Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 1 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

« Le cerf blessé saute plus haut. »

Emily Dickinson

 

« Mais tu aimes la vérité au fond de l’être. »

 

« Et tout homme est un livre. »

Victor Hugo

 

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Durant l’été que je passai chez elle, elle me fit peur tous les jours à l’aube. Elle s’asseyait au bord de son lit et brossait inlassablement sa longue chevelure détachée qui descendait jusqu’au sol, tremblant sous les coups répétés, tandis que les ombres refluaient peu à peu dans la chambre, devant la lumière matinale qui entrait à flots par les deux fenêtres. Sa chevelure était aussi longue que son récit et, pour marcher, elle était obligée de la tresser en épaisses nattes qu’elle enroulait avant de les épingler sur le haut de son crâne. Autrement, celle-ci retombait à terre comme la traîne d’une robe médiévale et elle devait la ramasser en un pan qu’elle drapait plusieurs fois autour de son bras pour ne pas trébucher. Elle était née dans une ferme puis avait travaillé comme bonne pendant un demi-siècle, si bien qu’elle était incapable de se réveiller après l’aurore, ne serait-ce que pour gagner un pari, et chaque matin que je passai auprès d’elle, elle s’éveillait aux premières lueurs du jour pour brosser cette longue crinière de sorcière, section par section, lissant des cheveux qui n’avaient quasiment pas connu de ciseaux depuis des décennies, des cheveux dont elle refusait de se séparer malgré le temps extravagant qu’elle devait y consacrer chaque matin. Sa chevelure était d’un blanc maculé de gris, couleur de journal laissé sous la pluie jusqu’à ce que les gros titres se mêlent sur la page.

Jour après jour, en cet été de mes douze ans, je fus réveillé en sursaut en la voyant, le dos éclairé par la lumière de l’aube, dans le léger grincement des ressorts, une brosse à manche d’os glissant le long d’une chevelure digne d’un conte de fées, et peut-être pas des plus heureux. Elle se prénommait Alma et il lui était égal d’être appelée Grandma ou Mamaw, mais il lui arrivait de lâcher une gifle si l’on s’adressait à elle en l’appelant Grannie. Elle était vieille, seule et fière, et mon père m’avait expédié depuis notre ville en bordure du Missouri, non loin de Saint Louis, en signe de réconciliation. Elle était contente de me recevoir et tenait à ce que je passe chez elle un bel été, un été mémorable, mais elle n’avait guère un tempérament folâtre ; ses dernières heures de jeu, elle les avait vécues à la veille de la Première Guerre mondiale, un jeu aujourd’hui disparu où il s’agissait de faire rouler un cerceau en bois avec un petit bâton. Elle essaya de m’emmener faire de longues promenades dans la ville de West Table, ou au parc public pour me regarder barboter dans le bassin, de me laisser arracher les mauvaises herbes dans le jardin et lancer une balle de base-ball contre la porte de la cabane à outils. Alma étirait chacun de ses mots, qu’elle prononçait avec un accent nasillard, mais pendant des jours et des jours elle ne dit pas grand-chose. Jusqu’à cette fin d’après-midi où je me sentais extraordinairement abattu, grincheux, désœuvré, donnant des coups de pied là où on m’avait demandé de ne pas en donner, une journée suffocante qui s’assombrissait à mesure qu’un orage menaçant s’amassait au-dessus de nos têtes, et nous nous trouvions tous les deux dans sa petite véranda balayée par un vent violent, à regarder ces événements spectaculaires se déchaîner dans le ciel. Les éclairs zébraient les nuages orageux et le tonnerre grondait. La robe claquant au vent, les yeux plissés, le regard lointain, elle choisit habilement ces heures de tourmente pour me donner son récit de l’explosion du Arbor Dance Hall en 1929, lorsque quarante-deux danseurs de cette bourgade des Ozarks dans le Missouri avaient péri en un instant, les valseurs assassinés en plein élan, soufflés vers les nuages dans une brume rose chassée par d’immenses flammes, et m’expliquer comment c’était arrivé. Voilà qui devenait intéressant – l’émoi de l’incendie, tant de victimes, tant de suspects, si peu de faits, un crime atroce ou un gigantesque accident, un mystère demeuré sans réponse qu’elle pensait avoir résolu. Je savais que c’était une histoire que mon père ne voulait pas que j’entende de sa bouche car elle était entre autres à l’origine de leur querelle, aussi étais-je intrigué, curieux d’en savoir plus, encore et toujours plus. Ils étaient des dizaines à avoir été mutilés, calcinés jusqu’à ce que la peau fonde sur leurs os. Les hurlements s’élevant des décombres et des flammes résonnaient encore aux oreilles de ceux qui les avaient entendus, les cris de voisins, d’amis, d’amoureux, de proches en feu, comme ma grand-tante Ruby. Devant le nombre de jeunes morts ou défigurés, dans une ville qui comptait à peine quatre mille habitants, une clameur d’indignation désespérée s’éleva, appelant à la justice. Des soupçons avaient été émis, des menaces proférées, des foules s’étaient rassemblées, mais cette fureur accumulée ne pouvait être dirigée sur une cible en particulier. Les suspects et les raisons possibles de l’explosion étaient si nombreux, si variés, sans qu’aucune preuve puisse être établie, que l’enquête publique s’élargit mollement en un vague cercle balbutiant avant d’être discrètement close. Personne ne fut jamais officiellement inculpé ni puni et les vingt-huit corps que l’on n’avait pu identifier furent enterrés ensemble, sous une statue d’ange de trois mètres de haut qui noircit lentement au fil des années sous le froid, la chaleur et la pluie battante.

Alma vivait toujours à l’étroit dans une seule pièce dotée d’une petite cuisine à l’arrière de la maison de son ancien employeur. Son lit n’était qu’à un mètre cinquante du canapé sur lequel je dormais. Elle avait le sommeil bavard ; elle tenait des conversations avec des gens qu’elle avait connus autrefois, ou surgis de ses rêves. Elle marmonnait parfois des noms que j’avais entendus à la table du dîner. Elle pleurait souvent en silence la nuit, les larmes miroitant sur le cou, et se montrait dans la journée d’une compagnie bien ennuyeuse pour un garçon, à moins qu’elle n’ajoutât quelque rebondissement à son récit. Quand elle était d’humeur à parler, elle restait pendant des heures dans la véranda à contempler au loin le lit blanc de la rivière asséchée, sirotant du thé pour s’assouplir la voix, laissant les sachets utilisés au fond de la tasse, chaque fois qu’elle en mettait un nouveau et rajoutait de l’eau, faisant macérer chaque once de thé jusqu’aux dernières gouttes amères qui se frayaient un chemin entre quatre ou cinq sachets fripés. Elle s’écartait parfois de la tragédie publique pour me faire le récit tranquille de la triste et criminelle histoire d’amour qui nous avait arraché sa sœur Ruby, ne laissant que la douleur, d’obscurs mystères et un chapeau de femme au ruban orné d’une longue plume.

Alma avait été autorisée à aller à l’école jusqu’à l’âge de huit ans, avant qu’on l’envoie travailler quelques années dans les champs que cultivait son père, puis elle avait réussi à monter en ville où elle était devenue lingère, cuisinière, bonne à tout faire. Au cours de sa vie, elle avait perdu deux fils, son mari, sa sœur, et gagné une misère, risquant à tout instant de sombrer dans un dénuement absolu au moindre plat lâché, à la moindre réprimande. Elle vivait dans la peur et la colère, une vie peuplée de perpétuels griefs, de violentes animosités et de froideur envers tous ceux qui eurent jamais le malheur d’offenser n’importe lequel d’entre nous, ne serait-ce qu’une fois. Avec son caractère hostile et revêche, ses sombres obsessions et son besoin primitif de vengeance, Alma DeGeer Dunahew était le cœur de notre famille, le cœur généreux, le cœur sincère et pur, celui que nous tenons secret et qui nous maintient en vie.

Il me fallut des années pour apprendre à l’aimer.

Cet été-là, nos longues promenades me permirent à défaut d’autre chose d’accepter plus facilement de me coucher de bonne heure, car elles étaient aussi épuisantes que fastidieuses. À chaque coin de rue, chaque venelle, chaque terrain vague, chaque vieille maison restaurée, elle était capable de s’arrêter et, sans pour autant m’oublier, de ressasser une fois de plus des affronts qu’elle jugeait impardonnables. « Ici, c’était la maison à

Mrs Porter, elle m’a arnaquée de presque onze dollars quand ton oncle Sidney y agonisait sur son lit sans remède contre la douleur. Y gémissait tout le temps comme le vent, l’arrivait pas à reprendre son souffle. Même pas quatorze ans. Elle a eu quelques filles et y en a une qui s’est mariée ici et qu’est restée – ses enfants s’appellent Cozzen. Deux garçons. Ton grand frère il y casserait la figure aussi sec, à ces fumiers, sans même avoir à poser son sandwich. D’ici quelques années, tu leur colleras une raclée toi aussi si t’as la chance d’en croiser un derrière une bâtisse ou dans les bois et que t’entendes ce nom-là. »

Ou alors elle se perdait dans ses pensées en contemplant une parcelle de terre parsemée d’herbe entre deux bâtiments et disait : « Y avait une maison ici, avec une véranda qui faisait tout le tour et puis de la vigne étrangleuse qui poussait sur les côtés, et puis des fenêtres comme des yeux tout en haut.

Mr Lee Haas vivait là. C’était le directeur de la dernière épicerie du côté de la place qui faisait encore crédit. Mais sa femme a été lui raconter que j’étais folle et pleine de calomnie et y m’a tourné le dos au pire moment. C’était en 1933, je crois bien. » Elle agitait une grosse main flétrie en direction du terrain vague, vers l’emplacement de la maison, essayait de cracher sur l’herbe puis, n’y parvenant pas, pénétrait dans la parcelle pour cracher à nouveau. « Mais tu peux les oublier – Dieu leur a réglé leur compte pendant la guerre, et pas qu’à moitié. »

Ces excursions se finissaient presque immanquablement au cimetière. Nous nous frayions un chemin dans la jungle des stèles grises, brunes ou d’un blanc puritain, gratifiant les unes d’un coup d’œil, les autres d’un signe de tête, Alma détournant parfois le regard d’un air dédaigneux jusqu’à ce que nous arrivions devant l’Ange noir, l’austère monument en hommage à notre défunte et à la ville endeuillée. Au pied de cet ange, elle évoquait parfois une personne ou un acte suspect, autant de soupçons vagues ou prometteurs qu’elle devait à son oreille fine et à sa manie de fouiner un peu partout, et c’était la première fois depuis des années qu’elle confiait à quiconque ces détails troublants. Elle prenait soin de répéter pour que je m’en souvienne. Nous rentrions ensuite sous l’ombre généreuse des gros arbres d’East Main Street et nous nous arrêtions à l’épicerie Jupiter, où elle lançait à chaque fois : « Le grand-père à ta maman du côté de ta maman a travaillé trente ans ici. L’en a coupé de la viande. »

Nous rôdions dans les rayons pour constituer le repas du soir, un repas généralement composé de ce qu’il y avait de moins cher, des choses dont je n’avais parfois jamais imaginé qu’elles se mangent et que j’avais peur de toucher — de la cervelle de veau servie avec des œufs brouillés, du fromage de tête au vinaigre destiné à des sandwichs que je jetais derrière la cabane, des pieds de cochon accompagnés de crackers, de la couenne de porc avec du pain de maïs, du foie de volaille vendu au poids dont elle faisait une étrange sauce si délicieuse sur des nouilles aux œufs ou du riz blanc que je me mis à la tanner en chemin pour qu’elle m’en prépare. Nous dînions ensemble dans son petit logis, de bonne heure toujours, côte à côte, en regardant les carrés de lumière se déformer peu à peu sur les murs, avant de revenir à l’éternel sujet de conversation, dans le bruit des fourchettes qui cliquetaient sur ses plus belles assiettes. « Qu’est-ce t’as appris aujourd’hui, Alek, et quel usage tu comptes en faire ? »

Et cet été-là, Alma fit en sorte que je connaisse ce lieu et que ces images marquent mon esprit, s’amplifient, y restent à jamais gravées. Le dancing se dressait en face d’une rangée de petites maisons, dont l’une subsiste encore. Une maison sans rien de notable, si ce n’est son ancienneté que le soleil souligne cruellement et qui revêt à l’ombre un charme désuet. Le jardin qui séparait la maison de la voie ferrée n’est plus qu’un terrain vague, les vieux chênes se sont étiolés au fil du temps, s’enfonçant peu à peu dans le sol, et il n’y a pas eu de nouvelles constructions à côté. En 1929, sur cette étroite parcelle en pente située entre la grand’place et les voies ferrées qui longeaient Howl Creek, il y avait six maisons, dont cinq aujourd’hui disparues, le dancing, et l’Alhambra Hôtel depuis longtemps démoli. Au bas du jardin, à côté des traverses et des rails polis, se trouvent de petites souches patinées à l’emplacement d’ormes qui avaient dû assister à toute la scène avant d’être abattus dans les années 1950, décimés par la graphiose qui avait frappé la ville.

L’explosion s’était produite à deux pas et nul doute que les occupants de la maison avaient dû tout entendre dans la nuit claire, couples arrivant bras dessus, bras dessous ou par groupes de quatre, rires excités, mots tendres et baisers volés en chemin qui résonnaient dans l’air embaumé de cette soirée de l’entre-deux-guerres, en ce temps où la ville était peuplée de cœurs rêveurs et d’esprits lointains. Un samedi de soleil, la grand’place bondée de gens venus des collines environnantes pour vendre leurs produits, avec leur cargaison d’épinards, de laitues, de rhubarbe, de poulets, de chèvres et de miel de luzerne. La foule du samedi bloquait toutes les rues autour de la place, transformant celle-ci en une immense véranda où déambulaient des cortèges de flâneurs. Salutations qui n’en finissaient pas, brefs signes de tête en guise d’adieu. Les fermiers vêtus de salopettes au fond crasseux, arborant des chapeaux poussiéreux, avachis, tenant des mouchoirs devenus cassants, raidis par le sel de la sueur versée durant l’interminable trajet en chariot jusqu’à la ville. Dans les boutiques et à l’ombre, d’autres étaient en costume de ville froissé, orné de ces mouchoirs immaculés de gentlemen dépassant légèrement de leur poche de poitrine, en une image parfaite de raffinement et de statut social. Tous les citoyens se mêlaient – Salut, Bonjour, Pas possible, c’est vous ? La quincaillerie n’avait pas désempli de la journée et les bancs à l’extérieur croulaient sous les hommes ramassés sur eux-mêmes qui balançaient des crachats brunâtres en direction du caniveau. Des garçons et des filles soulevaient des paniers de fruits et de légumes en mâchonnant des bonbons, quémandant des nickels pour aller voir le film qui passait en matinée à l’Avenue Theater. Les automobiles et les camions étaient garés à l’est de la place, les chariots et les mules parqués dans un champ, au nord, au-delà des enclos à bétail, après le dîner les gens étaient descendus à l’Arbor… et au moment même où la nuit devenait noire, les échos joyeux entendus dans la maison rescapée se changèrent soudain en un concert effroyable de suppliques, de cris de terreur et de hurlements tandis que les flammes se mettaient à crépiter, que les briques pleuvaient du ciel et les énormes poutres écrasaient les pauvres gens précipités à terre. Les murs vibrèrent et tremblèrent à plus d’un kilomètre à la ronde, le bruit de l’explosion s’entendit jusqu’au comté voisin, plus au sud, et terrorisa tous ceux qui se trouvaient dans l’enceinte de la ville. Les gens sortirent de chez eux, abasourdis, pétrifiés de peur, puis se mirent à courir, trottiner ou chanceler en gesticulant d’un pas hagard en direction de la lumière sautillante qui rongeait la nuit.

D’un pan du ciel tout proche jaillit un éclat orange dressé telle une tour, les flammes s’élevèrent en se refroidissant au vent dans le grondement de la fournaise, la tour orange s’inclina, oscilla, et si ceux qui se trouvaient au loin perçurent dans les plaintes qui s’échappaient des danseurs des gémissements anonymes, ceux qui étaient à proximité furent au supplice tant elles étaient clairement exprimées. Il y avait ceux qui prétendaient avoir entendu des mots d’adieu lancés par les victimes dans les airs ou au milieu des décombres, et sans doute certains de ces témoignages étaient-ils vrais ; tant de citoyens rampèrent dans les flammes pour extirper des corps fumants, couverts de cloques, qui se révélèrent des gens qu’ils connaissaient, des sœurs, des oncles, des fils ou des amis. Comme dans toutes les catastrophes, les récits des témoins divergèrent aussitôt, les uns ayant vu des danseurs soufflés vers les étoiles à près de cent mètres de haut avant de s’éparpiller dans toutes les directions, alors que d’autres estimaient qu’ils n’avaient pas dépassé une quarantaine de mètres tout au plus, mais chacun s’accordait à dire qu’un certain nombre d’entre eux avaient eu la chance d’avoir la vie sauve grâce à la force avec laquelle ils avaient été propulsés, atterrissant loin du brasier, caillassés par les débris qui pleuvaient, peut-être, blessés mais non brûlés vifs, écorchés, pelés, calcinés, tordus sur eux-mêmes.

Le plus proche témoin à avoir survécu et proposé aussitôt sa version fut Chapman Eades, un ancien confédéré de quatre-vingt-neuf ans, vétéran de Pea Ridge et du siège de Vicksburg, qui résidait à l’Alhambra. Il avait une mauvaise vue et, sans son cornet, il était incapable de suivre une

conversation dans sa petite chambre d’hôtel. Le lendemain, Mr Eades déclara au Scroll de West Table : « J’sais pas pourquoi qu’y s’disputaient. Z’étaient de l’autre côté du mur du fond et j’ai rien vu que des silhouettes dans l’ombre. Mais y s’disputaient et même qu’y faisaient un sacré raffut, et puis la musique a repris et juste après ç’a été l’enfer. »

Durant tout l’été, on découvrit des fragments et des restes humains dans des jardins à deux, trois, quatre rues de là, ou soulevés du fond de la rivière par des enfants qui péchaient des écrevisses, ou enfoncés dans l’épaisse couche de boue des enclos à bétail sur les pentes de la colline. Cet automne-là, quand on nettoya les gouttières, on tomba sur des lambeaux si horribles qu’elles devinrent un sanctuaire redouté, et les propriétaires préférèrent laisser quelques respectueuses fuites se produire au cours de l’hiver plutôt que déranger les morts.

 

*

 

Ma mère n’avait jamais connu la pauvreté avant son mariage. Elle était née Hudkins, la place qu’elle occupait dans le monde n’était pas celle d’Alma, elle avait rencontré mon père alors qu’il était porteur de journaux et elle était tombée sous le charme de ses fossettes et de ses yeux bleus. Elle devait avoir huit ou dix ans (tout dépend de sa véritable date de naissance, car un certain nombre ont été avancées) et lui quatorze environ. La maison était même appelée Hudkins, une grande et vieille demeure confortable avec un jardin de la taille d’un pâté d’immeubles, le tout entouré d’une clôture blanche, deux chevaux broutant ou s’ébrouant à l’abreuvoir, un pick-up de service garé dans l’allée de terre, une berline neuve dans le garage, les murs du cimetière constamment visibles au-dessus de la clôture la plus éloignée, de l’autre côté d’une rue. Ma mère assaillait papa de commentaires aimables et il la soupçonnait de se moquer, se moquer de lui et de tout ce qui avait à voir avec lui, de ses brodequins attachés avec de la ficelle à sa salopette qui lui allait mieux l’année précédente et jusqu’à son nom souillé, alors il se penchait pour ramasser des cailloux qu’il lui lançait sans chercher à lui faire du mal ni à l’approcher de trop près. Elle n’avait jamais oublié le plaisir de l’avoir tout à elle. Des années plus tard, à l’Echo Club, alors que mon père était en permission durant les dernières heures de la Seconde Guerre mondiale, ils ne se quittèrent pas des yeux, elle en cardigan rose et derbys bicolores, lui avec son calot de matelot coquinement incliné, et ils se remémorèrent les cailloux tandis que l’orchestre jouait du swing. La nature fit le reste et ils ne tardèrent pas à se marier. Son père, Harlan Hudkins, ne pardonna jamais à papa de l’avoir mise enceinte si jeune (maman devait perdre ses deux premiers bébés et se sentir vouée à l’échec jusqu’à ce qu’elle réussisse enfin à mettre au monde un robuste garçon, en 1950), ni à elle d’avoir cédé à un maudit Dunahew, aussi bon danseur soit-il, et il avait sa façon à lui de le faire payer à tous, y compris à son seul petit-fils aux yeux bleus, quand bien même on me répétait que j’étais le bienvenu, de passer quand je voulais, et je lui rendis volontiers visite bien des fois. C’était un rude gaillard qui s’était taillé une légende dans l’athlétisme, coiffé d’un stetson couleur perle, un cigare Roi-Tan coincé entre les dents, propriétaire d’une fabrique d’aliments pour le bétail, de quelques biens locatifs et plusieurs exploitations forestières. Harlan chassait souvent, la caille dans la région et le faisan plus au nord, et il avait des chiens d’arrêt, trois ou quatre à la fois, qu’il gardait enfermés dans un chenil à l’arrière de la maison. Après le mariage de mes parents, il appela tous ses chiens du surnom que l’on donnait au mari d’Alma, Buster.

Mes deux frères auraient pu se fondre dans n’importe quelle photo de famille des Hudkins – physiquement, je suis un pur Dunahew et cela n’avait pas échappé à Harlan. J’éprouvais pour lui un respect transi, compliqué, c’était une présence imposante, parée de tant de qualités qu’admirent les garçons, mais dans tout mon être et mes attitudes je me voyais comme un Dunahew, petit-fils d’un clochard ivrogne et d’une bonne incapable de lire une liste de courses, et ne me privais pas de le répéter. Harlan m’avait entendu.

 

*

 

En 1989, l’Ange noir qui se dressait au-dessus des morts inconnus se mit à danser. Des gens venus déposer des couronnes virent l’ange rouler imperceptiblement les hanches puis rameutèrent d’autres témoins ; on observa effectivement quelques velléités de danse divine et le journal fut prévenu. La stèle que surplombait l’ange était aussi longue que deux hommes étendus bout à bout et couverte de noms gravés des dizaines d’années auparavant dans le marbre encore poli. L’Ange noir brandissait une torche, au cas sans doute où la Vérité essaierait de se faufiler dans l’obscurité. La flamme avait noirci elle aussi.

Mon père se trouvait en ville où il était venu voir Harlan, désormais livré à lui-même dans sa grande demeure, et j’aidais le vieil homme à se rendre au cimetière où sont enterrés tous les êtres qu’il aimait, à l’exception d’un. Son cœur était fichu, il avançait à petits pas prudents sur ses frêles jambes et je portais ses cigarettes, sa flasque de Cutty Sark et une chaise pliante pour qu’il puisse se reposer. Un article du Scroll avait attiré une meute de gothiques et de camés venus en badauds, des spirites et des chasseurs de fantômes, des proches des défunts et une journaliste de la plus grande chaîne de télévision de Springfield. Cette assemblée passa deux soirées au pied du monument à réciter inlassablement sous des projecteurs les noms des danseurs disparus déployés sur trois colonnes. Les noms étaient encore connus d’un certain nombre de gens (les grandes catastrophes étant consciencieusement mémorisées avant d’être transmises) et certains de nos proches s’étaient réunis là, ceux qui croyaient ou se contentaient d’espérer tenant des bougies et des croix chétives tandis que les esprits scientifiques jouaient avec des caméras spéciales et des gadgets infrarouges.

Le premier soir, les morts rassemblés sous terre ne remuèrent pas d’un cil, trop intimidés par cette étrange et nombreuse compagnie. L’assistance conserva sa bonne humeur et resta attentive, apprenant les noms répétés (Powell, Mulvein, Breen, Gutermuth, Campbell, Steinkuhler, McCandless, Shelton, Shelton, Shelton, Gower, Bullington, Bullington, Boardman, DeGeer…) jusqu’à ce que la liste devienne une mélopée psalmodiée par la foule hétéroclite, qui se dispersa peu après minuit.

Mon père était ravi d’être au milieu de tous ces gens et leur raconta toutes les histoires qu’il connaissait.

À la seconde veillée, la litanie des noms reprit à la nuit tombée et ne tarda pas à adopter une cadence monotone, apaisante, qui se maintint pendant deux heures jusqu’au moment où, soudain, nous fîmes un bond en voyant la même chose. La foule suffoqua en un chœur parfait. L’Ange noir se dandina un peu à gauche, un peu à droite, puis imperceptiblement d’avant en arrière. Tout le monde se rua vers le bas de sa robe. Je m’approchai du monument et posai la tête sur la pierre, les doigts entremêlés sur tous ces noms, la paume aplatie sur celui de Ruby. Ils étaient là depuis si longtemps — pourquoi danser maintenant ? Et pourtant, ils semblaient bel et bien danser, ces gens ensevelis sous l’ange qui frémissait tandis qu’ils swinguaient sur un Lindy Hop, et si ses accents étaient sans doute amers, au travers de la pierre et des ans on sentait tout le rythme et la fougue de leur jeunesse.

Mon père se hissa de sa chaise, s’approcha de moi en claudiquant et posa sa main sur la mienne.

Les gothiques et les spirites sourirent d’un air de dédain comme s’ils avaient obtenu publiquement gain de cause, les camés pouffèrent de rire jusqu’à ce qu’on les fasse taire et les familles rassemblées semblèrent s’effondrer, soudain conscientes d’avoir délaissé leurs obligations envers leurs parents défunts bien des années auparavant, harassées par la profusion de mystères et la multiplicité des points de vue, et de devoir à nouveau les assumer. Les scientifiques démystificateurs s’étendirent sur la topographie karstique de la région et nos collines criblées de grottes, mais les projecteurs s’éteignirent au beau milieu de leurs explications.

Quand la foule se dispersa, nous cheminâmes entre les rangées de morts et nous nous apprêtions à traverser la rue pour regagner Hudkins quand papa posa la main sur mon épaule, la serra de toutes ses faibles forces et me glissa : « Dis-leur. Vas-y, dis-leur. »

 

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