Un feu d'origine inconnue
À dix ans, John Paul Dunahew était…
À dix ans, John Paul Dunahew était livré à lui-même et pillait les jardins après minuit pour pouvoir se nourrir. Il était séparé du reste de la famille depuis qu’Alma, ayant passé les bornes de la tolérance publique, avait été envoyée à la colonie agricole (Sidney avait récemment achevé de mourir dans la cabane des Dunahew, une mort poignante, cruelle, d’un grotesque audible, visible, James quant à lui s’était enfui de la région en n’emportant qu’un couteau Barlow à la lame tordue et des gants volés), il courait après tout ce qui rapportait le moindre cent, livrait deux des trois quotidiens (le Locator le matin, le Scroll l’après-midi) et les deux hebdomadaires (la Gazette et le Journal), et gardait ses quelques affaires (des manuels scolaires, un bloc de papier Big Chief avec un bout de crayon, deux changes de sous-vêtements cousus dans des sacs de farine blanchis au soleil, une seconde chemise de la même étoffe et une grande cuillère en bois) dans un sac en toile de jute. La colonie agricole lui demandait d’acquitter cinquante cents par semaine pour l’entretien de sa mère, ce qu’il faisait en allant les porter lui-même à pied, bien qu’il n’ait que rarement le droit de la voir en privé car pour le moment elle ne résidait pas dans sa tête, et on ne savait pas trop qui ou quoi s’y trouvait. Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toute sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. Il le savait avant de savoir le dire et s’obligeait à bouger sans cesse même quand il n’y avait nulle part d’intéressant où aller. Il se levait dans le noir (durant toute mon enfance et plus tard, je l’ai toujours connu fumant des Pall Mall sur le perron de derrière en buvant du café instantané avant que le soleil se lève) et se précipitait sur la moindre tâche rémunérée. Il s’était présenté pour être caddie au club de golf mais on l’en avait dissuadé en raison de sa taille, et quelques jours plus tard à peine, il avait décroché un poste de garçon de billard le soir chez Clellon’s quand le vieux Mr Clellon, qui était un ancien alcoolique, avait appris qu’il était le plus jeune fils de Buster l’ivrogne. Le poker était autorisé en haut, on vendait de la bière artisanale et de contrebande dans le vestiaire du rez-de-chaussée et le shérif ne portait jamais son badge quand il venait. John Paul gagnait deux cents le triangle et apprit à dire « Joli coup », « Belle combinaison », « Quel enchaînement » sans même lever les yeux du livre ou du magazine qu’il était en train de lire. En un rien de temps, il devint une sorte de mascotte pour les amateurs de billard de la ville. (Un soir, en explorant le royaume des noctambules alors que j’étais encore mineur, en uniforme des Marines, je suis tombé sur une tablée d’anciens à la trogne ravagée par les rides et congestionnée par le gin, qui en entendant mon nom m’ont commandé un double whisky sans même me demander si je prenais un verre avant de se lancer dans les méandres de souvenirs émus de la salle de billard et de Clellon, de Grandpa et de mon père.) Il arrivait que les noceurs du coin qui connaissaient sa situation lui donnent un pourboire de vingt-cinq ou cinquante cents, mais la plupart du temps il se faisait rembarrer par les clients qui estimaient que deux cents le triangle était bien assez généreux. Clellon était un homme voûté et bien en chair qui faisait ouvertement mine d’ignorer la présence de John Paul tous les soirs à l’heure de la fermeture et verrouillait les portes comme s’il n’y avait plus personne, le laissant dormir à l’abri sous le billard près du poêle. Il n’avait encore que neuf ans et se sentait protégé par l’apparente bienveillance des milieux interlopes. Le matin, en ouvrant la salle, Clellon lui lançait : « Comment t’as fait pour entrer avant moi ? » Il comptait alors les pieds de cochon au vinaigre dans leur pot à côté de la caisse puis les œufs au vinaigre et déclarait parfois quelque chose du genre : « J’en prends jamais plus de trois par jour chacun, de ces trucs en conserve. Plus que ça et le vinaigre te tanne l’intérieur de la panse, et le cuir tanné c’est pas ce qu’y a de mieux pour se vider les boyaux sur le trône au matin. » Il rapportait presque toujours de chez lui un sandwich à la mortadelle et une pomme enveloppés dans du papier journal et posait ce déjeuner devant John Paul à l’heure où perçaient les premiers rayons du soleil. « Et maintenant, va livrer tes journaux, petit, mais n’oublie pas l’école ou je m’en vais tailler un bâton pour te flanquer une correction. »
Privé de sa mère et livré à lui-même, John Paul se refusait à délaisser l’école et couler sous les épreuves, et ne manquait presque jamais. La classe et l’étude lui permettaient de s’évader au gré des livres et de la perspicacité des professeurs qui envoyaient son esprit dissipé vagabonder de par le monde — en ce temps-là, ces vagabondages étaient son plus grand plaisir et la classe le seul lieu où il se sentait véritablement soulagé. John Paul aimait s’aligner aux côtés des combattants à Bunker Hill ou Gettysburg, explorer les forêts américaines avec Lewis et Clark, flâner dans les prairies embaumées avec une vache brune portant une cloche dans les sommets des Alpes suisses ou suivre à la lueur vacillante des bougies ces longues galeries tapissées de toiles d’araignées que l’on trouvait sous tous les grands châteaux et les villes étrangères.
Peu après le dixième anniversaire de John Paul, Mr Clellon fut terrassé par une énorme douleur à la poitrine et enterré sous la pluie. Le déluge était tel qu’au bord de la tombe le monticule de terre fraîchement creusée diminuait au fur et à mesure que le pasteur de l’église de sa femme parlait, et se changeait en boue dégoulinante à chaque mot, si bien que la cérémonie fut précipitée et qu’on se dépêcha de combler la fosse. John Paul regarda
Mr Clellon disparaître sous les pelletées de gadoue et se sentit maudit par le ciel, les arbres, la pluie. Il devait avoir une dette envers un gros bonnet quelconque dans une vie antérieure, ou bien il avait mangé un biscuit alors qu’il était sur la tinette, du coup il avait nourri le diable et Dieu l’avait vu mâcher et ne le lâchait plus. Il avait fait quelque chose qui méritait une punition, à voir les preuves qui s’accumulaient c’était évident, mais…
John Paul conservait quatre dollars et soixante-treize cents dans une blague à tabac Bull Durham et n’avait plus d’abri où dormir. Ses diverses activités lui rapportaient un dollar et soixante-cinq cents par semaine avec lesquels il payait pour Alma, se nourrissait peu, essentiellement de bonbons au citron et de pain au raisin, et essayait de mettre de côté vingt cents au moins. La nuit, il déambulait dans la ville, dormait parfois à côté de l’ancienne cabane désormais abandonnée et condamnée par des planches ou derrière le Scroll Building, sous l’aire de chargement. Il faisait la manche à l’entrée de service du Two-Way Café, de Stockman’s, de la Pharmacy &
Soda Fountain du Dr Bach et recevait parfois des dons en nature. Un soir, près de la gare, il fut attaqué par deux hommes vêtus de vestes en laine vaguement kaki fournies par le corps civil de protection de l’environnement qui lui arrachèrent la blague à tabac, puis le jetèrent par-dessus une palissade en bois quand il les suivit en hurlant. Au cours de l’échauffourée, il récolta une balafre en travers de l’arcade sourcilière gauche qui lui laissa une cicatrice dont les dames plus tard devaient dire qu’elle lui donnait un certain mystère.
Il prit l’habitude de chaparder dans les jardins en pleine nuit et, l’été, il n’y avait de repas plus délicieux que celui ainsi glané dans la terre encore chaude et qui gardait toute sa fraîcheur dans la bouche. Une des parcelles les plus faciles à piller, du gâteau, était un vaste jardin immaculé avec un petit bosquet d’arbres fruitiers, non loin de la place, entretenu par un vieux monsieur à la moustache comique qu’on appelait le Russe. Il parlait un anglais approximatif avec un accent traînant, laissant les syllabes en suspens le temps de trouver la forme à donner aux mots qu’il prononçait. On l’entendait parfois pester d’une voix tonitruante dans un charabia que sa femme était la seule à pouvoir comprendre. Située dans le coin nord du jardin, la maison du Russe était une bâtisse trapue camouflée dans l’ombre d’une végétation librement déployée, les murs recouverts de plantes grimpantes de toutes tailles, avec des entrelacs de pousses et de vrilles qui grimpaient au-dessus des fenêtres et jusqu’au toit où les arbres enchevêtraient leurs branches et les bardeaux étaient tapissés d’une fine écume de mousse. Il était capable de faire pousser tout ce que permettaient notre climat et notre sol, et ses abondantes cultures étaient magnifiques sous le soleil.
Toute cette profusion était entourée d’une triple rangée rouillée de fils barbelés qui avaient été distendus au fil des saisons par les gamins des rues venus piller le jardin et s’affaissaient entre des poteaux inclinés. Même un petit enfant pouvait sauter par-dessus la clôture à ces endroits-là. Même un petit enfant chargé de tomates ou d’épis de maïs pouvait sauter par-dessus et s’enfuir en courant. Mais un petit enfant trop chargé risquait de ne pas sauter assez haut, et John Paul resta accroché au barbelé du haut et bascula en avant en restant suspendu la tête en bas. Son butin lui échappa, il cria tandis que la peau de son mollet gauche se déchirait lentement, et plus il criait plus il descendait. Ses cris portaient dans la nuit silencieuse. Le Russe sortit et resta un instant sur le pas de sa porte, le halo d’une lampe derrière lui, tenant un gros livre dont il marquait la page avec le doigt.
Il poussa un soupir excédé, se courba pour allumer une lanterne et sortit dans le jardin en suivant cette lumière puis traversa les rangées et les rangées de plantes aux feuilles qui crissaient et de terre fraîchement retournée qui s’enfonçait sous les pas. Il portait une salopette sans chemise et se pencha vers John Paul, à l’autre bout de la clôture, en approchant la lanterne. Le lambeau de chair qui se détachait de la jambe de l’enfant ne tenait plus que par un mince ruban à une pointe de barbelé rouillé.
« Bouge pas, hein ? Clôture encore dedans. » Il tendit la main vers la chair qui se déchirait tout en restant accrochée, attrapa soudain la lamelle de peau et délivra l’enfant d’un coup sec. Un cri, encore du sang. « Meilleur faire mal vite comme ça, petit. »
À la lumière de la lanterne, John Paul vit un morceau de lui-même tout blanc coincé dans le barbelé et la vision de sa propre chair ainsi suspendue ne fit que redoubler sa douleur. (Quand on était tout mômes, avec mon petit frère, on s’asseyait souvent aux pieds de papa et on passait les doigts sur la surface irrégulière mais lisse où la peau n’était jamais vraiment revenue, poussant des oh ! et des ah ! en frissonnant devant l’étrange douceur soyeuse et on lui demandait de nous raconter l’histoire encore une fois.) On le transporta à l’intérieur et on le posa doucement sur une chaise de cuisine. La femme secoua la tête en marmonnant et s’affaira sur le sang et la plaie. Dans une cuisine inconnue pleine d’odeurs inconnues, John Paul regarda le pansement s’éclabousser de ses couleurs.
Le Russe s’appelait Venyamin Alekseyevitch Cherenko (mon père avait mal compris la manière dont les prénoms étaient attribués dans la tradition russe et croyait que le plus important, c’était le patronyme du milieu, si bien qu’à la naissance il me colla celui d’Alekseyevitch. Ma mère eut beau protester sans relâche qu’en pleine guerre froide un prénom pareil serait lourd à porter, il devint le mien et je n’en ai jamais voulu d’autre). Sa femme, Masha, était petite et menue, et d’emblée elle parut ravie de s’occuper de John Paul et revigorée par sa présence.
Ce soir-là, Mr Cherenko dit : « Ce jardin est manger pour moi et la femme, d’accord ? Mais on veut faim à personne, petit. Faim et pas mal, on nourrit. Tu faim, petit. Pas mal. On veut faim à personne. »
On lui donna à manger du pain noir compact et une espèce de soupe aigre qui lui parut insolite sur le moment, difficile à avaler, mais qui devint par la suite un de ses plats préférés, puis on le transporta dans une chambre au fond de la maison et on le posa dans un petit lit en cuivre avec l’empreinte d’un autre creusée dans le matelas. Dressé au-dessus de l’enfant blessé, Cherenko écarta les bras en lui montrant la pièce. « Notre fils vivait. Le guerre vient, il part, il y a croix plantée en terre quelque part il veut rien dire pour nous. Installe là, petit, pour dormir. Va bonne nuit. »
Et dès cet instant, sans qu’ils en discutent réellement ou se soucient des questions légales, John Paul demeura chez les Cherenko où il remplaça leur fils et vécut ainsi pendant des années jusqu’à ce qu’une guerre vienne le chercher à son tour et l’appelle à l’étranger ; il y resta même en 1938 lorsque Alma fut jugée suffisamment rétablie pour quitter la colonie agricole et aller travailler chez July Teague, et revint dans le quartier.
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