Un feu d'origine inconnue
Ça commença à sortir. Elle déballa son…
Ça commença à sortir. Elle déballa son histoire à coups de détails connus, d’allusions classiques et de suppositions pures et simples déversés à flots, en bloc, au compte-gouttes. Elle résuma la tragédie alors qu’elle était alitée car elle souffrait de l’estomac (pour avoir abusé des épis de maïs), un tas d’oreillers dans le dos pour la relever à demi, sa longue chevelure dénouée ruisselant sur le parquet où elle s’étalait comme une flaque au pied d’une cascade. Elle me demanda d’aller lui chercher un verre d’eau mélangée à une cuillère de bicarbonate de soude. Le soleil n’était pas encore couché mais commençait à décliner, rehaussant le plafond de raies éclatantes et baignant la pièce d’une lumière limoneuse. Nous étions vendredi, je devais rentrer le dimanche et elle avait encore autre chose à me dire, autre chose que je devais savoir, autre chose dont je devais me souvenir. Elle but l’eau, attendit de pouvoir se soulager avec un rot, tapota les oreillers, se redressa légèrement et reconstitua le puzzle pour moi.
Le jour de sa mort, Ruby DeGeer finit par s’avouer ses véritables sentiments et, face à cette vérité, se sentit acculée – elle aimait encore ce salopard de notable, forcément, puisque le pardon est un signe, non ? Ça lui faisait un effet ignoble, de pardonner, débectant, mais sans le vouloir elle avait pris du recul et elle était arrivée à la triste conclusion que ça n’avait pas grand intérêt de laisser Arthur courir ainsi à sa perte, même si ce qu’il avait fait le jour où Buster était mort, la façon dont il l’avait fait puait la trahison et ternissait à jamais l’image qu’elle se faisait de lui, mais… Ce samedi-là, elle se réveilla à la ferme du capitaine Reg Gower, ancien officier de l’US Army qui avait démissionné de la base de Fort Dix à la mort de son père veuf pour rentrer chez lui s’occuper du domaine familial de près de trois cents hectares en bordure de Lost Spaniard Creek. Elle lui prépara le petit-déjeuner, un bras dans le plâtre, l’autre battant les œufs dans une poêle et, pendant qu’il mangeait, elle imagina Arthur avec cette façon qu’il avait de la regarder sur le lit souillé avec son air endormi, son petit bout de langue qui sortait, et se dit qu’elle aurait tellement aimé que ce soit lui qui les avale, ses petits pains. À cette seule idée, elle se sentait faible, faible et indigne, et peut-être cette faiblesse était-elle un coup de traître que lui jouait son cœur, mais cet amour semblait si sincère qu’il n’y avait pas grand-chose à dire. Jusque-là, elle n’avait jamais éprouvé de sentiments assez forts pour l’emporter sur les caprices passagers ou la cupidité, ni connu d’homme qu’elle n’ait envie de larguer avec désinvolture ou cruauté quand bon lui semblait avant de repartir allègrement de son côté en chantant ou en riant.
Le capitaine Gower lança : « C’est un sacré gueuleton que t’as préparé là, petite – extras tes petits pains. Ta mère t’a bien montré comment fallait faire, c’est sûr. »
C’était une grande maison simple et bien rangée, avec de grandes fenêtres pour laisser entrer la lumière et, juste en bas, une grande étendue de terre sombre, excellente pour la culture, située au bord de la rivière, et des hectares de bons pâturages à flanc de colline et autour du sommet.
« Ma mère avait pas de nez.
— Quoi ?
— Juste une moitié – tu reveux du café ?
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
— C’est la vie. Elle a attrapé un truc qui se voit pas.
— Je veux bien une autre tasse, oui. »
Alma avait un faible pour les vieux dictons et elle plaça un de ses préférés : « T’auras beau nourrir le loup, il regardera toujours vers la forêt. »
*
Freddy était dans le garage qui se trouvait sous le dancing, occupé à nettoyer dans un seau d’essence des pièces détachées et à les essuyer avec des chiffons qu’il jetait dans un vieux baquet posé dans un coin une fois qu’ils étaient trempés. Le samedi, il était seul à travailler et trois véhicules attendaient dans l’atelier qu’il établisse un diagnostic, effectue les réparations et remonte le tout. Les grandes portes de l’ancienne salle de traite étaient ouvertes, il faisait beau, et il vit au sol deux longues ombres se rétrécir à mesure qu’elles approchaient. Deux hommes coiffés de feutres, la mine affaissée. Le plus petit demanda :
« T’as tué mon frère ?
— Il est mort ?
— Ça fait sept mois qu’y est pas rentré pour l’dîner.
— Ça veut pas dire qu’il est mort. »
(Lors de la seule et unique commission d’enquête des citoyens, le shérif Adderly déclara qu’il avait reçu ce matin-là la visite d’un gars comme on en voit à Saint Louis, si vous voyez ce que je veux dire, qui lui avait posé des questions sur le corps non identifié découvert en novembre à Saunders Camp. Shot retrouva dans l’armoire de rangement le seul indice, un chapeau, et le lui tendit pour qu’il l’inspecte. Il y avait de la boue pleine de sang séché tout autour et sur le bord. L’homme examina lentement l’intérieur, lut l’étiquette, approcha le feutre de son nez et respira plusieurs fois sans dire un mot. Il garda le chapeau un long moment devant sa figure avant de le lui rendre, puis il se leva et déclara : « Non, l’est pas à Mikey. »)
« Y a des chances.
— Pourquoi que tu me demandes à moi de toute façon ?
— Jusqu’à y a quatre jours, j’étais en taule, Plug, autrement j’serais venu te poser la question plus tôt au fond de ta cambrousse, j’aurais peut-être pas eu besoin de t’rafraîchir la mémoire. Parce que tu vois, la dernière fois qu’on a vu Mikey en vie, c’est ici, et y a dit à un aut’ gars qu’personnellement l’est pas encore mort qu’y t’avait vu dans ce trou de merde, grandeur nature.
— Tu veux quoi ?
— La banque là-bas. À force de moisir en cabane, j’suis dans la dèche, Plug – tu connais la chanson. Là on est en repérage, on la fait sauter demain soir. On a de quoi faire péter le coffre – il est costaud –, et peut-être quatre autres tant qu’on est en virée dans le coin, et on planque la bagnole ici pour pas se faire repérer.
— Y a une soirée dansante là-haut tout à l’heure.
— J’ai jamais parlé de m’garer là-haut.
— Ça sera bourré à craquer, ça va être la folie.
— T’as intérêt à nous trouver une place, Plug. Et pas de blague – t’as une femme qu’elle s’appelle Mae et deux p’tits nains, pas vrai ? À c’qu’on m’a dit. »
Alma plaça un autre dicton : « Des fois, quand ça fait mal, y a plus qu’à courir se chercher un remède. »
Ce jour-là, le juge Swann donnait une garden-party dans Curry Street. Les tables étaient disposées à l’ombre des arbres, ornées de belles nappes, le couvert mis, et au menu il y avait de la soupe froide de pommes de terre, de l’agneau de lait accompagné de gelée de menthe, des légumes nouveaux, du maïs au vinaigre, des petits pois à la crème et une tarte aux noix. Alma et Kate Daiches, qui étaient chargées de faire le service, s’assuraient que les convives ne manquent de rien. Au fond du jardin (un jardin où deux témoins devaient apercevoir ce soir-là Arthur Glencross qui courait, l’air paniqué), une petite estrade de planches grossières et de madriers avait été assemblée avec des clous, recouverte d’une toile et surmontée d’un drap suspendu entre deux arbres penchés en guise de rideau. Une fois le dessert servi, les jeunes enfants des couples réunis ce jour-là – les Swann, Glencross, Etchieson, Haas, Barry, Josselin, Powell, Dacre, Heenan – émergèrent de derrière le rideau pour se lancer dans un de ces spectacles en plein air que ces familles organisaient traditionnellement lors de ces réunions.
À sa table, Glencross maugréait dans son costume de lin blanc, n’avalant rien, pas d’humeur, visiblement mal luné. Voir ses enfants jouer sur scène ne lui redonnait pas même le sourire, et à peine commencée, il avait hâte que la représentation se termine. Le spectacle était un pot-pourri de chansons comiques présentées par un groupe mixte de petits vagabonds d’école primaire assis autour d’un feu de camp en papier cadeau rouge froissé. Ils avaient du noir sur les joues et le menton pour suggérer une barbe, portaient des guenilles et des ceintures tape-à-l’œil et des bâtons sur lesquels étaient noués des foulards amidonnés. Les enfants étaient censés interpréter en toute candeur des chansons coquines ou impertinentes pleines de sous-entendus qu’ils ne soupçonnaient pas et qu’ils interprétaient avec une innocente pureté, et ces couplets malicieux avaient le don de déclencher des éclats de rire et des applaudissements. Les enfants entamèrent le spectacle avec « Bientôt les hommes mettront des kimonos ».
Glencross s’excusa et rentra à l’intérieur, où il trouva le bureau du juge désert et se servit un verre de son bourbon, ce n’était pas son breuvage préféré – c’était trop doux pour lui – mais il l’avala d’une longue traite. Il s’en resservait la même dose quand il aperçut Alma qui passait dans le couloir. Il lui dit de s’approcher :
« Où est-elle ?
— J’peux pas vous dire.
— Il faut me le dire. Tout de suite.
— Elle doit être avec son nouveau chéri.
— Elle l’aime déjà, vous croyez ?
— M’est avis qu’oui – la semaine dernière ils ont passé deux jours au lit à la campagne à réfléchir à des noms de bébé. Il aime bien Lloyd ou Mabel, mais elle… »
Il se rua dans le couloir, sortit de la maison, trouva sa Phaeton garée le long du trottoir, démarra en trombe et roula comme un fou en direction de Lost Spaniard Creek. Plusieurs personnes qui le connaissaient le virent passer à toute allure sans même regarder de part et d’autre ni s’arrêter aux carrefours, fonçant les yeux rivés droit devant lui. À cinq kilomètres du domaine de Gower, il écrasa un chien de ferme lancé à sa poursuite, et le choc et les glapissements lui firent brusquement reprendre ses esprits au moment où il heurtait un pieu de clôture et plongeait dans le fossé, faisant éclater deux pneus. Il s’extirpa de derrière le volant en titubant et s’appuya sur l’aile arrière. Le chien qu’il avait écrasé avait l’arrière-train broyé mais il n’était pas encore mort et ne s’était pas calmé ; Glencross se mit à pleurer, sangloter, grelotter. Le fermier d’à côté sortit de chez lui en finissant de mâcher énergiquement une bouchée, un fusil à la main, s’approcha du chien, abrégea ses souffrances d’un coup retentissant, puis négocia une confortable somme de sept dollars pour ramener en ville ce pleurnichard tiré à quatre épingles – allez, c’est rien qu’un chien – et le déposer à côté de la banque.
À peu près au même moment, les garçons Dunahew étaient dans le jardin devant la cabane, James s’essayant à fumer un mégot de cigarillo vert qu’il avait trouvé dans le caniveau, Sidney et John Paul imaginant que les arbres étaient des châteaux et grimpant en haut des murailles pour revendiquer tel ou tel palais et les terres alentour au nom du seul et unique roi qu’ils s’étaient choisi. À force d’avoir été escaladées par les enfants qui jouaient, les branches avaient été dépouillées de leur écorce, ne laissant que des surfaces blanchies qui luisaient en glissant sous le pied et rendaient leur jeu plus dangereux – les enfants tombaient, reniflaient, gémissaient par terre, puis ils se relevaient, secouaient la tête et repartaient à l’assaut de l’arbre.
Alma rentra de la garden-party avec des gâteries pour ses fils, qui se régalèrent de tranches de tarte aux noix à peine entamées d’une ou deux bouchées et se partagèrent un grand bol de petits pois à la crème. Le ventre plein, le sourire réjoui, tout allait bien. Quand Ruby passa plus tard dans l’après-midi, les deux femmes rentrèrent à l’intérieur pour bavarder près de l’évier en pente. Ruby dit à sa sœur ce qu’elle se sentait obligée de lui dire, il fallait qu’elle se montre honnête même si elle savait que cette honnêteté risquait de faire du mal autour d’elle, mais les sentiments qu’elle éprouvait étaient sincères, vraiment sincères, et venaient de profondeurs qu’elle ne soupçonnait même pas en elle, et elle avait dit le fond de son cœur.
Alma répondit :
« Non, et t’as pas intérêt.
— Mais c’est ce que je ressens.
— Si tu fais ça, autant t’chercher une nouvelle sœur, parce qu’ici t’en auras plus.
— Tu plaisantes.
— J’ai l’air d’plaisanter ? »
À la tombée de la nuit, la foule commença à se masser au dancing à mesure que les couples, les groupes de quatre, les esseulés emplis d’espoir arrivaient du Stockman’s Café ou du Two-Way sur la place, affluaient des environs en voiture ou venaient à pied des maisons voisines. La rue ne tarda pas à être encombrée de voitures garées dans les deux sens et les nouveaux arrivants se rangeaient sur l’herbe en face. Le directeur de l’Alhambra refusait fermement que des voitures garées bloquent l’entrée de l’hôtel ou se mettent dans son petit parking et surveillait les opérations sous la véranda, les bras croisés. Le révérend Willard, accompagné de ses ouailles, était assis au bas de la rue sur une barrière, attendant que son public habituel de blasphémateurs, de païens fanfaronnant et de traînées peinturlurées soit assemblé en nombre suffisant.
Arthur Glencross apparut discrètement de bonne heure, tanguant d’un pas chancelant et, suivant les conseils de l’alcool qui parlait en lui, se glissa dans le garage de Freddy et se trouva une cachette. Il fallait qu’il s’assoie, et vite, mais qu’on ne le voie pas. L’escalier intérieur qui menait au dancing donnait sur une porte verrouillée de ce côté-là, mais il choisit de s’installer sur la marche du haut, plongé dans l’ombre, écoutant les gens qui entraient en faisant grincer le parquet et les musiciens qui chauffaient leurs instruments. Il ne tarda pas à s’endormir, la tête renversée en arrière contre la porte fermée et les jambes étirées deux marches plus bas.
Il se réveilla dans l’obscurité au son de l’orchestre déchaîné, des pieds qui volaient, du vacarme exubérant des réjouissances. La musique insouciante appartenait à ceux qui pouvaient être heureux ce soir-là et il n’était pas de ceux-là — impossible d’être heureux, jamais plus peut-être, car il arrive dit-on que les peines de cœur s’enracinent et durent bien plus longtemps que de simples cicatrices, et sans avoir fait l’expérience lui-même, il sentait que c’était-vrai. Il colla l’oreille à la porte, essayant de discerner sa voix, rien, son rire, non, quelqu’un qui l’appelait, non plus, caressa l’idée qu’elle ait fini par ne pas venir à la soirée et décidé à la place de… et puis là, soudain, entre deux morceaux sa voix s’éleva dans l’accalmie, sa voix et son parfum, il la sentit, il en était sûr, et l’entendit dire : « Oh non, capitaine, mais c’est vraiment gentil de dire ça. » Il sortit la bouteille de Teacher’s d’une poche de veste distendue, déformée, se leva et remédia d’un trait à ce qui le faisait souffrir maintenant et risquait de le rendre à jamais infirme et… il fallait à tout prix qu’il mette un terme à l’humiliation qu’il s’infligeait, ces émotions inconciliables qui se chamaillaient en lui alors même qu’il se rabaissait cruellement, maudissant ces réactions de chochotte, ces pleurs de fillette, ces sanglots face à un simple fermier, pour l’amour du ciel… la joie généralisée qui régnait là-haut était insupportable, le seul fait que tous ces abrutis puissent éprouver tant de plaisir alors même qu’il n’en connaîtrait aucun ce soir-là était dégradant pour sa personne, c’était lui qui comptait, bon sang… S’ils sentaient de la fumée, le plaisir cesserait, la musique cesserait, ils quitteraient la piste de danse pour se ruer en toussant dans l’escalier qui donnait sur la rue où le révérend Willard les attaquerait à coups d’Ancien Testament, peut-être même l’incrimineraient-ils. Il pouvait leur jouer une farce de ce genre et une fois la fumée dissipée ils retourneraient là-haut, mais ce ne serait plus pareil, non, pas après avoir senti la peur se répandre soudain dans leurs veines et leur cœur trembler.
Il descendit dans la quasi-obscurité, à la seule lueur d’une petite lumière allumée au-dessus des portes ouvertes, tâtonna par terre dans le garage, se dirigea vers les traces de fuites et de liquides renversés, dans les coins, et dénicha un bout de carton, un sac en papier froissé et un baquet avec des chiffons dedans. Il prépara son feu sur l’avant-dernière marche, le sac en dessous, le carton sur le sac et les chiffons par-dessus pour faire une horrible fumée noire qui serait aspirée sous la porte et déroulerait de sombres panaches nauséabonds autour des jolis petits couples tournoyant sur la piste avec leur joie dérisoire, puis il approcha une allumette du sac et se précipita vers la sortie. Il se retourna pour regarder la fumée noire s’échapper du feu, mais s’il y en eut il n’eut pas le temps de la voir et en quelques secondes à peine les chiffons s’embrasèrent en crépitant.
Il décida de s’enfuir et reprit la direction de la sortie, mais subitement il se sentit minable, honteux, ridicule, stupide, et il fit demi-tour pour éteindre les flammes qu’il avait allumées mais dont il ne voulait plus. Il trébucha sur la première marche, chancela en arrière en se raccrochant à ce qui lui venait sous la main et entendit trois hommes qui se querellaient dans la ruelle juste devant la porte.
« Non, t’as pas intérêt.
— Je peux pas vous laisser entreposer la soupe là-dedans, donc…
— Mais bordel, attrape-le, espèce d’abruti d’irlandais. »
Puis la même voix gronda une série de paroles dont le sens exact se perdit tant elle était basse mais la teneur des grondements était facile à saisir, et Glencross perdit à nouveau l’équilibre puis se rattrapa en faisant tomber à terre une pièce en métal léger à l’instant même où deux coups de feu retentissaient devant la porte, et si leur écho noyé dans la musique échappa peut-être aux gens qui se trouvaient en haut, il résonna clairement dans le garage, et les deux hommes entendirent le tintement du métal qui roulait par terre, aperçurent la silhouette de Glencross et tirèrent. C’était comme si on le bousculait, un violent coup de coude dans le bras, mais quand il leva la main il s’aperçut qu’il saignait, l’escalier soudain embrasé déversait la chaleur au sol et un filet de flammes bleues dévorait les taches de graisse, d’essence, toutes les taches qui traînaient, se propageant à la vitesse d’un mauvais rêve aux voitures garées à l’intérieur. Il s’enfuit en rampant dans son costume de lin blanc, pas exactement discret, la bouteille éclatée dans sa poche, le whisky ruisselant le long de ses jambes, passa devant des pneus qui se consumaient déjà, se redressa et toute sa vie resta persuadé qu’on lui avait à nouveau tiré dessus, au moins une fois, mais il réussit à atteindre la sortie et s’enfuit en courant. Il se retourna et les vit arriver tandis que derrière les flammes commençaient à s’élever dans un chuintement. Il sortit dans la ruelle – des gens qui prenaient le frais aux fenêtres du haut l’aperçurent, mais aucun des survivants ne comprit ce qu’ils voyaient ni qui s’enfuyait – et les gangsters étaient si proches qu’il enjamba des clôtures d’un bond, fila à travers les jardins, sous les buissons, mais il ne se sentait pas en sécurité et continua à galoper, silhouette blanc sale courbée en deux. Il entendit les bandits chercher, mais bifurqua dans Curry Street et plongea dans un jardin, à l’arrière d’une maison (celle du
juge Swann, en l’occurrence, et Mrs Swann et sa domestique Bettina Wenders qui se tenaient sous la véranda le virent si clairement que Bettina crut qu’il venait voir le juge et dit : « Non, non, il se repose maintenant. »). Il sauta par-dessus une autre clôture, remonta Hill Street, et le monde vola en éclats derrière lui, il se tourna vers le ciel embrasé par une source orange soudain jaillie qui oscillait en une tour bien plus haute que l’horizon, s’immobilisa, vit un bâtiment pulvérisé soufflé en l’air, les gens retomber, et il resta là, incapable de bouger, de bouger ou de détourner le regard, entendit les hurlements atroces, les cris, le supplice de ceux qui brûlaient, et il ne se passerait plus un jour ni une nuit sans qu’il les entende.
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