Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 7 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

Mr Lawrence Meggs suspendait aux arbres qui…

Mr Lawrence Meggs suspendait aux arbres qui bordaient son terrain des sacs de sucre pour attirer les cerfs et les chevreuils et mangeait du gibier toute l’année. Il avait douze hectares de terres, essentiellement en pente, et un potager également en pente qu’il avait fait fructifier en remontant quatre cents brouettes pleines de fumier de volaille qu’il était allé chercher chez son voisin, de l’autre côté de la rivière. Ses parents ayant disparu, il était seul pour s’en occuper et n’avait quitté ses terres qu’une fois. L’hiver de ses dix-neuf ans, il était allé à Kansas City rendre visite à des cousins pendant un mois. Il s’était senti mal à l’aise au milieu de toutes ces rues et de ces inconnus, de toutes ces voix qui parlaient une autre langue, restait bouche bée devant les spectacles les plus banals et était particulièrement déconcerté par les douces et pulpeuses tentations de la nuit. Au troisième soir, il rangea sa Bible sur l’étagère du placard, posa son chapeau dessus, et le mauvais exemple de ses cousins ne tarda pas à le défaire de toute gêne à l’égard de deux péchés auxquels il ne devait jamais renoncer : le rince-boyaux et les putes. Le lendemain, il se rendit au beau milieu de la journée au Chesterfield Club, où les serveuses ne portaient pas de chemisier ni de robe, ni même de petit tablier, mais servaient le plat du jour le cul à l’air et le sourire aux lèvres, et prirent sa commande en exposant sous ses yeux leur toison intime tandis qu’il leur montrait le menu, et il en ressortit après le déjeuner avec le tournis, gonflé d’un tel désir qu’avant l’heure du thé il dut

encore payer deux fois chez Mrs Vanatta de Grand Street. Quand il revint dans les collines, ce n’était plus le même homme, et bien qu’il n’en parlât quasiment jamais il se sentait désormais indigne de cet état bienheureux qu’était le mariage, dévoré par ses péchés favoris auxquels il s’adonnait si régulièrement qu’il cessa de pratiquer pour ne pas être un imposteur dans la maison de Dieu et ne lisait plus la Bible que les jours où le mauvais temps l’empêchait d’aller s’encanailler ou danser en ville.

Harlan expliquait : « Il n’y avait pas que les morts, mon garçon, il y avait aussi le carnage, les mutilations, tous ces gens dépecés, en morceaux, qui respiraient encore. On les voyait souvent descendre l’avenue en boitant, quelquefois avec des béquilles, s’atteler d’un bras à une tâche qui en exigeait deux, acheter des seaux entiers de poudre pour camoufler les cicatrices, ou alors des dames qui portaient en permanence un foulard noué pour que l’on ne voie pas qu’il leur manquait une oreille ou deux. Il y avait des gens sacrément amochés, estropiés, dans cette ville et ils ne passaient pas inaperçus, jusqu’au jour où on est repartis en guerre et on a compris qu’être amoché n’était rien comparé à ce qui pouvait nous attendre. Larry n’avait plus de corps à proprement parler, juste un tronc avec un bras carbonisé qui pendait mollement mais pouvait soulever une tasse. Une tante du côté de sa mère et son mari sont venus de Bulls Shoals s’installer là-haut pour s’occuper de lui. Je l’aimais bien, ce bon vieux Larry, tu sais, je le connaissais quasiment depuis qu’il était né, mais j’aurais dû lui rendre visite plus souvent. Bien plus. Je ne sais pas trop comment, mais vers 1935 il a roulé au bas de la pente et il est tombé dans la rivière. J’étais soulagé pour lui. »

 

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