Toutankhamon - L'ultime secret
Chapitre 27
En cette douce soirée du 10 octobre 1951, Mahmoud avait une tâche particulièrement délicate : réunir, en grand secret, les têtes pensantes des Officiers libres et leur permettre de désigner, en toute sécurité, le leader qui les conduirait au pouvoir.
D’après l’analyse de ces gradés au bord de la révolte, le peuple ne supportait plus ni Farouk ni les occupants anglais. En se débarrassant de ces parasites qui se croyaient intouchables, l’Égypte retrouverait sa dignité souillée depuis trop longtemps.
Mais cette entreprise hasardeuse n’était-elle pas utopique ? La police politique de Farouk ne manquait pas d’efficacité, et rien ne garantissait que l’armée, contrôlée par des généraux fidèles au roi, participerait à une révolution.
Pourtant, en dépit de l’arrogance de Farouk et des certitudes de son entourage, persuadé de détenir toutes les clés du pays, la situation devenait explosive. À l’université du Caire, et même dans certaines écoles, des professeurs plus ou moins enflammés incitaient étudiants et élèves à lutter contre un régime corrompu, indifférent à la misère du peuple. De nombreux imams relayaient leur message et, au cœur des mosquées, demandaient aux croyants de se révolter contre l’injustice et l’arbitraire.
Les incidents se multipliaient, des jeunes gens insultaient et bousculaient les Anglais en uniforme dans les rues de la capitale. Jusqu’à présent, la répression était sévère ; le roi ne tolérait aucun débordement. Mais parviendrait-il à éteindre la colère des masses ?
Les plus modérés devaient reconnaître que l’administration britannique ne s’intéressait guère aux conditions de vie effroyables de la majorité de la population. On n’ouvrait pas d’écoles, on ne construisait pas de logements sociaux, on laissait mourir les enfants en bas âge, on ne luttait pas contre les maladies, mais l’on faisait des affaires juteuses avec les adulateurs de Farouk.
Partout, à la ville comme à la campagne, le sentiment nationaliste prenait corps et la haine contre le colonialisme britannique grandissait. À la Bourse du coton, les scandales s’accumulaient. Avec l’aide de la famille royale, les spéculateurs s’enrichissaient sur le dos des paysans.
Farouk… L’espoir de tout un peuple, l’héritier des grands rois, le monarque qui allait emmener son pays sur le chemin du progrès et de la prospérité ! Aujourd’hui un pachyderme veule et cruel, agrippé à ses privilèges et à sa fortune. L’ampleur de la déception expliquait celle de la rage.
Mahmoud inspecta pour la dixième fois les alentours. Une bonne dizaine de guetteurs surveillaient la maison modeste où se réuniraient bientôt les Officiers libres. Si la police politique avait eu vent de ce rendez-vous, c’en serait terminé de la révolution.
Deux jours plus tôt, le 8 octobre 1951, le Parlement du Caire avait approuvé à l’unanimité une décision capitale : désormais, les soldats britanniques contrôlant la zone du canal de Suez seraient considérés comme des occupants illégaux. Un grand élan patriotique enflammerait les partisans de leur expulsion.
Déjà, de jeunes révolutionnaires provoquaient des troubles en défiant les colonisateurs qui avaient immédiatement renforcé les mesures de sécurité et menacé de réagir très durement si la guérilla s’organisait. Aux demandes insensées du gouvernement égyptien, les autorités britanniques opposaient, avec flegme et fermeté, une fin de non-recevoir. Farouk et ses ministres devaient renoncer à leurs rêves d’autonomie.
Tel n’était pas l’avis du peuple. Et l’on commençait à prendre des initiatives pour rendre la vie difficile à l’occupant. Par exemple, les douaniers retenaient les objets et les produits alimentaires que les Anglais faisaient venir de la mère patrie, et les employés égyptiens de l’armée britannique préparaient des grèves tournantes, à commencer par les conducteurs de locomotives qui gêneraient ainsi les transports de troupes et les livraisons de matériel.
Un profond mouvement de contestation naissait, et les Officiers libres ne jouaient encore qu’un rôle mineur, voire dérisoire. Cette fois, il fallait prendre la main, utiliser cette vague montante, renverser le gouvernement corrompu et montrer aux Anglais que les indépendantistes ne reculeraient pas.
Au début de son règne, Farouk avait tenté de devenir le chef spirituel et temporel d’un État décidé à conquérir sa liberté. Renonçant vite à cet idéal, il jouait à présent un double jeu et se contentait de prendre des poses de matamore, trompant ainsi son peuple sans trop mécontenter l’occupant. Vu la faiblesse de l’armée égyptienne, que redoutait l’Angleterre ?
Tous les leaders des Officiers libres étaient arrivés.
Pas trace de présence policière, à part les indicateurs de quartier habituels, placés sous haute surveillance. Rassuré, Mahmoud franchit le seuil de la petite demeure où la véritable révolution allait enfin se concrétiser.
On évoqua l’aide qu’il fallait apporter aux commandos de partisans qui harcelaient les troupes anglaises, le choix de filières sûres pour la livraison d’armes en bon état, et l’on passa à la désignation du chef suprême, suffisamment représentatif aux yeux du peuple égyptien et capable de mener les révolutionnaires à la victoire.
Un nom s’imposa : celui du général Naguib, héros de la guerre contre Israël, dont l’intégrité n’était plus à démontrer. Sous le pseudonyme du « Soldat inconnu », ne signait-il pas de violents articles stigmatisant la corruption du régime ? Restait à savoir si le courageux et sympathique Mohamed Naguib accepterait cette lourde charge. Aux Officiers libres de le convaincre.
Les conjurés se dispersèrent.
L’absence d’incidents prouvait le sérieux de leur organisation, fondée sur le secret et le cloisonnement. Songeur, Mahmoud se rendit dans un café du Vieux Caire où la police de Farouk n’avait pas droit de cité. Le moindre cafard aurait été immédiatement identifié.
L’homme chargé de filer Mark Wilder ces derniers jours sirotait un café turc et fumait une pipe à eau.
Mahmoud s’assit en face de lui, le patron lui apporta une tasse de thé noir et un biscuit. L’absence de ce dernier aurait signalé un danger.
— L’Américain n’est pas facile à suivre, avoua le fumeur. Il se sait surveillé et pratique plusieurs techniques pour rompre la filature. Jusqu’à présentée les ai toutes déjouées.
— Qu’as-tu appris d’intéressant ?
— Il a eu deux rendez-vous, l’un public, l’autre secret. Le premier fut un dîner avec Farouk et Pulli, au Scarabée.
« Rien d’étonnant, pensa Mahmoud. Le roi tente d’utiliser toutes les personnalités étrangères qui peuvent, d’une manière ou d’une autre, l’aider à accroître sa fortune. »
— Et le second ?
— L’Américain s’est rendu au cinéma Métro. Au fond de la salle, il a longuement discuté avec un homme que je ne suis pas parvenu à identifier et que je suis même incapable de décrire. Le type s’est volatilisé. Sans aucun doute un professionnel, et le supérieur de l’Américain en Égypte.
— Excellent travail, mon ami. Continue comme ça. Si tu t’estimes repéré, je te remplacerai.
Avec sa prime, le fumeur s’offrirait du haschisch et oublierait les incertitudes de l’avenir. Mahmoud sortit du café et se mêla à la foule.
Ce Mark Wilder était bien un espion revenu en Égypte afin d’y exécuter une mission. Mais pourquoi était-il passé par l’Angleterre, quels étaient ses véritables chefs ?
Le temps pressait, nul ne savait comment et dans quel sens la situation évoluerait. De graves événements pouvaient plonger l’Égypte dans une tourmente sanglante. Peut-être Mark Wilder était-il l’homme dont Mahmoud avait besoin pour éviter ce désastre.