Toutankhamon - L'ultime secret

Christian Jacq · Chapitre 40 sur 78

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Toutankhamon - L'ultime secret

Chapitre 39

 

Dans la bibliothèque de l’abbé Pacôme régnait une atmosphère étrange que Mark n’avait ressentie nulle part ailleurs. Ses milliers de livres anciens n’étaient pas des objets inertes, mais plutôt de vigilants gardiens, chargés de protéger une sagesse échappant aux événements profanes.

— Cette malédiction de Toutânkhamon n’est-elle vraiment qu’une fumisterie ? s’inquiéta Mark.

Pacôme prit sur une étagère un épais volume consacré à des inscriptions hiéroglyphiques de la dix-huitième dynastie, celle de Toutânkhamon, et montra à son hôte l’avertissement d’Oursou, un grand dignitaire : Celui qui violera ma tombe dans la nécropole sera un homme haï de la lumière ; il ne pourra pas recevoir d’eau sur l’autel d’Osiris, mourra de soif dans l’autre monde et ne pourra pas transmettre ses richesses à ses enfants.

— Drioton s’est bien gardé de citer des textes authentiques comme celui-là, car il se méfie de la puissance magique des anciens Égyptiens qu’il préfère nier. Dans le cas de Toutânkhamon, tout a commencé le 6 novembre 1922, à Louxor, peu de temps avant la découverte de la tombe, lorsqu’un cobra a avalé le canari de Carter, à l’intérieur même de sa demeure. Pour les habitants de la rive ouest, aucun doute : l’esprit du roi, sous la forme du redoutable uraeus, donnait un sérieux avertissement à l’archéologue. L’oiseau d’or, certes, annonçait la découverte d’un tombeau rempli d’or, mais aussi une tragédie. J’étais présent lorsque Carter et lord Carnarvon procédèrent à l’ouverture officielle de la chambre funéraire. L’un de leurs ennemis, un inspecteur du Service des antiquités nommé Arthur Weigall, n’avait pas été autorisé à les accompagner et devait se contenter d’assister à leur triomphe, assis sur le parapet dominant la dernière demeure de Toutânkhamon. Quand il vit Carnarvon emprunter l’escalier, Weigall dit à un reporter : « S’il descend avec cet état d’esprit, je ne lui donne pas plus de six semaines à vivre. » Et six semaines plus tard, Carnarvon était mort. On parla d’une piqûre de moustique qui se serait infectée, mais aussi d’un objet pointu, telle une flèche royale, qui l’aurait blessé. Quoi qu’il en soit, à l’heure de son décès, à 1 h 55, le 5 avril 1923, toutes les lumières du Caire s’éteignirent et personne ne put fournir d’explication à cette incroyable panne. Au même instant, Suzy, le fox-terrier femelle de Carnarvon resté à Highclere, hurla de désespoir et accompagna son maître dans l’au-delà. À la suite de l’autopsie de la momie de Toutânkhamon, en 1925, on laissa entendre que le pharaon et le lord avaient été affligés d’une même blessure à la tête. Le créateur du fameux détective Sherlock Holmes, Conan Doyle, n’hésita pas à formuler un diagnostic en affirmant que Toutânkhamon avait mis fin aux jours du profanateur. Et les morts brutales des visiteurs du tombeau s’enchaînèrent, notamment celles du demi-frère de lord Carnarvon et d’Arthur Mace, l’un des principaux collaborateurs de Carter. Une sorte de panique se répandit en Angleterre où des particuliers envoyèrent au British Museum les objets égyptiens qu’ils possédaient, de peur d’être victimes de la malédiction. Des hommes politiques américains, sérieux et respectés, demandèrent que l’on étudiât les momies conservées dans les musées pour savoir si elles ne présentaient pas des dangers pour les visiteurs. Quant au prophète de malheur, Arthur Weigall, il succomba à une « fièvre inconnue » et fut considéré comme la vingt et unième victime de Toutânkhamon.

— Mais le principal responsable de la découverte, Howard Carter, a survécu !

— D’une drôle de manière, rappela l’abbé Pacôme. Dix années d’un labeur épuisant au cours desquelles il fut sans cesse attaqué et même expulsé du tombeau, pas la moindre reconnaissance officielle, la solitude, une longue maladie, et plus aucun autre chantier de fouilles, comme si Carter n’avait jamais rien prouvé.

Mark fut troublé.

— Cette malédiction… Vous y croyez ?

— Si elle existait, renoncerais-tu à rechercher les papyrus ?

La gravité de la question et le tutoiement impressionnèrent l’Américain.

— La peur ne m’a jamais empêché d’avancer.

— Il existe un démon particulièrement redoutable, le Salawa, doté de la puissance du dieu Seth qui peut déclencher orages et cataclysmes. Il a semé la terreur à Louxor pendant que ton père fouillait la tombe de Toutânkhamon, puis s’est endormi pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, il s’est réveillé et tentera de t’empêcher d’aboutir.

— Quelle allure a-t-il ?

— Celle du pire des prédateurs : un homme. Tant qu’il demeure à l’état de chacal, il se contente de garder les nécropoles et d’en écarter les profanes. Mais s’il se transforme en humain, il s’apprête à tuer ou à détruire.

— Avez-vous un moyen de le combattre ?

— Je l’espère, avança l’abbé Pacôme. Dans un premier temps, je vais confectionner un talisman que tu devras porter en permanence. Il t’évitera le pire.

Malgré ses certitudes d’homme moderne et rationnel, Mark n’en menait pas large.

À l’aide d’un roseau finement taillé, Pacôme dessina plusieurs hiéroglyphes sur un morceau de papyrus d’une qualité exceptionnelle : le miroir signifiant « vie », le pilier « stabilité », la colonnette à chapiteau floral « épanouissement » et l’étoffe pliée « cohérence ». Il y ajouta l’image du double lion, « hier et demain », et compléta l’ensemble par une prière à Isis, protectrice de l’enfant Horus que recherchait Seth, désireux de l’anéantir.

L’encre spéciale était composée d’eau de rose, de safran et de coriandre. L’abbé roula le papyrus et l’encensa longuement. Puis il le remit à Mark.

— Surtout ne t’en sépare pas, et que le dieu caché, père des pères et mère des mères, te protège. Le démon des ténèbres percevra la présence du talisman et n’osera pas t’approcher, de peur d’être la proie des flammes.

Sceptique, l’Américain accepta quand même de prendre cette précaution.

— Et si le Salawa était un tueur tout à fait humain au service de gens qui refusent de voir apparaître les papyrus de Toutânkhamon ?

— Sois assuré qu’il se comportera comme tel. Grâce à la magie, tu percevras son approche. Ensuite, il faudra lutter. Et nul ne connaît l’issue du combat.

— Qui le manipule ?

— Je le saurai bientôt.

— Drioton est-il décidé à m’aider ?

— Il t’obtiendra l’autorisation de consulter les archives de Carter, et tu y trouveras peut-être de précieuses indications. Mais notre cher abbé est resté sur la défensive, et il a encore beaucoup à t’apprendre. Vous vous reverrez, il faudra l’amener à se confier. Sous le masque de la bonhomie, le chanoine est un homme décidé et courageux. Et il défendra son ami Farouk parce que ce dernier sert, à sa façon, la cause de l’égyptologie.

— Autrement dit, je dois m’armer de patience !

— As-tu rencontré Nasser ? demanda Pacôme sur un ton détaché.

— Un gaillard décidé, lui aussi, mais sans aucune bonhomie ! Cet officier est un chef de guerre. À mon avis, ne pas le prendre au sérieux serait une lourde erreur.

— Mahmoud ne se trompait donc pas… Nasser est bien le chef occulte de la révolution. Qu’attend-il de toi ?

— Que je sollicite l’aide de la CIA ou, au minimum, sa neutralité.

— Je ne vois pas comment les Officiers libres parviendraient à entraîner l’armée et à renverser Farouk. Ce tyran pataud reste redoutable et semble tenir solidement le pays.

— Je m’acquitterai de ma mission auprès de mon ami John, promit Mark, et mon rôle sera terminé.

— Espérons-le.

— Pensez-vous que Farouk détient les papyrus de Toutânkhamon ?

— Je l’ignore. Un ami va te reconduire chez toi.

L’Américain parut gêné.

— Tu n’as rien à cacher à Ateya, déclara l’abbé. C’est une femme de confiance, et elle a encore bien des merveilles à te faire découvrir.