Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)
Chapitre 13
13
Soudain, Erik pila et tendit un bras pour retenir Sofia. Des gens arrivaient en sens inverse. Il les entendait parler, le bruit de leurs chaussures sur la grille métallique se faisait de plus en plus fort à mesure qu’ils se rapprochaient.
D’un signe du menton, Hánas indiqua une bifurcation plongée dans la pénombre sur leur gauche. Erik opina de la tête et tous trois s’y engagèrent. Le Sami s’arrêta net comme la zone se trouvait brusquement éclairée.
— C’est un capteur de mouvement, dit Erik, faisant signe à Hánas de continuer.
Il jeta un coup d’œil pour s’assurer que personne ne les suivait mais, quand il se retourna, le Sami n’avait pas bougé.
— Papa, chuchota Sofia, debout près d’une porte dotée d’une vitre rectangulaire.
Elle avait une main sur les lèvres. Hánas s’écarta pour qu’il puisse voir.
On discernait une petite pièce derrière une sorte de sas gonflable. Presque vide et plongée dans le noir, à l’exception du rayon de lumière filtrant par la vitre. Un corps reposait sur une table en acier. Quasi à l’état de squelette, la peau sombre comme du cuir tanné, rigide au niveau des tendons et des os. Un bras replié sur la cage thoracique. Deux fentes noires à la place des yeux, les lèvres retroussées sur des gencives dépourvues de dents en une expression figée et étrangement joyeuse. Un corps momifié dans les vapeurs de ce qu’Erik devina être de l’azote liquide. Il sentait le froid sur la vitre.
— Bon Dieu, mais quel rapport avec le climat et la biodiversité ? murmura-t-il.
Un peu plus loin, une autre porte vitrée. Laissant voir une autre table en acier. Et un autre macchabée. Aussi noueux et cagneux que le premier, mais à la crinière brune et barbichette assortie. Les lèvres semblaient avoir disparu, mais les dents étaient là, figées en un terrible rictus, comme si l’âme de ce pauvre hère, encore accrochée à son corps, ne supportait pas le froid qu’on lui faisait endurer. Les yeux étaient grands ouverts, grisâtres et gonflés dans leurs orbites.
— Qu’est-ce qui se passe, papa ?
Sofia avait le regard braqué sur le deuxième cadavre.
Il secoua la tête, il n’avait pas de réponse. Hánas marmonna quelque chose. Il regardait à travers une autre porte vitrée, plus loin. Il se tourna vers eux, fronçant les sourcils au-dessus de ses yeux bridés.
Erik, de plus en plus inquiet, prit Sofia par la main pour rejoindre le Sami. À travers le hublot d’une antichambre en PVC, ils virent un corps allongé dans l’obscurité. Seul le visage était apparent, le torse et les jambes étant recouverts d’une couverture. Décharné, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, ce visage ne présentait toutefois pas l’aspect caractéristique de la mort.
Hánas toqua contre le verre.
— Qu’est-ce que tu fais ? s’écria Erik. Oh ! mon Dieu !
Erik sentit son sang se glacer. Le zombie venait d’ouvrir les yeux.
Le Sami tenta d’ouvrir la porte, en vain.
— Il faut qu’on y aille, souffla Erik.
L’homme bougea, essaya de se redresser. Erik vit alors qu’il était attaché à la table.
— Hánas, on y va.
Le malheureux se débattait avec ses liens, se tortillant dans tous les sens comme un poisson pris dans un filet. Sa tête, cependant, restait immobile, ses yeux, exorbités, fixés droit sur Hánas. Erik remarqua une perfusion dans le bras du captif et une poche de liquide qui se balançait sur son support. L’homme criait, mais le son était étouffé par l’épaisse porte en fer.
— Ivvár, dit Hánas. Je le connais.
— Tu connais ce type ?
— Aux dernières nouvelles, il était chauffeur pour la compagnie minière.
— Pour Novotroitsk Nickel ?
Hánas hocha la tête. Erik scruta le malheureux qui semblait totalement terrifié. À bout de forces, il parvenait à peine à lever la tête de la table en acier à laquelle il était attaché.
— Maintenant vous avez une petite idée de la manière dont ça s’est passé avec mon peuple, murmura Hánas.
— Il faut vraiment qu’on se tire, insista Erik.
Il imaginait le Dr Kotilla dans son bureau titubant vers la porte pour donner l’alerte.
— Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? demanda l’éleveur, la paume contre la vitre.
— Hánas, implora Sofia en le tirant par la manche.
Il se détourna enfin, et tous trois reprirent leur course dans le couloir. Ils se retrouvèrent alors à l’arrière du laboratoire, dans une zone faiblement éclairée. À quatre mètres de distance, un homme était assis à un bureau, de dos, concentré sur son écran d’ordinateur. Ils progressèrent aussi furtivement que possible sur le sol métallique, guettant le moindre mouvement de l’homme. Le cœur battant, ils marchaient sur la pointe des pieds, dépassant les petites lumières bleues et vertes.
L’homme toussa. Ils se figèrent, retenant leur souffle. Il pivota et ouvrit un tiroir, dont il sortit un mouchoir dans lequel il cracha, avant de le jeter dans une poubelle en fer.
Comme son attention se reportait sur l’écran, le trio acheva discrètement sa traversée du laboratoire. Puis ils s’engagèrent dans un nouveau couloir qui débouchait sur la pièce des casiers à skis.
Devant eux, une porte s’ouvrit sur une femme portant une tasse de café fumant. À leur vue, elle s’immobilisa, stupéfaite.
Erik lui adressa un large sourire.
— Le Dr Kotilla nous a permis de nous préparer une autre boisson chaude, lui dit-il avec un signe de tête vers le coin cuisine.
— À votre place, je m’en tiendrais au café filtre, répondit-elle en leur souriant à lui et à Sofia, tout en ignorant Hánas. La machine propose du cappuccino, mais ce n’est que de la mousse.
Erik la remercia pour le conseil. Elle passa devant eux pour remonter le couloir. Une fois la femme disparue, ils se faufilèrent dans le vestiaire et rassemblèrent toutes leurs affaires.
Erik s’assura que Sofia fermait correctement sa doudoune et enfilait moufles et bonnet, avant de porter le traîneau jusqu’à la sortie avec Hánas. Ils restèrent un instant à partager quelques secondes de silence et de questions indicibles. Et Erik voulut maudire un dieu auquel il ne croyait pas de le contraindre à ramener sa fille dehors, dans l’obscurité glaciale. En un flash inquiétant, le Borgne apparut sur sa rétine. Il le chassa d’un clignement d’yeux.
Puis, de sa main la moins abîmée, il tâta la poignée et ouvrit la porte. L’air froid lui gifla le visage.
— Prête ? demanda-t-il à Sofia, qui fit oui de la tête.
Ils sortirent dans le blizzard. Erik sentit aussitôt les poils de son nez geler, puis l’air lui brûler les poumons. Malgré la panique à l’idée de se retrouver de nouveau livrés aux éléments déchaînés, enfiler son harnais lui procura un étrange réconfort. Peut-être était-ce son purgatoire, et qu’il y était condamné à jamais. Mais c’était injuste vis-à-vis de Sofia. Sa fille l’attendait, parée, ses bâtons plantés dans la neige.
— Il est là, dit Hánas.
Erik eut un coup à l’estomac. Il leva les yeux vers les sommets où une pâle lumière s’attardait, hésitant à céder la place à la nuit.
— Où ça ?
Hánas tenait son vieux fusil, scrutant la crête.
— À deux heures. Il sait ce qu’il fait. Il s’est planqué.
Erik brandit son arme, balayant l’horizon de gauche à droite. Puis le vit. Une forme sombre sur la pente obscure.
— Fonce ! ordonna-t-il à Sofia.
Elle effectua un virage parfait.
— Vas-y, Sofia ! l’encouragea-t-il, s’élançant à sa suite tandis que retentissait le son étouffé d’un fusil.
Celui du mastodonte.
Hánas tira avec le Mosin-Nagant, et des flammes jaillirent du canon telle une langue de diable. La détonation emplit l’univers comme un coup de tonnerre.
— Plus vite ! gronda Erik en accélérant lui-même.
Il entendit Hánas derrière lui actionner la culasse de sa pétoire russe. Le coup de feu suivant claqua, il se baissa instinctivement, ce qui le déséquilibra, mais il réussit à se stabiliser. Impulsion, glisse, impulsion, glisse. Ce bâtard a visé Sofia ! Erik, au comble de la rage, eut l’impression qu’on lui avait injecté un shoot d’adrénaline directement dans le cœur.
Un nouveau morceau de glace vola en éclats comme un autre projectile se fichait dans la neige à une trentaine de centimètres de sa fille. Erik se rapprocha d’elle autant que possible.
— Je suis là ! cria-t-il, redressé de toute sa hauteur pour la protéger. Je suis avec toi.
Sur sa gauche, Hánas skiait avec fluidité malgré son épais manteau en peau de renne.
— Je l’ai manqué, dit le Sami.
— Où allons-nous ? demanda Erik.
— Le ravin dont je t’ai parlé. On peut encore y arriver.
— Hánas. Si je n’y arrive pas… tu la protégeras.
— Papa ! protesta Sofia.
— Tu vas y arriver, lança le Sami.
— Mais si je…
— Tu vas y arriver.
Erik serra les dents, furieux d’avoir laissé transparaître sa peur devant sa fille. Sa faiblesse. Mais il fallait que ça sorte. Il avait déjà du mal à respirer. L’adrénaline diminuait, bientôt elle disparaîtrait. Ses jambes étaient HS. Ses bras aussi. Ses abdos, douloureux, mais c’était supportable. La douleur n’était pas un problème. Ça le gardait alerte. Ce qu’il craignait, c’était que son corps le lâche. Qu’il le trahisse comme ses mains l’avaient fait. S’il n’avait été question que de volonté, il aurait pu continuer éternellement car son amour pour sa fille était infini. Une chose était sûre : sa fille, il l’aimerait toujours, même lorsqu’il aurait disparu, qu’il ne serait plus rien. L’amour ne dépendait pas de son corps, ni de ses muscles ou de ses tendons, pas plus que de son cœur ou de ses poumons, qui se gonflaient comme un soufflet attisant des braises. Tôt ou tard, cependant, son corps ne pourrait plus le porter. Le feu s’éteindrait. Et que se passerait-il ensuite ?
— Continue, Sofia, on va y arriver, fit-il. On est forts. On n’abandonne pas.
Il grimaça en sentant le froid sur ses dents. Il réfléchissait à ce qu’il allait lui dire ensuite. Les mots restèrent coincés dans sa gorge pendant cinq ou six foulées.
— Emilie est avec nous. Je sais que, toi aussi, tu sens sa présence.
C’était sorti comme si quelqu’un lui avait arraché l’âme. Elle était là, entre eux deux. Il pouvait presque la voir. Des larmes emplirent ses yeux.
— Ta sœur est avec nous, p’tite mère. On est forts.
Sofia ne répondit pas. Peut-être était-ce le fruit de son imagination, mais il eut l’impression qu’elle redoublait de vigueur, qu’elle allongeait sa foulée.
Emilie les guidait dans le blizzard. À travers le vent en furie.
Il ignorait comment échapper au mastodonte, qui pouvait suivre leurs traces avant qu’elles n’aient disparues. Il était sans doute en train de skier dedans, s’épargnant l’effort d’ouvrir un chemin dans la poudreuse. Peut-être réussiraient-ils à le maintenir à distance jusqu’à la nuit. Le Russe savait qu’ils étaient armés. Deux fusils contre le sien. S’ils tenaient jusqu’au coucher du soleil, ils pourraient lui tendre un piège. Tracer une piste dans la nuit, puis faire demi-tour, s’allonger, l’attendre, et l’abattre comme un animal.
Cette pensée ‒ de la haine à l’état pur ‒ le réchauffa. Ils contournèrent une falaise abrupte qui s’élevait dans le ciel, puis Hánas bifurqua vers le sud. Après avoir traversé une série de ravines de glace, l’éleveur de rennes pointa l’emplacement d’une grotte à peine perceptible.
— Elle mène au glacier, leur dit-il une fois au sommet, tandis qu’ils regardaient le vide.
Sofia reprenait son souffle, sans doute plus vite que lui, songea Erik.
— C’est bien raide, fit-elle, méfiante.
— En effet. Tu penses pouvoir y arriver ?
Elle réfléchit. Ouvrit et referma ses mains sur ses bâtons.
— Oui.
— En dérapage, tu te souviens ?
— Je sais. Et la pulka ?
— Je vais y aller doucement.
— Laisse-la, suggéra Hánas. Inutile de risquer une fracture de la cheville.
— Je vais y aller doucement, répéta-t-il.
Hánas hocha la tête avant de s’engager dans la pente.
— À ton tour, lança Erik à Sofia. Et sois prudente.
Elle fit pivoter ses skis et commença à déraper, envoyant de la poudreuse en cascade, s’arrêtant de temps à autre, genoux et chevilles fléchis vers l’amont.
— C’est bien, super. C’est parfait.
Les jambes raides, talons vers l’extérieur et orteils vers l’intérieur, sur les carres, les extrémités des skis à une trentaine de centimètres l’une de l’autre, Erik s’élança à son tour. Derrière, le traîneau était comme impatient de le pousser dans la pente, et il serra les genoux de toutes ses forces pour contrôler sa vitesse, les muscles des cuisses en feu.
Ils descendirent encore et encore. Seuls bruits alentour : leur respiration, la neige délogée par leurs skis et, parfois, le frottement des carres sur les plaques de glace. Ce fut long, mais la pente finit par s’adoucir et ils purent se redresser et skier normalement.
La fatigue aidant, le sifflement de ses skis et les cascades de poudreuse le mettaient dans une espèce de transe hypnotique, et, lorsqu’il s’arrêta, il eut l’impression d’avoir quitté son enveloppe corporelle. Il ne se souvenait pas d’avoir descendu la montagne.
— Ça va, papa ?
Erik leva les yeux. Sofia l’attendait. Hánas, un peu plus loin, faisait de même.
— Ça va, répondit-il.
Il observa la ravine. Les ténèbres s’infiltraient entre les parois abruptes de la vallée, comme de l’eau noire gelée dans un bassin. Pas de trace du mastodonte, mais cela ne signifiait pas qu’il n’était pas là.
Ce glacier avait si peu de relief que, même dans la lumière déclinante, Erik distinguait Hánas, ou du moins sa silhouette. Là, impossible de les rater.
— On ne doit pas traîner ici, dit-il.
— J’ai des crampes dans les jambes, avoua Sofia. Il faut que je m’allonge.
— Non, impossible.
— Je sais. Mais j’en peux plus.
Lui-même n’en pouvait plus non plus, mais il se garda bien de l’admettre.
— On trouvera un endroit où se cacher de l’autre côté. Nous ferons le guet avec les fusils et tu pourras te reposer. OK ?
— OK, chuchota-t-elle en se mordant la lèvre inférieure.
— Allons-y.
— Papa.
— Quoi ?
— Tu penses qu’il est arrivé quoi à Čalmmo ? demanda-t-elle en se frottant les yeux. Le chien de Hánas.
— Peut-être que le mastodonte l’a eu, lâcha Erik.
— C’est ce que je crois aussi.
— Mais nous, il ne nous aura pas.
Elle pivota vers la ravine derrière elle.
— Sofia, on doit y aller. Reste dans les traces de Hánas autant que possible. Je serai juste derrière toi.
Elle se tourna alors vers le Sami.
— C’est bon ? demanda Erik.
— C’est bon, répondit-elle.
Elle se remit en route, et il lui emboîta le pas.
Erik rêvait tout éveillé. Souvenirs et songes tourbillonnaient dans son esprit. Elise dans le bain, ses seins à moitié dissimulés par la mousse. Ses yeux face aux siens : il devait donc être dans la baignoire avec elle. L’eau chaude. Des effluves de bois de santal et d’huile d’amande douce. Eux quatre à la pizzeria : le choix systématique de Sofia et d’Emilie quand il leur proposait une sortie. Le jour où ils étaient arrivés au chalet. Lui allumant le feu dans le poêle, les paumes sur la vitre tel un fidèle face à une idole.
Les images allaient et venaient dans sa tête, un patchwork qu’il maîtrisait à peine. Esprit et corps fonctionnaient de manière distincte, chacun suivant sa propre dynamique. Une part de son être avait conscience qu’il continuait à skier. Il était comme une extension de sa fille, ses skis touchant presque ceux de Sofia. Mais son âme se détachait. Il en avait autant conscience que de la neige qui le fouettait au visage, du vent dans son oreille droite, de son grondement déformé à travers la laine du bonnet, du crissement de ses skis sous ses pieds et des pulsations sous son crâne. Face à tout cela, il était certes moins passif qu’un simple spectateur, mais pas assez fort pour canaliser ce flot d’images.
Vacances à Fuerteventura. Les pieds dans le sable chaud. Le doux murmure des vagues. Les rires de ses filles : la plus belle mélodie qui soit. Lui debout sur la plage. Emilie sur une planche à voile. Tombant à l’eau encore et encore, sans jamais abandonner, jusqu’à ce qu’enfin elle prenne le vent et fasse une centaine de mètres, avant de rebasculer aussitôt. Sofia folle de joie parce que sa grande sœur avait réussi.
Lui aussi réussirait. Du moment qu’il restait avec sa fille. Tant qu’il ne tombait pas.
Puis son corps s’immobilisa. Quelque chose ‒ son instinct de survie ? ‒ s’était emparé de son esprit et le secoua, comme un loup tenant une proie entre ses crocs, l’agitant en tous sens. Une petite voix dans la tempête l’avait ramené à lui, aux sons et aux images alentour qui formaient un tout cohérent.
— Papa, regarde Hánas.
À cinquante mètres devant, l’éleveur se tenait dans la neige tourbillonnante. Il leur faisait face, son arme épaulée.
— Sofia, baisse-toi ! cria Erik.
Elle s’exécuta. Le Sami ne bougeait pas d’un pouce. Qu’est-ce que tu fais ? songea Erik, puis l’éleveur retira sa main de la crosse et leur fit un signe. Erik vit que le canon du Mosin-Nagant visait quelque chose derrière eux.
— Fonce !
Erik put sentir le sifflement de la balle.
Il glissa vers Hánas tandis que celui-ci rechargeait, avant de tirer à nouveau.
— Continuez sans moi, leur hurla-t-il.
Lorsqu’ils furent à moins de quinze mètres, Erik sentit la chaleur du canon avant de savoir que l’éleveur avait à nouveau fait feu. Sofia le dépassa, c’était lui qui suivait ses traces à présent.
Pendant une fraction de seconde, Erik croisa le regard du Sami, assez pour percevoir la haine qui l’habitait. Il le vit scruter le paysage vers le nord, actionner la culasse, chambrant une autre antique cartouche soviétique, et tirer. Une détonation incroyablement forte, dont l’écho sembla envelopper le glacier. Erik réalisa que le mastodonte n’avait pas riposté. En tout cas, il n’avait pas entendu d’autres coups de feu.
Il se pencha en avant. Impossible de voir leur poursuivant mais, alors qu’il se redressait et enfonçait à nouveau ses bâtons, un autre coup de feu retentit au loin. Il vit alors Hánas remettre son fusil dans son dos et faire demi-tour.
Tous trois skiaient pour leur survie, dans le blizzard, telles des victimes sacrificielles prêtes à apaiser les dieux de la glace pour que le printemps puisse un jour revenir. Ils voulaient disparaître dans les flocons blancs. Et que la neige tombe derrière eux tel un mur.
S’il vous plaît, laissez-moi offrir ma vie pour sauver celle de mon enfant, pensa Erik, même s’il ne savait plus très bien à laquelle de ses filles il pensait.
Au bout d’un moment, il cria à Sofia de s’arrêter car il ne voulait pas la perdre de vue en attendant que Hánas les rejoigne.
— Ça va ? lui demanda-t-il.
Avant même que le Sami n’apparaisse à son côté, il se doutait que quelque chose ne tournait pas rond.
— Continuez, lança ce dernier.
Son visage gris et ses lèvres bleues n’annonçaient rien de bon. Erik avisa alors les traces laissées par le Sami : une sombre traînée dans la neige et la lumière déclinante.
— Tu a été touché ! s’écria-t-il.
— Ce n’est rien, répondit l’éleveur, baissant les yeux sur le trou dans son manteau. Continuez, répéta-t-il.
Il retira un gant d’un coup de dents et tâtonna à la recherche des boutons de corne, pour ouvrir sa pelisse.
— Merde, lâcha-t-il. Mais je n’ai pas mal.
— Il faut arrêter l’hémorragie, dit Erik.
Le Sami avait une tache de sang sur le côté droit de son pull en laine, au niveau de l’estomac, et un trou au centre, tel un bouton de rose pas totalement éclos. Le sang avait coulé sur sa jambe droite, le long de son mollet et brillait jusque sur sa botte.
— Nous n’avons pas le temps, répondit Hánas.
— Laisse-moi regarder, insista Erik en soulevant son pull-over. Fais le guet, dit-il à sa fille en indiquant le nord.
Mais elle fixait la blessure. Un petit trou, cruel, noir et fumant. Sanguinolant sur la peau blanche de l’abdomen du Sami.
— Sofia, je t’ai demandé de monter la garde, répéta son père.
Elle se concentra alors sur l’horizon, une main en visière pour protéger ses yeux.
— Ça fait mal ? demanda Erik.
Hánas inspectait sa blessure en serrant les dents.
— Ça brûle un peu. Le temps presse, protesta-t-il comme Erik se défaisait du harnais et, déchaussant ses skis, allait chercher la trousse de secours dans la pulka.
L’espace d’un instant, il se remémora l’épisode sous la tente la première nuit, quand Sofia s’était coupée et qu’il lui avait bandé la main avant de partir chez les Helgeland. Cela lui sembla bien loin.
— Erik, écoute-moi, reprit le Sami. Nous devons partir. Maintenant.
Erik, incapable d’ouvrir le sachet contenant les lingettes antiseptiques, requit l’aide de Sofia. Puis il fit signe à Hánas de garder son pull levé.
— Ne bouge pas, dit-il en désinfectant la plaie.
La compresse rougit instantanément. Puis Erik appliqua cinq tampons de gaze et demanda à Hánas de les maintenir en place tandis qu’il confiait le ruban adhésif à sa fille afin qu’elle en trouve l’extrémité.
— Il faut arrêter l’hémorragie, sinon tu vas conduire cet enfoiré droit sur nous.
Le Sami acquiesça d’un signe de tête. Erik passa la bande autour de son ventre une fois, puis deux, et il serra. La bouche de l’éleveur se tordit de douleur. Aucune plaie dans son dos, donc la balle était toujours là. Dans les intestins ? Plus haut ? Les reins, le foie ? Peut-être avait-elle transpercé l’estomac. Ça n’augurait rien de bon en tout cas, se dit Erik. Même si ses compétences en anatomie étaient limitées et qu’il ne pouvait deviner les dommages que la balle avait causés, ni où elle pouvait se trouver, il avait vu assez de films pour savoir que, lorsqu’on prenait une balle dans le ventre, on finissait toujours par y passer.
Il regagna le traîneau et dégota la flasque en cuir remplie de bourbon qu’il s’était imaginé siroter dans un confortable refuge face à un bon feu tandis que Sofia soufflerait sur une tasse de chocolat bien chaud en faisant des plans pour le lendemain. Hánas saisit la flasque qu’il porta à ses lèvres. Il laissa le whisky sur sa langue cinq secondes. Puisse l’alcool apaiser sa douleur.
Erik regarda vers le nord, paupières mi-closes à cause du blizzard.
— Tu peux nous trouver un endroit où l’on sera en sécurité ? demanda-t-il.
Il s’inquiétait pour Hánas. Mais l’unique personne dont il était responsable, c’était sa fille.
Le Sami lui rendit la flasque avant de répondre :
— On n’est plus très loin. On va descendre de ce glacier et laisser la tempête derrière nous.
Erik rechaussa ses skis, et Sofia l’aida à s’harnacher.
— Il va s’en sortir ? demanda-t-elle en regardant l’éleveur, déjà reparti.
Penché en avant, légèrement vers la droite, comme si sa blessure, tel un trou noir, était en train de l’aspirer afin de le faire passer de cette dimension à une autre.
— Il est coriace et le bandage est bien fait, répliqua-t-il. Si on arrive à atteindre l’hôpital, il s’en sortira.
En prononçant ces mots, Erik réalisa combien c’était improbable. Si Sofia le comprit aussi, elle n’en laissa rien paraître. Ils se lancèrent dans les traces du Sami, jetant des coups d’œil furtifs derrière eux, telles des silhouettes effrayées par leur ombre.
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