Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 12
12
Ils atteignirent un autre glacier. Un vaste paysage sans relief ou presque, mis à part une lézarde ici et là et, à l’est, plusieurs colonnes de glace s’élevant à l’intersection de deux crevasses.
— Il n’y a rien ici, fit remarquer Erik, essoufflé par l’ascension.
— Il doit pourtant bien y avoir quelque chose, rétorqua Sofia.
Elle parcourait l’étendue blanche du regard. Elle n’était pas prête à accepter qu’ils avaient fait ce détour pour rien.
Devant eux, des rafales de neige balayaient la surface hérissée de blocs de glace : un décor qui ressemblait à une planète gelée en cours de formation. Si Hánas leur avait annoncé qu’aucun homme n’avait jamais mis les pieds ici, Erik l’aurait cru. Un paysage de désolation, sans une once d’humanité. Erik sentait le vent s’accrocher à lui, essayer de le fondre complètement dans cet environnement chaotique.
Alors qu’ils cheminaient encore sur le col, ils avaient à nouveau aperçu l’hélicoptère, s’élevant au-dessus des montagnes avant de virer à droite et de plonger vers l’ouest. Ils l’avaient regardé disparaître sans même gaspiller leur énergie à agiter les bras, car il était trop loin.
Erik ne savait pas trop à quoi s’attendre une fois le col passé, mais jamais il n’aurait imaginé un tel néant. Recevoir un coup à l’estomac ne l’aurait pas davantage sonné.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-il, autant à lui-même qu’à Hánas.
Il n’osait pas regarder Sofia, de peur de lire la déception sur son visage.
L’éleveur de rennes déchiffrait la terre comme les pages d’un livre dont il aurait saisi chaque mot. Il leva le menton vers l’est.
— Par là.
— Pourquoi ? interrogea Erik.
Il avait le côté gauche du visage engourdi et sentait les cristaux de glace projetés par le vent recouvrir d’une croûte blanche la moitié de son corps. Sofia se protégeait d’une main, les yeux à la recherche d’une cabane ou d’une tente, un bâtiment, n’importe quoi permettant de comprendre ce que l’hélicoptère était venu faire là.
— Là-bas, il y a quelque chose, déclara Hánas.
Erik ne voyait rien, Sofia non plus.
— Quoi ? demanda-t-il.
Le Sami sortit une paire de lunettes de son manteau de fourrure, qu’il posa sur son nez.
— Je ne sais pas encore.
Erik n’avait aucune envie de faire demi-tour. Il ne voulait pas non plus rester immobile et attendre d’être absorbé par le glacier. Il sortit sa montre-boussole mais l’écran était noir. Batterie à plat.
— Alors, en avant, dit-il.
C’est ainsi qu’ils commencèrent à distinguer ce que Hánas avait repéré. D’étranges blocs de glace. Cinq en tout, de formes irrégulières, sur une pente à l’est du glacier, chacun de la hauteur d’une maison. De dangereux séracs. Erik se souvenait d’avoir lu dans les journaux il y avait quelques années que la chute de séracs avait provoqué la mort d’un groupe d’alpinistes dans l’Everest. Malgré tout, ils s’avançaient vers ces formes imprécises. Il ne voyait pas les crevasses, mais savait qu’elles n’étaient plus très loin, alors il demanda à Sofia d’être prudente, de garder les yeux rivés sur la neige devant elle.
— Là, qu’est-ce que c’est ? cria-t-elle.
Erik n’apercevait rien d’autre que les colonnes de glace qui se dressaient tels des monolithes érigés par une race d’extraterrestres disparue depuis des lustres.
Mais Hánas avait une meilleure vue. Il leva une main vers le ciel pour leur signifier de s’arrêter, et ils s’immobilisèrent derrière lui.
— Tu vois, papa ?
— Non.
Devenait-il aveugle à cause de tout ce blanc ? Il semblait peu probable que des rayons ultraviolets aient pu brûler sa cornée quand le soleil se résumait à un maigre halo de lumière froide dans le ciel cendré. Mais ce n’était pas impossible non plus.
— Un bâtiment ! s’exclama sa fille. Là-bas, dans la glace.
— Et regardez, là, fit Hánas. Voilà où l’hélicoptère a atterri.
Erik distingua les traces des patins de l’hélico dans la neige, et même la légère marque laissée par le train d’atterrissage, empreintes qui commençaient à s’effacer. Et le bâtiment dont parlait Sofia apparut cette fois nettement à ses yeux. Distant de cinquante ou soixante mètres, il paraissait avoir été construit dans la pente, la glace et la roche. Une porte et une trentaine de centimètres de métal rouillé étaient les seules parties visibles, donc impossible de déduire la taille et la structure de la construction. Mais elle existait bel et bien.
— Qu’est-ce que ça peut être ? demanda-t-il à Hánas.
Erik voulait se présenter à la porte et frapper. Se réfugier à l’abri du froid, mettre de l’acier entre eux et le Russe. Mais une part de lui-même, plus avisée, lui conseillait la prudence. Ce bâtiment avait manifestement été conçu pour ne pas être repéré.
— J’ai déjà vu un truc dans le genre, dit Hánas. Sur l’île d’Andøya.
— Et qu’est-ce que c’était ? s’enquit Erik.
Le vent reprenait de la vigueur, balayait la neige de leurs skis et fouettait leurs joues à coups de flocons.
— Une vieille station d’écoute, précisa l’éleveur en plantant ses bâtons, un vestige de la guerre froide.
Il ôta ses moufles en peau de renne avec ses dents, dégagea le vieux fusil de son épaule, tira la culasse et vérifia qu’il n’était pas chargé. Puis, rangeant les gants dans son épais manteau, il tint l’arme devant lui, comme lorsqu’ils l’avaient rencontré dans la tempête.
— Elle faisait partie du réseau d’alerte précoce 1 situé sur les Aléoutiennes, au Groenland. Une chaîne le long du 69 e parallèle de latitude nord. Celle d’Andøya était pleine d’écrans radars.
— Pour repérer quoi ?
— Les hommes et les femmes qui y travaillaient guettaient les stries de lumière verte représentant des bombardiers soviétiques qui se dirigeaient vers le sud du pôle.
— Des bombardiers chargés d’armes nucléaires, précisa Erik à l’intention de Sofia.
— La plupart de ces stations sont devenues obsolètes lorsque les Soviétiques ont mis au point des missiles longue portée, expliqua Hánas. Maintenant que la glace recule, on les repère de plus en plus ici, dans l’Arctique.
— Il y a des gens dedans ? interrogea Sofia.
Erik regarda Hánas, qui leva un sourcil.
— Probablement, non ? dit Hánas. Si l’hélicoptère est venu jusqu’ici.
Le vent gémissait sur la plaine.
— Attendez-moi ici.
Le Sami remit son fusil à l’épaule et skia vers la porte, s’arrêtant à cinq mètres environ. Il retira sac à dos et skis, détacha ses raquettes et les fixa ensemble, puis il fit les derniers pas en pointant de son fusil la caméra de sécurité dans le boîtier en acier blanc qu’Erik n’avait pas vu, à gauche de la porte.
Hánas cogna avec sa crosse, un son métallique incongru dans ce désert de glace. Rien. Il frappa de nouveau, trois fois. Toujours rien.
— Il doit y avoir quelqu’un là-dedans, papa. Sinon, pourquoi il y aurait une caméra ?
Hánas leva les yeux vers l’objectif et agita une main, puis cogna une fois de plus.
Maintenant qu’il ne bougeait plus, Erik sentait le froid lui gagner les jambes. Au niveau des cuisses et de l’aine. Ses pieds étaient de plus en plus engourdis. Il tentait de recroqueviller ses orteils. Sofia grelottait. La neige sur son bonnet et ses épaules ne fondait pas. Ils rejoignaient Hánas à la porte du bâtiment lorsque ce dernier leur fit un signe de tête.
— Montrez-vous à la caméra, dit-il en reculant pour les laisser s’approcher. Peut-être qu’ils n’aiment pas les Samis.
Erik fit pivoter ses skis, s’approcha de la porte et regarda l’objectif noir. Pourvu qu’il y ait quelqu’un assis dans une pièce à l’autre bout de ce circuit fermé. Affaiblis et frigorifiés comme ils l’étaient, ils ne survivraient pas à une autre nuit dehors.
La porte ne s’ouvrait pas.
— P’tite mère, à ton tour.
Sofia fit un pas de côté pour s’exécuter.
— Regarde la caméra.
Erik vit son visage se refléter dans l’objectif. Petit et lointain. Il lut l’angoisse sur ses traits. L’espoir aussi. Toujours présent. Vacillant telle une flamme dans l’obscurité.
— Enlève ton bonnet rien qu’une seconde.
Ceux qui se cachaient dans cette relique d’un conflit d’un autre temps, fait d’espionnage et d’embargos, de propagande et de course au progrès, n’étaient peut-être pas des salauds qui laisseraient une gamine de treize ans mourir de froid dans le blizzard.
Mais la porte restait close.
Incapable de serrer le poing, il la frappa de l’avant-bras. Le bruit du choc était à peine audible.
— Ouvrez ! cria-t-il. Ouvrez cette putain de porte !
Sofia avait remis son bonnet et se tenait là, bras croisés sur la poitrine, essayant de retenir le peu de chaleur que son corps abritait encore.
— Peut-être qu’il n’y a personne, dit Hánas. Peut-être qu’ils sont partis avec l’hélico.
Il se retourna et commença à marcher vers ses skis. Sofia refusait d’abandonner.
— Il doit y avoir quelqu’un.
Elle se déchaussa, enfonça l’un de ses bâtons dans la neige et, de l’autre, martela la porte.
— On y va, dit Hánas. Il nous faut repasser le col avant la nuit.
— Ouvrez ! cria Sofia, cognant encore et encore. Qui que vous soyez, ouvrez. S’il vous plaît ! On est gelés ! Il y a un homme qui essaie de nous tuer ! S’il vous plaît ! Y a quelqu’un ?
Erik regarda derrière eux ce monde blanc et tourbillonnant, à la recherche d’une forme ou d’une couleur susceptible de se détacher sur ce fond blanc. Le mastodonte était toujours là. Il le savait. S’il avait vu l’hélicoptère, lui aussi, il devinerait qu’ils avaient suivi son sillage pour chercher de l’aide.
Il va nous repérer sur le glacier. Il va nous voir et, même si on parvient à s’enfuir, il ne nous lâchera plus.
— Sofia, ça suffit. Il faut qu’on y aille.
— S’il vous plaît ! implorait-elle en martelant la porte. Aidez-nous !
— Sofia, répéta-t-il en posant une main sur son épaule. On doit partir.
Elle se tourna vers lui et il lut de la terreur dans ses yeux. S’il savait une chose en ce bas monde, c’était que cette lueur en elle était la dernière, et cette idée l’effrayait.
Soudain, un bruit se fit entendre. Celui d’un verrou qu’on tire. Ils se regardèrent.
La porte s’ouvrit.
L’homme qui se tenait devant eux avait le visage et les cheveux gris, et portait une blouse blanche avec des stylos alignés dans sa poche de poitrine. L’image que le monde entier se fait d’un scientifique. Ses yeux étaient bleu pâle, derrière des lunettes à monture noire. Il les examina lentement avant de les faire entrer.
— Prenez vos skis et toutes vos affaires, dit-il avec un accent finlandais. On a un endroit pour les stocker.
Erik le remercia et poussa Sofia à l’intérieur tandis que Hánas l’aidait à tracter la pulka, avant d’aller chercher ses propres skis. Ils suivirent l’homme dans un espace peu éclairé et beaucoup plus vaste qu’on aurait pu l’imaginer de l’extérieur. Ils laissèrent leur matériel dans un réduit en béton qui rappelait la salle des coffres d’un hôtel une étoile dans une station de ski bon marché. Leur hôte se présenta – Dr Kotilla – et les conduisit dans un étroit couloir éclairé par une bande LED sur toute la longueur. Leurs chaussures claquaient sur le caillebotis en acier dentelé recouvrant le sol.
Sofia prit la main de son père dans la sienne.
— On a réussi, papa, chuchota-t-elle.
Quelque part, un générateur ronronnait faiblement.
— On a réussi, confirma-t-il.
Ils bifurquèrent pour arriver au cœur du lieu, dans une pièce éclairée par les écrans d’une demi-douzaine d’ordinateurs disposés le long des murs. Deux des bureaux étaient occupés ; les techniciens se contorsionnèrent sur leurs chaises pour observer ces étrangers amenés par le blizzard, dont les vêtements et les chaussures gouttaient sur le sol. Erik avisa un banc en pin et en acier dans un coin de la pièce, comme on en trouve dans un vestiaire d’école ou de gymnase. Au-dessus, quatre combinaisons jaunes suspendues à des patères. Tous trois furent conduits le long d’un autre couloir, vers une porte d’apparence ancienne, malgré le mécanisme de la poignée relativement récent.
— Que faites-vous ici ? demanda Hánas, lui ôtant la question de la bouche.
— Nous menons des activités de surveillance et de recherche pour le ministère du Climat et de l’Environnement, répondit le Dr Kotilla, sortant une carte qu’il glissa dans la serrure avant de pousser la porte et de les inviter à entrer. Venez vous réchauffer et vous reposer.
Sofia entra la première, suivie de Hánas, tandis qu’Erik jetait un ultime coup d’œil à la pièce principale : tubes à essai, pinces et supports, flacons, masques de sécurité, combinaisons de protection, écrans, cloisons de verre… Hánas avait sans doute raison d’y voir une relique rouillée de la guerre froide, mais ça ressemblait désormais à un laboratoire de recherche moderne.
— Après vous, fit le docteur.
Erik pénétra dans la pièce, un bureau. Le Dr Kotilla ferma la porte derrière lui.
— Nous aurions besoin d’utiliser votre téléphone, dit Erik pendant que Kotilla installait une chaise à côté de Sofia et de Hánas.
— Je crains bien que ce ne soit pas possible, répondit le scientifique en contournant le bureau pour s’asseoir. Les communications sont coupées à cause de la tempête. Un des risques du métier, comme vous pouvez l’imaginer.
— Bon sang ! s’exclama Erik tandis que Hánas maugréait en sami.
Kotilla décrocha le téléphone, dit quelques mots en finnois, puis couvrit d’une main le combiné avant de se tourner vers Erik.
— Les transmissions internes fonctionnent correctement, en revanche.
Erik comprit qu’il demandait à ce qu’on leur apporte deux cafés et un chocolat chaud.
— Alors, reprit Kotilla en reposant le récepteur. Racontez-moi ce qui s’est passé. Que diable faisiez-vous dehors par un temps pareil ?
— Un couple, au sud du glacier de Koppangsbreen, a été assassiné, commença Erik. Des types ont débarqué chez eux pour leur proposer de l’argent à condition qu’ils cessent de manifester contre la réouverture de l’ancienne mine de cuivre. Les choses ont dérapé. Ils ont tué Lars et Karine Helgeland.
La simple évocation de ce qui s’était produit le fit frissonner. La peur était ancrée en lui, tenace et glaçante.
— Dieu du ciel, murmura Kotilla.
Ses yeux pâles étaient écarquillés. Il remit ses lunettes, qu’il venait de nettoyer contre sa blouse.
Erik prit une inspiration. Ses mains le faisaient horriblement souffrir. La douleur l’empêchait de trouver ses mots. Il avait l’impression d’être debout sur la surface gelée d’un lac, à tirer désespérément sur une ligne qui s’enfonçait dans les eaux sombres et glaciales.
— Ma fille et moi étions chez eux à ce moment-là, un peu par hasard. On a pu se sauver. On a eu cette chance. Mais les types qui ont tué Lars et Karine sont quelque part dans la montagne, à nos trousses.
— Papa en a tué trois, précisa Sofia, assise toute recroquevillée comme si elle était encore dans un igloo, à lutter contre le vent. Mais il en reste un. Et il n’abandonnera jamais.
Elle frottait ses mains rougies l’une contre l’autre. Erik ignorait si c’était à cause des engelures ou de la chaleur. Ou une conséquence du traumatisme.
Kotilla l’observait tout en grattant sa barbe poivre et sel.
— Vous êtes militaire, monsieur… ?
— Amdahl, compléta Erik. Non, charpentier.
Le docteur cligna des yeux, incrédule.
— On a eu de la chance, répéta Erik. On a réussi à trouver Hánas, qui nous a beaucoup aidés.
Il désigna l’éleveur de rennes, leur sauveur. Sans lui, ils seraient encore en train d’errer dans le blizzard. À supposer qu’ils soient toujours vivants.
Kotilla se tourna vers le Sami, dans l’attente de sa version.
— Karine Helgeland était ma sœur, expliqua ce dernier.
On le sentait indifférent à ce royaume de conduits de climatisation, de sols métallisés, de murs bétonnés et d’écrans pixélisés. Il avait l’air plus vieux, ici. Comme si l’éclairage sans âme des LED lui avait fait perdre une part de son être, alors que la lueur du feu, dans sa tente, d’une certaine manière le nourrissait.
— Toutes mes condoléances, dit le docteur, se calant sur sa chaise comme s’il accusait le coup.
— Pourquoi avoir mis si longtemps à nous ouvrir ? demanda Erik. Vous avez dû nous voir à la caméra. Vous nous avez forcément entendus frapper.
— Personne ne surveille la caméra, expliqua Kotilla. Et, bien évidemment, nous n’entendons rien à travers les murs et la glace. Nous… n’avons pas beaucoup de visiteurs, ici. Et jamais de visites-surprises.
— Et il n’y a aucun moyen d’appeler la police ou de faire passer un message ? interrogea Erik.
— Pas avant la fin de la tempête. En attendant, je peux envoyer un signal de détresse. Nous avons une RLS. C’est-à-dire une radiobalise de localisation des sinistres.
— Comme sur les bateaux.
— Bien sûr, nous ne pouvons pas préciser la nature de l’urgence mais, dès qu’on active la balise, les secours viennent. Ils envoient un hélicoptère s’ils le peuvent. Sinon, des motoneiges, expliqua le scientifique en esquissant un sourire à l’intention de Sofia. Vous êtes en sécurité maintenant, c’est le principal. Cet homme ne vous trouvera pas ici. Et même si c’était le cas, il ne pourrait pas entrer.
Sofia regarda son père comme s’il pouvait confirmer les propos du docteur. Erik hocha la tête, confiant.
— Soit, dit Kotilla en se levant, je vais activer la balise et vous faire préparer une chambre. En attendant nous allons examiner vos mains. Tu as faim ? demanda-t-il à Sofia.
— Un peu.
— Moi aussi, lâcha Erik.
Hánas opina de la tête.
— Il n’y a rien qui vous creuse l’estomac davantage que le ski, affirma le scientifique, même s’il n’avait pas l’air d’un grand sportif. Je m’excuse d’avance : ici, la nourriture est loin d’être sensationnelle. Mais au moins ce sera chaud. Et j’ai du chocolat, ajouta-t-il avec un coup d’œil complice à Sofia.
Elle le gratifia d’un sourire et retira enfin son bonnet rose, comme pour leur signifier qu’elle avait décidé de rester.
— Je reviens, ne vous sauvez pas entre-temps, dit Kotilla.
Plaisanterie que le trio trouva plutôt de mauvais goût. Le scientifique quitta la pièce et referma la porte derrière lui.
Erik tendit une main à Sofia, qu’elle berça entre les siennes sur ses genoux, sans parler, ses lèvres crevassées par le vent serrées l’une contre l’autre.
— On a réussi, p’tite mère, dit-il doucement.
Un instant plus tard, une femme vêtue d’une blouse de laboratoire leur apporta des boissons chaudes. Alors qu’elle déposait le plateau sur le bureau du Dr Kotilla, Erik l’interrogea sur leurs activités au sein de la base. Léger froncement de sourcils. La femme s’excusa dans un anglais approximatif teinté d’accent et expliqua qu’elle venait de Lituanie et ne parlait pas norvégien. Elle sourit à Sofia en posant le chocolat fumant devant elle, puis s’empressa de sortir, les laissant tous trois seuls dans les effluves mêlés de café noir et de cacao. Avec le réconfort de savoir que le monde aurait bientôt connaissance de ce qui était arrivé.
— Il est bon ce café, murmura Hánas, le nez dans sa tasse.
Il avait raison, Erik n’en avait jamais goûté de meilleur. Cela valait la peine de se brûler les paumes, même s’il ne sentait rien. Pendant que son chocolat brûlant refroidissait, Sofia s’assit sur le bord de sa chaise et prit quelque chose sur le bureau qui ressemblait à une pierre verte, utilisée comme presse-papier.
— Tu sais ce que c’est, Sofia ? lui demanda le Sami.
Elle secoua la tête, retournant le minéral dans tous les sens.
— Le métal vert, grimaça Hánas comme si les mots eux-mêmes avaient un mauvais goût. Du minerai de cuivre.
— De la mine de Koppangen ? s’enquit-elle en soupesant l’objet.
— Possible, fit Erik.
— Cette mine se trouve sur un terrain que des milliers de rennes traversent chaque année pour se rendre aux pâturages d’été, expliqua Hánas. Elle est en plein cœur de la zone où les faons naissent au printemps. S’ils rouvrent la mine, comment les femelles rennes vont-elles élever et protéger leurs petits ?
— Ce n’est pas juste, dit Sofia en continuant d’observer le morceau de roche dans sa main.
— Non, ce n’est pas juste, répéta le Sami. Mais on appelle ça le progrès.
Il parlait avec une sorte de lassitude, une résignation, comme si c’était un combat qu’il avait abandonné depuis longtemps. Erik ne voyait pas les choses de la même façon. Hánas élevait ses rennes, comme ses ancêtres avant lui. Il vivait dans les montagnes, libre comme le vent, tandis que d’autres se rendaient chaque matin au bureau, s’asseyaient devant un écran et exécutaient les ordres de leurs supérieurs jusqu’à ce que, l’âge et la fatigue venant, ils soient mis à la retraite.
— La mine ne rouvrira jamais, Hánas, dit-il. Pas une fois que tout le monde saura ce qui est arrivé à ta sœur et à Lars. Et ce que ces hommes ont essayé de nous faire.
— Regarde, papa.
Sofia avait reposé le morceau de minerai de cuivre sur le bureau et pris une feuille de papier, qu’elle retourna pour qu’il puisse la voir.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
Elle ouvrit la poche de poitrine de son anorak et sortit la lettre pliée en quatre que sa mère lui avait confiée le jour de leur départ. Cette fois, elle montra à son père le côté dactylographié, le document que Karine avait remis à Elise le soir où ils étaient allés dîner chez les Helgeland.
— Tu vois ? reprit-elle en disposant les feuilles l’une à côté de l’autre. Je savais que j’avais déjà vu ça quelque part.
Elle parlait de l’en-tête. Composé de deux N majuscules reliés entre eux tels des pics et des vallées de montagne, au-dessus des mots « Novotroitsk Nickel » imprimés dans le même bleu. En dessous, des caractères cyrilliques qu’aucun d’eux ne pouvait déchiffrer.
Erik se pencha au-dessus de la pile de documents qui se trouvaient sur le bureau. Du tranchant de la main, il les étala tous.
— Regardez ça, dit-il, constatant que cinq des feuillets avaient le même en-tête. Tous de la compagnie minière.
— Donc, ils connaissent cet endroit, en conclut Hánas.
Des bruits de pas résonnèrent sur le sol métallique dans le couloir, et Erik réempila les documents à la hâte.
— Range la lettre de maman, murmura-t-il à sa fille.
Sofia s’apprêtait à répondre quelque chose lorsque la porte s’ouvrit. Le Dr Kotilla entra, les bras chargés de couvertures.
— Tenez. Je peux prendre vos vêtements et les suspendre pour les faire sécher. Nous utilisons la pièce contenant les serveurs comme buanderie. Simplement, ne le dites pas à l’informaticien, leur dit-il par-dessus ses lunettes.
— Docteur, que faites-vous exactement ici ? demanda Erik.
Sofia avait enlevé sa doudoune et buvait son chocolat chaud tandis que Hánas, debout, ôtait son grand manteau en peau de renne.
— Nous travaillons pour l’Institut polaire norvégien, expliqua Kotilla en pianotant sur son bureau. Nous ne sommes qu’une petite équipe, mais nous étudions le climat – les polluants environnementaux. Et aussi la biodiversité.
— Si vous avez des questions sur le climat, n’hésitez pas, lança Hánas en défiant Kotilla du regard. Dans le temps, mes rennes trouvaient toujours de la nourriture dans la neige. Maintenant, les hivers sont plus chauds, et la couche supérieure fond avant de geler à nouveau. (Il se pencha, faisant cogner ses articulations sur la table.) À cause de cette épaisseur de glace, les rennes meurent de faim.
Kotilla hocha la tête solennellement.
— Les températures dans le Grand Nord ont augmenté de plus de deux degrés Celsius depuis la révolution industrielle. Je ne peux qu’imaginer combien il doit vous être difficile de perpétuer les traditions de votre peuple.
— Les mines, les lignes électriques, l’énergie éolienne, lâcha l’éleveur en fendant l’air de sa main noueuse. On dit que c’est au nom du progrès. De l’avenir. Mais expliquez-moi comment on va survivre en détruisant la nature ?
Le Dr Kotilla leva les paumes en un geste qui signifiait « Ne m’en demandez pas plus ». Erik trouva cette attitude étrange venant d’un expert étudiant le changement climatique. N’aurait-il pas dû plutôt plaider en faveur des éoliennes, des véhicules électriques et pour l’abandon des combustibles fossiles ? La technologie verte a besoin du cuivre extrait du sol, qui plus est. Bizarre qu’un scientifique prenne le parti des populations indigènes contre la volonté d’aider l’économie mondiale à s’affranchir du carbone.
— À quoi vous servent ces combinaisons ? demanda-t-il. C’est un sacré truc que vous avez là.
Il parlait des combinaisons intégrales jaunes résistantes aux produits chimiques, équipées d’appareils respiratoires autonomes. Presque identiques à celle qu’il avait vue portée par Elise sur une photo prise par un collègue en Sibérie, pour se protéger de la radioactivité issue de combustible nucléaire usé.
— Ah, ça, c’est juste une précaution, répondit Kotilla. Vous savez comment sont les compagnies d’assurance. En 2012, une équipe prélevant des carottes de glace en Sibérie est tombée sur la carcasse d’un mammouth laineux piégé depuis quarante-cinq mille ans. L’animal était en grande partie intact. Chair, peau, poils. Ils ont même retrouvé du sang. Mais ils craignaient la présence d’organismes vivants – de type virus ou parasites.
— Je crois que j’ai vu ça dans une émission de télé, dit Sofia. Les gens ont été infectés et ont commencé à s’entretuer.
Devant le haussement de sourcils de son père, elle ajouta :
— Je n’ai pas regardé tous les épisodes. Juste un chez Anette.
— Bien sûr, lâcha Erik, sceptique.
— C’est typique de la télé, commenta le scientifique en pinçant pouce et index. Ils s’emparent d’un embryon de science qu’ils noient dans le non-sens.
Hánas confia que la télévision était la chose qui lui manquait le plus ici, mais Erik n’écoutait pas vraiment. Il pensait aux combinaisons de protection suspendues, prêtes à l’emploi.
— Docteur, reprit-il en interrompant Hánas, vous avez dû participer à la conférence sur le climat, à Oslo, l’année dernière ?
Ces mots lui serrèrent le cœur. C’est pendant qu’Élise y assistait qu’il avait emmené les filles à Londres, et au mur d’escalade de Greenwich. Si seulement ils avaient fait autre chose, n’importe quoi d’autre.
— Peut-être connaissez-vous certaines personnes qui ont travaillé avec ma femme : les Amis de la Terre Norvège.
— Je n’ai pas assisté à cette conférence, répondit Kotilla en tapotant les accoudoirs de sa chaise. Je préfère travailler ici plutôt que de parler là-bas, si vous voyez ce que je veux dire.
— Dommage que vous ayez manqué le discours du Pr Edwards, fit remarquer Erik. D’après ma femme, c’était incroyablement inspirant. Elle n’arrêtait pas d’en parler.
— C’est un homme brillant, reconnut Kotilla le plus sérieusement du monde, tout en se contorsionnant sur son siège.
Erik opina du chef. En vérité, après l’accident, Elise avait à peine évoqué la conférence, mais il avait vu sur son téléphone une photo prise par sa collègue : son épouse serrant la main du Pr Edwards dans le centre de convention d’Oslofjord. Sauf qu’Edwards était une femme.
Pourquoi nous raconte-t-il des salades ? Et à quoi servent ces combinaisons de protection ?
Il devait y avoir un lien entre ce laboratoire et la mine de cuivre de Koppangen, mais lequel ?
Le téléphone sonna. Avec une vivacité surprenante, Kotilla décrocha le combiné en une fraction de seconde et le colla contre son oreille, détournant la tête. En écoutant son interlocuteur, il déglutit. Puis se tourna vers eux. Et lâcha enfin : « Toropit’sya. » Sans ajouter un mot, il raccrocha. Il remonta ses lunettes sur son nez et esquissa un sourire de ses fines lèvres.
— Bon, dit-il en se levant, je vais vous emmener…
Le reste de la phrase fut perdu à jamais, car Erik, attrapant la pierre sur le bureau, en frappa brusquement le scientifique à la tempe. Il s’effondra, ses lunettes glissant sur le carrelage.
— Bon Dieu ! s’exclama Hánas en se levant d’un bond, choqué.
Sofia n’avait pas bougé, mais elle le fixait, les yeux exorbités, l’air épuisé.
— Il nous mentait, expliqua Erik. Il faut qu’on se tire de là.
— À quel sujet ? demanda Hánas en se penchant pour regarder Kotilla, inconscient, ses cheveux gris maculés de sang.
— À tous les sujets. La phrase qu’il a prononcée au téléphone, c’était du russe.
L’éleveur hocha la tête et traduisit.
— « Dépêchez-vous ».
— Et à qui pensez-vous qu’il parlait ? interrogea Erik.
— Merde ! lâcha Hánas.
Erik saisit la doudoune de sa fille et la lui tendit.
— Enfile-la, et vite.
— Qu’est-ce qui se passe, papa ? demanda-t-elle en s’exécutant.
Erik se pencha vers Kotilla et retira la carte-clé attachée à la boucle de sa ceinture. Puis il posa les mains sur les épaules de Sofia.
— Il faut qu’on parte tout de suite. On n’est pas en sécurité ici.
— Mais on ne peut pas retourner dehors, lâcha-t-elle, désespérée.
— Et encore moins rester ici. Je pense que le mastodonte va débarquer. À mon avis, c’est à lui que Kotilla disait de se dépêcher. Ce labo a un lien avec la mine de cuivre et les gens qui ont tué Lars et Karine.
Une larme coula sur la joue de sa fille, et elle se tourna vers Hánas, implorante.
— Ton père a raison, lui dit-il. On doit sortir d’ici.
Elle jeta un coup d’œil à Kotilla, il n’avait pas repris connaissance.
— On va rester groupés et garder notre calme, déclara Erik.
Il prit une grande inspiration et ouvrit la porte du bureau. Tous trois remontèrent le couloir sombre.
1. Installations relatives à la ligne DEW (Distance Early Warning), qui visait à alerter les
Américains en cas d’attaque de missiles soviétiques.
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