Un feu d'origine inconnue

Daniel Woodrell · Chapitre 14 sur 26

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Un feu d'origine inconnue

Quand il était en fonds, Buster Dunahew…

Quand il était en fonds, Buster Dunahew fumait des cigarettes turques Helmar. (La plupart du temps, il se contentait de tous les mégots qu’il trouvait par terre, sur le trottoir ou dans les cendriers de bar, et suivait parfois dans la rue les gens qui avaient un penchant pour sa marque préférée et l’amabilité de jeter leur bout de cigarette sur la voie publique.) Il alluma une sèche tout droit sortie de la fabrique, appuyé sur une Ford T vaguement noire parquée sur le terrain vague qui se trouvait en face de la cabane à côté du bac de la Current River. Il s’efforçait toujours de se garer suffisamment loin pour éviter d’entendre sa belle-sœur geindre et piailler, gémir et succomber, débiter des obscénités ou des mensonges. La cabane était un repaire idéal et le bac de la Current, qui était poussé à la perche et tiré à la corde par un seul homme, ne servait pas beaucoup. Les pentes étaient couvertes jusqu’au sommet d’une éclatante forêt vert printemps qui ne laissait apparaître qu’une fente de ciel bleu et la rivière. L’eau était d’une telle limpidité que dans la lumière de l’après-midi Buster pouvait admirer son visage à la surface et compter un à un par transparence les cailloux sur le lit de la rivière.

La cabane avait été construite avec du bois brut provenant d’arbres tombés à proximité, qui avaient été débités en larges planches assemblées sans avoir été ni vernies ni raclées pour les débarrasser des copeaux enroulés et des échardes. Son côté fruste typiquement pionnier en faisait curieusement un nid d’amour parfait aux yeux des gens. Le lit était au ras du sol avec un gros matelas et il y avait une bassine posée sur la commode. Ruby prit l’éponge dans la bassine, la passa sous ses aisselles et sur son entre-deux à l’odeur aigre, lui sourit et dit :

« Bon, d’accord, j’aime bien leurs chapeaux. Mais c’est leurs chaussures qui m’filent le frisson. Les gens remarquent les chaussures. Tu crois qu’c’est les bagues ou les colliers ou juste les yeux – mais en fait c’est les chaussures qui font qu’y t’regardent de plus près et se font une première idée.

— J’y réfléchirai. »

Ruby s’approcha du lit et s’agenouilla devant lui, posa l’éponge là où il fallait et frotta.

« Faudrait pas qu’elle sente mon odeur sur toi.

— Elle n’ira pas la sentir là.

— Ça risque de s’imprégner dans ton caleçon.

— Elle n’ira pas sentir là non plus.

— Peut-être que j’aime te laver, c’est tout.

— Je ne t’ai pas dit d’arrêter. »

Buster, sobre et seul, avait dû se relever de terre pour repartir de rien et si la tâche était harassante, c’était un devoir solennel que de se soulever alors qu’il était à plat ventre pour se mettre à genoux, se redresser, se mettre debout et repartir d’un pas de moins en moins chancelant. Ça l’aidait d’avoir une nouvelle garde-robe, ça lui donnait une autre allure. Il se tenait plus droit, faisait plus grand quand il resplendissait en veste de tweed et pantalon de flanelle, coiffé d’une casquette de Galway – en échange des heures passées à jouer les chauffeurs en secret, Buster recevait certaines

faveurs de Mr Glencross, dont le plus grand mérite était d’avoir la même taille et les mêmes mesures que lui et de se lasser rapidement de vêtements d’excellente qualité. Ces temps derniers, Buster portait de belles tenues sport avec des étiquettes de New York, Londres, Boston ou La Havane. Glencross le narguait parfois cruellement en brandissant du scotch (durant toute la prohibition, une personnalité politique lui fournit des caisses entières de Teacher’s Highland Cream) qu’il lui passait sous le nez pour lui en faire sentir l’arôme, le narguait parfois un peu trop, l’incitait sans succès à se laisser aller à une grossière familiarité, mais à part ça ils s’entendaient bien, et puis il y avait les avantages en textile qui lui allaient si bien et les modestes pourboires en liquide. Il était hors de question que l’on voie la Lincoln Phaeton garée devant des hôtels de campagne, des motels en bord de route, des cabanes sur les berges et, quelles que soient les circonstances, il serait parfaitement inconvenant que l’on aperçoive Ruby DeGeer seule en compagnie de Glencross – dans une petite ville comme ça, le moindre scandale soulevé par la présence remarquée de sa Phaeton là où il ne fallait pas, ou ne serait-ce que la rumeur d’un possible scandale, pouvait handicaper ou même couler un banquier, et son aisance en société avait atteint de tels sommets qu’il ne voulait pas en chuter.

Pendant la semaine qui précéda l’explosion du dancing, Alma supplia Ruby de laisser tomber son nouveau flirt et de retourner auprès de Glencross qui n’arrêtait pas de pleurer dès qu’il était seul dans une pièce, négligeait ses affaires, perturbait toute la maisonnée avec sa tristesse et cette manie de tenir des propos bizarres pour lui seul. Buster était mort en état d’ivresse de façon si horrible, c’était encore si récent, elle rêvait de calme, de calme, tu ne vois pas qu’Arthur Glencross t’aime du mieux qu’il peut ? Ruby l’écouta les épaules basses, mais soudain elle se leva d’un bond en détournant les yeux et, d’une main faible, lança son chapeau en direction du mur le plus proche. Il retomba mollement, telle une colombe abattue, avant de l’avoir touché. Elle dit : « Ça va être dur à entendre, et j’voulais pas t’le dire, j’voulais pas que tu l’apprennes, jamais, mais t’auras la réponse que tu cherches. »

Buster refusait de boire. Il refusait de boire et conduisait très prudemment sur les étroites routes de campagne cahoteuses, ralentissait dans les passages où les eaux avaient emporté la chaussée en ne laissant qu’une piste ondulée ou tellement ravinée qu’il était obligé de rouler en biais. Parfois Glencross buvait un peu trop et certains aspects de lui-même qui étaient enfouis ressurgissaient alors. Quand il était éméché, il aimait bien taquiner les gens. Ruby et lui s’étaient mis sur la banquette arrière pour pouvoir se baisser le cas échéant et il déboucha une seconde bouteille pour reprendre une rasade de scotch dont il aurait pu se passer. Ils croisèrent deux gamins souriants munis de baguettes avec un corniaud qui menaient un troupeau de cochons à la foire aux bestiaux de Mountain View et ça les ralentit. Il faisait beau, un ciel incroyable, ni trop chaud ni trop froid. Ils étaient sur Eleven Point Road, une petite route étroite, à peine marquée, qui serpentait à flanc de colline. Dès que la route s’élargit de nouveau, les enfants écartèrent les cochons avec leurs baguettes et le chien, et Buster se fraya un chemin au milieu. Le plus grand se mit à trotter à hauteur de la vitre et demanda :

« Elle roule à combien ?

— Assez vite pour moi.

— Pieds nus, c’est aussi bien, m’sieur.

— Ça va pas aussi vite.

— Allez, montrez-nous comme elle va vite. »

Ils avaient besoin de rattraper le temps perdu pour être de retour à l’heure et arrivèrent à toute vitesse en klaxonnant derrière un chariot à mules conduit par un vieil homme qui refusa de s’écarter et leur lança par-dessus son épaule des regards exprimant son peu d’estime pour la domination supposée des automobiles sur les routes et les gens qui l’acceptaient. Glencross ordonna à Buster de dépasser ce salopard mais il n’y avait pas la place et ce dernier le lui dit.

« Dépassez-moi ce salopard.

— Il n’y a pas la place.

— Peut-être qu’en buvant juste un coup, vous auriez le cran de dépasser ce salopard.

— Il n’y a pas la place.

— Tenez, reniflez-moi ça, ça suffira peut-être.

— Enlevez-moi ça – je ne bois pas –, accrochez-vous derrière. »

Le garde-boue se détacha et passa sous les roues au moment où Buster se déportait pour dépasser, les précipitant côté sud au bas de la pente. La voiture dévala la colline dans un fracas, les pneus rebondissant au sol, et acheva sa course en s’encastrant dans un arbre, le capot écrasé vers le haut, presque à la verticale. Buster ne bougeait plus, le volant enfoncé dans la poitrine. Des éléments de tableau de bord, des suspensions, de la poussière, des effets personnels s’entassèrent pêle-mêle à l’intérieur ou volèrent de tous les côtés. Le moteur cliquetait dans un râle poussif, les roues tournoyaient en grinçant. Derrière le pare-brise fendu, on distinguait les feuilles vertes et le ciel bleu ; le sang de Buster qui avait giclé suivait le tracé des fissures. Il laissait échapper des sons, mais ne parlait ni ne bougeait.

Ruby avait l’avant-bras gauche cassé et des contusions dans le cou et sur le front, mais elle s’extirpa de la banquette arrière pour rouler dans les hautes herbes. Une forte odeur d’essence se répandait. Glencross respirait difficilement et crachait du sang et des glaires, mais il la rejoignit dans les herbes. Quand il parvint à se relever, il alla regarder Buster.

Le banquier songea visiblement à son avenir et il eut froid dans le dos. Il vit des lendemains qui oublieraient son nom et son titre et passeraient devant lui sans même un regard affectueux, de tristes années à vivre oublié de la richesse, et ces visions et ces sensations de déchéance ne lui disaient rien qui vaille. Le sang qui lui coulait du nez dégoulinait sur son manteau et le col de sa chemise. Il s’agenouilla à côté de la voiture relevée à l’avant, chercha au fond la bouteille de scotch, l’apporta du côté du volant et aspergea de whisky Buster qui tourna les yeux vers lui en clignant des paupières. Buster empalé fut arrosé de ce whisky qui lui faisait cruellement envie jour après jour, mais qu’il se refusait ces derniers temps dans cette quête de grâce où il puisait tant de force, et faiblit soudain en sentant l’odeur familière s’élever autour de lui. Glencross força Ruby à se relever et lui dit :

« Il faut qu’on trouve le moyen de rentrer à West Table.

— Et Buster ?

— Il est fichu, nous pas. Il faut pas qu’on me trouve ici.

— Il n’est pas mort.

— Il suffira qu’ils le sentent et ce sera réglé. Il ne faut pas qu’on me trouve ici.

— Il faut qu’on demande de l’aide.

— Où veux-tu trouver de l’aide dans le coin ? Regarde un peu ce vieux qui est parti avec ses mules. Tu crois qu’il est allé chercher de l’aide ?

— C’est bien possible.

— Il ne faut pas qu’on me trouve ici – tu viens ? »

Et Ruby avoua à sa sœur qu’elle avait envisagé de s’enfuir, songé à se sauver tandis que Buster agonisait, mais qu’au fond d’elle elle avait eu un déclic et elle avait vu… Elle n’avait pas imaginé qu’il puisse être cette espèce de gros notable brutal qui se révélait soudain dans l’affolement, mais elle avait aussitôt compris que c’était vrai, c’était vrai, et elle s’était sentie dégoûtée comme jamais auparavant. Elle raconta : « Ça crevait les yeux rien qu’à le voir. S’il y en avait un de plus qui disparaissait dans un accident, ça serait pas une grande perte. Il m’a laissée, moi aussi. La traînée des quartiers est. Rien qu’à l’voir… ces gens-là, au bout du compte, ils en ont rien à fiche de nous. »

Alors, seule, elle se traîna péniblement jusqu’à la Ford, odeur d’essence ou pas, et souleva son bras valide pour poser la main sur Buster, sur son visage, son épaule. Elle lui caressa les cheveux, murmurant les sons qui lui venaient, chuchotant, il regarda le ciel clair s’assombrir peu à peu à travers les fissures ensanglantées et les secours mirent près de cinq heures à arriver. Il était mort au bout d’une. Elle garda la main posée sur lui deux heures de plus, et se réveilla dans les hautes herbes quand des enfants à l’air grave avec des baguettes et un corniaud revinrent en compagnie d’adultes portant des lanternes. Dans son sommeil elle s’était raidie. Elle ne pouvait pas bouger son bras gauche ni se mettre debout sans aide. Le lendemain, Glencross lui déclara aussitôt après qu’on lui eut posé un plâtre au Bogan Hospital dans Osage Street :

« Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour nous, Ruby.

— Jamais d’la vie.

— À quoi ça aurait pu me servir de tout perdre ? Il serait mort de toute façon. »

Et Ruby dit à sa sœur : « On peut pas aimer ça chez un homme. »

 

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