Toutankhamon - L'ultime secret
Chapitre 71
Ateya et Mark venaient de faire l’amour lorsque le téléphone sonna.
Pour la première fois depuis que l’avocat le connaissait, la voix de John tremblait un peu.
— Farouk a trompé son monde, révéla-t-il. Il a ordonné l’arrestation de tous les officiers supérieurs soupçonnés de lui être hostiles, à commencer par le général Naguib. Les fidèles de Nasser seront emportés dans la tourmente. Tu dois le prévenir immédiatement.
— Comment le contacter ?
— Je t’envoie un chauffeur qui te conduira à son domicile. Annonce-lui que les États-Unis ne désapprouveront pas son action.
— Je n’occupe aucun poste officiel, John.
— C’est bien pourquoi je te confie cette mission. En cas d’échec de Nasser, notre pays ne sera pas impliqué.
— N’oublie surtout pas l’abbé Pacôme.
— Je viens d’acheter le directeur de la prison. Un peu de patience, et ton curé sera légalement libéré. Avec Nasser, tu risques ta peau. Tâche d’être convaincant.
Mark ne cacha rien à Ateya.
La jeune femme se lova contre lui.
— N’y va pas, Mark. C’est trop dangereux.
— J’ai conclu une sorte de pacte. Si je n’aide pas John, ton père risque le pire.
Ils s’embrassèrent comme s’ils ne devaient jamais se revoir.
Une voiture blanche attendait l’Américain au pied de l’immeuble de Zamalek. Le front bas, le chauffeur ne prononça pas un mot et conduisit à vive allure.
Mark reconnut le quartier et la maison de Manchiet el-Bakri.
À peine descendait-il du véhicule que deux hommes l’encadrèrent.
— Je veux voir Nasser, déclara-t-il d’une voix ferme. J’ai des informations vitales à lui communiquer.
Prenant l’Américain par les bras, les deux vigiles l’obligèrent à marcher vite en direction du domicile du leader occulte de la révolution.
À l’entrée, ils le fouillèrent.
Le lieutenant-colonel apparut.
— Monsieur Wilder ! Quel bon vent vous amène ?
— Farouk exige une rafle. Son chef d’état-major a convoqué les fidèles du roi à 22 heures. Ils décideront d’arrêter les principaux opposants et de proclamer la toute-puissance du roi.
Nasser regarda fixement son hôte.
— J’agirai donc plus tôt que prévu, annonça-t-il. Attendez-moi quelques instants.
Le fils du facteur revêtit son uniforme, donna à son frère tout l’argent liquide qu’il possédait, embrassa sa femme sur la joue et prit l’Américain par les épaules.
— Venez avec moi, monsieur Wilder.
— Une précision : la CIA ne bougera pas. Et l’Amérique ne s’opposera pas à vos initiatives.
— Vérifions-le sur le terrain, voulez-vous ?
À 19 h 10, Nasser et Mark Wilder montèrent dans une Morris. Le lieutenant-colonel voulait prévenir ses principaux soutiens que l’opération « prise de pouvoir » était avancée.
— Si nous contrôlons la totalité de l’armée, dit Nasser, nous réussirons. Tel est bien le désir des États-Unis, n’est-ce pas ?
Mark hocha la tête affirmativement.
Soudain, un barrage. Des soldats braquèrent leurs armes vers la Morris qui s’immobilisa.
— J’ai donné l’ordre d’arrêter les officiers à partir du grade de colonel, révéla Nasser. Ces braves l’exécutent.
La révolution risquait d’échouer parce que son chef avait été bloqué par ses propres partisans ! Son uniforme, en effet, le désignait comme suspect.
L’Américain jaillit de la voiture.
— Nous allons au quartier général, déclara-t-il. Les États-Unis vous appuient et chasseront les Anglais.
Un gradé de rang subalterne s’approcha et reconnut Nasser.
Aussitôt, il poussa des cris de joie, et la Morris redémarra, acclamée.
— Vous ne manquez pas de sang-froid, monsieur Wilder.
— Le métier d’avocat ne consiste-t-il pas à trouver de bons arguments ?
*
Il était 23 h 15.
Conformément aux directives de Nasser, un régiment favorable à la révolution venait d’emprisonner les généraux fidèles à Farouk et chargés de briser les reins des comploteurs. Malheureusement pour eux, ils jouaient moins bien aux échecs que le fils du facteur et avaient un coup de retard sur lui.
Le quartier général était aux mains des insurgés. Tentant de résister, deux sentinelles avaient été abattues.
En cette nuit décisive, les deux seuls morts à déplorer. Partout ailleurs, pas d’autres combats. Les soldats se ralliaient en masse aux Officiers libres et retrouvaient ainsi leur honneur perdu.
Abasourdi, Mark assistait à un putsch presque pacifique et minutieusement préparé. Les chars occupaient les points stratégiques de la capitale, et Sadate, spécialiste des transmissions, ne tarderait pas à s’emparer de la radio. En disposant d’une voix, la république pourrait bientôt parler au peuple.
— Vous avez réussi, colonel.
— Une étape essentielle, reconnut Nasser, mais seulement une étape. Nous contrôlons Le Caire, l’armée nous obéit, mais Farouk demeure le chef de l’État, et sa réaction risque d’être brutale.
— Les États-Unis ne le soutiendront pas. Mon pays ne veut pas d’une guerre civile.
— Quelle sera l’attitude des Anglais ? Eux, ils occupent l’Égypte et n’abandonneront pas le canal de Suez.
— Il y aura des pressions diplomatiques afin d’éviter un bain de sang. Pris au dépourvu, les Britanniques n’auront pas le temps d’organiser une riposte efficace.
— Je compte un peu là-dessus, en effet. Quoi qu’il en soit, leur sort est scellé. Voilà bien des années que j’ai décidé de les chasser d’Égypte et j’y parviendrai.
— Si vous terrassez Farouk, quel sort lui réservez-vous ?
Pour Mark, la réponse à cette question était capitale. En cas de disparition brutale du roi, les papyrus de Toutânkhamon demeureraient inaccessibles.
— D’après mon expérience, affirma Nasser, le sang appelle le sang. Certains de mes compagnons exigent l’exécution du tyran, pas moi. Je tâcherai de trouver une meilleure solution. En attendant, l’un de mes proches contactera d’abord l’attaché naval américain, puis le chargé d’affaires britannique. Il leur apprendra que le général Naguib a été nommé commandant en chef de l’armée et que les Officiers libres contrôlent la capitale. Ils nommeront un nouveau Premier ministre et contraindront le roi à entériner cette décision. Si les États-Unis et l’Angleterre se gardent d’intervenir, aucun désordre ne se produira et aucun étranger n’aura à souffrir du nouveau pouvoir. Maintenant, monsieur Wilder, rentrez chez vous et allumez votre poste de radio.