Ta seule issue (HarperCollins Noir) (French Edition)

Chapitre 8

8

 

 

Erik la trouva sur leur carte. Une cabane de l’Association norvégienne de trekking, comme celle où ils avaient prévu de dormir la deuxième nuit de leur périple. Celle-ci, cependant, était hors service, et donc sans provisions. Ils n’y trouveraient sans doute ni conserves, ni café, ni thé, ni biscottes, ni soupes déshydratées.

Après avoir quitté le glacier, ils avaient grimpé au milieu de grands sapins et pouvaient maintenant apercevoir face à eux le refuge en rondins qui se dressait au sommet. Il tombait moins de neige, mais il faisait plus froid.

— Qu’est-ce qu’il y a, papa ?

— Je jette juste un œil.

— Tu penses qu’il pourrait être là-dedans, l’homme à skis ?

Erik était transi. L’air dans ses poumons, rare et tranchant comme du verre brisé. Son corps tentait en vain de lutter. Un tremblement s’empara de tout son être.

— Je ne crois pas. Mais je me demande si c’est une bonne idée de faire étape. On ferait peut-être mieux de continuer.

Il la regarda. Elle remonta son cache-cou en polaire à mi-visage, si bien que seuls ses yeux brillants dans l’air glacial le scrutaient avec inquiétude. Il était clair qu’elle souhaitait s’arrêter mais essayait de le masquer.

— Tu es frigorifiée ?

Sofia hocha la tête.

Il frappa des mains, les gants étouffant le son.

— Moi aussi, dit-il en levant les yeux vers l’abri.

Les congères étaient si hautes autour de la cabane qu’elle semblait se faire lentement avaler, comme une offrande réclamée par la terre ou par une divinité des montagnes.

Erik retira un gant et, prenant le menton engourdi de sa fille dans sa main, il tenta de la réchauffer. Mais il avait lui-même les doigts trop engourdis pour sentir quoi que ce soit.

— Allons voir ça de plus près, OK ?

— OK, marmonna-t-elle dans son cache-cou.

Il s’attaqua à la pente, Sofia dans son sillage. Alors qu’ils approchaient du sommet, Erik demanda à sa fille de l’attendre entre les arbres. Il déchaussa ses skis, alla chercher ses raquettes dans le traîneau et les fixa.

Il inspecta le lieu de l’extérieur. Fenêtres sombres. Pas de fumée s’élevant de la cheminée. Erik était aux aguets, son souffle embrumant l’air raréfié. Comme s’il attendait qu’un sixième sens lui dise s’il y avait un cœur qui battait entre ces murs de bois. Impossible d’exclure la possibilité que le mastodonte soit tapi à l’intérieur, gageant que lui et Sofia ne pourraient pas résister à la tentation de s’y réchauffer.

Il se tourna vers sa fille et hocha la tête. Elle lui répondit par un signe. Alors il fit glisser la carabine de son épaule, enleva la sécurité et actionna la culasse pour monter une balle dans la chambre. Il retira ses gants et les glissa dans les poches de sa veste – en espérant que ses doigts ne s’engourdissent pas. Puis il remit la sécurité et fit le tour du refuge côté est, dépassa un tas de bois et monta les cinq marches jusqu’à la terrasse couverte, sans autre bruit que le doux crissement de la neige sous les raquettes en aluminium.

Erik s’arrêta sous l’avant-toit et inspecta le sol alentour. Il y avait des traces menant à la cabane, au-delà des congères. Pas des traces aussi fraîches que les siennes mais, par endroits, la couche de neige avait été piétinée par des bottes ou des skis. Il s’approcha d’une des fenêtres et regarda à l’intérieur, une main en visière contre la vitre. Il y faisait sombre. Une table et six chaises, soigneusement rangées. Une cuisine équipée, une bouilloire et de la vaisselle en fer blanc sur le buffet. Aucun signe d’occupation. Une autre fenêtre donnait sur une chambre avec deux lits superposés impeccablement faits, attendant l’arrivée des membres fatigués de l’Association norvégienne de trekking. Impossible de faire le tour complet du refuge, car des tas de neige étaient empilés contre le mur à l’arrière.

Ne sentant aucun danger immédiat, Erik retourna à la porte et, épaulant la carabine, tendit la main vers la poignée. Parfois les refuges n’étaient pas verrouillés, mais il n’osait espérer une telle chance. Pourtant, quand il tourna la poignée, la porte s’ouvrit lentement vers l’intérieur. Sans grincer. Pas de « bienvenu » crié à la cantonade. Pas de coup de feu. Juste le soupir de l’air que l’on déplace en franchissant un seuil.

Soutenant son arme d’une main, il entra et balaya le canon de gauche à droite, le doigt sur le métal froid de la détente. Couvrant toujours l’entrée et la pièce principale avec la Remington, il se mit à genoux et détacha ses raquettes. Puis il arpenta salon et salle à manger, avant de se rendre dans la cuisine. Partout, le sol semblait sec. C’était bon signe, mais ce n’était pas une garantie pour autant. Encore trois pièces à vérifier. Erik poussa la porte de la première chambre à l’aide du canon de la carabine. Là, il se pencha pour regarder sous l’un des deux lits superposés, retenant son souffle. Pas sûr qu’il ait le temps de distinguer quelqu’un caché dans l’ombre avant de prendre une balle en pleine tête. Certes, il n’arrivait pas à imaginer le mastodonte tapi sous un lit à les attendre pendant des heures mais, quand même, sa méthode était idiote.

Arrivé devant la deuxième chambre, il préféra actionner délicatement la poignée avant de s’allonger sur le sol, couché sur le côté. Tenant la Remington à deux mains, il poussa la porte d’un violent coup de pied et ramena la crosse contre son épaule, prêt à tirer. Personne au niveau du sol, ni sur les couchettes. Rien.

La dernière chambre l’attendait, porte entrouverte. La bouche sèche et le pouls affolé, il utilisa la même technique que pour la précédente. Cette porte-là grinça, un avertissement. Mais toujours personne à l’intérieur.

S’autorisant enfin à relâcher son souffle, Erik ferma les yeux et sortit pour aller chercher Sofia. Dix minutes plus tard, il était assis à la table de la cuisine, sa fille, sur le canapé. Débarrassés de leurs chaussures, ils frottaient leurs pieds gelés en ronronnant de plaisir.

— On peut faire un feu ? demanda Sofia.

Il y avait un tas de petit bois à côté du poêle, et une boîte d’allumettes. L’une d’elles était sortie, destinée à quiconque arriverait les doigts engourdis. Sur le plancher en pin, il y avait un seau rempli de bûches de bouleau fendues et de vieux journaux pliés pour faire partir le feu.

— Non, vaut mieux pas. La fumée nous trahirait.

Sofia acquiesça de la tête, l’air embarrassé de ne pas y avoir pensé elle-même.

— On ne va pas pouvoir s’attarder, ajouta Erik.

— Je sais.

Il baissa les yeux sur ses orteils, qui remuaient joyeusement d’avoir été libérés. Son nez lui était moins reconnaissant. Et l’odeur serait pire s’il enlevait toutes ses couches de vêtements, songea-t-il.

— On peut se préparer un plat chaud ? demanda sa fille.

— Si on fait vite. Et si on fait le guet, répondit-il en se rendant devant la fenêtre la plus proche.

Il n’y avait ni eau courante ni électricité, et les bûches près du poêle les narguaient. Mais c’était tout de même réconfortant d’être entre quatre murs et un toit. À l’abri du vent et de la neige. Avec des toilettes et la possibilité d’ôter gants et bonnets.

Erik sortit en emportant la bouilloire. Dehors, il extirpa le talkie-walkie de sa poche et parcourut les canaux, s’attardant sur chacun d’eux en tendant l’oreille au cas où il tomberait sur un randonneur. Si seulement l’occasion se présentait, il expliquerait que des sales types essayaient de les tuer, lui et sa fille. Qu’ils avaient déjà assassiné Lars et Karine Helgeland.

Mais aucune voix amicale ne se fit entendre. Vingt-deux canaux et pas un bruit de larsen. Seulement les cris de la tempête. Un bruit blanc dans un monde blanc.

Pas étonnant. Qui viendrait se balader ici dans ces conditions ?

Il rangea le talkie-walkie, puis remplit la bouilloire de neige et retourna à l’intérieur. Il installa le réchaud par terre dans le salon. Et prépara un chocolat pour sa fille et une tasse de café pour lui, grâce à un pot de Nescafé laissé dans le placard de la cuisine. Sofia fit chauffer deux de leurs sachets-repas tandis qu’il buvait son café près de la fenêtre, le regard plongé en direction du sud, vers les grands sapins au-delà desquels trônait le glacier.

— Regarde, je nous prépare un petit déjeuner complet, dit Sofia, fatiguée mais souriante, en désignant la casserole sur la flamme bleue. Haricots, saucisses, bacon et omelette.

— En rentrant à la maison, on dira à maman que c’est toi qui cuisineras dorénavant. OK ?

— Du moment que c’est une barquette en alu, lança-t-elle avant d’embrasser son pouce et son index, à l’italienne.

Elle réussit à le faire rire. Ils mangèrent rapidement, plongeant leurs cuillères dans les sachets fumants. La vapeur les faisait grimacer, et ils soufflaient sur la nourriture pour savourer leur festin.

Erik porta sa tasse presque vide à ses lèvres.

— On ferait mieux d’y aller dans quelques minutes. Mais, avant, je vais examiner ta main.

— Le bandage est collé au sang séché. Je préfère ne pas l’enlever au cas où ça recommencerait à saigner, dit Sofia, qui, à genoux, rangeait la petite bonbonne de gaz du réchaud dans son sac à dos.

— Alors laissons comme ça pour le moment.

De toute façon, ils n’avaient pas d’autres pansements. Et ne dit-on pas que le mieux est l’ennemi du bien ?

— Pourquoi cet homme ne nous laisse pas tranquilles ? demanda-t-elle en levant les yeux vers son père.

— Parce que nous savons que ses acolytes et lui ont tué les Helgeland. Et il veut s’assurer qu’on ne le racontera jamais à personne.

Il versa les dernières gouttes de café dans l’évier. Sans compter que j’ai tué deux de ces types,pensa-t-il. Peut-être trois. Et que l’un d’eux était son frère.

— Et puis j’ai comme l’impression que je l’ai légèrement contrarié.

Il regretta aussitôt son sourire en coin. Sofia était trop jeune, et sans doute trop traumatisée, pour goûter à son humour noir. Elle le dévisagea, les yeux comme des soucoupes, et il se sentit indigne, sali par ce que ces yeux l’avaient vu faire. Ça le rendait malade. Mais Sofia était vivante. Alors peu importait qu’il se jugeât lui-même perverti, entaché dans son humanité. Tant que sa fille restait en vie, rien d’autre ne comptait.

— J’ignore qui sont ces types, reprit-il, mais je sais qu’ils ont quelque chose à voir avec la mine de cuivre contre laquelle les Helgeland se battaient.

— Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? souffla-t-elle, les larmes aux yeux. Comment ont-ils pu les tuer aussi froidement ?

Erik ne savait quoi répliquer, mais il devait répondre quelque chose.

— Dans l’âme de certains, il n’y a pas de lumière, p’tite mère.

Ça la laissa songeuse. Et lui, avait-il de la lumière dans la sienne ? Tu es ma lumière,songea-t-il en regardant sa fille.

Puis Sofia se leva et tira sur le cordon du sac à dos. En l’observant, il se dit qu’il l’aimait beaucoup plus qu’il n’aurait pu l’exprimer. Elle était comme son propre cœur évoluant hors de son corps.

— Papa, dit-elle en trottinant jusqu’à lui, son sac à la main.

Son visage semblait crispé, les muscles de ses joues contractés en de minuscules nœuds.

— On va mourir ?

Ces mots le heurtèrent comme un train de marchandises lancé à pleine vitesse. Pourtant, il retint la réponse qui lui vint spontanément. La question requérait une bonne dose de courage et il ne voulait pas traiter sa fille avec condescendance. Plus jamais. Il lui prit le sac des mains et le posa à côté d’eux. Il enlaça sa fille, puis saisit son menton d’une main, le regard plongé dans le sien.

— Nous n’allons pas mourir, parce que nous n’abandonnerons jamais. Quoi qu’il arrive.

Il essuya une larme sur sa joue.

— Quoi. Qu’il. Arrive, répéta-t-il.

Elle sondait ses yeux, fronçant les sourcils, ses dents mordant sa lèvre inférieure, sèche et craquelée par le vent et le froid.

— Si c’était Emilie qui était là… tu aurais plus de chances de… C’était une si bonne skieuse.

Il secoua la tête.

— Sofia, Emilie était une super skieuse, mais toi aussi. Et tu es très courageuse. Je n’aurais pas pu aller aussi loin sans toi. Je le pense sincèrement.

— J’aimerais qu’elle soit là avec nous, papa, dit-elle, une petite goutte de sang perlant sur sa lèvre. Je sais que c’est égoïste de ma part. Parce que, si elle était là, elle aurait peur comme moi. Elle pourrait y laisser la vie. Mais…

Elle détourna le regard, laissant ses mots en suspens. Soudain Erik n’était plus dans une cabane des Alpes de Lyngen, mais dans un centre d’escalade du Sud de Londres, par un samedi matin gris. Ce qui devait être une simple activité pendant les vacances s’était transformé en un cauchemar absolu. Il se revoyait à genoux à côté du corps brisé d’Emilie, qui venait de tomber. De six mètres. Un problème avec son harnais de sécurité. Une chute à laquelle on pouvait survivre mais, comme on dit, ce n’est pas la chute qui est mortelle. Mentalement, il était là, à caresser le visage d’Emilie en lui disant qu’elle allait s’en sortir, même s’il savait que ce n’était pas vrai.

— Je suis désolée, papa, murmura Sofia en s’approchant pour essuyer une larme sur la joue de son père. Je n’aurais pas dû parler d’elle.

Il tendit la main vers le sang sur sa lèvre inférieure.

— Mais non, pas du tout, articula-t-il malgré la boule dans sa gorge. C’est bon de parler de ceux qu’on aime, même s’ils ne sont plus là.

— Parce que, d’une certaine manière, ils sont toujours là.

— Oui.

Ils restèrent silencieux un moment, laissant aux mots et aux souvenirs le temps de s’installer.

— Maintenant, dit-il en saisissant les sangles de son sac à dos, on devrait vraiment…

Sofia, les yeux écarquillés, bouche bée comme si elle essayait de crier, avait reculé.

Il se retourna pour suivre son regard, fixé sur quelque chose – ou quelqu’un – derrière la vitre.

— Papa…, murmura-t-elle.

— Couche-toi, ordonna-t-il en la tirant à ses côtés, la terreur gagnant ses entrailles. Et prends ton sac.

Il attrapa le fusil sur le comptoir et fit un geste vers son propre sac à dos laissé sur une chaise.

— Vas-y ! répéta-t-il.

Tétanisée, Sofia avait toujours les yeux braqués sur la fenêtre. Erik la poussa doucement. Elle détourna le regard vers lui, interdite, puis se mit à quatre pattes, se cramponnant à son sac à dos comme s’il pouvait la sauver.

Le mastodonte avait surgi à la lisière des arbres, fusil brandi, et grimpait à présent vers la cabane.

— Il faut qu’on sorte d’ici.

Le sang affluant à ses tempes, Erik désigna la porte qui, de l’extérieur, n’était pas encore visible pour le type. Il attrapa le bonnet et la doudoune de sa fille sur la patère. À son signal, Sofia ouvrit la porte.

Accroupis, ils sortirent sur le porche. Erik repéra au loin les sapins aux branches basses sous lesquels il avait caché la pulka et les skis. Lisant dans ses pensées, Sofia commença à remuer, mais il l’immobilisa. Pas le temps. À tout moment, à présent, le type pouvait les voir courir vers les arbres. Les viser dans la lunette de son fusil. D’abord lui, puis sa fille. Dans le dos. Deux tirs faciles. Ensuite, il les enterrerait profondément dans la neige du glacier où leurs tombes resteraient gelées jusqu’à ce que la terre – se réchauffant inexorablement – ne les révèle à des inconnus, qui ne verraient que des momies en décomposition et non les personnes qu’ils avaient été.

— Par là, chuchota-t-il.

Serrant leurs sacs contre eux, ils se faufilèrent et rampèrent sous le porche, entre les marches en bois et la roche froide, animés par le désespoir. Erik gardait les mains crispées sur le fusil, tel un naufragé s’accrochant à un morceau de bois flottant.

— Papa, murmura Sofia, ses yeux brillant dans la pénombre.

— Chut.

Il pressa deux doigts contre ses lèvres, leurs souffles devenant brume dans cet espace réduit qui embaumait le tas de bûches tout proche, le lichen de la roche et l’odeur de la terrasse en épicéa juste au-dessus de leurs têtes.

Soudain, le crissement d’une botte sur la première marche, au-dessus d’eux. Puis un autre.

Sofia fit mine de bouger, mais Erik l’arrêta. C’est à ce moment-là qu’il l’aperçut. Le bonnet de laine rose, tombé au sol, tout près de leur cachette. En tendant la main, Sofia réussit à l’attraper. Et tous deux attendirent, retenant leur souffle, terrifiés à l’idée que le type les avait repérés.

Crunch. Crunch. Le mastodonte continuait de monter les marches, les planches craquant sous son poids. Puis il s’arrêta. Juste au-dessus de leurs têtes. Erik regarda Sofia. Un filet de neige tombait par une petite fente sur son visage.

Crunch. Crunch.

L’homme piétinait. À l’aide de son pouce, Erik retira doucement la sécurité de la Remington et pointa le canon vers la fente par laquelle la neige s’était infiltrée, posant son doigt sur la queue de détente gelée. Il lui restait trois balles. Une dans la chambre, deux dans le magasin. S’il appuyait sur la gâchette, la balle de la Remington 700 allait peut-être traverser le bois, pénétrer dans l’aine du type et le tuer, ou au moins le neutraliser. Mais le projectile pouvait aussi être dévié. Manquer sa cible. Et alors quoi ? Le type les tuerait aussi aisément que des rats dans un seau.

Son doigt restait figé sur la gâchette. Un peu plus, et le coup partirait.

Crunch, crunch, crunch. Le type continuait vers la porte de la cabane où il attendit une dizaine de secondes avant d’entrer.

Pas encore, se dit Erik. Pas encore. Laisse-le entrer. Peut-être fouiller une des chambres. S’agenouiller pour vérifier sous le lit.

Mentalement, il compta jusqu’à cinq.

Maintenant ! Il poussa les sacs dans l’ouverture, puis se précipita hors de leur cachette, pivotant, bras tendu, pour aider Sofia à sortir. Ils enfilèrent leurs sacs et, à voix basse, il lui dit en pointant les sapins :

— Fonce !

Elle se précipita dans la poudreuse tandis qu’il se retournait vers la cabane et épaulait le fusil pour viser les fenêtres, l’une après l’autre. Marchant à reculons. S’enfonçant jusqu’aux genoux presque à chaque foulée.

Il crut voir un mouvement à travers la fenêtre de la cuisine et retint sa respiration, ainsi que son intention de tirer. Il ne tirerait que s’il réussissait à poser le réticule du viseur sur le corps du type. Sous la gorge ou au-dessus du nombril. Des points vitaux. Avec un peu de chance, ce serait un coup fatal.

Et pourtant, au même moment, il se trouvait peut-être dans la mire du type. Tapi dans l’ombre, derrière l’une des fenêtres, le doigt sur la gâchette. Inspirant et expirant lentement.

Cette pensée lui donna la chair de poule. Reste en mouvement.

— Dépêche-toi, papa, siffla Sofia.

Il se retourna et vit qu’elle lui avait préparé ses skis et le traîneau. Enfin, dos à la cabane, il enfila le harnais, passa son arme en bandoulière et s’affaira à chausser ses skis. Le gauche résista.

— Merde ! grogna-t-il.

De la neige s’était accumulée dans la fixation et au bout de sa chaussure gauche.

— Vite, papa ! gémit Sofia.

Il détacha son ski droit, ramassa le gauche qu’il cogna contre un arbre, puis passa son pouce dans la fixation afin de dégager la neige. Laissant tomber le ski, il donna un coup de pied dans l’arbre avec sa chaussure pour libérer la petite attache métallique au bout.

— OK, fit-il en rechaussant ses skis.

— Tes gants, papa.

Bon sang ! ils étaient restés dans le refuge, à sécher, accrochés à la poignée d’un placard. Il serra les dents.

— Aucune importance. On y va, dit-il, et ils s’enfoncèrent dans les bois.

Ils skièrent en montée pendant plus de deux heures, à travers des bois figés dans le temps et empreints de solitude. Aucun signe d’un quelconque passage. Pas d’animaux, aucun oiseau en vue. Aucune trace de vie mis à part leur souffle et les battements de leurs cœurs. Un univers silencieux, lourd et ombragé qui lui rappelait un bouquin lu aux filles quand elles étaient petites, à propos d’un endroit appelé Narnia. Un pays de glace et de neige, où l’hiver régnait sans répit et où Noël n’existait pas.

Sofia semblait forte. Elle veut me prouver qu’elle peut skier aussi bien qu’Emilie, songea-t-il. Mais il savait que ce n’était pas tout à fait ça. C’était à Emilie qu’elle prouvait sa valeur.

Parce que, en un sens, elle est toujours avec nous.

Ils suivaient les courbes de niveau, évitant les montées les plus abruptes et longeant de petites vallées. Lorsqu’ils quittèrent la forêt au bas de la pente d’une colline balayée par le vent, ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine et évaluer le chemin parcouru.

— Tes mains, papa, dit Sofia.

Il enfonça ses bâtons dans la neige, plaça ses paumes devant sa bouche et souffla dessus. Puis il croisa les bras et enfouit ses mains sous ses aisselles.

— Ça va, assura-t-il.

Mais ça n’allait pas. Il connaissait ses mains mieux que la plupart des gens connaissent les leurs. Elles étaient son gagne-pain. Ses outils, et tout artisan sait qu’il faut en prendre soin ou en payer le prix. Peu de temps après qu’ils avaient quitté le refuge, il ne sentait déjà presque plus ses mains. Il avait à peine réussi à saisir ses bâtons et les aurait certainement perdus sans les dragonnes autour de ses poignets.

— Fais-moi voir, dit Sofia en s’approchant à skis.

— Tout va bien.

— Je veux les inspecter, insista-t-elle.

Il déposa ses mains au creux des siennes. D’un blanc mortel sur le bleu foncé de ses moufles.

— Là, tu sens quelque chose ?

Elle les serra, les frotta de son pouce.

Il fit non de la tête. Tout ce qu’il sentait, c’était un élancement dans la chair et des picotements. Il leva les yeux vers le ciel qui s’assombrissait.

— Tu pourrais peut-être enlever ma bague, fit-il en regardant l’alliance en argent à l’annulaire de sa main droite. Au cas où mes doigts se mettent à enfler.

Elle retira l’anneau, qu’elle mit dans la poche de poitrine de la veste de son père.

— Mais ne dis jamais à maman que je l’ai enlevée.

Sur ce, il s’efforça de sourire. Elle fit glisser son sac à dos, le fouilla et en ressortit des chaussettes de rechange. Puis, retirant ses moufles avec ses dents et les enfilant sur ses bâtons, elle lui redemanda ses mains. Il lui tendit la droite et elle y passa une des chaussettes, qu’elle cala entre la manche de sa veste et sa couche intermédiaire, pratiquement jusqu’au coude. Puis, cherchant l’articulation à la base de son pouce, elle pinça la laine et retira la chaussette en maintenant sa prise.

Elle sortit son couteau suisse et, avec les petits ciseaux, commença à couper le bout de la chaussette pour la transformer en mitaine. Ils accrochaient la laine, alors elle opta pour la lame principale. Elle répéta l’opération pour la main gauche avec l’autre chaussette. L’œuvre de sa fille achevée, Erik leva ses deux mains parées de leurs nouvelles moufles et sourit.

— Quoi ? C’est mieux que rien, dit-elle sur la défensive.

— Je les adore. Bientôt, tout le monde en portera.

Elle lui sourit et ils se remirent en route, ragaillardis après ce petit instant de légèreté. Mais, rapidement, le temps se dégrada, les nuages étaient plus bas. Comme si la tempête, qui les avaient perdus de vue tandis qu’ils s’abritaient dans le refuge, les cherchait depuis lors. Elle s’abattit sur eux, transformant ce monde blanc en un gris lugubre. La neige se fit plus dense. Elle les enveloppait tel un mur impénétrable d’électricité statique, avec des grésillements de vieux postes de télévision analogiques, quand il n’y a plus aucun signal. Erik voyait à peine à cinq mètres, ce qui ralentissait leur progression car ils devaient être prudents. Toute descente pouvait désormais être synonyme de chute. Après avoir été si rapides, ils avançaient maintenant cahin-caha.

Il avait demandé à Sofia de rester derrière lui et la pulka. Il n’aimait pas ne pas l’avoir dans son champ de vision, ni l’idée qu’elle puisse être la première dans la mire du mastodonte s’il les rattrapait. Mais c’était à lui de montrer la voie. Il valait mieux qu’il fasse la trace dans la poudreuse, pour qu’elle skie sur un semblant de piste. Et peut-être que sa position en première ligne protégeait sa fille du vent, de plus en plus déchaîné. La neige rampait vers lui par tourbillons. Il devait presque fermer les yeux pour ne pas être aveuglé et tenir ses lèvres serrées pour ne pas en avaler et se retrouver la respiration coupée.

J’aurais dû le descendre quand il était dans le refuge, se dit-il. Mais il ne l’avait pas fait, et maintenant ils risquaient de mourir de froid ici, tous les deux. Ou de trébucher au bord d’un à-pic et d’atterrir sur les rochers en contrebas. Ne serait-ce pas un sombre coup du sort ? À croire que leur famille était maudite.

De temps en temps, ils s’arrêtaient pour contrôler la boussole GPS de sa montre. Il l’avait retirée de son poignet et mise dans sa poche afin de ne pas avoir à enlever sa mitaine-chaussette pour la consulter. Mais ses mains n’avaient plus aucune dextérité. Même sortir la montre de sa poche lui était difficile. Il la donna à Sofia en lui demandant de vérifier s’ils se dirigeaient bien vers le nord-ouest. Ils ne pouvaient pas voir les montagnes autour d’eux, ni les arbres, et, avec le sol qui bougeait sous leurs skis, il n’y avait rien sur quoi fixer le regard. Dès qu’ils s’arrêtaient, la neige recouvrait leurs traces, si bien qu’il leur était impossible de savoir d’où ils venaient. La boussole et le sens du vent étaient leurs seuls indicateurs. Et le vent n’était même pas fiable. Lorsqu’ils pensaient skier en ligne droite, les rafales venues de la gauche les fouettaient soudain de face en les recouvrant d’une fine couche de glace. Erik se demandait si le vent n’était pas canalisé par des vallées invisibles.

— Il faut qu’on se trouve un abri avant qu’il fasse nuit, lui dit Sofia d’une voix frêle et lointaine de petit oiseau pris dans une tornade.

— On continue, cria-t-il.

Elle avait raison, bien sûr. Ils ne pouvaient pas poursuivre ainsi. Et la situation ne ferait qu’empirer au fur et à mesure de leur progression. Mais la dernière fois qu’ils s’étaient arrêtés… Leur instant de repos leur avait presque coûté la vie.

— On continue, répéta-t-il, s’adressant cette fois à la tempête.

C’était une déclaration de guerre. Même s’il savait qu’il n’était pas de taille. Quant à sa fille, elle devait tenir coûte que coûte. Il n’y avait pas d’alternative.

Erik n’était pas un homme de religion. Il n’était pas non plus porté sur la spiritualité, comme l’aurait ajouté Elise. Pourtant, il n’était pas totalement opposé à l’idée qu’il y avait quelque chose, là-haut. Quelque chose au-delà de l’expérience humaine. La science ne saurait tout expliquer et, même s’il ne croyait pas en une puissance bienveillante, il ne pouvait s’empêcher de penser, ou du moins d’espérer, que tout n’était pas le fait du hasard. Que chaque existence était davantage qu’une petite braise furtive au milieu du chaos. Il voulait croire que le chaos, après avoir étouffé Emilie, n’étoufferait pas Sofia à son tour. Il ne le laisserait pas faire. Pas tant qu’il respirerait. Pas même si son cœur s’arrêtait de battre.

Voilà le genre de pensées qui tourbillonnaient sous son crâne alors qu’il avançait dans ce monde mouvant et bancal.

Chaque fois qu’ils abordaient une pente et qu’ils regardaient vers le haut, le sommet disparaissait dans les brumes au-dessus de leurs têtes. Ils ignoraient encore s’ils allaient grimper dix mètres, cent mètres. Mais ils progressaient, montaient en ciseaux ou en escalier sur les parties les plus raides, Sofia détournant son visage des projections de poudreuse, lui se débattant avec la pulka.

À 16 heures, cela faisait presque une heure qu’il faisait nuit. Erik n’arrivait plus à saisir ses bâtons, alors il poussait de ses poings sur les poignées, ce qui réduisait sa propulsion ; mais c’était toujours mieux que de laisser traîner les bâtons dans la neige. Il craignait qu’ils n’aillent trop lentement, et que Sofia ne soit transie. Lui-même était frigorifié. Ses muscles ne produisaient pas assez de chaleur. Mais il était bien trop dangereux de se mettre à skier plus vite avec cette visibilité réduite.

Continue. Parce qu’il est là quelque part. Il est là et, contrairement à toi, il n’hésitera pas. Il tirera.

Lorsqu’ils arrivèrent sur un plateau, ils se rapprochèrent instinctivement l’un de l’autre et restèrent enlacés un moment, debout dans la tempête. Ils respiraient fort. Erik pressa ses lèvres contre la couche de glace sur le bonnet de sa fille en lui murmurant qu’ils allaient s’en sortir. Mais, quand il leva les yeux pour regarder autour de lui, le monde lui sembla trouble. Irréel. Pas correctement formé, comme un corps céleste lointain, très éloigné du soleil, composé de gaz et de débris. Une étoile ratée.

Il se sentait impuissant face à Sofia qui grelottait de froid.

— Je suis tellement fatiguée, dit-elle, la tête contre sa poitrine.

Il la serra encore plus fort, essayant de la protéger du vent et de la glace. Ils devraient peut-être prendre la pelle et creuser un trou sur place. Rien d’extraordinaire, juste un terrier assez profond pour pouvoir s’allonger à l’abri du vent et dormir. Tout en pensant à cela, Erik avait conscience de ne pas avoir les idées claires. Ses neurones étaient entamés par la fatigue et le froid. Pas encore totalement inutiles, comme ses mains, mais il ne leur faisait plus tout à fait confiance. Les victimes d’hypothermie ont souvent envie de dormir. S’ils se couchaient, il y avait de forts risques qu’ils ne se relèvent jamais.

Il frictionna le corps de Sofia de haut en bas.

— Comment tu t’appelles ? demanda-t-il.

— Pardon ?

— Je te demande juste de me dire comment tu t’appelles.

— Sofia Frida Amdahl, répondit-elle d’un ton las.

— Quel âge as-tu ?

— Papa ! Qu’est-ce qui te prend ?

— Quel âge ? cria-t-il.

— Treize ans, lâcha-t-elle plus fort, parce qu’elle avait compris son petit manège.

— Qu’est-ce que tu as eu pour ton anniversaire ?

Elle baissa son cache-cou afin qu’il l’entende mieux.

— Un sac à dos Fjällräven. Bleu. Des écouteurs. Le dernier Stephen King.

— Quoi d’autre ?

Elle resta silencieuse un moment, puis :

— Un sweat à capuche vert. Une enceinte Bluetooth.

Protégés entre leurs deux corps, les mots de Sofia ne s’égaraient pas dans le vent.

— Autre chose ?

— Ce stupide bonnet rose.

En dépit de tout, il esquissa un sourire.

— Tu as dit qu’il te plaisait.

— J’ai menti.

— Au moins, tu ne portes pas des chaussettes sur les mains.

— Je croyais que tu les aimais bien.

— J’ai menti.

Le discours de sa fille était construit. Son esprit, toujours vif.

— Allons-y, conclut-il.

Le sol sous ses skis s’effondra et, alors même qu’il dégringolait, Erik cria pour prévenir Sofia. Tout se passa très vite et, bientôt, il n’arriva plus à respirer tandis que la neige grondait autour de lui et qu’il se débattait, impuissant. Puis ce fut le silence.

Le noir complet, le calme absolu. Paisible. Erik n’avait ni froid ni peur. Au contraire, il se sentait en sécurité. Protégé. Comme si une partie de son esprit se souvenait du ventre de sa mère. Il pouvait enfin dormir. Juste dormir et tout oublier.

Ou alors… était-il déjà mort ?

Non, il décida qu’il ne l’était pas. Parce que quelque chose tirait sur un coin de son âme, pareil à un hameçon pris dans la bouche d’un maquereau.

Un son, distant et vague, quelque part au-delà de cette étrange quiétude. Comme le cri étouffé et rauque d’un corbeau.

Qu’est-ce qu’un corbeau ferait ici ?

Il était sûr d’avoir les yeux ouverts, et pourtant ils étaient aveugles. Il goûta le sang chaud sur ses lèvres et sentit une piqûre salée dans l’œil.

Encore ce son lointain. Pourquoi ne le laissait-on pas en paix ? Il avait besoin de se reposer. Juste un moment. Il ferma les yeux et se sentit dériver, s’éloigner de lui-même.

Il était vaguement conscient du rythme lent et régulier de sa respiration.

Puis… plus rien.

Il sursauta, la secousse caractéristique de l’homme qui s’endort et croit, une fraction de seconde, qu’il est en train de tomber.

Sofia.

Il haletait. Pas assez d’air. Il essaya de lever les bras, en vain. Comme s’il était encastré dans du béton. Terminé la sérénité, place à la peur panique, le cœur battant la chamade.

— Sofia ! cria-t-il. (Un son complètement étouffé.) Sofia !

Il se souvenait d’être tombé, skis et jambes emportés alors que le sol se dérobait sous lui. Sa fille était-elle aussi tombée ? Était-elle enfouie tout près quelque part ?

— Sofia !

Il tenta un coup de pied. Essaya d’enfoncer les mains dans la neige autour de lui. Il sentait le sang couler de sa lèvre à son œil et se demandait comment c’était possible. Puis il comprit : il était coincé tête en bas. Son sang était son unique boussole. Et peut-être la pression dans sa tête, maintenant qu’il y pensait, poussant contre l’intérieur de sa boîte crânienne, derrière ses yeux.

Il arrêta de se débattre et écouta. Il lui restait peu de temps avant d’arriver à court d’oxygène, il retint donc sa respiration et se tint immobile. Alors il l’entendit l’appeler. « Papa ! » Elle devait être complètement terrifiée. Seule, dans l’obscurité. Il recommença alors à se débattre. Agitant ses mains inutiles dans la neige, essayant de créer un espace au sein duquel se déplacer. Le manque d’oxygène n’était plus sa priorité. Il enrageait. Il perçut le bruit caractéristique d’une pelle dans la neige et comprit que sa fille était en train de creuser.

— Là, je suis là !

Le son de sa voix lui parut étrangement atténué, comme si l’air alentour était liquide.

Les coups de pelle cessèrent, et il cria à nouveau. Puis le métal mordit une fois encore, plus près maintenant, quelque part au-dessus de son épaule gauche. Il réussit à ramener les bras le long du corps et commença à creuser dans la neige vers Sofia.

— Tiens bon, l’entendit-il dire d’une voix sourde et lointaine, même si elle devait être à une cinquantaine de centimètres.

Il donna des coups de pied vers le haut ‒ apparemment il avait perdu ses skis ‒ afin de faire un trou dans la neige compactée.

Ils s’acharnèrent tous deux un bon moment. Quand, enfin, il sentit un courant d’air frais.

— Je te vois, fit-elle d’une voix plus nette avant de se remettre à creuser.

— C’est bon, je vais bien. Je vais bien, répéta-t-il, pour lui-même cette fois-ci.

— Attends, on y est presque.

Débarrassé de l’essentiel de la masse qui pesait sur lui, il put bouger et se retourner, nageant à moitié dans la poudreuse, haletant comme un zombie tout juste réchappé de la tombe.

Sofia tomba à genoux et se jeta sur lui, l’embrassant longuement. En se relevant, elle essaya de le tirer et de le remettre sur ses pieds.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il, chancelant sur ses jambes, aspirant l’air glacial.

— Tu es tombé de là, expliqua-t-elle, la pelle dressée vers le haut. De ce rebord enneigé. Comme on en a parfois sur le toit à la maison.

Il distinguait à peine ce qu’elle lui indiquait, à cause du vent charriant ses tornades de flocons dans l’obscurité.

— Je m’en suis sûrement mangé un bon paquet, dit-il, faisant l’inventaire de ses membres et de ses os pour s’assurer qu’il n’avait rien de cassé.

Sofia pointa l’index vers son visage.

— Tu saignes.

Il tâta sa bouche et ses yeux.

— Ce n’est rien. J’ai dû me cogner contre mon bâton. Promis, je ne te reprocherai plus jamais d’être maladroite.

Il n’entendait pas bien et ressentait comme un déséquilibre. Elle s’avança vers lui et l’aida à se débarrasser de la neige collée à son visage.

— Ne bouge pas, dit-elle. Tu en as dans l’oreille.

Il grimaça lorsque, du petit doigt, elle retira le bouchon glacé.

— Voilà, c’est mieux, ajouta-t-elle en ôtant à présent la neige sur sa veste.

Il se redressa et réalisa qu’il était toujours harnaché au traîneau, échoué tout près. Par chance il n’avait pas été enseveli avec lui, sinon Sofia n’aurait pas pu utiliser la pelle pour le secourir.

— Faut que je retrouve mes skis. Donne-moi la pelle.

— Tes mains, dit-elle.

La neige était collée à la laine des moufles-chaussettes qu’elle lui avait confectionnées. Il tenta de serrer les poings, mais impossible. Elle avait raison : il était incapable de saisir la pelle. Il la regarda donc creuser à nouveau. Pas longtemps. Elle retrouva les skis et le bâton égaré, dégagea la neige de ses fixations.

— Tu as froid, papa.

— Ça va aller.

Mais il frissonnait. Il était resté immobile trop longtemps. Maintenant qu’il était à nouveau à l’air libre, sa température corporelle baissait à vitesse grand V.

— Nous devons continuer à grimper, dit-il, tâtant ses bâtons pour passer les dragonnes.

L’un après l’autre, il souleva ses pieds et chassa la neige de ses chaussures à l’aide du bâton. Puis il fixa ses skis pendant que Sofia redressait le traîneau derrière lui. L’un des bâtons était tordu, mais pas assez pour que ça prête à conséquence.

Dans la pénombre, il leva les yeux vers la neige qui tourbillonnait à l’endroit de sa chute. Il aurait pu se fouler un genou ou se casser une jambe s’il n’avait pas perdu ses skis dans la bagarre. Ou se briser le cou. Et Sofia serait désormais livrée à elle-même. Tout ça parce qu’il n’avait rien vu venir. Cette pensée le prit aux tripes.

Tu es en vie. Tu vas bien, se dit-il.

— Prête ? lui demanda-t-il.

Mais comment pouvait-elle être prête ? Comment se préparer à un truc pareil ?

— Oui, répondit-elle. Et toi ?

— Pareil.

Il déglutit péniblement et frappa ses mains l’une contre l’autre. Il sentit la vibration de l’impact dans son poignet et son avant-bras, mais rien du tout sur ses mains, comme si sa chair avait gelé.

— Je suis prête, répéta-t-elle.

Il fit un signe de tête. Poussa vers l’avant son ski droit, puis le gauche. Le corps et l’esprit endoloris, il se remit en mouvement, ses poignets forçant sur les bâtons à chaque foulée. Le vent gémissait dans la nuit comme une âme tourmentée, piégée par un sombre dessein, entre la vie et la mort.

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