Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 6 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

Les journalistes arrivèrent des quatre coins du…

Les journalistes arrivèrent des quatre coins du pays et favorisèrent la pléthore de théories et de suspects en livrant des récits pétillants de couleurs et d’intrigues qui n’étaient peut-être pas inventés de toutes pièces, mais en partie certainement. Le lendemain de l’explosion, la première personne à se

confesser fut une certaine Mrs Watts, une veuve fêlée demeurant chez sa fille célibataire, qui déclara qu’elle avait pris des bombes que les Huns avaient fait entrer en douce il y avait un moment de ça et qu’elle les avait placées sous le pont de Fussell Creek à cause que son fils lui rendait plus visite et qu’à coup sûr il dansait encore avec des hommes vu qu’il était encore de ce monde et se livrait à des péchés innommables. Les journaux publièrent le récit de ses aveux dans une édition, puis ils laissèrent tomber sans commentaire pour s’intéresser à Fred Crown, un vétéran et ancien pompier qui affirma : « Seule de la dynamite soigneusement placée aurait pu pulvériser à ce point le bâtiment. »

Les premiers suspects furent désignés par Mrs Howard E. Tompkins, qui déclara que les Gitans qui campaient du côté de Blue Spring (de toutes les sources baptisées Blue Spring dans la région, c’est la plus petite et la plus proche de la ville) avaient menacé tous les citoyens en termes on ne pouvait

plus clairs. Deux jours à peine avant la catastrophe, Mrs Tompkins s’était fait soutirer soixante-quinze cents par des voyantes qui l’avaient roulée en ne lui prédisant que des choses qu’elle avait déjà vécues, pardi ; il y avait belle lurette qu’elle avait vu un aveugle avec un chapeau noir par un jour de pluie, un enfant qui s’était gravement coupé et n’en avait pas gardé de cicatrice, et trouvé sous une poule qui couvait un œuf bleu creux qui flottait comme de la bourre de peuplier. Ces menteuses voyaient dans son passé et le lui revendaient en le faisant passer pour son avenir. Son mari demanda au shérif Adderly de punir les Gitans d’avoir extorqué soixante-quinze cents à son épouse pour lui raconter que son avenir n’était qu’une suite d’événements sur lesquels elle avait déjà tiré un trait, ce qu’il ne manqua pas de faire, et sans ménagement. Au moment où on l’embarquait avec son fichu, ses bracelets et ses perles de toutes les couleurs, la voyante en chef fit le signe des cornes en levant l’index et le petit doigt et lança : « Vous verrez des ciels gris sans fin. Des ciels gris s’étendre dans vos os et au-dessus de vos têtes à jamais. Soyez tous maudits. »

Après l’explosion, cette funeste déclaration suffit à suggérer que le clan tout entier était impliqué dans cette terrible vengeance, suggestion que

Mrs Tompkins se chargea de clamer haut et fort, alors même que la plupart des Gitans étaient enfermés quand le ciel nocturne était devenu jaune. La prison, constituée de six cellules, était située au troisième étage du palais de justice et une foule chargée de cordes à nœuds ne tarda pas à se rassembler à l’entrée en huant les Gitans et en les menaçant de les pendre ou pis encore s’ils n’avouaient pas leur méfait et ne dénonçaient pas ceux qui avaient posé les bombes. Le shérif adjoint Bob Jennings raconta qu’au moins deux des hommes avaient souillé leur pantalon quand ils avaient été questionnés à la matraque et que les femmes s’étaient agenouillées au pied des fenêtres à barreaux en poussant des cris de lamentation et en braillant vers le ciel des prières à un dieu métèque qu’il ne connaissait pas et n’avait aucune envie de rencontrer. Quand le shérif décida de les relâcher quatre jours plus tard, il attendit minuit puis escorta le long cortège de roulottes jusqu’à la frontière du comté, où il brandit un fouet pour les inciter à se dépêcher et à disparaître hors de sa vue.

Le shérif Shot Adderly était un plouc venu d’un carrefour perdu qui avait débarqué un jour en ville, trouvé la compagnie plaisante et découvert sa vocation d’officier de police. Son prénom était une invraisemblable création maison, Leotozallious, mais sa petite taille lui avait valu d’être surnommé Peashot à l’adolescence, sobriquet qui l’âge venant avait été abrégé en Shot, un nom d’emprunt dont il se félicitait étant donné celui qui lui avait été assigné à la naissance.

Un an plus tard, alors que le public n’y voyait toujours pas plus clair et que la commission d’enquête des citoyens avait eu lieu, le shérif Adderly déclara : « Si je devais raconter tout ce que je sais de l’explosion de l’Arbor, il y aurait des lynchages d’ici à Saint Louis. »

 

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