Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)

Giles Kristian · Chapitre 11 sur 20

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Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)

Chapitre 11

11

 

Erik ouvrit les yeux, haletant. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler où il se trouvait.

— Tout va bien, papa, dit Sofia. On est en sécurité avec Hánas.

Ils étaient sous la tente. Une odeur de nourriture fit gargouiller son estomac. La lumière cuivrée du feu projetait ses ombres dansantes sur la toile de leur abri. Il resta allongé un moment, parce que le rêve… ou quoi que cela ait pu être, s’accrochait à lui, avec sa peine et ses émotions. Il n’osait se redresser complètement, de crainte que sa fille et l’éleveur ne devinent à son expression l’état dans lequel ce songe l’avait plongé.

Hánas remuait le contenu fumant d’une casserole posée sur le feu.

— Pâtes et ragoût de renne, annonça-t-il en prenant un bol pour y verser des cuillerées de ce festin inespéré. Ça vous donnera de l’énergie.

Il le tendit à Sofia, qui le remercia et se rassit en tailleur. Il remplit ensuite deux autres bols, puis il se leva, leur expliquant qu’il devait nettoyer tout de suite la casserole avec de la neige, sinon les résidus colleraient au

fond et il dégusterait son 1 rømmegrøt parfumé à la viande de renne.

— Tu as pleuré dans ton sommeil, dit Sofia quand ils furent seuls.

Erik se redressa, reprenant ses esprits, mais pas encore tout à fait prêt à quitter son rêve.

— J’ai vu Emilie. C’était étrangement réel.

Il peinait à respirer, comme dans son rêve.

Sofia ne sembla pas surprise.

— Est-ce qu’elle… est-ce qu’elle a dit quelque chose ?

— Que tu lui manquais.

Sofia demeura silencieuse un moment, fixant le bol de pâtes fumantes.

— Je la tenais dans mes bras, continua-t-il, tentant de fermer les poings de ses mains devenues presque inutiles. Je la tenais dans mes bras et je pouvais la sentir. Je la sentais.

Il se tut. Sofia n’avait pas besoin d’entendre ça. Inutile de lui faire subir la psychose que son chagrin avait ravivée.

— Tu as revu l’homme au chapeau ?

Il opina. Hánas rentra dans la láavu, avec la casserole propre.

— Il a vu le Borgne, annonça-t-elle, puis à Erik : Hánas a dit que tu le retrouverais.

Le Sami hocha la tête.

— J’espère que tu as appris ce que tu devais savoir, fit-il.

Erik avait un curieux goût dans la bouche. La tisane que Hánas lui avait préparée lui revint en mémoire.

— Qu’y avait-il dans cette tisane ?

— Une variété de champignon, répondit Hánas en commençant à manger. Et quelque chose pour t’aider à dormir. Rien de bien méchant. J’avais besoin de parler à ma sœur. Et toi…

Il porta le contenu de la cuillère à sa bouche et se mit à mastiquer, de la vapeur s’échappant de ses lèvres tandis qu’il reprenait :

— … tu devais parler avec le Borgne.

Erik sentait toujours les effets des champignons dans son sang. Une étrange intoxication.

— Je ne lui ai pas parlé, avoua-t-il.

Hánas haussa les épaules, avalant une autre cuillerée.

— Mais tu as compris ce qu’il attendait de toi. Ou au moins… quelque chose à propos de lui.

Erik demeura silencieux.

— Qui pourrait être cet homme dans les rêves de mon père ? s’enquit Sofia.

— Odin est représenté ainsi, expliqua le Sami en se grattant la joue. Borgne. Avec un chapeau à large bord.

— Le dieu ? demanda Sofia. Le dieu viking ?

Erik se représentait Anthony Hopkins dans le rôle d’Odin dans un film Marvel.

— Il me semblait que vos divinités étaient différentes, reprit Sofia. Les Samis ne croient-ils pas que toute chose a une âme ? C’est ce qu’on a appris à l’école. Et que ces âmes représentent les éléments du monde qui nous entourent. Le vent, les oiseaux, les arbres. Et même les pierres et les cailloux.

— Sofia, nos divinités ne sont pas les seules qui existent, rétorqua Hánas, sourcils froncés.

— Alors… le dieu Odin… c’est lui que mon père voit en rêve ?

Hánas fit une moue.

— Ça suffit, Sofia, intervint Erik, avant d’ajouter à l’intention de l’éleveur : Tu m’as drogué !

— Je t’ai simplement aidé, se justifia le Sami. Comment vont tes doigts ?

Erik regarda les extrémités encore grises de ses mains : les trois doigts de la droite ressemblaient à ceux d’un macchabée, mais la douleur avait disparu. Pour l’instant, du moins.

— Ils ne me font plus mal, admit-il.

— J’ai des moufles pour toi, proposa Hánas.

Erik sentait son rêve s’estomper lentement. Il le ressentait encore, comme une présence physique, mais son emprise se relâchait à mesure que son esprit s’acclimatait au monde réel. Soudain un sentiment de panique l’envahit.

— J’ai dormi combien de temps ?

— Il est un peu plus de 5 heures du matin, précisa Sofia en sortant la montre de sa poche.

Donc… trois heures.

— Merde, siffla-t-il. Il faut qu’on y aille.

— Il faut d’abord que tu manges.

Hánas désigna le bol de ragoût qu’il n’avait pas encore touché à cause de la nausée. Et du rêve. Revoir Emilie, la tenir dans ses bras comme si elle était vivante, tout cela l’avait remué.

— C’est délicieux, papa, dit Sofia en montrant l’exemple.

— Mais nous devons partir.

Hánas indiqua son bol.

— Dès que tu auras mangé, répéta-t-il. Tu as besoin de reprendre des forces. Et Čalmmo nous aurait avertis s’il y avait un problème.

— Je peux t’aider, proposa Sofia en s’approchant de lui.

— C’est encore dans mes cordes, dit-il un peu sèchement.

Il glissa les mains sous le bol pour le stabiliser et se saisit de la cuillère du mieux qu’il put, utilisant son pouce comme une pince. Quand il commença à manger, il réalisa qu’il était affamé et que cette viande, ces pâtes et cette sauce délicieuses diffusaient en lui une chaleur bienfaisante. Enfin de la chair fraîche, et non un sachet déshydraté vieux de trois ans.

— Tes mains doivent aller mieux ? hasarda Sofia, pleine d’espoir.

— Je crois que oui.

Leur état ne s’améliorait pas, mais il ne voulait pas qu’elle le sache. Il tentait de se concentrer sur sa tâche. Évacuer ce rêve. Sans pour autant vouloir le quitter. Elle ne voulait pas le quitter. Ou plutôt, c’est lui qui n’était pas prêt à la laisser partir. C’était si réel. L’image d’Emilie était tellement vivante dans son esprit, plus encore lorsqu’il fermait les yeux, comme si la lune dans cette clairière avait imprimé les motifs du rêve sur ses paupières, comme une photographie.

— Tu veux en parler ? demanda prudemment Sofia.

Il secoua la tête. Pas question qu’ils en discutent, ni qu’ils décrètent que l’homme dont il avait rêvé une centaine de fois depuis la mort d’Emilie était Odin, le chef des divinités nordiques. Elise l’aurait fait interner et elle aurait peut-être eu raison.

— Ce n’était qu’un rêve, dit-il en lançant un regard plein de rancœur à Hánas. Ou un trip ? À quoi pensais-tu en me droguant ? Et si j’avais perdu les pédales ? Si le mec qui veut nous tuer s’était pointé alors que j’étais défoncé ou inconscient ?

— Papa…

— Je ne t’en ai pas donné assez pour ça, précisa le Sami, reposant sa cuillère dans son bol vide.

— Comment pouvais-tu en être sûr ?

— Tu es un grand gaillard, fit remarquer Hánas, haussant les épaules tout en ramassant le bol de Sofia. Et la tisane n’était pas très forte.

Erik secoua la tête et continua son repas. Il était en colère contre l’éleveur de rennes ; pourtant, il lui était difficile de regretter ce qu’il avait vu. Une part de lui avait retrouvé Emilie, il en était convaincu. Que ce soit l’effet des champignons hallucinogènes, de son épuisement et du traumatisme de ce qu’il avait enduré, ou juste une coïncidence. Juste un rêve. Son subconscient passait au crible images, idées et émotions que sa conscience essayait de boucler à double tour. Il avait revu et tenu sa fille dans ses bras, et elle lui avait dit des choses qu’il avait besoin d’entendre. Il ne croyait pas en une vie après la mort. Quand vous partez, vous partez pour de bon. Mais cela lui avait semblé si réel que, malgré son angoisse, il avait besoin de s’y raccrocher un moment.

Il regarda Sofia et sembla hésiter.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

S’il ne disait rien, elle s’inquiéterait de son silence.

— Emilie nous a dit de courir.

Elle frissonna.

— Il arrive ?

— Je pense qu’on ne devrait pas tarder.

Hánas l’observait attentivement.

— Alors, on lève le camp, fit l’éleveur.

— Ton fusil, lança Erik en désignant l’arme posée sur les fourrures. Il n’a pas l’air tout jeune. C’est quoi ?

Hánas actionna la culasse, et Erik constata que la poignée avait été modifiée pour accueillir une lunette de visée qui semblait récente. Une incongruité sur cette antiquité.

— Un sniper Mosin-Nagant. Fabriqué en 1929. Mon grand-père l’a pris des mains d’un Russe mort sur les rives du lac Onega en 1941. Il combattait avec les Finlandais qui tentaient de reprendre les territoires perdus pendant la guerre d’Hiver.

— Qu’est-ce que ça tire ? demanda Erik.

Hánas retira une touffe de poils de renne coincée dans la crosse.

— Des cartouches russes, calibre 7.62. Qu’on peut acheter pas caisses. Et quand on les ouvre, ça sent encore la vodka et le kasha. (Il tapota le chargeur du Mosin.) Même diamètre, mais longueur différente.

— Alors pas adaptées à celui-ci, dit Erik, une main sur la crosse de la Remington.

Il ne lui restait plus que deux munitions et espérait que le Sami en aurait à lui donner, même si, en voyant son arme, il ne s’était pas fait trop d’illusions.

— Non, confirma l’éleveur.

— Bon, on va où maintenant ? demanda Sofia.

Elle avait remballé ses affaires et ajustait les sangles de son sac à dos. Son courage le rendait à la fois fier et triste.

— Vers l’est sur deux kilomètres, expliqua Hánas. Puis, après la montée, vers le sud sur trois kilomètres et demi. Il y a une ravine. C’est un raccourci qui mène au glacier. Mais il faut savoir où chercher.

— Ce n’est pas dangereux ? demanda Erik.

— Je ne le prendrais pas au printemps, le risque d’avalanche est trop important. Mais à cette époque de l’année, la nuit, par cette température, aucun danger. Vous savez skier.

Erik regarda Sofia : mâchoire contractée, l’air grave.

— On sait skier ! lança-t-elle.

Un sacré euphémisme, songea-t-il.

— Alors allons-y, dit l’éleveur en souriant.

Ses skis semblaient aussi vieux que son fusil russe, mais Hánas se déplaçait avec agilité. Il portait un petit sac à dos, auquel il avait attaché une paire de raquettes Evo rouges et son Mosin-Nagant. Il s’élança à un rythme soutenu, mais ils réussirent à le suivre. La neige allait bientôt cesser de tomber et il faudrait de nouveau déblayer le toit du chalet à leur retour. Une pensée incongrue, mais qui lui occupait l’esprit. Le fait qu’il s’imagine sur le toit avec la pelle était-il bon signe, comme une prophétie autoréalisatrice, ou tentait-il de forcer le destin ? Finalement, il décida que ce dernier était sous leur contrôle. S’il réussissait à surmonter la douleur qui se diffusait de nouveau dans ses mains, s’ils continuaient à avancer malgré leur épuisement et si Hánas les guidait à travers les montagnes par des chemins dont le mastodonte ignorait l’existence, alors ils survivraient.

Mais Sofia était fatiguée. Ses petites jambes avaient déjà tant donné. Ses muscles n’avaient plus de ressources, et Erik se dit que le mental ne devait pas être loin de céder. Le stress de l’assassinat des Helgeland. La terreur pendant la fuite nocturne. Les balles qui sifflaient entre les arbres. Puis le froid tétanisant, le vent glacial à l’affût de la moindre ouverture dans les coutures de leurs vêtements, mordant le visage et s’infiltrant jusqu’aux os. Et maintenant, savoir qu’il allait arriver. Le mastodonte. Dont les yeux semblaient vous transpercer. Ce type était un acharné, comme guidé par autre chose que des traces éphémères dans la neige ou la chance et la persévérance. Guidé par un antique instinct de prédateur – des sens qui se développent au cours de dizaines de milliers d’années d’évolution génétique.

— Tout le monde va bien ? demanda Hánas, la voix hachée par le vent.

Il était en tête, suivi de Sofia. Lui fermait la marche en tirant la pulka.

— Oui, répondit sa fille, tête baissée contre le vent, ne lâchant rien.

Čalmmo, sans doute perplexe que son maître ait abandonné le troupeau de rennes, bondit à côté de lui.

— Erik ? appela Hánas.

— Tout va bien.

Un pur mensonge. Ses muscles criaient misère. Dans les épaules, les triceps, le bas du dos et les cuisses. Ses pieds souffraient dans ses chaussures qu’il n’avait pas enlevées depuis le refuge de l’Association norvégienne de trekking. Le pire, après les mains, c’était les genoux. Ça devenait un vrai problème. Il avait l’impression que les muscles qui soutiennent les articulations et permettent de plier les genoux étaient fatigués, et que leurs dernières réserves d’énergie se déversaient dans les ligaments pour compenser. Quant à ceux-ci, ils travaillaient trop dur, sans le soutien des muscles. Inéluctablement, ils finiraient par se déchirer, et il ne pourrait plus continuer.

Une heure après avoir quitté la tente de Hánas, ils arrivèrent sur un plateau où la visibilité était si mauvaise qu’Erik distinguait à peine l’éleveur qui se trouvait pourtant juste devant Sofia. Ils avançaient si près les uns des autres que, de temps en temps, leurs skis s’entrechoquaient. Flocons et poudreuse s’en donnaient à cœur joie sur leurs visages tels des feux follets, les obligeant presque à fermer les yeux et à s’en remettre au Sami.

— Vous voulez vous arrêter un peu ? demanda ce dernier, un bâton brandi vers un promontoire sur leur droite, uniquement visible parce que la neige tourbillonnait autour. On peut faire une petite pause, à l’abri.

— Qu’est-ce que tu en penses, p’tite mère ?

— Pas encore, papa.

— Alors, on continue, dit-il à Hánas.

— Ça va monter maintenant, prévint le Sami. Sur deux kilomètres.

— Je peux le faire, papa.

Il voulait qu’elle se repose, mais ils devaient poursuivre leur progression parce qu’ils étaient restés trop longtemps dans la tente. Et parce que son autre fille, sa merveilleuse grande fille qui n’était plus en vie, lui avait dit de fuir.

Ils grimpèrent. Courbés, harassés. Avançant péniblement, comme trois trolls des montagnes, derniers de leur espèce, retournant dans leur repaire secret pour se coucher et ne plus jamais se réveiller. Ils en avaient fini avec le monde parce que lui en avait fini avec eux. Ses skis n’avaient plus rien d’un équipement high-tech conçu pour glisser sans peine sur la neige, se dit Erik. Ils étaient désormais un fardeau. Deux planches grossières attachées à ses pieds engourdis. Il songea à les enlever pour les porter sur son épaule ou les mettre dans le traîneau et enfiler ses raquettes, mais c’était une mauvaise idée. Il fixa son regard sur sa fille devant lui, sur ses jambes qui avançaient l’une après l’autre, sur ses bras qui plantaient les bâtons, et il lui demanda mentalement de continuer. Parce que, si elle continuait, il la suivrait, car il ne la quitterait pas, même si la nature avait raison de lui.

Tandis qu’ils grimpaient, le chien bondissait autour d’eux, infatigable, exerçant ses instincts de gardien de troupeau en s’assurant qu’ils restaient bien groupés. Une heure plus tard, le terrain était de nouveau plat, et Erik ordonna à Sofia de monter dans la pulka.

— Non, papa. Je peux skier, soutint-elle, assez fort pour que Hánas, qui s’était arrêté, l’entende.

— Tu es épuisée, répliqua Erik. Laisse-moi te tirer un peu.

— Je vais le faire, proposa Hánas.

« Tu dois maintenant veiller sur Sofia. » Il avait encore en tête les mots d’Emilie. Cristallisés telle de la glace sous son crâne.

— Je m’en occupe, dit-il à l’éleveur en retirant le harnais pour aider Sofia à monter dans la pulka. Mais tu peux m’aider à ranger ses skis et ses bâtons, ajouta-t-il.

Vu l’état de ses mains, il était incapable de se charger des crochets et des élastiques.

— C’est une jeune fille solide, remarqua Hánas, une fois Sofia dans le traîneau et eux deux prêts à repartir.

— Tu n’as pas idée, répondit Erik.

— Papa ! Papa ! regarde Čalmmo !

Erik s’arrêta pour reprendre son souffle, puis jeta un œil par-dessus son épaule. Sofia se contorsionnait pour observer au-delà du traîneau.

— Il a repéré quelque chose.

Hánas les avait rejoints. Il planta ses bâtons dans la neige et arma son vieux fusil russe.

— C’est peut-être un lynx ou un lièvre, décréta-t-il.

Erik savait que ce n’était pas un simple animal.

Čalmmo aboyait dans les ténèbres. Son maître siffla et le chien se tut. Mais il était excité et en alerte. Vent dans le dos, le chien avait sans doute flairé quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.

— Je pense que c’est le type à vos trousses, déclara le Sami.

— Je le pense aussi, lâcha Erik.

— Tu vois la queue de Čalmmo ? Elle remue plus à gauche. Il fait ça quand il n’aime pas quelque chose… ou quand il doute, expliqua l’éleveur alors que son chien se tenait raide, la queue en l’air.

— Baisse-toi, Sofia, ordonna Erik, et elle se tassa dans la pulka.

— Si c’est lui, il ne nous a pas forcément vus, reprit Hánas en regardant dans la lunette de son fusil. Avec ce vent, Čalmmo peut le sentir de très loin. À trois, quatre kilomètres peut-être.

— Alors on continue, fit Erik, passant son fusil dans le dos.

Hánas hocha la tête.

— Crie si tu vois quelque chose bouger, dit Erik à sa fille. Mais surtout, reste couchée.

Ils longèrent une vallée glacée qui semblait se refermer sur eux. Puis dépassèrent des collines pelées et une lande stérile, tout un monde défunt. Un lieu où les humains n’étaient pas censés s’aventurer. Où les préoccupations des gens n’avaient aucune importance. Erik en ressentait le poids écrasant, car sa responsabilité était immense. Sofia. Sa raison de vivre. La protéger était à présent la seule chose qui comptait à ses yeux. Et il était furieux que l’existence de sa fille ne signifie rien pour la glace sous leurs pieds, la roche couverte de lichen endormi sous la poudreuse et les bouleaux rabougris sur les flancs de la vallée. Ça le mettait en rage, même si sa rage était inutile.

Mais, très vite, Erik cessa de réfléchir. Il se contenta d’avancer, son cortex envoyant des impulsions électriques, à travers sa moelle épinière et ses nerfs, vers ses muscles qui, à leur tour, se contractaient. Encore et encore. Sans répit, comme la neige qui ne cessait de tomber.

Son cerveau était sans doute en train de geler. La faute au froid. Ses pensées, elles, fondaient telles de la neige liquide. Malgré ça, le physique fonctionnait.

Le vent hurlait dans la vallée mais, au moins, ils l’avaient dans le dos. Cela ne l’empêchait pas d’avoir froid. Trop froid. Après la chaleur de la tente, après s’être réhydraté, il avait transpiré, et ses sous-vêtements étaient trempés. Cette sueur se transformait maintenant en givre sur sa peau.

Réveille-toi ! se dit-il, tout en sachant qu’il ne pouvait pas être en train de dormir. Tu dois rester vigilant. Réveille-toi, enfoiré ! Son esprit s’éteignait. Sans doute parce qu’il se perdait dans l’action répétitive de tracter la pulka, ou parce que son corps accaparait toute l’énergie disponible pour alimenter ses muscles. Et si l’hypothermie s’annonçait ?

Réveille-toi !

Il essaya de penser à quelque chose, n’importe quoi. Mais rien de concret ne lui venait à l’esprit. Juste des fragments, comme un miroir brisé. Il songea à la façon dont un poisson peut parfois continuer de s’agiter une heure après que vous l’avez sorti du fjord, même vidé et décapité. Les nerfs continuent de fonctionner après la mort. Je serais comme ce poisson, songea-t-il. Si mon cœur s’arrêtait maintenant et que je mourais debout, je continuerais. Je continuerais à tirer.

Čalmmo se remit à aboyer. Mais, cette fois, ils ne se s’arrêtèrent pas.

— Čalmmo ! appela Hánas, s’attendant à ce que le chien bondisse à ses côtés.

Comme il n’apparaissait pas, son maître répéta son appel. Erik crut apercevoir l’animal qui courait dans la direction qu’ils venaient d’emprunter, une forme noire se fondant dans l’obscurité. Mais, quelques instants plus tard, plus aucun signe de lui.

Hánas scruta l’horizon à la recherche de son chien. Erik s’arrêta à côté de lui. Un moment, ils se turent, et il lui sembla entendre des aboiements dont le son, au loin, se perdait dans le vent.

— Il faut qu’on accélère, dit Hánas.

Erik hocha la tête.

— Tu en seras capable, malgré tes mains ?

— Oui, je peux avancer plus vite, répondit Erik.

Hánas le sonda un instant du regard.

— Dans ce cas, allons-y.

Il se remit en mouvement. Erik fit de même, non sans peine à cause du poids du traîneau.

— Tu as assez chaud ? demanda-t-il à Sofia, qui acquiesça d’un signe de tête.

Ses mains n’étaient plus que des pinces douloureuses, même dans les moufles doublées de fourrure de Hánas. Mais il avait perfectionné sa technique consistant à lancer les bâtons par leurs dragonnes et à pousser sur les poignées avec ses paumes. Il accéléra, skiant dans les traces du Sami.

Peu après, l’aube se leva à l’est. Il lui avait semblé que la nuit s’étirait à l’infini, que le jour naissant ne viendrait jamais. Pourtant, il était là, s’infiltrant dans le ciel sombre, lentement, comme pour passer inaperçu. Bonne ou mauvaise chose ? Erik l’ignorait. Tant mieux pour la hausse de température de deux ou trois degrés, et l’optimisme qui accompagne chaque jour nouveau. Mais les ténèbres étaient leur allié, désormais ils seraient plus faciles à suivre.

Alors qu’un soleil pâle se hissait au-dessus des sommets, Hánas les conduisit le long d’une autre vallée dont les flancs abrupts s’élevaient en terrasses incurvées et enneigées, scintillantes de tons rosés.

— Au printemps, cette vallée est balayée par les avalanches, expliqua Hánas.

Erik revécut ces longues minutes où il avait été enseveli vivant, lorsqu’il était tombé de la crête. Si Sofia ne l’avait pas sorti de cette obscurité glaciale, il y serait encore. Elle n’avait pas paniqué. En tout cas, elle n’en avait rien montré.

Ce monde ne la méritait pas.

Les nuages gonflés de neige, mais léthargiques depuis que le gros de la tempête était passé, s’amincissaient, étirés par le vent d’ouest.

— Il fera nuit dans six heures, dit-il.

Six heures, une éternité. Tous en avaient conscience. Lors d’une halte près d’un rocher, ils regardèrent le chemin parcouru pendant que Sofia leur distribuait des bonbons à la réglisse.

— Papa, on ne veut pas que la tempête s’arrête, pas vrai ?

— Exactement.

Hánas regardait vers le sud-est, ses yeux bleus perdus dans la vallée.

— Le chien, il s’enfuit souvent comme ça ? demanda Erik.

— Si Čalmmo était encore en vie, il serait là, répondit Hánas.

Le silence tomba. Inutile d’interroger le Sami quant au sort du chien. Erik jeta un regard à Sofia, en désignant le traîneau.

— Prête ?

Mais ce n’était pas son père qu’elle écoutait. Elle décolla son bonnet de son oreille avant d’incliner la tête.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a…

Puis Erik aussi l’entendit. Le bruit caractéristique d’un hélicoptère. Tchop, tchop, tchop.

Ils levèrent les yeux au ciel, chacun observant une zone différente, puisque le son inondait toute la vallée.

— Là ! s’exclama Sofia, indiquant le nord-est, relativement épargné par les nuages.

Et enfin, Erik le vit. Un flash rouge, les pales sombres et indistinctes. Puis l’hélico disparut sous la crête.

— Il se pose, c’est sûr, dit Erik, avant d’interroger Hánas : Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?

Les yeux de l’éleveur formaient deux fentes étroites. Il faisait tourner le bonbon dans sa bouche comme s’il le soupçonnait d’être empoisonné.

— Rien, répondit-il en scrutant les environs, semblant vérifier les indications de sa boussole interne. En tout cas, rien à ma connaissance. Il y a un centre de recherche climatique au nord, à deux heures de motoneige. Parfois, des hélicoptères s’y rendent. Mais il n’y a rien d’autre à des kilomètres à la ronde. Personne ne peut rien construire, par ici.

Il fixait la ligne de crête au-delà de laquelle l’hélico avait disparu.

— Tu l’entends toujours ? demanda Erik à Sofia.

— Non.

— Un hélico ne se poserait pas ici, au milieu de nulle part, affirma-t-il. Sauf pour une opération de sauvetage.

— Mauvais temps pour voler, renchérit le Sami.

— Ils sont peut-être en train de nous chercher ? dit Sofia.

— C’est possible, répondit l’éleveur. Mais alors, pourquoi atterrir là-bas ?

— Il doit y avoir quelque chose, insista Sofia. Et s’il y a des gens là-bas, ils peuvent nous aider.

Les lèvres gercées entrouvertes n’en dirent pas plus. Cela lui fit mal de voir que tous les espoirs de sa fille reposaient sur une piste aussi mince, et qu’elle s’autorisait à peine à l’évoquer de peur d’y placer trop d’attentes.

— On peut y aller ? lança-t-il à Hánas.

Examinant les sommets, il ne voyait pas comment lui et Sofia pourraient grimper si haut. Surtout dans leur état. Et le Sami n’était plus un jeune homme.

— Je crois qu’il y a un col entre les montagnes, répondit Hánas. Il faut grimper, bien sûr, mais ce n’est pas comme si on le traversait. Pas plus difficile que ce que nous avons déjà fait.

— On peut y arriver, papa. Tu n’auras pas besoin de me tirer. Je me suis reposée. J’ai repris des forces.

Cela ne sautait pas aux yeux.

— Reste encore un peu dans la pulka.

— Mais, papa…

— Jusqu’au col. Ensuite tu pourras skier.

Une fois sa fille réinstallée dans le traîneau, il regarda Hánas.

— On est prêts.

L’éleveur l’observa un instant, comme pour le sonder. Puis il se remit en mouvement, glissant sur la neige tel un fantôme.

 

1. Porridge norvégien à la crème sure.

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