ils partagèrent le reste de café, et Sofia demanda s’ils pourraient allumer un feu en arrivant. La requête fut accordée. Puis ils continuèrent vers le glacier Koppangsbreen, à la recherche du lieu idéal où camper.
— Tu crois que l’aigle a retrouvé le lièvre ? demanda-t-elle.
— Je suis sûr que oui.
— Mais il était plus difficile à repérer parce qu’il ne bougeait plus.
— Il verra le sang.
— Et nos traces.
— Et nos traces, répéta-t-il.
Ils dénichèrent l’endroit parfait, éloigné des pentes et donc des risques d’avalanches, à l’abri du vent, sous les sapins. La couche de poudreuse étant trop importante pour s’y attaquer à la pelle, ils chaussèrent leurs raquettes et la piétinèrent un moment, avant d’aller ramasser du petit bois.
Il laissa Sofia décider de l’orientation de la tente, et elle fit les choses dans les règles : l’entrée face au vent, plus virulent maintenant que l’obscurité reprenait ses droits. Ils plantèrent les sardines et tassèrent la neige autour. Avec la pelle, Erik érigea un mur contre les rafales. Ainsi, s’il neigeait, la tente ne finirait pas ensevelie. Il expliqua à sa fille que, si ça se calmait pendant la nuit, il faudrait le réveiller car, si le vent tournait, il y aurait à nouveau un risque.
Ils tassèrent la neige autour de la tente pour empêcher le blizzard de s’engouffrer dessous, puis creusèrent un trou pour s’asseoir au bord, les pieds bien calés, afin d’organiser cet espace confiné.
En installant leurs sacs de couchage, il réalisa combien revenir sur la promesse de ce périple aurait été une erreur. C’eût été injuste de le lui refuser. Elle en était parfaitement capable. Quant à ses craintes à lui, en aucun cas elle n’aurait dû en faire les frais.
Une fois leur intérieur aménagé, la faim et le froid se firent sentir. Il délimita une zone près de la tente pour y allumer un feu et improvisa un brasero avec les branchages qu’il avait ramassés. Puis il tailla du bois mort avec son couteau, et Sofia disposa le petit bois. Bientôt, le feu crépitait et les flammes dansaient dans l’obscurité. Ils se sentaient comme les tout premiers hommes sur terre, assis sur leurs nattes face à des divinités préhistoriques.
Lorsque les flammes moururent, ils mirent une brique de bœuf aux légumes congelé dans une casserole qu’ils portèrent à ébullition sur les braises encore chaudes. Même s’ils n’avaient qu’un jour de ski dans les pattes, ils étaient tous les deux d’accord : c’était le meilleur repas de leur existence. Ils se jurèrent de ne pas le répéter à Elise.
Après le dîner, Erik récura la casserole avec de la neige et fit bouillir de l’eau pour le cacao. Bien au chaud dans leurs sacs de couchage, une tasse à la main, ils soufflèrent dessus avant de boire le chocolat comme s’il s’agissait d’un mystérieux élixir découvert au hasard d’une crevasse.
— Tes pieds, ça va ? lui demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle en les remuant dans son couchage.
— Pas d’ampoules ?
— Je ne crois pas. Mais j’ai mal aux jambes à force de grimper.
— Moi aussi.
Le vent se levait, il glissait sur la toile de la tente telles des mains essayant de pénétrer à l’intérieur. Erik avait placé leurs sacs à dos derrière Sofia pour faire tampon avec la paroi. Lors de sa formation militaire, il avait construit, avec ses camarades, des igloos et autres trous dans la neige pour y dormir. Ils laissaient systématiquement les novices s’installer au milieu du groupe, loin des murs de glace. S’il avait posé les sacs là et non devant, c’était aussi parce qu’il ne voulait pas qu’on puisse se rendre compte qu’il y avait de la place pour un autre tapis de sol. Une autre personne. Il se disait qu’il le faisait pour Sofia. Mais, en réalité, c’était surtout pour lui-même.
— Tu me montres comment tailler du bois pour le feu, papa ? Au cas où on en ferait un autre demain soir. Là il est trop tôt pour dormir.
— Demain soir, quand nous serons au chaud dans un refuge.
— N’empêche, il faut que tu m’apprennes, insista-t-elle.
Sofia déploya son sourire le plus désarmant, celui qui la rajeunissait de quatre ou cinq ans, et donc lui aussi. Une mimique réchappée d’un temps où la vie était plus douce.
— On pourrait faire un feu le matin, suggéra-t-elle. Pour ton café ?
Il commençait à faire froid. Leurs souffles formaient un petit nuage dans la tente, et bien qu’elle n’ait pas remarqué la baisse de température, ou du moins ne s’en soit pas plainte, ce n’était peut-être pas une mauvaise idée de lui donner quelque chose à faire, songea Erik.
— Pour tailler le bois, on va utiliser le couteau de M. Helgeland.
— Tu veux dire mon couteau, corrigea-t-elle, le bras déjà plongé jusqu’au coude dans son sac à dos à la recherche de l’objet.
— Oui, ton couteau, dit-il en enfilant ses chaussures de ski.
Il sortit chercher quelques branches éparpillées à côté du feu encore crépitant. Il examina le ciel. Couvert de nuages. Qui se déplaçaient rapidement vers l’est. Le vent sur son visage et les sifflements des braises en sursis se faisaient plus virulents. Le thermomètre affichait une baisse de deux ou trois degrés.
Ils avaient consulté les prévisions météo plusieurs fois la veille. Il était question d’une tempête au Groenland, mais les experts étaient quasi sûrs qu’elle ne se propagerait pas à l’Islande et à la mer de Norvège. Erik espérait qu’ils disaient vrai car, le lendemain, ils traverseraient le glacier sans nulle part où s’abriter du vent.
Il montra à sa fille comment fendre un morceau de bois, avant de lui tendre le couteau. Sofia cala l’extrémité du bouleau dans le trou qu’il avait creusé, puis plaça le tranchant de la lame au sommet. Comme il l’avait fait quelques instants plus tôt, elle prit un autre morceau de bois qu’elle abattit sur le dos de la lame et frappa à plusieurs reprises. La lame du couteau s’enfonça. Mais elle rencontra un nœud et resta coincée. Agrippée au manche, Sofia tentait de libérer le couteau. Erik lui intima d’arrêter, mais trop tard, la lame glissa, traversant la moufle de Sofia jusqu’au coussinet de son pouce. Elle ne cria pas.
— Merde, lâcha Erik, plaçant sa main sous la loupiote avant de retirer délicatement sa moufle.
— Désolée, papa.
Ses yeux étaient écarquillés de surprise. Ce n’était pas encore de la douleur. Mais la lame était tranchante, Sofia ne tarderait pas à souffrir.
Il prit son autre main qu’il pressa contre la plaie.
— Serre fort.
Il fonça chercher la trousse de secours dans le traîneau.
— Plus fort ! lança-t-il.
Le sang coulait. Il entendait les gouttes sur le tapis de sol. Il sentit son estomac se nouer.
— Ça va aller, fit-il en déchirant d’un coup de dents l’emballage du pansement. Le couteau était propre. On va arrêter l’hémorragie. Ne t’inquiète pas.
Elle détourna le regard.
— Tu te sens comment ?
— Ça va, dit-elle, avant d’ajouter : Bof.
Il banda sa main. Bien serré. C’était très important pour stopper l’hémorragie.
— Papa, je ne me sens pas bien.
— J’ai presque fini.
Il attacha le pansement et, à la lueur de la lampe, vérifia que le sang ne coulait plus. Dieu merci il n’y avait plus une goutte qui filtrait.
— Je t’avais demandé d’arrêter.
— Je suis désolée, dit-elle en sanglotant. Ça fait mal.
— Je sais que ça fait mal, mon cœur.
Sofia tremblait.
— C’est ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser utiliser le couteau.
En larmes, elle tenait contre elle sa main blessée.
— Ne bouge pas.
Il sortit dans l’obscurité et fixa ses skis et ses bâtons au traîneau. Puis il alla chercher leurs sacs de couchage, qu’il mit aussi sur le traîneau, avec le sac à dos de Sofia et d’autres bricoles extraites de la tente.
— On va où ?
— Chez les Helgeland. Ils sont à cinq ou six kilomètres vers l’ouest.
— C’est loin, gémit-elle.
— C’est tout près.
Erik l’aida à enfiler bottes et doudoune, et lui enfonça son bonnet sur la tête. Elle s’installa sur le traîneau et il la borda avec les sacs de couchage. Impossible pour elle de skier, le bandage était trop handicapant pour qu’elle tienne un bâton.
— On y sera vite et on pourra examiner cette blessure de plus près.
— Mais ça va être très lourd.
— Non, pas du tout. C’est un super engin, ajouta Erik en s’harnachant. Il file comme une étoile.
Ils se mirent en route dans la nuit. Le vent glacial lui tirait des larmes, il faisait trop sombre pour porter un masque de ski. Avant de partir, il tâcha d’imprimer mentalement ce paysage et l’emplacement de la tente, afin de pouvoir la retrouver au matin.
Il avait laissé la loupiote allumée, et sa lueur éclairait faiblement les parois de la toile. Plantée ainsi parmi les sapins enneigés, elle évoquait un fragile sanctuaire du bout du monde.
Mais inutile de s’attarder sur la tente. Maintenant, seule sa petite fille dans le traîneau comptait. Erik avançait tel un forcené. L’adrénaline lui donnait l’énergie, la colère lui réchauffait les veines. Il n’aurait pas dû partir avec Sofia. Elle n’était pas prête. À dire vrai, il le savait.
Il s’arrêta à trois reprises pour vérifier le GPS, se remémorant la carte affichée sur l’écran le soir où ils avaient dîné chez les Helgeland. Tandis qu’il tentait de s’orienter, ses bâtons plantés de chaque côté pour garder l’équilibre, il souleva un ski après l’autre, pour les débarrasser de la poudreuse. Puis il se remit en mouvement, à un bon rythme, traçant sa route à la faible lueur des étoiles et de la lune, qui perçait la couche de nuages pour se refléter sur la terre blanche.
De temps en temps, il appelait Sofia pour vérifier qu’elle allait bien. Elle répondait qu’elle n’avait pas froid, mais il devinait qu’elle pleurait.
— On y sera bientôt.
Mieux valait économiser ses mots. À cause du poids du traîneau, il se devait de ménager sa respiration. De toute façon, ses paroles se perdraient dans le vent.
Mais il était résistant. Et le vent, pas de taille à rivaliser. Il avançait dans la neige de plus en plus dense, le traîneau sifflant dans son dos.
Ils étaient partis depuis plus d’une heure lorsqu’il se demanda s’il ne s’était pas trompé avec la carte ou la boussole, ou si ses souvenirs du GPS ne l’avait pas trahi, car il n’y avait pas la moindre trace du chalet des Helgeland. La forme des montagnes qui se profilaient dans l’obscurité lui semblait toutefois familière. Il était convaincu de traverser le lac gelé au bord duquel ils avaient cheminé, mais il ne voyait pas la maison. Ni aucune autre habitation. Alors la peur gagna ses entrailles.
Je pourrais faire demi-tour, pensa-t-il. Retourner à la tente et attendre le matin. Mais leurs traces avaient déjà disparu, et que se passerait-il s’il ne retrouvait pas la tente ? Impossible de rester à découvert en pleine tempête de neige.
Il poursuivit sur sa lancée. Les flocons lui éperonnaient le visage. Son pouls résonnait dans ses tempes, aussi implacable que le tic-tac d’une horloge.
Peut-être que les Helgeland étaient sortis – et, sans lumière, leur chalet était invisible. Ou peut-être qu’il s’était perdu. Peut-être qu’il errait près d’une autre montagne et d’un autre lac gelé.
C’est à ce moment-là qu’il l’aperçut. Au loin. Nichée au pied de la falaise et emmitouflée dans la nuit arctique. Il distingua la pâle lueur des fenêtres qui se reflétait sur la neige.
La maison de Lars et Karine Helgeland.
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