Un feu d'origine inconnue
J’avais trouvé le chapeau dans le tiroir…
J’avais trouvé le chapeau dans le tiroir de la commode d’Alma et aussitôt vu le potentiel que je pouvais en tirer pour jouer les héros intrépides : il était vert et étroit, avec une crête au milieu, bordé d’un mince ruban noir – le ruban brodé de ce qui ressemblait à des petites fleurs était clairement destiné à des filles, mais je chassai cette idée de mon esprit et considérai qu’il s’agissait de traces de rapière – et orné d’une longue plume vaguement rouge inclinée vers l’arrière. Robin des bois était mon idole préférée (avec pour seuls rivaux Little Joe Cartwright de Bonanza, Bob Gibson le lanceur de base-ball et Francis Marion, Le Renard des marais de la guerre d’indépendance), et je m’introduisais chez les Teague en passant par l’entrée d’Alma quand je croyais la maison vide, puis je sautais du fauteuil au canapé en passant par la méridienne et brandissais mon épée en bondissant par-dessus les tables basses et les antiquités. Je glissais en chaussettes sur le parquet et ne brisais pas grand-chose. C’était une immense demeure victorienne et il était peu probable que quiconque remarque de sitôt la disparition des petits objets qu’il m’arrivait de casser dans une pièce ou l’autre en luttant contre la tyrannie.
July Teague frappa un après-midi à la porte d’Alma pendant que celle-ci faisait la sieste et me fit venir dans le salon. Elle était encore belle, l’avait toujours été et devait le rester toute sa vie, face à elle n’importe quel garçon savait qu’il était en présence d’une beauté sublime, et elle s’habillait chic, toujours, sachant que partout on l’observait en lui cherchant le moindre défaut. Je la regardais avec sa bouche rouge, ses grands yeux magnifiques, sa coiffure élégante, et avant même qu’elle ait eu le temps de me demander si j’avais fait quelque chose de mal, je lui avouai tout en tremblant et elle éclata de rire.
« Tu as de la chance d’être un des jolis garçons de la famille Dunahew, tu sais ça ?
— Oui, Mrs Teague.
— Les jolis garçons ne doivent jamais admettre qu’ils le savent – ça leur ôte tout leur charme. Et appelle-moi July, tu veux. Je te l’ai dit je ne sais combien de fois.
— À vos ordres, July.
— “A vos ordres ?” – tu débarques de quel bateau, matelot ?
— Je suis jamais monté sur un bateau. Mais mon père, oui.
— Je connais ton père, Alek. Et j’ai reconnu le père de ton père dès que je l’ai vu, et je connaissais la famille de ta mère aussi. »
Mr John Teague possédait trois concessions automobiles dans différentes villes des Ozarks, la famille n’avait pas qu’une maison et il ne passait pas plus de temps dans celle-là qu’ailleurs, il avait même l’air de préférer de loin la cabane en bois de la Jacks Fork River, mais quand il était là il se montrait aussi gentil qu’elle avec nous. July buvait de la bière en bouteille dans la cuisine derrière les rideaux tirés et fumait des cigarettes sous la véranda à l’abri de la treille de chèvrefeuille, le tout avec une élégance innée et un plaisir évident. Quoi qu’elle fasse, j’aimais la regarder car tout ce qu’elle faisait, elle le faisait comme on espérait le voir faire. L’après-midi, elle jouait au crib et au mah-jong avec les dames au country club, y nageait dans la piscine et y jouait au golf, et son teint hâlé avait un éclat séduisant. Je ne saisissais pas encore ce que les filles avaient de si spécial et July était bien plus âgée que ma mère, pourtant elle me donnait des émotions que je ne reconnaissais pas et ne savais où classer.
« En fait, c’est pour ça que je t’ai fait venir, matelot. Je n’avais pas encore remarqué ce qu’il y a de cassé – merci de t’être incliné aussi facilement et d’avoir tout avoué, j’apprécie, mais arrête de casser mes affaires ou je te colle une fessée. C’était Harlan et Rosalee au téléphone, à l’instant. Ils veulent qu’Alma t’amène demain pour le déjeuner.
— D’accord, je lui dirai.
— Je peux te déposer là-bas en allant au club, si elle veut.
— Elle voudra y aller à pied, même s’il fait très chaud.
— Tu as raison. Parfaitement raison – il n’y a pas à dire, tu l’aimes, cette vieille mégère, hein ? »
On pouvait aller partout en ville à pied et Alma m’accompagna là-bas. Elle me déposa devant la porte et refusa d’entrer, mais personne n’insista non plus. Elle m’attendit à l’ombre des arbres du jardin, sur le banc qui se trouvait à côté du terrain de lancer de fers. Hudkins sentait le cigare, refroidi ou pas, et des dizaines d’années de bacon au petit-déjeuner, et dès que j’eus fait un pas dans la maison, je m’abandonnai aux odeurs enveloppantes. C’étaient des senteurs mêlées de vies bien vécues, de chaleur et de stabilité, auxquelles venait s’ajouter le parfum d’huile à fusil et de lavande d’un intraitable vieux sportsman, et de Ma-ma, qui admirait tout ce qui était anglais, lisait un ou deux romans par jour et accrochait aux murs des œuvres dépeignant des dames en robes bouffantes posant dans des jardins parsemés de fleurs au milieu de haies cubistes, des messieurs perruqués trop habillés penchés d’un air grave sur des cartes dépliées sur une table et des vues assourdies du Lake District à l’aube.
Grandpa Harlan m’emmena dans son bureau lambrissé, s’amusa à boxer deux ou trois rounds avec moi comme d’habitude, puis sortit de l’armoire à fusils sa dernière acquisition, un magnifique calibre 20 à crosse d’érable, et me laissa le tenir et viser avec. Il me coinça la tête sous son bras pour me frotter le haut du crâne, me pinça le nez entre deux phalanges pour en sortir une pièce de cinq cents, me fit goutter une gorgée de sa canette de bière. On alla dans la salle à manger quand on nous appela. Ma-ma apporta la lourde poêle noire et nous servit des côtelettes de porc frites avec de la sauce blanche accompagnées de purée, de pois yeux noirs et de haricots à rames, suivies d’une tourte aux mûres avec une boule de glace à la vanille pour le dessert. Comme toujours à Hudkins, ce fut un long et merveilleux repas, ponctué d’assauts de piques et de brusques changements de sujet, de plaisanteries amusantes, d’yeux levés au ciel et de rires. Harlan et Ma-ma me raccompagnèrent à la porte une fois la table débarrassée et me dirent que l’année d’après je passerais l’été chez eux, que j’aurais ma chambre à moi et que je ferais du cheval toute la journée, tous les jours, quand je voudrais.
À une centaine de mètres de Hudkins, Alma, qui se traînait péniblement sous la chaleur étouffante, toute rouge et suant à grosses gouttes, me demanda ce que Harlan avait dit cette fois sur elle dans son dos. « Il a rien dit du tout », répondis-je. Des doigts m’attrapèrent l’oreille et se mirent à tirer si fort que je crus qu’elle allait s’arracher.
« Sauf que t’es frappadingue !
— J’en étais sûre.
— Arthur était un de ses meilleurs amis, un copain très proche, chaque printemps il lui prêtait de l’argent de la banque pour qu’il puisse entreposer des stocks à la fabrique et il a fait tellement pour les gens d’ici. Il a sauvé la banque alors que des milliers d’autres ont fait faillite.
— C’est pas une raison pour fermer les yeux s’il se conduit mal.
— Il a dit que c’était un horrible accident, ou peut-être que c’était pas un accident, on le saura jamais, on n’aura jamais toutes les réponses et je ne veux pas gâcher mon été à remuer des vieilles histoires douloureuses.
— Alors, Alek, c’est qui de nous deux qu’est le plus mal dans sa tête à ton avis ? »
*
De bonne heure, par un agréable samedi d’automne improvisé, je me trouvais avec papa au Woolworth’s situé du côté commerçant de Main Street. Il buvait un café dans un box avec un ancien voisin qui habitait autrefois à deux maisons de chez nous, mais qui était incapable de contrôler sa jalousie quand il avait bu, et le week-end il buvait comme un trou. Il coulait du béton et gagnait confortablement sa vie aux beaux jours. Sa femme était la meilleure amie de maman et il avait essayé de la tuer avec un couteau à cran d’arrêt sur la pelouse devant chez nous – il avait réussi à lui enfoncer la lame en haut du bras avant que mon père l’envoie au tapis d’un coup de batte de base-ball. Il l’avait frappé derrière les genoux et, d’un coup de pied, avait envoyé balader le cran d’arrêt, puis l’avait assommé une bonne fois pour toutes en le voyant ramper vers le couteau. Le voisin était plein de remords, il le répétait tous les jours et habitait à présent dans un meublé au-dessus d’Olmert’s, le kiosque à journaux de l’autre côté de Main Street. Il voulait remercier mon père d’avoir évité à sa femme de mourir et lui d’aller en prison, et il espérait trouver un moyen de la reconquérir et de revivre avec elle et les enfants, ce qui n’aurait jamais été possible si mon père ne lui avait pas collé une trempe. Il lui était éternellement reconnaissant. Ils avalèrent quelques cafés pendant que je tournais sur mon tabouret au comptoir en buvant à la paille un milk-shake au caramel.
On laissa le voisin devant Woolworth’s et on s’éloigna des commerces pour redescendre Main Street, dont la chaussée pavée de brique rouge se soulevait par endroits sous les pneus des voitures et qui datait d’il y a bien longtemps, de l’époque où le territoire était devenu américain après le départ des Espagnols et des Français. Elle était bordée des deux côtés par des rangées de vieilles maisons mitoyennes, les unes avec des gouttières en bois, les autres sans gouttières, de sordides bâtisses lépreuses aux murs de brique crasseux avec des gens frustes appuyés au chambranle de portes séculaires ou assis sur des chaises délabrées au bord du trottoir à regarder passer les voitures cahotantes. Le Missouri coulait à une cinquantaine de mètres de la rue et au coin il y avait une petite taverne rebutante dont les murs de guingois portaient les traces de dizaines de crues. C’était le plus vieux rade sur cette rive du fleuve. Papa me dit : « Viens, on va faire un saut. J’ai bu trop de café, faut que je me calme les nerfs. »
On s’assit au bar. Le soleil se faufilait à travers le rectangle des fenêtres de façade et pénétrait à flots par la porte à moitié vitrée de derrière. Papa prit une Stag. Trois gorgées plus tard, il savait que la barmaid s’appelait Rita, lui dit que ses amis l’appelaient John Paul, et la fois d’après elle l’appela par son prénom pour lui demander s’il en voulait une autre.
Elle s’attarda à côté de nous en essuyant inlassablement une chope en verre propre avec un torchon blanc, sous le regard des quatre ou cinq poivrots rêveurs échoués à l’autre bout du comptoir qui observaient cet élan d’abandon et voyaient leurs illusions anéanties. Papa en était à sa deuxième Stag quand deux vagabonds arrivèrent par-derrière et ouvrirent la porte en lançant : « Rita ? On peut l’avoir, cette bière ? » Ils avaient le visage et les mains couverts de poussière noire. Comme il avait plu la nuit d’avant, ils avaient dormi dans l’énorme réserve de charbon qui se trouvait au bord de la voie ferrée car elle avait un toit et le tas de charbon les maintenait au sec, au-dessus des torrents d’eau. Ils n’avaient pas encore fait leur toilette matinale au robinet de la gare.
Elle répondit : « Vous avez déjà tout ramassé ?
— T’as qu’à regarder si tu veux, c’est fait. »
Je me laissai glisser au bas du tabouret, m’approchai de la porte et leur dis : « Hello, Bill. Salut, Speed. »
Bill, qui se tenait en pleine lumière, tout couvert de noir, me regarda de plus près pour me distinguer dans l’ombre puis il déclara : « C’est Derby Street. »
Speed demanda :
« Tu m’as déjà cherché des noises ?
— Non, ai-je répondu.
— Continue comme ça.
— C’est le Russkoff de Derby Street.
— Ah ça, les Russkoffs, c’étaient nos alliés quand on a pris les aut’ en tenaille et j’peux t’dire qu’on était contents d’les avoir quand on a traversé le Rhin avec les gars.
— C’est lui qui nous apporte les chips dans une grosse boîte des fois.
— C’est mes préférées. »
Rita leur apporta deux bières chacun, ils en prirent une dans chaque main et repartirent. Je savais qu’ils se dirigeaient vers les fourrés qu’on apercevait par la porte, où par temps convenable ou en désespoir de cause quand il faisait mauvais des tas d’entre eux vivaient cachés le long des petits sentiers qui serpentaient entre les berges et la voie ferrée. Elle leur dit : « À lundi, messieurs. Faudra vous débrouiller sans moi, demain. »
Quand je me rassis sur le tabouret, papa me fixa longuement. Il alluma une cigarette sans même avoir besoin de regarder le paquet ou le briquet, tapota le comptoir du bout des ongles en faisant un bruit de galop tout en me dévisageant.
« Tu connais ces gens-là par leur nom ?
— Ben oui. C’est Bill et Speed.
— J’avais compris, fiston. Et tu peux me dire pourquoi ici on appelle Fred le Resquilleur “Speed” ?
— Parce que, tu vois, quand les jeunes font des virées en bagnole par ici, ils s’amusent à ralentir et appeler les clochards en leur demandant leur chemin ou n’importe quoi pour qu’ils s’approchent de la voiture, et après ils leur balancent à la figure de la mousse à raser, des trucs pourris ou des crottes de chien et puis ils redémarrent, mais Speed réussit à les rattraper au stop.
— Ah oui ?
— Bill dit que Speed est le clodo le plus rapide du monde.
— Et une fois qu’il les a rattrapés ?
— Il leur colle une branlée ou en tout cas il essaie même s’ils sont beaucoup dans la voiture, et des fois il se fait pas mal taper dessus et il est tout en sang, mais ils sont pas prêts de lui redemander leur chemin.
— Je crois que je ne tiens pas vraiment à ce que tu fréquentes de trop près ce genre d’individu, fiston.
— Papa, c’est pas Bill et Speed qui nous volent notre lait — ça t’arrive jamais de penser à Grandpa Buster ?
— Non.
— Jamais ?
— Ton grand-père était un clochard.
— C’est pas parce qu’on est un clochard qu’on est malhonnête.
— T’as raison, fiston. C’est vrai. Au temps pour moi. Mais n’empêche que ça veut dire qu’on est un clochard. »
Il lança quelques dollars sur le comptoir, ramassa ses cigarettes et laissa la monnaie. Rita lui dit : « Revenez vite, John Paul », et il lui fit un clin d’œil comme si ça se pouvait bien, m’entraîna vers la porte et on sortit. Il plissa les yeux, ébloui par la lumière, bâilla, s’étira, bâilla, s’étira à nouveau.
« Bon sang, j’ai deux contrôles cette semaine – la théorie moderne de l’entreprise et Shakespeare. C’est Shakespeare qui m’inquiète.
— On n’en est pas encore là.
— Il a des choses à dire, ce tarabiscoté, mais ce qui est sûr c’est qu’il te facilite pas la tâche pour comprendre ce qu’il veut dire. »
On longea la vieille rue défoncée pour retrouver la caisse en nous arrêtant pour contempler les eaux du fleuve entre les bâtiments et les premiers fourrés sur l’autre rive. « Mais quand on finit par piger, on s’aperçoit que ça valait le coup. » Papa se glissa au volant du break Mercury et moi de mon côté. Il démarra au quart de tour, ce qui était loin d’être toujours le cas, et on s’engagea dans la circulation pour remonter six rues plus loin jusqu’à Derby Street et rentrer à la maison. Au premier panneau de stop, mon père s’arrêta, le pied sur le frein, et fixa d’un air rêveur les briques disjointes de Main Street. « Il me plaît bien, Speed. »
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