Toutankhamon - L'ultime secret
Chapitre 50
Situé dans une ruelle inaccessible aux voitures, le café aux murs recouverts de céramique était rempli d’hommes âgés. Ils discutaient, lisaient le journal, jouaient aux dés, aux dominos ou aux cartes, buvaient du thé noir fort et sucré, du café ou une infusion chaude à l’anis. Beaucoup fumaient la shishah, la pipe à eau, en observant la lente combustion des braises. Qu’ils consomment un tabac fort de qualité correcte ou un mélange de mélasse et de poussière de tabac, le résultat était catastrophique pour les poumons. Mais il s’agissait d’une coutume indéracinable et de l’occupation favorite des mâles cairotes.
Mark Wilder s’assit en face de Mahmoud.
— Ici, nous sommes en sécurité. Aucun indicateur de police n’oserait s’aventurer dans ce café. En revanche, plusieurs fidèles des Officiers libres montent la garde. Avez-vous rencontré John ?
— Nous avons eu une longue discussion.
— Sa position ?
— Il n’est pas persuadé que Farouk soit l’unique responsable de l’incendie du Caire, mais il n’exclut pas sa responsabilité. Tout en s’interrogeant encore sur la capacité de Nasser à fomenter une révolution, il étudie le problème de près et affirme que les États-Unis sont décidés à traiter au mieux la question égyptienne. Plusieurs agents de la CIA vont renforcer l’équipe de John et nouer des contacts avec les principaux acteurs de la scène politique.
Mahmoud poussa un long soupir de soulagement.
— Les Américains sont-ils décidés à briser Nasser ?
— Ils désirent évincer les Anglais sans provoquer de chaos meurtrier.
Mahmoud appela le cafetier et lui commanda un alcool interdit, une boisson verte et plutôt épaisse, servie dans un petit verre.
— Nous allons fêter ça, monsieur Wilder !
L’avocat fut obligé de vider son godet cul sec. L’alcool lui brûla la totalité du tube digestif. À part une senteur ressemblant vaguement à la menthe, il ne parvint pas à identifier les ingrédients.
Et les verres furent aussitôt remplis.
— Au moins, estima Mahmoud, je n’aurai pas travaillé pour rien ! Si les Américains rentrent dans le jeu, Nasser n’a aucune chance de réussir et la révolution n’aura pas lieu. Farouk, lui, sera contraint de se plier aux exigences des nouveaux maîtres du pays et de favoriser enfin le bonheur de son peuple.
— J’ai rempli ma part du contrat, remplissez la vôtre.
Mahmoud vida cul sec son deuxième verre.
— Votre « Durand » travaillait pour les services secrets britanniques. Il était marié à une Anglaise et tenait des fiches sur les personnalités étrangères qui fréquentaient les endroits chics de la capitale. En échange, il bénéficiait d’un salaire correct et d’un bel appartement à Zamalek. Son vœu le plus cher était de regagner la France.
— S’occupait-il d’égyptologie ?
— On le soupçonnait de participer à de petits trafics d’antiquités afin d’arrondir ses fins de mois, mais la police a été priée d’oublier ce détail.
— Il pourrait donc avoir acquis les papyrus de Toutânkhamon…
— Si tel est le cas, sa femme sait forcément où ils sont cachés. Elle s’appelle Linda, et voici son adresse.
Mahmoud la griffonna sur un bout de papier. Mark l’apprit par cœur et le déchira.
— Excellente réaction, jugea l’agent double. Vous devenez un parfait professionnel.
— Il s’agissait de ma dernière intervention. À présent, je me retire de la partie et je vous souhaite bonne chance. Comme vous vous en doutez, j’ai une tâche urgente à accomplir.
L’Américain parti, Mahmoud but le verre abandonné. Au bord de l’ivresse, il se sentait euphorique.
*
Linda, la veuve de Durand, habitait un immeuble moderne, à proximité du couvent catholique Saint-Joseph. Assis sur un banc, à côté de l’entrée, un baouab montait bonne garde. Faisant office de concierge, il surveillait les allées et venues, et repoussait fermement les personnes douteuses ou indésirables. Avec son mètre quatre-vingt-dix et sa musculature impressionnante, le Nubien s’acquittait parfaitement de sa tâche.
— Je suis avocat et j’ai rendez-vous avec une amie, Linda, l’épouse d’un homme d’affaires français, lui déclara Mark.
Le portier parut ennuyé.
— Désolé, vous ne pourrez pas la voir.
— Pour quelle raison ?
— Parce qu’elle est partie, hier soir.
— Savez-vous quand elle reviendra ?
— Jamais. Elle a définitivement quitté l’Égypte.
Quoique s’exprimant dans un anglais correct, le baouab semblait mal à l’aise.
À l’évidence, il mentait. Et Mark ne pouvait pas forcer le passage.
— Merci de m’avoir renseigné.
L’avocat fit mine de s’éloigner, mais se dissimula derrière un arbre, à bonne distance de l’immeuble dont il ne perdit pas l’entrée de vue.
Peu après le coucher du soleil, un petit moustachu vêtu à l’européenne salua le gardien et franchit le seuil.
L’appartement du troisième étage, celui de Linda, s’illumina.
Une bonne heure s’écoula, la lumière s’éteignit.
Quand le moustachu sortit de l’immeuble, Mark le suivit et ne tarda pas à l’aborder.
— Je suis un ami de Linda et j’aimerais avoir de ses nouvelles.
— Connais pas.
— En ce cas, que faisiez-vous dans son appartement ?
L’avocat garda la main droite dans sa poche, comme s’il tenait une arme. Vu la dureté de son regard, le moustachu comprit qu’il ne plaisantait pas.
— J’étais l’un de ses domestiques, avoua-t-il, et j’ai nettoyé les lieux avant l’arrivée du nouvel occupant.
— Où se trouve-t-elle ?
— Elle est retournée chez elle, en Angleterre.
— C’est faux, affirma Mark. Je veux la vérité, sinon…
La haine flamboya soudain dans les yeux du moustachu.
— Cette chienne était une Anglaise, et nous, les gens du peuple, nous détestons les Anglais et tous les autres Occidentaux qui ont envahi notre pays et s’enrichissent sur notre dos ! Des milliers de fellahs sont devenus leurs esclaves. Les Grecs, les Italiens, les juifs et les autres, dehors ! Votre Linda, elle, ne nous oppressera plus.
— Que lui est-il arrivé ?
— Tu veux vraiment le savoir, étranger ? Eh bien, je vais te le dire afin que tu prennes le premier avion après avoir averti tes compatriotes ! Cette traînée a été étranglée par le Salawa, un démon surgi des ténèbres pour châtier les impies. Contre lui, vos armes sont inutiles. Puisse-t-il continuer à vous détruire !
Le moustachu prit ses jambes à son cou.
Mark ne le poursuivit pas.