Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 4 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

Les quartiers est : rues en terre…

Les quartiers est : rues en terre battue arrosées d’huile de vidange pour empêcher la poussière de voler, succession de maisons où la peinture a déserté les murs en bois brut et l’avant-toit est infesté de guêpes : un toit de tôle sur lequel le soleil tape directement en le chauffant à blanc et la pluie ruisselle avant de se déverser dans le jardin, rougissant la terre tout autour de la maison. Les trottoirs ne servent pas à grand-chose, leur utilité volant en éclats sous les racines fureteuses des arbres voisins, et leurs planches amollies au fil des ans partent dans tous les sens en s’affaissant par le milieu. Le cas échéant, les lattes des trottoirs peuvent faire d’excellentes armes – l’est encore saoul, c’est ma bouteille de lait, j’veux plus t’voir dans les parages, t’entends ? Les chats rôdent entre les maisons, les chiens sillonnent les ruelles et des ribambelles d’enfants jouent pieds nus dans de tristes jardins fatigués sous des arbres étiolés avec l’énergie désespérée de ceux qui savent déjà que leurs maigres heures de distraction sont comptées.

Alma partait de l’est tous les matins pour se rendre à pied dans un lieu imposant, une demeure cossue aux murs de brique dignes d’une chambre forte agrémentée d’une vaste véranda ombragée et d’une lourde balustrade d’un blanc épuré, d’un porche orné d’un arc trilobé, de grandes fenêtres avec des vitres à l’ancienne ondulées et courbées qui sous certains angles créaient une plaisante confusion du regard, déformant à leur gré la vision du monde, l’étirant, la tronquant. Si la vie locale n’était plus tant régie par le soleil que par l’heure affichée sur le cadran des pendules, Alma se pliait toujours au chant matinal des coqs de la ville qui saluaient bruyamment l’aurore mais pas à l’unisson, percevant curieusement le lever du jour avec des écarts de temps considérables, les uns à un moment donné, les autres plusieurs minutes plus tard. Mais elle arrivait toujours suffisamment tôt

pour préparer le petit-déjeuner de Mr Glencross qui avait l’appétit solide – saucisses de porc, œufs et crackers –, puis des enfants, difficiles, jamais satisfaits, réclamant généralement les seules céréales qu’elle n’avait pas prévues, ou des œufs si elle avait fait des céréales, et enfin celui de

Mrs Glencross qui ne voulait qu’un toast refroidi sans beurre ni confiture et un mug de thé anglais bouillant.

Elle mangeait souvent debout à côté de l’évier en regardant par la fenêtre et s’adressait parfois à Alma pendant que celle-ci débarrassait la table.

« Vous croyez qu’il va pleuvoir aujourd’hui ?

— Peut-être bien.

— Sûrement ?

— Ça m’étonnerait. On en a trop besoin.

— Mes pauvres roses. »

Mrs Glencross était à l’origine de la fortune familiale. C’était une Jarman et les Jarman possédaient à peu près tout ce qu’ils voulaient – de gigantesques étendues de terres dans les Ozarks, du bétail, des porcs, des biens locatifs, une exploitation forestière, l’opéra et une confortable part de

la Citizens’Bank. Mrs Corinne Glencross s’était vu épargner certaines réalités de la vie, étant jugée trop délicate pour être exposée à la sensation du soleil sur sa peau, du vent rude, de l’eau de vaisselle sur ses mains, aux gens grossiers et à l’éventail habituel des faits déplaisants. Elle ne savait pas faire grand-chose mais Alma l’aimait bien, elle aimait son esprit badin plein d’innocence, sautant allègrement d’un sujet à l’autre en faisant des commentaires amusants sans jamais s’appesantir. Elle avait peu d’exigences ou peu du moins qu’elle jugeât nécessaire d’exprimer. Elle passait le plus clair de la journée allongée sur le divan du salon avec les rideaux tirés et un linge humide sur les yeux, attendant stoïquement son prochain rendez-vous

avec le Dr Thomason. Quand elle se sentait mieux, elle retrouvait son allant pendant une heure ou deux et suivait alors Alma qui s’affairait dans la maison, la regardant faire la lessive, le ménage des quatorze pièces, préparer du savon de soude certains jours, repasser les draps d’autres jours, lui demandant pourquoi elle procédait comme ceci et non comme cela, ce qui arriverait si l’on essayait de dépoussiérer avec une éponge ou si l’on se servait d’un bâton plus mince pour remuer le linge dans la lessiveuse.

Alma se montrait patiente, essayait de lui expliquer pourquoi, ou bien lui

disait : « Vous êtes un peu pâlotte, Mrs Glencross. Faudrait pas vous évanouir par terre et vous retrouver toute couverte de bleus. Vous avez une si jolie peau. »

Les jours où elle devait faire les courses, Alma descendait à pied jusqu’à la grand’place avec un cabas en toile et une petite somme d’argent. Elle aimait prendre la viande à l’épicerie Jupiter, les fruits et légumes chez la veuve McLean’s et achetait le pain chez le Grec au bas de l’avenue. Quand le Grec avait ouvert, Alma s’était refusée à mettre les pieds dans sa boutique pendant des mois, puis elle avait fini par céder et la première fois où elle s’était hasardée à y faire ses courses, elle avait eu l’impression que le Grec essayait de la flouer de sept cents. Elle l’avait lorgné froidement, le porte-monnaie bien serré dans la main, et lui avait dit : « Vous jouez au

filou avec moi mais c’est pas moi que vous roulez, vous roulez Mr Arthur Glencross. Feriez bien de demander qui c’est à un de vos amis. » Juste à la tombée de la nuit ce soir-là, le Grec était passé chez les Glencross avec un gros sac de bonbons, deux miches de pain, des olives noires, et s’était bassement incliné devant Alma. La bonne société s’était prise d’un tel engouement pour le pain du Grec que les bonnes s’étaient vu soulager de la corvée de le faire elles-mêmes, et si elles ne lui avaient pas exprimé leur gratitude, elles étaient toujours restées fidèles à sa boutique. Les quatre, et parfois cinq ou six bonnes qui travaillaient non loin de la place essayaient de se retrouver chez le Grec entre le ménage et le déjeuner. Elles tripotaient les jarres de produits insolites, humaient les grains de café et se réunissaient à l’extérieur sur un banc ombragé d’où elles pouvaient observer l’avenue sans risquer d’être entendues quand elles se racontaient des histoires vraies en chuchotant ou en riant aux éclats, le visage levé vers le ciel.

 

*

 

Ruby DeGeer ne voyait pas d’inconvénient à briser des cœurs, mais elle préférait qu’ils volent calmement en éclats, lui épargnant ces détestables scènes d’adieu où un homme en pleurs lui tordait le bras dans le dos, quand ses nombreux travers et son intimité n’étaient pas détaillés haut et fort par une fenêtre ouverte. Accepter l’ennui ne lui était pas facile et certains hommes l’ennuyaient au-delà des bornes de la courtoisie avant même que le premier verre soit bu ou que la clef de la chambre d’hôtel cliquette dans la serrure, mais quand un type lui plaisait, il découvrait des déchaînements de passion jusqu’au jour où il ne lui plaisait plus et, dans son malheur, l’amoureux éploré lui tordait le bras en pleurant ou étalait sa vie privée sur tous les toits. Elle était née dans la pauvreté mais la nature l’avait dotée d’un charme pétulant, et elle avait compris de bonne heure que la vie était un combat et qu’elle ne pourrait jamais gagner un seul round si elle ne se servait pas de son meilleur atout. Si les hommes s’énamouraient de ses yeux lyriques, ses rondeurs ondulantes, sa démarche chaloupée, son sillage parfumé, ils n’avaient qu’à montrer leurs sentiments de façon éloquente : vêtements, chapeaux, loyer, long week-end au Peabody à Memphis, visite impromptue au matin de Noël alors qu’ils étaient censés être avec femme et enfants mais ne supportaient pas d’être loin d’elle, impossible, c’était plus fort qu’eux.

« Rapporte-moi donc une jolie babiole qui me plaise la prochaine fois que tu viendras. »

Elle se séparait de ces hommes un par un à mesure que leurs intentions et leurs appétits devenaient trop compliqués ou que son carnet de bal était accaparé par le dernier amoureux en date, qui avait le mérite de claquer son argent plus facilement de toute façon. Elle ne tardait pas à noyer les nouveaux élus sous ses désirs explicites et les travaillait inlassablement au corps jusqu’à ce que le levier de la pompe commence à coincer, puis leur annonçait que le moment était venu de se dire adieu et passait à autre chose. Elle ne recevait jamais de bien grosses sommes, mais cela lui permettait d’acheter de temps à autre quelques articles de valeur, les uns à porter, les autres à ranger soigneusement astiqués au fond d’un tiroir pour les mettre au clou plus tard, de se nourrir à peu près régulièrement et de louer une chambre à elle. À ses yeux, ce n’était pas de la prostitution car elle ne monnayait pas les moments d’intimité, ne l’avait jamais fait et ne le ferait jamais, mais se contentait d’accepter ce qui relevait davantage d’une discrète dîme de ces hommes qu’elle appelait ses amis. « On flirte, c’est tout », disait-elle. Les épouses n’étaient pas de cet avis et elle avait été agressée à plusieurs reprises, traitée de sale catin, de coureuse, de traînée, s’était fait tirer les cheveux, rouer de coups de pied dans les tibias, gifler en pleine figure. Alma avait failli perdre son travail le jour où elle avait poursuivi la femme qui avait fait saigner le nez de Ruby sur la place, lui avait écrasé le visage sur une devanture de magasin en la plaquant par-derrière jusqu’à ce qu’elle crie « Assez ! », avant de lui chuchoter à l’oreille que le seul qui méritait de recevoir des coups portait le pantalon et la moustache. (Des amies de la dame rossée avait réclamé le renvoi d’Alma,

mais Mrs Glencross avait écouté le récit de la confrontation, imaginé la vulgarité de ces femmes s’empoignant vigoureusement en public, leur peau exposée au soleil, et, toute rouge d’excitation pour elles, avait commenté la manière dont Alma avait pris la défense de Ruby en disant « Quelle vaillance », et le sujet avait été clos.) De tels moments renforçaient encore les liens qui unissaient les deux sœurs, et Ruby partageait le surplus du butin amassé au champ d’amour avec Alma et les garçons Dunahew. Alma n’aimait pas la vie que menait Ruby et le lui disait souvent en termes on ne peut plus sévères, mais elle ne comprenait que trop bien le besoin insatiable qu’avait sa petite sœur du confort et de l’adoration que lui apportaient ces hommes, et la joie féroce qui s’emparait de son âme à chaque fois qu’elle larguait un galant désespéré et s’en retournait danser seule.

Alma décrivait ainsi leur jeunesse : à sa naissance, Cecil DeGeer avait les cheveux blancs et possédait une dizaine d’hectares de l’autre côté de la route qui longeait South Turn Creek, dont un peu plus de la moitié de forêt et le reste de terres d’argile rouge et de broussailles, le tout hypothéqué. Ils s’étaient constitué un immense potager en allant voler dans la parcelle que leur voisin possédait en bordure de rivière de la bonne terre qu’ils transportaient dans des paniers à pêches à la lueur de la lune ou dans la nuit noire. Comme il n’y avait pas de clôture, il était facile de laisser quelques cochons en liberté dans les ronces et les bois, et de déverser des seaux d’eau puisée dans la rivière sur les innombrables rangées de choses à manger si tant est que le diable ne se mette pas de la partie et que le temps ne vire à la canicule ou qu’une nouvelle crue ne vienne emporter tous les repas des lendemains. Leur mère était une Pruitt dont le nez avait été largement amputé à la suite d’un cancer, et il était rare qu’elle quitte la propriété ou fréquente des inconnus, travaillant de longues heures comme si elle voulait se punir d’avoir commis un acte, une faute quelconque qui ait pu lui coûter ce bout de nez. Elle ne tirait guère de récompense de ce labeur acharné, si ce n’est le travail en soi et le fait de vivoter péniblement. Elle était gentille, s’efforçait de l’être, espérait-elle, de moins en moins certes, mais elle essayait tout de même, sans relâche, elle essayait. Dès qu’Alma avait su manier une petite houe, elle avait courbé le dos pour travailler la terre. À force de supplier, sa mère avait obtenu qu’elle soit envoyée à l’école, et chaque année elle avait continué à supplier jusqu’à ce que ses supplications ne servent plus à rien, et dès l’âge de huit ans (elle ne savait toujours pas bien lire et écrire et ne saurait jamais), Alma travaillait la terre du matin au soir.

Mon arrière-grand-père Cecil n’avait jamais pu ni voulu accepter sa situation et il restait si souvent les bras ballants qu’on ne pouvait guère lui trouver d’excuse. Il avait connu l’aisance étant jeune, assortie d’un confortable portefeuille de valeurs au Texas, dilapidé son héritage alors qu’il n’avait même pas vingt-cinq ans (il buvait sans compter et croyait pouvoir faire de même avec le jeu), imploré sa famille de lui redonner de l’argent pour repartir à zéro, et en l’espace d’un an l’avait encore dilapidé avant de couper définitivement les ponts avec les siens lorsqu’ils avaient refusé de lui en prêter à nouveau, hors de question, inutile de demander. Sa figure avait pris une teinte rougeaude qui ne l’avait plus quitté et ses mains tremblaient. Les DeGeer ne s’étaient jamais reparlé, n’avaient plus jamais échangé ni lettres, ni faire-part de naissance ou de décès, et ne se connaissaient plus. Quand on est né pauvre, on est tellement habitué à la déchéance et à l’indigence que l’on est à l’aise dans toute cette misère sordide, alors qu’il n’y a pas grand-chose de pire (Cecil en était convaincu) que d’être accoutumé dès sa naissance à tenir le haut du pavé et se voir avec incrédulité sombrer peu à peu, de plus en plus bas au fil des saisons, jusqu’au jour où on atterrit le cul dans les cailloux et la poussière au milieu de gens enveloppés dans leurs loques et leur désespoir, qui certes sont désormais vos pairs, mais que vous ne verrez jamais comme vos égaux. Cecil était inemployable par tempérament ; il démissionnait en invoquant des affronts que personne n’avait entendus ou des consignes trop explicites, la simplicité de la formulation constituant en soi une offense à son pedigree. Il était si sensible à la hiérarchie sociale que cela l’empêchait de travailler avec régularité, il rechignait constamment à la tâche même quand il travaillait pour son compte, chaque jour de labeur rabaissant la position qui lui revenait dans le monde, et cette déchéance quotidienne sapait impitoyablement son énergie, le laissant triste et amorphe alors que ses femmes, naturellement cantonnées par leur sexe au rang de vassales, ébranchaient, curaient le fumier, trimaient aux champs, s’échinaient pour son bon plaisir. Elles suaient toute leur eau au soleil et dormaient dans des chemises en calicot raidies par la transpiration. Cecil restait assis à rêvasser ou allait se chercher du whisky chez Wilhoite’s, puis retournait chez lui se rasseoir et se replongeait dans ses rêveries en s’aidant à grands coups d’alcool. Une vie bien plus fastueuse défilait sous ses paupières, une vie peinte sur des panneaux d’azur où il redevenait un DeGeer de Lampasses, vivant dans l’opulence, festoyant tous les jours, des chevaux à perte de vue, plus loin des troupeaux de bétail, et au pied de chaque lit où il se reposait un tas de jupons blancs.

Alma s’enfuit à quinze ans, triste de laisser sa mère et la petite Ruby avec ce vieil ivrogne, pleurant tandis qu’elle cou rait mais certaine de s’étrangler avant minuit avec du fil barbelé si elle ne prenait pas ses jambes à son cou, là, tout de suite, pour aller en ville, se tailler une brèche dans une nouvelle vie et s’y glisser.

Le sort de Ruby fut pire encore. Elle n’eut pas le droit d’aller à l’école et, la sénilité venant, Cecil se prit d’un penchant pour le fouet. Il faisait pleuvoir les coups sur Ruby et sa mère en criant sa façon de penser pendant qu’elles essayaient d’esquiver ou se recroquevillaient. Malgré son nez amputé et sa vie de labeur, la mère était accusée de profiter des moments où Cecil dormait pour coucher avec des inconnus, au bord de la rivière probablement, car à force de cogiter sous la véranda il avait fini par se convaincre que la jolie petite Ruby devait être le fruit d’une fornication à laquelle il n’avait pas pris part. Physiquement, elle ne ressemblait ni à Cecil ni à aucun membre connu de sa famille, ce qui faisait d’elle une simple bouche à nourrir, un derrière à botter, un jeune corps sans lien de parenté dont il lui arrivait de palper longuement la croupe et les tétons naissants jusqu’à ce que son souffle devienne si pesant qu’il était obligé de s’allonger auprès de la catin, sa mère, pour en tirer un piètre soulagement.

C’était une vie dure, et cela avait laissé des souvenirs indélébiles qui ne devaient jamais la quitter ni même s’estomper suffisamment pour se brouiller dans sa mémoire. Ruby devait être hantée à jamais par de soudains éclairs de réminiscence, de stupéfiantes bribes décousues qui renfermaient des blessures, des odeurs, des images navrantes qui fusaient à l’improviste dans son esprit et lui donnaient envie de disparaître, de rentrer sous terre, et elle passait une heure à pleurer la tête enfouie dans les mains ou se mettait en quête d’un homme qu’elle faisait fondre avec son sourire et s’en allait tondre sur l’heure.

Et puis, un matin, Cecil ne se réveilla pas et on le trouva gisant dans son lit, violacé, la langue pendante. La banque ne tarda pas à saisir la ferme et la force d’âme de sa mère s’envola vers le ciel en un dernier rayon de lumière qui s’éteignit lentement. Elle avait perdu le peu de volonté qui lui restait et fut transférée dans une colonie agricole tandis que Ruby, âgée de treize ans, était envoyée en ville aux bons soins d’Alma. En un rien de temps, Alma lui trouva un emploi à demeure d’apprentie lingère et bonne à tout faire chez

Mr et Mrs J.T. Duxton, qui possédaient une grande maison dans les beaux quartiers, deux fils adolescents et largement de quoi occuper une jeune fille.

 

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