Un feu d'origine inconnue
Cela faisait des mois quelle lavait les…
Cela faisait des mois quelle lavait les chemises pour ôter toute trace de sa sœur, scrutait les cols, les poignets, frottait les taches de rouge à lèvres avec un pain de savon de soude, changeait l’odeur dont Ruby s’aspergeait et celle des deux amants en rut en une odeur qu’aucune épouse ne puisse confondre avec une autre.
(« Il faut que t’arrêtes de mettre ce parfum.
— Mais c’est lui qui me l’a offert. Ils aiment bien qu’on porte ce qu’ils t’ont offert.
— Ça s’accroche dans ses chemises et ça sent très fort.
— Ça lui plaît.
— Mais j’dois faire partir cette horreur et c’est pas facile.
— C’est un parfum d’importation ! »)
En toute saison, elle aérait ses vestes en les suspendant au vent sur la corde à linge, souvent deux jours durant, parfois plus. Elle lavait ses chemises pour ôter toute trace de sa sœur, aérait ses vestes pour les débarrasser de toute impureté, et fermait les yeux sur les caresses intimes à l’arrière de la Ford bringuebalante garée devant le trottoir et la joie écarlate de Ruby qui dansait gaiement dans la cabane certains soirs. C’était une situation sordide qu’elle était obligée de supporter, elle savait se tenir et avait trois fils dont le ventre criait famine. Glencross finit par s’apercevoir de l’efficacité discrète avec laquelle elle s’arrangeait pour éviter qu’une vision, une odeur ne révèlent sa liaison à sa femme et se mit à lui glisser des billets en douce presque toutes les semaines. Il ne justifiait jamais cette augmentation de salaire et c’était inutile – elle voyait très bien où il voulait en venir et acceptait la prime, brièvement tenaillée par deux ou trois émotions confuses qui s’affrontaient en elle.
(« Vous êtes amoureux, tous les deux ?
— C’est quelque chose, ma belle.
— Quelque chose comment ?
— Quelque chose de chouette, appelle ça comme tu voudras, mais c’est le paradis et je vois pas où ça va s’arrêter.
— Faudrait qu’ça s’arrête maintenant.
— Quand je le vois couché là qui me regarde à moitié endormi avec son petit bout de langue sorti, j’en ai les orteils qui se retroussent… et… tu vois ce que j’veux dire ?
— J’espère bien qu’t’iras jamais lui raconter à elle. »)
Toutes les deux semaines, elle accompagnait Mrs Glencross au cabinet
du Dr Thomason dans Jefferson Avenue et patientait dans la pénombre de la salle d’attente pendant qu’elle recevait son traitement. C’était sans doute le plus vieux médecin de la ville et il continuait à appliquer aux femmes des remèdes que la plupart de ses confrères avaient éliminés de leurs pratiques depuis plusieurs années. Bien des fois, des bruits qu’Alma ne parvenait pas à associer à la pratique de la médecine lui parvenaient à travers les murs pendant qu’elle attendait, et elle s’efforçait de ne pas entendre les soupirs et les gémissements intimes ou de les interpréter trop clairement quand elle les
entendait. Mrs Glencross bénéficiait de ces paroxysmes revigorants tous les quinze jours et buvait de toutes petites gorgées d’élixir les autres jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, mais elle était toujours aussi blême et manquait de vitalité. Elle avait besoin d’avoir Alma à ses côtés pour la soutenir quand elle ressortait des séances de vibrations pelviennes, épuisée de soulagement, et rentrer chez elle à pied, les jambes encore flageolantes.
« J’vais vous tenir votre ombrelle, m’dame.
— Merci, mon petit. Ça ne s’arrange pas, ma santé.
— Ça s’est bien passé, le traitement du docteur ?
— Ne soyez pas indiscrète, Mrs Dunahew. Je vous sais gré de m’offrir votre bras, mais ne soyez pas indiscrète. »
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La silhouette des amas de ruines attirait des visiteurs réguliers qui venaient presque tous les soirs au coucher du soleil contempler dans la splendeur du jour qui sombre le spectacle des contorsions provoquées par la tragédie. Des vestiges de murs déchiquetés tenant encore debout çà et là dessinaient des ébauches de formes éplorées qui se découpaient au crépuscule. Au début, les chiens se rassemblaient en meute pour flairer les lieux, mais l’alléchante odeur de décomposition avait fini par s’estomper avant d’être chassée par le vent. On retirait du bois brûlé, des fils de fer tordus, des bandes d’étoffe, des chaussures écrasées, des lambeaux de foulards, de chapeaux, de sacs à main, des monceaux de briques effondrées et de décombres calcinés. L’eau de pluie stagnait au fond de la fosse et formait de la boue sous les pans de bâtiment retombés.
Le shérif Shot Adderly faisait sa tournée à cette heure-là quand il le pouvait et observait la scène. Il y avait les affligés habitués des lieux, des amateurs de tragédie venus en touristes, d’autres habitués. Les uns s’agenouillaient pour prier, d’autres racontaient leur journée sur terre en marmonnant d’un ton familier à l’adresse du cratère, d’autres encore restaient devant en levant les yeux vers le ciel dans l’espoir qu’une révélation soudaine vienne illuminer le crépuscule. Arthur Glencross arrivait de temps à autre dans ses plus beaux habits, se plantait au bord et regardait en bas, toujours en bas, le chaos sombre et humide. Il ne restait généralement pas longtemps, mais il était susceptible de venir par tous les temps, indifférent aux intempéries, et de se tenir là en fixant le cratère avec une telle insistance que les gens sentaient sa présence et tournaient le regard vers lui.
Inlassablement, Adderly s’approchait de lui à pas lents et tentait d’entamer une conversation du style : « Y a quelque chose ici qui nous pousse à revenir sans cesse, vous trouvez pas ?
— C’est exact.
— Et au fait, votre brûlure, ça va mieux ?
— Cela fait trois fois que vous me posez la question, Shot.
— Et trois fois que vous ne me répondez pas.
— Bonsoir. »
Le révérend Isaiah Willard venait parfois à la fosse pour lancer des invectives contre ceux qui étaient rassemblés dans la douleur, accusant les défunts et leurs abominables désirs d’être responsables de leur propre mort, hurlant qu’à présent même les aveugles et les plus impénitents d’entre eux étaient bien obligés de reconnaître la parole de l’Évangile – péchez autant que vous voulez, imbéciles que vous êtes, péchez donc, mais sachez que la colère de Dieu tombera sur vous alors même que vous vous agitez sur des musiques païennes et que vous sautillez en vous vautrant dans l’infamie. Ceux qui ont péri ici dans une soudaine explosion n’ont eu que ce qu’ils méritaient, oui, je vous le dis en vérité, par leur propre volonté et leur vilenie et… Shot Adderly avertit Willard à deux reprises qu’à l’égard de cette immense perte, la tolérance n’était pas la vertu la mieux partagée par les citoyens qui se trouvaient là et qu’à son humble avis un simple silence poli ne déplaisait pas au Seigneur, et Willard rétorqua en ces termes : « Face à l’idolâtrie, à la paresse et au péché, ça Lui déplaît. Et ne me dites pas que non, car pendant que les autres dorment Il me parle directement quand je suis seul dans les ténèbres et je ne crains rien dans Son étreinte et sous Son commandement. »
Lors du trentième anniversaire de l’explosion du dancing, le cadet de Shot, Léo Adderly Jr, déclara à sa fille qui rapporta ses propos dans Ridgepath, le magazine de l’université où elle était en deuxième année : « Au fond de lui, mon père avait horreur de recevoir des ordres des gros bonnets du coin. Devoir dire qu’un délit n’était pas grave sous prétexte que le jeune qui avait bu venait d’une bonne famille, que la voleuse d’argenterie était l’épouse d’une huile quelconque, ce genre de choses. La moitié du temps, le travail du shérif consiste à contourner légèrement la loi pour éviter la prison aux gens bien placés – il le savait depuis le départ, d’autant qu’on est élu à cette fonction. Généralement, papa contournait la loi quand il y était obligé, il n’était pas idiot, mais pour l’histoire du dancing, il avait l’intention de régler cette affaire le plus honnêtement, le plus clairement possible pour qu’il n’y ait aucun doute sur ce qui s’était passé, qui était qui, qui était responsable de quoi. Il refusait que qui que ce soit l’oblige à aller à gauche si la piste conduisait à droite, et s’il devait quitter la ville après avoir découvert la vérité, il quitterait la ville et il la quitterait satisfait. Il devait être sacrément casse-pieds. Évidemment, il est mort avant d’arriver au bout. Et tout ce qu’il a dit sur cette affaire, c’est qu’il s’était retrouvé à une réunion dans un bureau donnant sur la place avec trois ou quatre des plus gros bonnets du coin qui lui avaient suggéré de laisser tomber, d’aller voir ailleurs et de ne rien trouver. D’après lui, ils n’y étaient pas allés par quatre chemins et lui avaient dit : “Il y a des malheurs qu’il vaut mieux ne pas chercher à expliquer, shérif. Ça ne mord pas dans la Twin Forks ?” »
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