Toutankhamon - L'ultime secret

Christian Jacq · Chapitre 3 sur 78

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Toutankhamon - L'ultime secret

Chapitre 2

 

 

Au cœur du Vieux Caire, l’abbé Pacôme coulait une vieillesse paisible. Le temps semblait avoir oublié le vieil érudit qui possédait une immense bibliothèque où se côtoyaient textes égyptiens, coptes, grecs et araméens. Capable de lire les hiéroglyphes, l’abbé recevait volontiers de jeunes chercheurs auxquels il donnait de précieux conseils.

Ce matin-là, sa visiteuse, une commerçante très agitée, recherchait une autre forme de science.

— Mon père, aidez-moi, je vous en supplie !

— Que vous arrive-t-il, mon enfant ?

— Je suis possédée du démon !

— Pourquoi cette certitude ?

— Les clients ne m’achètent plus de paniers, mon mari se désintéresse de moi, mes enfants ne cessent de m’agresser !

— Une mauvaise passe.

— Non, mon père, le démon ! Hier, mes mains se sont couvertes de sang. Chaque nuit, mon lit remue, les meubles gémissent et une forme noire traverse la maison en riant ! Délivrez-moi, je vous en supplie.

— Avez-vous consulté votre curé ?

— Il ne peut rien pour moi ! Chacun sait que vous êtes le plus grand magicien du Caire et que vous avez déjà sauvé des centaines de victimes du démon. Ne m’abandonnez pas, par pitié !

— Voyons cela.

Les yeux remplis d’espoir, la commerçante se laissa examiner.

L’abbé Pacôme palpa ses extrémités, posa l’oreille sur son cœur et la main sur sa nuque.

— Aucun doute, conclut-il. Vous êtes bien la proie d’un afarit, une créature agressive qui ronge votre souffle et corrompt votre sang.

— Vous… Vous allez me sauver ?

— Je vais essayer. Agenouillez-vous et priez la Vierge.

La possédée s’exécuta.

L’abbé se vêtit d’une longue robe blanche, seule couleur permettant de communiquer avec l’invisible.

Puis il consulta un grimoire datant de l’époque des Ptolémées et prononça une série de formules fort anciennes s’adressant au roi des démons. Il le contraignit ainsi à lui répondre et à lui révéler l’identité de l’afarit qui tourmentait la malheureuse. Un rongeur virulent, mandaté par une parente jalouse.

Pacôme façonna une statue de cire, y grava le nom de l’agresseur et la fît rôtir dans une coupelle de bronze.

Grimaçante, la possédée tomba sur le dos, les bras en croix.

Pendant que les flammes consumaient l'afarit, l’abbé brûla de l’encens et versa de l’eau bénite sur le front, la poitrine, les mains et les pieds de la patiente.

Apaisée, elle se releva.

— Je me sens bien, si bien !

— Vous êtes délivrée, mon enfant. Peignez en rouge la porte de votre chambre à coucher et portez sur vous ce talisman.

Le vieillard remit à la jeune femme un petit carré de lin couvert de signes indéchiffrables.

— Mon père… Comment vous remercier ! Je vous donnerai la moitié de ce que je possède, je…

— Je ne veux rien, mon enfant. Vous voir guérie me suffit.

La commerçante embrassa les mains de l’exorciste.

— Que Dieu vous garde longtemps en vie, mon père !

— Qu’il soit fait selon Sa volonté.

Légère, heureuse, la commerçante s’éclipsa.

Pacôme, lui, ferma la porte de son domaine à double tour et pénétra dans un local souterrain dont lui seul connaissait l’existence.

Qui aurait pu supposer que sous l’habit d’un moine copte vénéré par toute la communauté chrétienne du Caire se cachait le dernier prêtre du dieu Amon ? Malgré la christianisation de l’Égypte, à laquelle avait succédé l’invasion arabe, la tradition initiatique des Anciens ne s’était jamais interrompue. Certes, la plupart des adeptes avaient quitté une terre devenue inhospitalière pour se réfugier en Occident, y fonder des communautés et y bâtir des cathédrales où, sous une forme symbolique, le message continuait à être formulé. Mais quelques clans avaient survécu tant bien que mal en Égypte même.

Aujourd’hui, cette longue lignée menaçait de s’éteindre.

La chapelle souterraine de Pacôme était une demeure d’éternité bâtie par ses ancêtres lors des dernières lueurs de la civilisation pharaonique. Un seuil de granit rose, un sol en argent, deux piliers en forme de lotus, un socle pour la barque solaire en acacia, une table d’offrandes et un naos contenant la statuette en or de la déesse Maât, incarnation de la rectitude et de la justesse de l’Univers.

Chaque matin, au nom des initiés passés à l’Orient éternel, Pacôme, dont le nom signifiait « Fidèle de Khnoum », le dieu potier à tête de bélier chargé de façonner des êtres vivants sur son tour, célébrait le rituel d’éveil des puissances divines. Il préservait ainsi une parcelle d’harmonie dans un monde en proie aux pires folies, aux désordres et à la cruauté.

Bientôt, son cœur cesserait de battre, et il rejoindrait ses ancêtres. Auparavant, il devait transmettre l’information capitale qu’il détenait, sans pouvoir l’exploiter lui-même, et remplir une mission dont l’importance dépassait sa personne et son époque. Cette démarche serait peut-être inutile, mais il avait promis de l’accomplir et tiendrait la parole donnée, sous peine d’être condamné par le tribunal d’Osiris et de voir son âme jetée en pâture à la dévoreuse.

Aussi le dernier prêtre d’Amon avait-il écrit à Mark Wilder pour le convier à un entretien au cours duquel il lui révélerait sa véritable identité.

Mais un brillant avocat d’affaires américain, aux ambitions illimitées, accorderait-il le moindre intérêt à une lettre aussi étrange ?

Pacôme prononça les formules de « sortie à la voix », d’« offrande que donne Pharaon » et de « venue en paix » de l’âme réunie, formée de Râ, le soleil du jour, et d’Osiris, celui de la nuit. Une douce lumière emplit le sanctuaire, et le célébrant se sentit transporté auprès de ses prédécesseurs qui, pendant des millénaires, avaient maintenu le lien entre le visible et l’invisible.

Amon, « le dieu caché », le Un engendrant le multiple tout en demeurant Un, accepterait-il de lui répondre ?

Au terme du rituel, Pacôme regarda le double de la lettre qu’il avait envoyée à Mark Wilder.

Au bas du document s’était inscrit le hiéroglyphe des deux jambes en mouvement dont la signification ne souffrait d’aucune obscurité : Mark Wilder viendrait.