Toutankhamon - L'ultime secret

Christian Jacq · Chapitre 4 sur 78

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Toutankhamon - L'ultime secret

Chapitre 3

 

 

Mark Wilder s’était endormi dès le décollage pour ne se réveiller qu’à l’atterrissage au Caire. L’avion lui apparaissait comme le lieu de détente idéal. En plein ciel, injoignable, il pouvait enfin s’abandonner à un sommeil réparateur.

Les formalités de débarquement s’effectuèrent dans un joyeux tohu-bohu, bien que policiers et douaniers n’eussent pas la mine particulièrement aimable. En récupérant ses bagages, l’avocat apprit son premier mot arabe, l’un des plus importants : bakchich, « pourboire ». L’art suprême consistait à le doser en fonction de l’interlocuteur. Bâti en plein désert, à proximité d’Héliopolis, site antique devenu une banlieue chic de la capitale, l’aéroport reliait au monde moderne la vieille terre des pharaons.

Alors qu’il recherchait le correspondant chargé de l’accueillir, selon la promesse de l’agence de voyages, une forte voix l’interpella :

— Mark ! C’est toi… C’est bien toi ?

— John !

— Ça me fait rudement plaisir de te revoir ! Tourisme ou affaires ?

— Tourisme.

— Ton hôtel ?

— Mena House.

— Excellent choix ! Si tu veux, je t’emmène.

Mark aperçut un petit gabarit qui, peinant à surnager, brandissait un panneau à son nom.

— On m’attend et…

— Ne t’inquiète pas, je règle le problème.

Le petit gabarit parut particulièrement satisfait de son bakchich, et John s’empara du chariot à bagages.

— Je ne voudrais pas perturber ton emploi du temps, avança Mark.

— Tu viens de débarquer en Orient, mon vieux ! Ici, les heures sont élastiques. Rassure-toi : j’ai accompagné un client à l’aéroport, et mon prochain rendez-vous est fixé aux environs de minuit chez un homme politique. Le Caire ne dort jamais. Et l’après-midi, les fonctionnaires font une longue sieste.

La quarantaine alerte, très brun, de taille moyenne, John Hopkins était un négociant international au contact facile. L’intelligence déliée, grand voyageur, capable de conclure des contrats complexes avec des pays douteux, il avait eu plusieurs fois recours au cabinet de Mark Wilder et s’en était toujours félicité. Au-delà des relations d’affaires, les deux hommes avaient sympathisé et s’étaient offert quelques belles parties de tennis âprement disputées avant de se livrer aux joies de la gastronomie.

La Mercedes de John Hopkins s’engagea dans une circulation démente.

— La seule règle du code de la route, précisa-t-il, c’est d’intimider l’adversaire. Les panneaux sont purement décoratifs. Bienvenue au Caire, Mark ! Une ville épuisante, à la fois simple et compliquée. À l’est, les vieux quartiers, avec un nombre incalculable de mosquées et de palais plus ou moins en ruine ; à l’ouest, les quartiers modernes, un morceau d’Europe avec hôtels, magasins et clubs privés. On y donne de superbes réceptions où les élégantes se bousculent. Quand on a de l’argent, la belle vie !

La Mercedes dépassa un autobus bondé. Des grappes humaines s’accrochaient aux fenêtres.

— La surpopulation, c’est le problème majeur, précisa John. Seize millions d’habitants au Caire en 1930, bientôt vingt-cinq ! Et ça risque de continuer à grande vitesse. Les paysans ne cessent de quitter leurs campagnes pour venir s’installer en ville où ils espèrent trouver de meilleures conditions de vie. Et les interdictions du gouvernement ne les arrêtent pas. On construit un peu partout des immeubles à la va-vite, et les gens s’entassent dans des locaux souvent insalubres. De quoi préparer une belle explosion. Pourtant, le pays est riche, et les industries locales marchent plutôt bien. Mais seule une très petite minorité en profite au maximum. Et l’autre ennui, c’est l’inflation galopante qui ruine les classes moyennes. Bref, richesse et misère se côtoient de manière surprenante. Parfois, on rationne la farine, le sucre ou le pétrole. Et moins de 2% des Égyptiens possèdent plus de la moitié des terres cultivables. Ajoute à tout ça la rancœur et la déception du peuple après la récente défaite militaire de 1948, et tu comprendras la gravité de la situation.

— Toi, pourquoi te trouves-tu ici ? demanda Mark.

— Le coton. J’ai beaucoup investi et je veux récupérer ma mise. Malheureusement, un scandale vient d’éclater à la Bourse d’Alexandrie. Des spéculateurs ont manipulé les cours et se sont fait pincer ! Comme l’épouse d’un ministre aurait participé à la fraude, la colère gronde. Dis donc, Mark… Si tu me donnais un petit coup de main pour moraliser un peu tout ça ?

— Je prends des vacances, John.

— Te connaissant, elles ne dureront pas plus d’une semaine !

— J’ai besoin de repos, et il y a sûrement beaucoup à voir, en Égypte.

— Tu ne seras pas déçu ! Mais quand même… Tu reprendras vite goût au travail et j’aurais vraiment besoin de ton aide afin d’éviter un désastre.

— On verra, John. Attention !

Alors que la Mercedes passait devant l’Opéra, un bolide rouge lui coupa la route.

D’un coup de volant rageur, John parvint à éviter le choc et frôla un groupe de piétons qui poussèrent des cris d’effroi avant de s’immobiliser à quelques centimètres du trottoir.

— Ce fou furieux mériterait la prison ! Mais personne n’osera l’arrêter.

— Pourquoi ? s’étonna Mark.

— Parce qu’il s’agit du roi Farouk en personne ! Ses Rolls-Royce et ses Cadillac, il les conduit comme un malade, en écrasant sans cesse le champignon. Tu as vu la couleur de cette bombe roulante ? Rouge vif ! Elle est réservée à son immense parc automobile, de manière que la police de la route ne l’intercepte pas. Pourtant, à l’âge de vingt-quatre ans, il a eu un grave accident. Mais on jurerait que ça lui donne envie d’aller encore plus vite ! Un jour, un autre psychopathe a tenté de le dépasser… Le roi lui a tiré dans les pneus ! Et les oreilles des Cairotes sont pleines des klaxons hurlants de Farouk qui imitent soit une sonnerie de clairon, soit un refrain d’orgue de Barbarie, soit les gémissements d’un chien écrasé.

— Et c’est ce bonhomme-là qui gouverne l’Égypte ?

— Pour le moment, Mark, pour le moment ! Il faut reconnaître que sa politique se montre efficace et que l’armée, malgré une grogne montante, continue à lui obéir. Enfin, oublie tout ça et prends du bon temps. Au Mena House, ce ne sera pas difficile.

Situé au pied des pyramides, le luxueux hôtel avait été, à l’origine, un pavillon de chasse du khédive Ismaïl. Puis, en 1869, lors des fêtes célébrées à l’occasion de l’ouverture du canal de Suez, le bâtiment avait accueilli des hôtes illustres avant de s’ouvrir au tourisme. Les Anglais appréciaient la terrasse ombragée où l’heure du thé devenait un véritable délice. Meublées à l’orientale, de vastes chambres évoquaient un palais des Mille et Une Nuits. Au cœur du jardin entretenu avec un soin extrême, la piscine apparaissait comme une oasis où l’on ne pouvait que rêver et se détendre.

Un personnel dévoué s’occupa des bagages de Mark, et un maître d’hôtel attentionné offrit sa meilleure table aux deux Américains.

— Je viens souvent ici, avoua John. Le coin est tranquille, loin de l’agitation du Caire. Je te conseille de la laitue et des petits oignons frais pour commencer. Ensuite, l’agneau rôti aux raisins de Corinthe devrait te convenir. Et nous aurons même un vin français !

Mark Wilder éprouvait d’étranges sensations. Pour la première fois de son existence, il manquait de repères et se demandait s’il avait vraiment atterri. Toute proche, la grande pyramide de Khéops était l’impressionnant témoin de cet entretien auquel il ne s’attendait pas.

Il venait à peine d’effleurer l’Égypte et, cependant, il savait déjà qu’elle ne ressemblait à aucun autre pays. Malgré la modernité, la magie du passé n’avait pas disparu. Et, quoi qu’il advienne, il ne regretterait pas d’avoir contemplé ce ciel-là, d’un bleu au charme inoubliable, et respiré cet air-là, d’une pureté naissant de son alliance avec le désert.

— Une idée farfelue me traverse l’esprit, John. Ne serais-tu pas l’auteur de cette lettre ?

L’avocat remit le document à son ami qui le lut rapidement.

— Non, Mark, je n’ai pas écrit cet appel surprenant ! Sinon, je l’aurais signé. Et puis non, je ne t’aurais pas contacté ainsi ! « Savoir qui vous êtes vraiment »… Qu’est-ce que ça signifie ?

— Je ne tarderai peut-être pas à comprendre.

— À première vue, il s’agit d’une plaisanterie.

— Elle m’aura au moins permis de découvrir l’Égypte.

— Le Vieux Caire mérite d’être visité, et Saint-Serge est une belle église. N’oublie quand même pas les pyramides !

— Rassure-toi, je leur réserve ma première visite.

— Ne paresse pas trop longtemps. Dès que tu le jugeras bon, appelle-moi à ce numéro, et nous parlerons de mes problèmes de coton. Tu ne le regretteras pas, je me montrerai généreux. À bientôt, Mark.

L’avocat glissa dans la poche de sa veste la carte de visite de John Hopkins. Grisé par la splendeur du paysage, il sortit du Mena House et se dirigea vers le plateau des pyramides.