Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 16 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

Pendant ces années où l’on jugea qu’Alma…

Pendant ces années où l’on jugea qu’Alma DeGeer Dunahew était devenue folle, le cerveau réduit à l’état de viande avariée par les soupçons propagés de façon incontrôlée auxquels venaient s’ajouter une colère larvée et une hostilité inconsidérée, on pouvait observer la maladie qui lui rongeait les méninges à la manière dont ses yeux perdaient de leur couleur quand elle fulminait et dont sa bouche était déformée par un rictus involontaire à chaque propos virulent qu’elle lançait.

Les gens disaient : « Le chagrin s’est jeté sur elle comme le loup sur le veau. »

Durant de longues saisons, elle fut par décret verbal jugée inemployable par les plus grandes familles de West Table, lassées de son mépris de subalterne et de ses vastes accusations généralement dirigées vers le haut du pavé. Par un beau matin de grand vent, elle fut convoquée au salon par

Mrs Glencross qui la pria de s’asseoir, et Alma s’exécuta en parcourant du regard les corvées qui lui restaient à faire — les pâles rideaux plissés accrochés aux fenêtres souvent remontées, laissant s’engouffrer le vent et les saletés, avec ces ridicules petites pinces élégantes qui lui compliquaient tellement la tâche, et qu’elle était obligée d’écarter doucement pour chasser la poussière et les minuscules particules noires des innombrables sillons couleur crème, mais pas trop pour éviter qu’elles ne se distendent

vilainement et se mettent à bâiller – tandis que Mrs Glencross continuait à pérorer d’une voix égale sans hausser ni baisser le ton pour l’avertir qu’elle en venait à la ou les questions essentielles. Il y avait le tapis d’entrée à motifs persans qu’il fallait battre dans la cour, aujourd’hui ou demain, et sur le poteau au bas de l’escalier l’attendaient la tige sinueuse en cuivre et le globe en verre de la lampe Vapo-Cresolene qui devait être allumée dès la tombée du crépuscule pour combattre ces poisons pernicieux qui rôdaient dans l’air du soir et nuisaient surtout aux enfants — quand elle perçut curieusement dans la voix une fermeté sans appel. « C’est tout. C’est la dernière fois que vous travaillez ici. Je sais ce que vous avez dit à la

commission des citoyens, Mrs Dunahew, et c’était honteux. Je ne peux plus vous garder chez moi. »

(Mr J. William Etchieson, coprésident de la commission d’enquête des citoyens, à Alma Dunahew témoignant à la barre : « Savez-vous que le

Dr Thomason a certifié qu’il avait en personne soigné Mr Glencross pour des brûlures ?

— Je m’en doutais.

— Il l’a soigné à plusieurs reprises avec des baumes et des pommades.

— J’l’ai vu qu’est v’nu plusieurs fois et j’ai aussi vu le p’tit trou riquiqui au bras qu’il a soigné – ça y a p’têt fait rudement mal pendant quelques jours, mais c’qu’y a d’sûr, c’est qu’ça avait rien à voir avec une brûlure.

— Le Dr Thomason a précisé que la brûlure était peu étendue mais sévère et qu’il a réussi à réduire au maximum les cicatrices.

— Y a jamais eu d’onguent ou rien comme ça sur les pansements que je jetais aux ordures après qu’y était v’nu faire ses soins. Pas de trace de cette espèce de mélasse jaune qu’on étale sur les brûlures, rien, et d’la rouge non plus. Juste une petite tache de sang séché, et encore aux premières visites, c’est tout. »)

« On m’avait dit que tout c’que j’aurais à dire à la barre serait tenu secret.

— Que voulez-vous…

— Alors toutes ces huiles de l’administration y sont rien qu’des menteurs, eux aussi.

— Vous avez dû être meurtrie par tout ce malheur, mais même meurtrie vous savez qu’il n’avait rien à voir avec la tragédie. Rien.

— J’sais ce que j’sais, madame, et ça j’y peux plus rien.

— Vous fouinez chez nous depuis… je m’en rends compte… nous qui avons toujours été tellement bons avec vous, tellement bons, n’est-ce pas ? »

Alma se leva, congédiée, arrangea ses cheveux, fixa du regard la cage d’escalier et, en partant, lança par-dessus son épaule : « Madame ? Il faudra prendre les grandes allumettes de cuisine pour allumer cette lampe. »

Elle trouva à s’employer à la journée ici et là chez d’autres victimes aux maisons plus modestes, des familles compatissantes qui soupçonnaient également diverses personnes mais préféraient garder le silence face à l’énormité du mal. Alma ne supportait pas longtemps les lâches, aussi compatissants soient-ils, craignant que l’exemple des capitulards ne déteigne sur elle et qu’à leur contact son courage ne soit plus que le pâle reflet de lui-même, et pour conserver intacte toute sa détermination il lui arrivait de parler d’un ton moqueur des silencieux et des capitulards alors même qu’ils se trouvaient dans la pièce qu’elle était en train de nettoyer, leur réglant leur compte en déversant des injures parfaitement intelligibles tandis qu’ils blêmissaient, rougissaient, et dans les quelques secondes qui suivaient elle quittait leur service au milieu de leurs bredouillements, lâchant le balai par terre, laissant la lessive lavée mais non étendue sur la corde à linge, et allait tout droit au cratère provoqué par l’explosion. Là, elle se pliait en deux pour hurler son épouvante aux décombres calcinés, aux éboulis de briques et jusqu’au fond boueux et au-delà encore, là où il fallait absolument qu’on l’entende.

Les gens disaient : « Alma croit savoir pourquoi et qui mais elle ne peut rien faire – et on dira ce qu’on voudra mais c’est une malédiction à porter. »

Elle se laissa trop pousser les cheveux pour pouvoir travailler dans une cuisine par simple laisser-aller, elle avait l’esprit ailleurs depuis tant de semaines et de mois, mais en se regardant un jour dans le miroir, dans des toilettes publiques, elle remarqua comme ils étaient devenus longs et décida sur-le-champ de ne plus jamais les couper, saisie du sentiment mystique qu’une chevelure d’une longueur prodigieuse témoignait d’un respect fervent, manifeste, pour les défunts, pour eux et pour la quête qui était la sienne afin que justice soit rendue à certains d’entre eux, la justice ou la mort, l’une ou l’autre et de préférence les deux. Elle avait toujours porté des vêtements quelconques, devenus crasseux à force d’être négligés et couverts d’éclaboussures de vomi absorbées par l’étoffe de coton uni quand elle s’occupait d’un fils mourant qui ne gardait quasiment rien dans le ventre. Elle n’avait pas d’emploi stable et toutes sortes de malheurs, et les gens l’évitaient ou perdaient brièvement la vue quand elle passait sur la place, la tête auréolée de ses cheveux ni attachés ni même peignés. Quand on la fuyait ainsi, elle emboîtait souvent le pas de ceux qui faisaient mine de ne pas la voir et leur chuchotait ou leur glissait d’une voix chantante des injonctions de la Bible plus ou moins approximatives : « Maîtres, faut être corrects et justes avec vos serviteurs, entendu ? »

Ou : « Sept fois le juste tombe et v’là que le lendemain, l’est relevé au chant du coq – ça vous en bouche un coin, pas vrai ? »

Ou : « La langue du juste est pure comme l’argent, et y en a pas un qu’a une langue d’argent chez vous. »

Les réprouvés toutefois lui donnaient toujours du travail, et Alma allait parfois laver et récurer des établissements où elle n’aurait jamais mis les pieds auparavant, d’infâmes bouges de bas étage où on ne lui tenait rigueur ni de son attitude ni de sa condition, le ménage c’était le ménage et un potage avec un bout de pain de maïs suffisait à vous nourrir. Ces brigands, ces proscrits et ces putains en tout genre étaient peut-être des pécheurs, et des plus condamnables, mais ils ne craignaient pas l’opinion que tous ces prétentiards qui régnaient en maîtres sur la ville pouvaient avoir d’eux-mêmes ou des autres. Alma grappillait tout ce qu’elle pouvait chez Cozy Grove, Willows et Aunt Dot’s, et déposait ses pièces crasseuses sur le comptoir de Jupiter pour assurer une fois de plus aux garçons un tout petit jarret plein de gras, un oignon et une nouvelle ration de haricots blancs.

John Paul avait pris l’habitude de dormir en dehors de la cabane les nuits où Sidney cherchait désespérément de l’air et essayait de respirer à fond sans y parvenir. Sa cage thoracique et ses os minces cliquetaient comme s’il portait en lui des chaînes écartées qui venaient s’entrechoquer à mesure qu’il se vidait. La leucémie, point de remède si ce n’est la prière, et il y avait peu de chance qu’en cette cruelle année du Seigneur une prière s’élevant de cette pièce, de cette cabane, soit entendue. (John Paul ne devait plus jamais aller à l’église ni prier dans l’intimité, du jour où la maladie de Sidney s’accéléra jusqu’à l’achèvement de la sienne.) Sidney était allongé sur une paillasse en balle de maïs au milieu de la pièce, les yeux réduits à des fentes ou soudain écarquillés, le teint couleur de lait versé dans une rivière indolente. John Paul pleurait et réchauffait les pieds de Sidney entre les siens. Pleurait et posait un linge mouillé sur son front fiévreux pour le rafraîchir. Pleurait et sortait en courant pour échapper au cliquetis de chaînes, à la puanteur suffocante de son frère, courait à perdre haleine. À défaut de remède particulier, Alma n’avait que ses mains de mère et des haricots nageant dans du gras de porc pour veiller sur son fils mourant et elle faisait du mieux qu’elle pouvait. James passait ces nuits oppressantes à faire les cent pas d’un mur à l’autre, dans tous les sens, se donnant des claques. Il ouvrait et refermait son couteau de poche. Il se donnait des claques, ouvrait et refermait son Barlow, et de temps à autre, comme s’il chuchotait à un comparse, il répétait : « T’as raison, t’as raison. » Sidney était alité depuis des semaines auprès des siens, le souffle faiblissant, et il ne réclamait plus rien, ni nourriture ni remède, rien, mais il fixait le plafond avec un regard résigné en l’implorant, lui ou autre chose, de le laisser partir. Allez, laisse-moi partir, là, maintenant, bientôt, partir.

 

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