Toutankhamon - L'ultime secret
Chapitre 40
À Louxor, en ce mois de décembre ensoleillé et doux, la saison de fouilles battait son plein. Aussi le Professeur inspectait-il chaque chantier pour s’assurer de l’avancement des travaux et de la bonne marche des recherches. Chacun redoutait son jugement, car il pouvait, à tout moment, mettre des bâtons dans les roues ou bien faciliter l’existence des équipes. Par bonheur, il venait de se débarrasser de la petite égyptologue française surexcitée qui savait tout sur tout ; elle continuerait à sévir à Paris, mais ne troublait plus la sérénité de la rive ouest de l’ancienne Thèbes.
À l’entrée de la Vallée des Rois, un chef de travaux aborda le Professeur. Grand, le visage buriné, il avait l’air bouleversé.
— Puis-je vous parler, Professeur ?
— Je t’écoute.
— Le Salawa est revenu.
— Ce n’est qu’une légende, mon ami.
— Vous savez bien que non ! Il a encore enlevé un enfant, la nuit dernière, et nous avons retrouvé son cadavre sur le chemin qui mène à la cime d’Occident où règne la déesse du Silence. Nous avons consulté plusieurs cheikhs, et ils sont tous formels. Le Salawa est l’auteur du crime !
— As-tu alerté la police ?
— Inutile, elle a trop peur de s’attirer les foudres du démon ! Pendant l’exploration du tombeau de Toutânkhamon, le Salawa n’avait cessé de terroriser la région, et puis il était retourné dans les ténèbres. Beaucoup pensent que vous êtes intervenu pour le faire renaître en utilisant les formules magiques des Anciens.
— On me prête trop de pouvoirs.
— Il faut agir, Professeur ! De nombreux ouvriers sont malades et ne veulent plus travailler sur les chantiers.
— Le Salawa s’attaque-t-il à une famille en particulier ?
— Celle du chef d’équipe d’Howard Carter.
— Surtout, que les membres de cette famille ne parlent à personne et qu’ils gardent leurs enfants à la maison. Le Salawa déteste les bavards.
— Vous… Vous l’empêcherez de nuire ?
— Prions Dieu de nous protéger, mon ami.
Le Professeur déjeuna avec des dignitaires de la province qu’il tenait au courant des programmes de fouilles. Il ne manquait pas d’offrir les sommes nécessaires à leurs bonnes œuvres, de manière à préserver un nécessaire climat de sympathie.
L’un d’eux lui parla à l’oreille.
— La population de la rive ouest semble troublée par une histoire de revenant, et l’on reparle de la malédiction de Toutânkhamon… Vous démentez, naturellement ?
— Naturellement. Je vous conseille de déployer quelques policiers pour apaiser les inquiétudes.
— Excellente idée. Il ne faudrait pas faire fuir les touristes, Louxor a besoin de leurs devises.
— Rassurez-vous, cet incident n’aura aucune conséquence.
Au coucher du soleil, le Professeur regagna sa confortable demeure de fonction. Après avoir classé des rapports, il renvoya ses domestiques, alluma une cigarette et relut les passages du Livre des Morts consacrés à Anubis, le dieu à corps d’homme et à tête de chacal qui connaissait les secrets de l’au-delà et les chemins menant du visible à l’invisible.
Soudain, toutes les lumières de la maison s’éteignirent.
Et la cigarette se consuma d’elle-même.
Le Professeur n’essaya même pas d’allumer une bougie, car sa mèche serait aussitôt détruite. Tentant de s’habituer à la pénombre, il se résigna à attendre.
Et l’on frappa à sa porte.
Des coups sourds, comme ceux provoqués par une masse métallique.
Inutile d’aller ouvrir, son visiteur savait franchir tous les seuils.
Le Salawa se déplaçait sans bruit, comme s’il ne pesait rien. Pourtant, il avait pris l’apparence d’un colosse au vaste poitrail, mais à la tête fine et allongée, évoquant celle d’un chacal. En dépit de la pénombre se dégageait une impression de sauvagerie.
— Ainsi, tu es de retour ! Pourquoi t’es-tu réveillé ?
Les mains du Salawa étaient particulièrement impressionnantes, la taille de ses doigts dépassait largement la normale. Il s’empara d’une chaise et, sans effort apparent, la brisa en plusieurs morceaux.
— La situation est donc vraiment grave… C’est l’âme d’Howard Carter qui réclame justice ?
Le Salawa approuva d’un hochement de tête.
— Terroriser la rive ouest et tuer des enfants ne suffit donc pas à supprimer le danger, conclut le Professeur.
Le Salawa approuva de nouveau.
— Ce n’est pas à Louxor que nous identifierons le ou les responsables, avança-t-il. Devons-nous aller au Caire ?
La tête du Salawa s’inclina une troisième fois.
— Entendu, je m’occupe de tout. Retourne dans ton antre et rends-toi à la gare après-demain. Nous prendrons le même train.
Le Salawa se retira, les lumières se rallumèrent.
Le Professeur était inquiet. Au Caire, le tueur surgi des ténèbres serait en terrain inconnu et son efficacité risquait d’être amoindrie. Il lui faudrait affronter des conditions d’existence peu propices et bien différentes de celles de la rive des morts. Néanmoins, grâce aux formules tirées des grimoires de sorcellerie, le Professeur espérait tirer le meilleur parti de cette arme redoutable.
Quelle serait sa cible, qui ressuscitait Howard Carter, pourquoi tentait-on d’exhumer une vérité si bien enfouie ?
Le Professeur ouvrit le coffre mural dans lequel il conservait, sous scellés, le plus précieux de tous ses dossiers, consacré à l’affaire Toutânkhamon et à la découverte des papyrus dont le contenu devait rester à jamais secret.
Les sceaux de cire rouge étaient intacts.
Quelqu’un désirait les briser et achever l’œuvre de Carter, heureusement emprisonné par la malédiction qui l’avait empêché de publier les papyrus et de révéler au monde l’ampleur du message de Toutânkhamon.
L’humanité se dégradait de jour en jour, le Proche-Orient s’embraserait bientôt, le fanatisme et la bêtise régneraient en maîtres absolus. Rien ne devait entraver la progression des ténèbres. Grâce au Salawa, le Professeur éliminerait ses adversaires, et personne ne briserait les sceaux.