Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 2
2
À nouveau, ce rêve. Il sait très bien qu’il rêve, pourtant il n’a aucune prise sur son esprit. Jamais. La silhouette est plus une ombre qu’autre chose. Plus une présence obscure qu’une forme humaine. Plus une sensation, comme ce poids au fond des tripes quand on a fait du mal à quelqu’un qu’on aime. Ou ce pincement au cœur quand on devine qu’un truc est irrémédiablement cassé.
Il ressent tout cela dans ce rêve. En sachant qu’il rêve. Mais, cette fois, c’est différent, et, malgré la peur, il s’approche de l’individu.
Qui es-tu ? demande-t-il.
Il devine le contour d’un visage. Un œil. Puis Sofia. Je suis là ! lui crie-t-il, mais elle ne l’entend pas. La terreur le submerge. Des griffes s’enfoncent dans la chair tendre de son cœur. Sofia !
Elle se dirige vers la silhouette. Non… ne t’approche pas ! Sofia, reste avec moi !
Il entend sa fille hurler.
— Erik !
La voix d’Elise le réveilla en sursaut. Il s’extirpa du lit, le cœur battant la chamade, comprenant que l’appel de sa femme était réel. L’affichage bleu et flou du réveil se fit plus net : 3 h 22.
— Sofia a fait un cauchemar, reprit Elise.
Erik la suivit vers la chambre de la petite en titubant.
— Chut, ma chérie. Ce n’était qu’un mauvais rêve, chuchota Elise en s’asseyant sur le lit.
Erik soupira, tâchant d’oublier son propre cauchemar, aussi pesant qu’un vêtement mouillé.
— Papa, murmura Sofia, moitié réveillée, moitié dans les bras de Morphée.
Erik s’assit à son tour et, passant doucement une main dans les cheveux emmêlés de sueur et de sommeil de sa fille, il lui dégagea le visage.
— Tout va bien, p’tite mère, papa est là.
— Je vais lui chercher de l’eau, dit Elise, le laissant avec Sofia.
— Tout va bien. Rendors-toi, je suis là, dit-il en l’embrassant sur le front. Papa et maman t’aiment si fort.
Elle sourit et enfonça sa tête dans l’oreiller.
— Je t’aime, bredouilla-t-elle, déjà en train de se rendormir.
Le lendemain matin, levé tôt, il se mit au travail pour finir de déneiger le toit. Sa mission accomplie, il découvrit Elise installée à la table de la salle à manger, l’ordinateur portable ouvert, un café posé à côté, et deux sillons verticaux entre les sourcils – au moins aussi avenants qu’une pancarte « Ne pas déranger » sur la porte d’une chambre d’hôtel.
Elle n’avait pas besoin de lever les yeux pour savoir ce qu’il pensait.
— J’ai juste besoin d’une heure ou deux, dit-elle, ses doigts pianotant sur le clavier.
Qu’elle puisse taper tout en parlant d’autre chose était un mystère pour lui.
Il ne put s’empêcher de dire :
— Je croyais que tu ne devais pas commencer avant une semaine.
— Tu étais sur le toit.
— Et toi, encore au lit, répliqua-t-il.
Elle inspira d’un air las.
— C’est la première fois que je travaille avec eux, expliqua-t-elle. Et c’est important. Je veux être prête.
Sofia et lui gagnèrent la ville pour acheter du vin. Au retour, dans la voiture, il l’observa un moment.
— Je n’arrive pas à croire que tu es en train de devenir une adolescente.
Elle fronça les sourcils, se rappelant sans doute toutes les fois où on l’avait traitée d’ado boudeuse, bien avant la veille de son treizième anniversaire.
— C’est dingue. Le temps passe à une vitesse…
— Papa, dit-elle le regard fixé sur le pare-brise, tu m’avais promis de m’emmener randonner sur le parcours Long Ski dès que j’aurais treize ans. Tu te souviens ? Une vraie aventure. Dormir dans des refuges et tout ça.
Erik sentit son estomac se nouer.
— Tu as promis, papa, insista Sofia.
— Je sais. Mais c’était il y a deux ans.
« Avant la mort d’Emilie », s’abstint-il d’ajouter.
— J’aurai treize ans demain. Je suis assez grande.
— Pas cette fois, Sofia.
— Mais tu avais promis, protesta-t-elle. Emilie te l’avait demandé, à Pâques, et tu lui avais dit d’attendre que j’aie treize ans pour qu’on parte tous les trois.
— Je sais, répondit-il, plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu – le seul fait d’entendre le prénom de sa fille aînée était une torture. Mais il s’est passé tellement de choses depuis. Plus rien n’est comme avant.
Sofia secoua la tête et détourna les yeux vers la vitre de la voiture.
Il se souvenait de ce jour dans les moindres détails. Emilie avait emprunté les cartes usées de son grand-père, marquées au stylo par ses soins, et elle avait planifié la randonnée à ski de cinq jours et quatre nuits à travers bois et lacs gelés. Très excitée. Mais Sofia était trop petite. Erik avait décrété qu’ils attendraient qu’elle ait treize ans pour partir tous ensemble. Il savait combien Emilie avait été déçue. Pourtant, elle avait pris la peine d’expliquer l’itinéraire à sa sœur, qui l’avait écoutée les yeux écarquillés. Puis Sofia avait annoncé à toute la famille qu’elle rappellerait sa promesse à son père le jour de ses treize ans. On pouvait être sûr qu’elle n’oublierait pas.
On n’était pas encore à Pâques, avec ses quatorze heures de lumière par jour, quand les rayons crus du soleil offraient un peu de chaleur et faisaient fondre doucement la surface de la neige, créant des conditions parfaites pour les descentes. En février, les journées étaient courtes et froides.
— D’ici un an, p’tite mère. Plus qu’un an avant la grande traversée. L’aventure, la vraie, je te le promets.
Silence. Encore une promesse qu’il n’était pas sûr de pouvoir tenir.
— Heureusement que tu m’as envoyé les indications par mail, fit remarquer Elise à Karine alors qu’ils se trouvaient sous le porche des Helgeland, à ôter la neige de leurs bottes et à suspendre manteaux et bonnets.
— Il doit encore neiger, annonça Lars en désignant les nuages gris au-dessus de leurs têtes. Dans quelques jours, tu ne pourras plus monter ici avec ça, lui précisa-t-il en indiquant la Mitsubishi. Quand ça tombe vraiment, seules les motoneiges peuvent circuler.
Karine et Lars étaient des hôtes parfaits, généreux et accueillants, et manifestement l’homme appréciait la bière, ce qui lui faisait assez de points communs avec lui pour que la soirée s’annonce mieux que prévu, songea Erik.
Elise demanda si cela ne les inquiétait pas d’habiter si loin de tout, et Lars laissa échapper un petit rire.
— On aime vivre ici, dit-il en faisant un geste vers la fenêtre.
Les rideaux n’étaient pas tirés et la neige derrière la vitre scintillait faiblement dans la nuit noire.
— Vous le voyez bien, on n’est pas des citadins.
Dans la pièce flottait un parfum de fiskeboller, un bouillon dans lequel cuisaient les boulettes de poisson, et Erik fut instantanément ramené à son enfance et à la cuisine de sa mère.
— Si on voulait voir du monde tout le temps, on vivrait à Tromsø, reprit Lars, un sourire malicieux au coin des lèvres.
Il devait avoir une soixantaine d’années, mais il était solidement bâti, et ses mains avaient conservé, même après ce long hiver, la couleur brune laissée par le soleil de tous ces étés passés à travailler en plein air.
— On n’arrête pas de bâtir des chalets, ajouta-t-il. De belles constructions en bois de cèdre. Même les toits sont en cèdre. À l’intérieur, tout est en chêne. On installe d’immenses fenêtres qui donnent sur les montagnes et la mer. Conçues pour se fondre dans le paysage et posées… juste là, comme ça, dit-il en agitant sa grosse main. (Il se frotta la joue.) Mais vous savez de quoi je parle. Karine m’a dit que vous étiez charpentier ? Vous devez être très occupé avec toutes ces maisons qui sortent de terre ces jours-ci.
— En fait, je prends un peu de temps libre, répondit Erik, sentant les yeux d’Elise posés sur lui de la cuisine.
Du temps libre. À quand remontait la dernière fois où il avait assemblé un escalier, posé un cadre de fenêtre ou une plinthe ? Ou regardé des plans ? Dix mois plus tôt, il avait affiché un « Désolé… Temporairement fermé » sur son site web, qui n’avait pas bougé depuis. La menuiserie Amdahl avait tiré le rideau jusqu’à nouvel ordre.
Le dîner entamé, la conversation s’orienta inévitablement vers Novotroitsk Nickel. Et sur ce que pensaient les habitants de l’achat par la société russe de l’ancienne mine de cuivre de Koppangen, à l’ouest de la ville. Lars, Karine et Elise partageaient les mêmes craintes concernant le déversement des déchets dans le fjord. La façon dont le Conseil des Samis avait été ignoré. Et le fait que le gouvernement était prêt à sacrifier des terres indigènes dans le Nord de la Norvège.
Erik les écoutait. Mais à peine. Il fit tourner le vin dans son verre tandis que Karine récupérait une lettre sur un tableau à côté du réfrigérateur.
— C’est arrivé hier, précisa-t-elle en la tendant à Elise.
Il aperçut le logo de Novotroitsk Nickel sur l’en-tête, deux N bleus reliés, comme des pics montagneux.
— Au début, ils ont prétendu que ce n’était qu’un projet d’exploration, pour voir si l’ancienne mine pouvait être rentable. C’était il y a environ un an, ajouta Karine. Ce courrier détaille leur intention d’exploiter davantage de filons abandonnés et de creuser trois nouveaux puits d’essai, en attendant les résultats d’une étude.
Elle repoussa son assiette, comme si l’évocation de ce sujet avait gâté la nourriture.
Cette conversation l’ennuyait. Il était fâché aussi, parce qu’il savait combien cela comptait pour Elise. Une véritable obsession. Il avait eu tort de croire qu’ils pourraient se retrouver, ici, dans les montagnes. Grisé par l’alcool, il lâcha que le monde avait besoin de cuivre pour produire de l’électricité. C’était comme ça que ça marchait, l’électricité.
— On est tous pour les voitures électriques, non ? ajouta-t-il. Si nous devons électrifier le monde pour le sauver, il faudrait peut-être se préparer à perdre certaines vieilles habitudes.
— Tu plaisantes ? demanda Karine, le visage granitique.
— C’est juste le vin qui parle, dit Elise pour l’excuser, un sourire aux lèvres mais l’œil noir.
Comme Karine suggérait qu’ils changent de sujet, Lars se leva, disant à Sofia qu’il avait quelque chose à lui montrer.
Elise aida Karine à débarrasser la table, et les deux femmes gagnèrent la cuisine.
Seul à être resté assis, Erik observa Lars dévoiler à Sofia le contenu d’une boîte en bois sculpté, posée sur le rebord de la fenêtre. Au-delà, la nuit et son néant noir se profilaient. Sofia semblait vraiment intéressée par les vieilles photos des ancêtres des Helgeland. Et par les autres trésors : un peigne en bois de renne qui, selon Sofia, ressemblait à ceux qu’elle avait vus au musée des Navires vikings à Oslo. Un étui à aiguilles en corne, gravé de petits rennes. Un sac à main en cuir avec des broderies en fil d’étain qui avait appartenu à l’arrière-grand-mère de Karine. Et le plus excitant, à en juger par les yeux écarquillés de Sofia, un objet de belle taille que Lars avait saisi sur le manteau de cheminée en pierre, au-dessus du poêle.
— C’est un stuorraniibi. Ce mot signifie « grand couteau ».
Il sortit l’ustensile de son étui en cuir de renne et mima un mouvement de coupe avec. La lame mesurait presque vingt-cinq centimètres de long. Elle était assez grande pour couper du bois ou de petits troncs. Assez tranchante pour fendre des os de renne.
— Touche le manche, dit-il en le tendant à Sofia, qui s’exécuta. C’est du bouleau, pour une meilleure prise en main dans le froid.
— J’ai un couteau suisse, lança Sofia.
Et à peine eut-elle prononcé ces mots que le couteau était dans sa main. Elle en sortait les petits outils un par un tandis que Lars hochait la tête comme s’il n’avait jamais rien vu de plus merveilleux, pour le plus grand plaisir de Sofia.
Elle semblait captivée par leur échange. Bien plus qu’elle ne l’avait été avec son père ces derniers temps, songea Erik. D’ailleurs, qu’avait-il fait de spécial avec elle l’année passée ? Quelques balades pour cueillir les dernières baies de l’été, le long des sentiers. Il l’avait emmenée au stade d’Alfheim pour voir Tromsø perdre contre Rosenborg au quatrième tour de la Coupe de Norvège. Ah, et puis à l’enterrement de sa sœur. Une journée en famille…
Erik se leva et saisit les trois bouteilles vides, qu’il rapporta à la cuisine.
— Vous voulez du café ? demanda Karine, cherchant des tasses dans le placard.
Au regard qu’Elise lui lança, il devina la réponse. Au moins, ils arrivaient encore à communiquer sans paroles.
— Non, merci, répondit Elise en souriant. Notre petite fille aura treize ans demain. Et on doit se lever tôt pour lui préparer un petit déjeuner de circonstance.
Erik observa Sofia. Elle se tenait à la fenêtre, les yeux braqués vers l’ouest alors que Lars lui parlait du frère de Karine, Hánas, qui était éleveur de rennes.
— En ce moment, tandis que nous sommes bien au chaud, expliqua Lars en indiquant la sombre silhouette de la montagne, Hánas est quelque part sur le plateau avec son troupeau.
— Parfois, on aperçoit une lumière dans l’obscurité et on sait que c’est Hánas dans sa tente, ajouta Karine en les rejoignant à la fenêtre.
— Ça doit être magnifique, là-haut, dit Sofia.
— Mais il y fait très froid, rappela Elise, qui mima un frisson en posant une main sur son épaule.
Sofia ne sembla pas le remarquer, toujours captivée par la montagne. Elise et Karine échangèrent un sourire.
— Alors, joyeux anniversaire en avance, Sofia ! lança Karine. Et veille à ce que tes parents te gâtent toute la journée, en commençant par ce petit déjeuner. Moi, le jour de mes treize ans, mon père m’a emmenée sur la montagne, et il m’a appris à attraper au lasso un renne adulte. Un gros mâle. Je le revois encore. Avec des bois grands comme ça, dit-elle en écartant les bras. Un bon mètre cinquante.
— Bah ! ironisa Lars en balayant les mots de sa femme d’un revers de main.
— Tu étais là, mon cher mari ? Cette histoire, elle appartient à qui ? Je disais donc que, après de nombreuses tentatives, je l’ai attrapé au lasso par ses grands bois, mais mon père a dû m’aider à retenir la corde. Sinon le renne m’aurait emportée et il serait sans doute encore en train de me traîner à l’heure qu’il est. Ensuite, on a dû rentrer à la maison avant la nuit parce qu’on ne voulait pas rencontrer de stallo là-haut.
— C’est quoi un stallo ? demanda Sofia en grimaçant.
— Sofia est trop grande pour les histoires de stallo et de trolls, déclara Lars, qui se versait un brandy près du bar à cocktails vintage.
— Je lui raconte simplement ce que j’ai fait pour mon treizième anniversaire. Il n’y a rien de tel que les aventures de jeunesse.
Erik observait Sofia, qui se tourna vers lui. Il savait ce qu’elle brûlait de dire aux Helgeland – qu’il avait promis de l’emmener sur le Long Ski quand elle aurait treize ans. Le silence de sa fille lui noua les tripes.
Après avoir décliné le brandy proposé par Lars, ils remercièrent leurs hôtes pour cette belle soirée. Puis ils enfilèrent manteaux, bottes et bonnets sous le porche.
— Sofia, j’ai quelque chose pour toi, fit Lars. Tiens, pour ton anniversaire.
Il lui tendit le stuorraniibi, et Sofia le prit dans ses mains en regardant son père et sa mère pour s’assurer qu’ils étaient d’accord.
— Évidemment, à n’utiliser qu’avec la permission de tes parents, ajouta Lars. Tu as ton petit canif moderne, avec toutes les fonctions possibles et imaginables. Mais les vieux objets, c’est bien aussi. Pour honorer la mémoire de ceux qui nous ont précédés.
Sofia contemplait le cadeau, bouche bée.
Erik regarda Elise. Qui, elle, saurait sûrement quoi dire. Par exemple : « C’est quoi ton problème, Lars, qu’est-ce que ça signifie de donner un magnifique couteau sami à une gamine de treize ans ? Tu as perdu l’esprit, ou quoi ? »
— Tu en as de la chance, s’exclama-t-elle alors, un bras autour de l’épaule de Sofia, essayant subtilement de lui soutirer un merci.
— Merci, monsieur Helgeland, bafouilla Sofia.
— Si tu prends soin d’un bon couteau, il prendra soin de toi, dit Lars, son souffle formant un halo brumeux autour de lui. À bientôt. Et joyeux anniversaire, Sofia.
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