Un feu d'origine inconnue
Les trains hantent les nuits de West…
Les trains hantent les nuits de West Table depuis 1883, dérangeant le sommeil et narguant ceux qui sont éveillés. Les trains filent vers un au-delà imaginaire au rythme lancinant du martèlement des roues qui chantent « Tu ne vas nulle part, tu ne vas nulle part », et ces roues vont loin, loin de toi qui es là tout petit à écouter au fond de ton lit et qui seras toujours là à l’aube tout petit quand elles seront hors de portée, poursuivant leur chemin en chantant au fil des rails parallèles par-delà les collines et les vallées vers cet Eldorado où le cinéma et la réalité ne font qu’un, où l’histoire se fait et se déroulent des vies flamboyantes que tu ne vivras jamais et ne verras même pas.
En cette nuit froide du 10 novembre 1933, James Dunahew se cacha dans le garage des Glencross, le couteau sorti, la lame dépliée, soufflant sur ses mains pour les réchauffer, la casquette baissée, écoutant les moqueries répétées de ces satanés trains chantants. Quand Arthur Glencross revint chez lui tard dans la soirée, il ne rentra pas la voiture au garage mais la laissa dans l’allée et s’apprêta à grimper les marches du perron. James surgit de la porte arrière du garage. Au moment où Glencross se retournait mollement en entendant du bruit, à moitié vaseux, James le fit trébucher, le poussa sur le dos, se jeta sur lui et enfonça la lame en haut du torse. Il lui donna deux coups de couteau et Glencross le regarda droit dans les yeux et fit « Oh ! ». Après avoir soupiré ce oh ! il n’opposa aucune résistance et James enfonça la petite lame à travers l’épais manteau une troisième fois, puis le métal se tordit. Il avait eu l’intention de devenir un meurtrier cette nuit-là mais, au moment décisif, il flancha, révulsé par la sensation qu’il éprouvait dans ses mains, les grognements désespérés qui montaient dans sa poitrine et la façon abjecte dont Glencross acceptait l’agression. On ne voyait pas de sang sur le manteau. Sans prononcer un mot, James retira la lame et commença à se relever, puis se ravisa et ôta les gants que portait l’homme blessé. Il se redressa et regarda Glencross qui gisait à terre, enfila les gants de cuir noir, fit un signe de tête puis se mit à courir en direction des rails chantants, les semelles décousues de ses godillots claquant dans la rue, des bouffées d’air couleur de cendre s’échappant derrière lui, et il quitta la ville à jamais.
Deux jours après, Alma craqua et hurla comme une folle en public. Glencross reçut quatorze points de suture au Bogan Hospital et raconta au shérif Bob Jennings qu’il avait été poignardé par deux hommes au teint blafard avec un fort accent du Nord qui étaient repartis dans un coupé blanc qu’il n’avait jamais vu, mais il dit la vérité à Alma qui explosa. Elle explosa et brailla des accusations à l’encontre de la ville en général et de certains notables en particulier, poussa des lamentations pour tous ces morts inutiles durant une journée entière et presque toute une matinée. Ce couteau qu’il avait à la main, James n’était pas le seul à vouloir s’en servir pour tuer et les plus coupables sont parmi nous sans honte ni respect envers les autres chaque minute, chaque heure, chaque jour et pour l’éternité, amen. Ce fut
Mrs Glencross qui, inquiète, contacta la colonie agricole et aida les surveillants à chercher Alma dans la ville où sévissait une vague de froid, essayant de deviner où se réfugie une folle douleur, avant de la retrouver
affalée sur la tombe de Sidney (dont Mrs Glencross avait payé la stèle en secret, mue par des remords silencieux et un désarroi sincère), face contre terre, le dos couvert de flocons de neige.
Une fois à la colonie agricole, elle sombra plus encore dans l’abîme, l’abîme de la dépression qui tous nous appelle sous nos pieds lorsqu’on est perdu, désemparé, sans plus de raison d’avancer, la douce chute au fond du gouffre béant du vague à l’âme, loin des préoccupations courantes et des jours sensibles, dans un fauteuil si douillet qu’il offre un lieu de repli désastreux et que son occupant engourdi met des années, parfois l’éternité, à amasser suffisamment d’énergie pour réussir à s’extraire de l’inertie de l’évitement, sans parler de remonter des profondeurs de l’abîme pour retrouver les dangers connus du monde de la lumière.
Alma passa deux ans assise face à un mur jaunâtre dans une chambre sans la moindre décoration. La pièce abritait une autre femme qui regardait le mur opposé et elles restaient assises ainsi sans jamais se parler mais parlant souvent, mangeaient quand on les nourrissait à la cuillère et dormaient assises dans leur fauteuil. En 1935, Alma contracta une pneumonie et le médecin renonça, mais son corps résista. Miss Daiches, la cuisinière de la colonie agricole qui avait longtemps servi chez les Etchieson dans Grâce Avenue et se détendait souvent en compagnie des bonnes qui se retrouvaient chez le Grec, aida Alma à se lever tous les jours, la fit marcher et cracher tant et plus dans les crachoirs du couloir. Kate Daiches lui fit parcourir inlassablement le couloir dans un sens puis dans l’autre, au bout de quelques semaines elle lui fit monter et redescendre l’escalier et le printemps suivant elle la fit sortir dans le jardin de quatre-vingts hectares qu’entretenaient les pensionnaires les moins atteints. Alma tenait de longs propos incohérents jusqu’à ce jour de juin où se promenant dans le jardin, les pieds mouillés par la rosée, elle s’arrêta, montra un tuteur en bois où une plante grimpante dont les attaches avaient glissé retombait en s’étalant mollement au sol et dit : « Va falloir rattacher ces tomates. »
Trois mois à peine après cette déclaration, elle aidait Kate Daiches à la cuisine. Les pensionnaires admiraient sa chevelure de conte de fées, mais n’appréciaient pas d’en retrouver des spécimens dans leur soupe, et Alma se mit donc à les brosser inlassablement et les épingler tous les matins à l’aube, rituel qu’elle devait répéter quotidiennement jusqu’à la fin de ses jours. Au début, elle ne se vit confier que les tâches qui n’exigeaient pas de se servir d’un couteau pointu – faire bouillir l’eau, laver les fruits et les légumes, effeuiller la salade, ôter les fils des haricots, mesurer la mélasse, le sucre ou la farine, pétrir et abaisser la pâte à biscuits, faire la vaisselle et mettre le couvert. Elle usa son chagrin à la force des poignets et l’été d’après elle fredonnait en travaillant.
Ce fut Kate Daiches qui raconta à Alma, alors qu’elles écossaient des petits pois dans la cuisine, que les radiographies de l’autopsie indiquaient que lorsqu’il avait été retrouvé dans la ruelle après l’explosion le corps de Freddy Poltz portait deux traces de balles derrière l’oreille. Quand il invitait
des amis chez lui, Mr Etchieson se répandait en confidences à l’heure de l’apéritif et conservait même dans un tiroir de son bureau les radiographies qu’il montrait à certains privilégiés qui mettaient sa parole en doute. La moitié du country club avait vu les preuves du meurtre et n’en pipait pas mot en public. Kate avait fini par jeter un œil en douce aux images austères et constaté que les balles à peine espacées étaient clairement visibles, logées dans le crâne de Freddy. Elle avait toujours regretté de ne pas avoir cherché à retrouver Mae, qui avait été si cruellement chassée de la ville, pour lui faire part de cette découverte. Le soir, elle faisait son examen de conscience en s’accusant avec dureté devant le miroir jusqu’à ce jour sacré entre tous
où elle avait pris son courage à deux mains, interrogé Mr Etchieson sur le meurtre de Freddy, essuyé une rebuffade et appris peu après que l’on se passerait désormais de ses services. Elle estimait qu’Alma devait le savoir, que la ville entière devait le savoir, malheureusement elle n’avait pas le courage de vendre la mèche, mais elle savait qui l’aurait une fois qu’elle irait mieux.
« Et tu vas mieux. »
Dès qu’Alma fut rentrée en ville pour travailler chez July Teague, une des premières choses dont elle parla à sa nouvelle patronne fut ces traces de balles. July était déjà au courant de leur existence et, avec John Teague, ils avaient eu l’occasion de voir les radiographies lors d’une joyeuse soirée d’été copieusement arrosée de gin qui s’était peu à peu assombrie et alourdie de soupçons à mesure qu’ils étudiaient les images en essayant de déterminer ce que signifiaient ces deux balles derrière l’oreille. Alma ne tarda pas à comprendre que si elle avait été embauchée, c’était non seulement pour effectuer des tâches domestiques, mais aussi comme alliée dans la quête de la vérité. Les deux femmes s’entendirent aussitôt et Alma s’adapta à une vie certes familière à bien des égards, mais qui lui apportait cependant un vent de fraîcheur, puis elle partit à la recherche de John Paul.
Ce dernier et d’autres gens lui ayant appris qu’il vivait chez le Russe, elle se renseigna pour obtenir l’adresse exacte et s’y rendit. Le vieux monsieur, le jeune garçon et la vieille dame travaillaient accroupis dans le vaste jardin. Alma posa la main sur la clôture de barbelés juste à côté d’eux et dit ce qu’elle avait à dire à John Paul.
« Je veux plus jamais entendre dire que t’acceptes de l’argent de ce Glencross.
— Je fais le caddie pour lui. Au country club. C’est payé.
— T’as qu’à faire le caddie pour un autre. C’est pas le seul rupin à faire du golf.
— Arthur me paie le double de ce que les autres radins donnent, et en plus il me file des pourboires, et des gros avec ça.
— Parce que tu l’appelles Arthur, maintenant ? Pff ! À compter d’aujourd’hui, j’te demande de l’éviter, et pour de bon.
— Non.
— Pour de bon.
— Non.
— T’es mon fils et j’te demande.
— Tu ne vois pas que j’ai du travail ? Avec Mr C. et Masha, il faut qu’on désherbe toutes ces rangées et avant la nuit.
— J’te demande…
— Demande tant que tu veux, maman. J’m’en fiche pas mal. »
Ils restèrent ainsi en froid et devaient le rester jusque après la guerre. La présence de sa mère n’était d’aucun réconfort pour John Paul, ses obsessions et ses fureurs notoires l’avaient plongé dans un profond désarroi et Alma répétait à qui voulait l’entendre qu’elle était triste que le plus jeune de ses fils fréquente celui qui avait tué sa tante Ruby qui l’aimait tant et tous ces autres innocents qui étaient morts eux aussi. Mère et fils se retrouvaient de temps à autre, parfois autour d’un repas, mais il leur était impossible de se sentir à l’aise. À chaque Noël, Alma lui offrait deux salopettes et un pot de poudre dentifrice pour l’année à venir. Il lui arrivait de ne pas parler à sa mère pendant plusieurs semaines d’affilée et tous deux finirent par accepter cet intervalle avec soulagement.
John Paul aimait les Cherenko – Mr C. était la seule figure paternelle avec laquelle il ait jamais vécu ou qui lui ait appris quoi que ce soit et Masha était une présence encourageante, toujours compréhensive et rarement fâchée – et ils le lui rendaient bien. Ils vivaient de maigres ressources et ce devait être le cas jusqu’à la fin de leurs jours mais ils réussissaient à se débrouiller, et John Paul leur donnait la majeure partie de ce qu’il gagnait. Ils ne lui demandaient jamais d’argent, et s’il n’avait rien à donner pendant une, deux ou trois semaines, ils n’évoquaient jamais le sujet, pas même de façon détournée. Ils passaient leurs soirées avec du thé, des livres et du tricot, Mr C. lisant des classiques de la littérature ou des livres sur l’histoire antique en russe pendant que Masha tricotait des vêtements chauds pour parer au froid qui était déjà installé ou ne saurait tarder. Il arrivait que, dans ces moments de silence, John Paul s’aperçoive que des gamins des rues venaient piller le jardin, faucher des melons, du maïs ou des courges, et la première fois qu’il avait bondi pour courir en
direction des voix et les mettre en fuite, Mr C. l’avait arrêté en levant une grosse main burinée : « Ça va s’ils prendre pas trop, petit. Laisse partir et manger – jamais faim, toi ? »
Au lendemain du bombardement de Pearl Harbor, alors que d’un bout à l’autre du territoire la nation était en deuil et que les centres de recrutement restaient ouverts jusqu’à minuit pour enrôler les hordes de recrues, les deux Cherenko le supplièrent de ne pas foncer tête baissée dans cette nouvelle guerre sans avoir mûrement réfléchi et s’en aller mourir pour de vagues
idées enflammées auxquelles il n’avait jamais même pensé. Mr Cherenko avait connu la violence et les tueries, la terreur et la fuite. En janvier 1905, il était de ces ouvriers pleins d’espoir qui manifestaient pacifiquement devant le palais d’Hiver et avait assisté au massacre de centaines des siens, abattus dans la neige par l’armée, s’écroulant tout autour de lui, morts ou blessés, achevés à la baïonnette par des compatriotes paysans en uniforme, mais il avait survécu à la débâcle dans la neige tachée de sang et vu quelques autres subir le même sort avant de s’enfuir du pays en décembre de la même année, et il n’avait désormais guère d’estime pour les actions militaires de tout ordre, aussi pures et justes les raisons invoquées soient-elles en apparence. Mais John Paul ne perçut aucune ambiguïté lorsque les clairons américains l’appelèrent au devoir et les Cherenko finirent par lui demander de passer au moins son diplôme, il aurait ensuite toutes les occasions de partir loin de chez lui se faire tuer pour Rockefeller, Henry Ford, J.P. Morgan – toutes les guerres toujours pour la terre et l’or, petit. Toutes.
« Pas celle-là.
— Toutes. »
Le jour de la remise du diplôme, ils se mirent tous les deux au lit après la cérémonie et restèrent ainsi étendus dans les ombres et les ténèbres, sans sortir ni le matin suivant, ni celui d’après, il leur prépara de l’okroshka, posa les bols à leur chevet sans commentaire et, au troisième jour, son petit-déjeuner l’attendait au réveil.
Des clichés montrent John Paul en Chine en compagnie d’autres matelots dans divers bouges et bordels portuaires, une autochtone derrière lui, les bras drapés sur ses épaules, une sur chaque genou, le coude parfois négligemment posé sur une table encombrée de cadavres de bière, le calot incliné, un sourire à fossettes émoustillé, l’air béat. Sur certaines photos, les uns et les autres ont égaré la plupart de leurs habits, et si à chaque fois il a remis ses sous-vêtements avant que l’image soit prise, quelques-unes de ces dames s’affichent sans un fil sur elles. Ailleurs, il pose en uniforme sur une passerelle, l’air dangereux, avec une grosse ceinture en toile et un calibre 45, vingt-deux ou vingt-trois ans, s’apprêtant à déposer le courrier militaire à terre à Ts’ing-tao ou un autre port tumultueux tout aussi ensorcelant. La Seconde Guerre mondiale était terminée, mais il était toujours dans l’armée, et bien qu’il se soit marié entre-temps il était expédié à l’autre bout du monde avec tous ses besoins humains et glissait son alliance en lieu sûr au fond de son sac de marin quand il descendait à terre. (Alors que j’avais une quinzaine d’années, j’ai dû protéger les photos pour empêcher maman qui m’avait surpris à les examiner de m’arracher l’album des mains pour le brûler dans le jardin, et elle le cherche encore avec des allumettes dans la poche quand elle vient chez moi et me croit endormi.) Le soir, à bord, John Paul voyait les forces de Mao Tsé-toung et Tchang Kaï-chek échanger des tirs d’artillerie dans les collines lointaines, rythmant la nuit de croissants de lumière rasante suivis de grondements assourdis. Durant les mois suivants, les croissants lumineux se rapprochèrent, les réfugiés affluèrent vers les quais en foules si nombreuses, si désespérées qu’il n’en avait jamais vu de telles et n’en reverrait jamais, il finit par distinguer les balles traçantes au coucher du soleil, entendit le feu crépitant des armes légères au milieu des suppliques implorantes des réfugiés acculés dos au mur et il fut temps de lever l’ancre.
Au cours des six années qu’il passa en mer, il découvrit de magnifiques paysages et les arrière-salles d’irrésistibles bouges, de la Nouvelle-Écosse à Hong Kong, traversa les pires moments de sa vie au large des côtes de l’Alaska, se bagarra à coups de poing avec des musiciens du Band of Renown de Les Brown au Blue Room de La Nouvelle-Orléans, et connut des scènes bibliques d’horreur et de misère sordide version chinoise. Curieusement, il n’avait jamais été blessé ni réellement terrifié durant la guerre elle-même, simple hasard, mais pendant les années d’après-guerre à l’étranger il avouait qu’à trois reprises (Ts’ing-tao, Ts’ing-tao et Halifax) il avait failli être poignardé ou tabassé à mort mais qu’à chaque fois il s’en était miraculeusement tiré à la dernière seconde. Si John Paul pleura un jour dans sa vie d’homme, ce devait être en 1946, quand il reçut une lettre de July Teague lui annonçant qu’en voyant un violent orage de grêle s’abattre à la tombée de la nuit, les Cherenko s’étaient l’un et l’autre précipités dans le jardin pour sauver les tomates avant qu’elles ne soient réduites en bouillie et avaient attrapé en plein été une pneumonie à laquelle ils avaient succombé chez eux à quelques heures d’intervalle pendant les premières semaines d’août.
Alma aurait été la toute première mère de West Table à avoir perdu un fils à la guerre et pouvoir arborer la bannière des Gold Star Mothers (cette
distinction devait aller à Mrs Lee Haas, qui perdit ses deux enfants, Jeremiah et Samuel, au début de la guerre quand le Marblehead fut touché,
avant que Mr Haas à bout de forces, éperdu de douleur, s’endorme sur le divan du salon en fumant une cigarette, achevant la tragédie) si le gouvernement avait eu les précisions nécessaires, mais ce ne fut qu’en 1945 qu’arriva un câble annonçant que le matelot de première classe James Maurice Dunahew avait succombé à ses blessures sur l’île de Guam aux environs du 10 décembre 1941. James était parti sans que les siens aient eu de ses nouvelles (il pensait sans doute qu’il encourait la prison chez lui et qu’en gardant le silence il éviterait à Alma d’avoir à mentir pour dissimuler le lieu où il se cachait) jusqu’au jour où ils apprirent celle de sa mort. Trois ans après la victoire sur le Japon, John Paul entra dans une boîte de nuit de San Francisco, non loin d’Union Square, où il discuta avec un barman qui avait été matelot sur l’île de Guam et prisonnier au Japon, et lui demanda si par hasard il n’avait pas connu son frère. « Les hommes l’appelaient l’Asiate parce que ça faisait trois ou quatre ans, peut-être cinq qu’il naviguait dans ces eaux-là et même encore plus loin et qu’il était dingue de ces coins-là, ce qu’est pas le cas de tout le monde. Y en a des tas qui ont demandé à la Navy de les envoyer ailleurs, mais lui a demandé à rester. Comme ça faisait un moment qu’il roulait sa bosse, l’Asiate était du genre forte tête, tu vois, et il fonçait vers la plage avec juste sa carabine, comme nous autres, quand elle a été prise d’assaut par cinq cents Japs. Y a des gars qui voulaient se coucher dans le sable et se rendre direct – histoire de pas contrarier les Japs, vu que de toute façon on n’avait pas grand-chose pour se battre – mais quelques-uns ont refusé et se sont mis à tirer et l’Asiate était de ceux-là. Le combat a été… pitoyable, matelot. Y a pas d’autres mots. Y avait juste quelques Marines, quelques-uns d’entre nous et… Il était en vie quand ils nous ont pris mais… vaut mieux que tu saches pas.
— Je me suis enrôlé en 42 – je suis capable d’entendre la vérité.
— Tout ce que je peux te dire, mon pote, c’est que les officiers japonais avaient des sabres.
— Qu’est-ce qu’il a fait ? Dis-moi.
— L’Asiate s’est rebiffé quand les Japs l’ont poussé », expliqua le barman en se passant une main devant le cou avec un sifflement.
Si John Paul Dunahew pleura pour la seconde fois de sa vie d’homme, ce fut ce soir-là. Il reçut son ordre de démobilisation sur Treasure Island et rentra à West Table au début de l’été 1948 au rythme des roues chantantes qui filaient le long des rails parallèles, mais il ne dit jamais à Alma que l’aîné de ses fils avait été fait prisonnier et décapité sur une plage lointaine où l’air doux embaumait du parfum des fleurs tropicales et les palmiers étaient chargés de noix de coco, ni que les Cherenko lui avaient manqué bien plus qu’elle.
OceanofPDF.com