Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Chapitre VII

La première rencontre de d’Aiguillon avec Choiseul: présence d’esprit de la

duchesse.—Le régiment du roi: lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon à Louis XV.—Mᵐᵉ

Du Barry devient l’alliée de d’Aiguillon.—Maupeou et Terray

négociateurs du traité.—D’Aiguillon capitaine-lieutenant des chevau-

légers: le «beau cortège» de la duchesse.—Un amoureux fou mais

platonique de la Du Barry.—Le déserteur.

Le rédacteur des Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon dit que le

commandant de Bretagne «visait, en 1768, au ministère». Cette ambition datait assurément de plus loin; car, déjà—toujours d’après les Mémoires—le

Dauphin l’avait «porté pour la marine [118]». En tout cas, Choiseul pressentait depuis longtemps dans le duc d’Aiguillon un redoutable rival, puisque, systématiquement, il l’obligeait à rester en Bretagne, ployant sous le faix de l’impopularité, jusqu’à ce que la situation n’y fût plus tenable.

La lutte entre les deux adversaires allait donc s’engager, plus ardente et

plus directe, sur un terrain moins éloigné, mais autrement périlleux, celui de la Cour.

Ces hommes s’étaient rencontrés, pour la première fois, dix années

auparavant, en complète opposition, dans une circonstance mémorable, où la duchesse d’Aiguillon avait témoigné, pour le plus grand bien de son mari, de cette sagacité et de cet esprit de décision qui la caractérisaient.

C’était dans les premiers jours de janvier 1757. Damiens venait de

frapper le roi. La duchesse était restée à Paris, pendant que son mari luttait désespérément contre les États de Bretagne, s’obstinant à refuser les subsides qu’il leur réclamait pour la guerre. Mᵐᵉ d’Aiguillon suivait ces débats irritants, dont le dénouement semblait devoir s’éterniser, quand l’attentat de Damiens fit surgir dans son esprit une inspiration soudaine. Le mercredi 5, à 10 heures du soir, elle expédie à son mari un courrier porteur d’une lettre, qui lui apprend la nouvelle, et lui indique peut-être le parti qu’il en doit tirer. L’homme, voyageant à franc étrier, arrive à Rennes dans la nuit du jeudi au vendredi. D’Aiguillon fait assembler immédiatement les États, trace un tableau à la fois si terrifiant et si émouvant des horreurs d’un tel régicide, qu’en moins d’un quart d’heure les États renoncent à leurs prétentions, accordent au roi plus qu’il ne demande et décident qu’ils «enverront des députés en Cour» attester leur «sensibilité» et leur

loyalisme. [119]

D’Aiguillon renvoie aussitôt à sa femme le même courrier avec le

résultat de la séance. Et quand les délégués arrivent peu de temps après à Versailles, ils y sont acclamés et fêtés avec un enthousiasme qui tient du délire.

Lorsque le procès criminel fut évoqué devant le Parlement, d’Aiguillon

vint y siéger, en sa qualité de pair. De son côté, le comte de Choiseul, alors en mission à Venise, partit aussitôt, pour se rendre à Versailles où il ne tarda pas à se rencontrer avec le duc. Celui-ci, suivant son habitude, très hautain et très rancunier—peut-être avait-il sur le cœur les perpétuelles avanies des États bretons—déclarait formellement que «le fanatisme des énergumènes du Parlement avait armé le bras du parricide et qu’on en avait de bonnes preuves». Il faisait ainsi indirectement sa cour au Dauphin. Le comte de Choiseul répliquait qu’il apportait, lui aussi, des «preuves», non moins «bonnes», mais de Rome, où il avait appris que les jésuites, surtout ceux de la Silésie, n’étaient pas étrangers au crime. Choiseul abondait dans le sens de la Pompadour, qui méditait déjà l’expulsion des Jésuites et qui, en

attendant, avait fait déclarer la guerre à la Prusse[120].

Nous avons vu, dans les chapitres précédents, comment cette opposition

de principes avait dégénéré peu à peu, chez les deux hommes d’État, en rivalité politique, dissimulée d’abord par l’attitude réciproque du fonctionnaire et du ministre, dans un conflit où l’autorité royale était en jeu. Mais l’un et l’autre, dès qu’ils eurent les mains libres, ne tardèrent pas à démasquer leurs batteries. Les adversaires devinrent des ennemis mortels.

Des conflits d’influence avaient marqué les premières escarmouches.

Une coutume, qui n’est pas prêt de tomber en désuétude, voulait que tout ministre gorgeât de faveurs ses créatures. Choiseul n’avait pas manqué à la

règle. Et d’Aiguillon[121], qui s’était «morfondu» en Bretagne, pour reprendre l’expression des Mémoires, réclamait énergiquement, mais vainement, des compensations, en raison même du prodigieux surcroît de dépenses qu’avait entraîné pour lui chaque tenue des États. Il avait jeté ses vues sur le Régiment du Roi. Sa femme écrivit directement à Louis XV pour solliciter cette grâce. Comme elle allait toujours droit au but et que son horreur de l’intrigue lui faisait mépriser les petits moyens, elle ne parla ni des tracasseries, ni des humiliations dont le Parlement de Rennes avait abreuvé son mari; elle rappela simplement les services de d’Aiguillon, l’affaire de Saint-Cast et les promesses de Belle-Isle, alors ministre de la Guerre, qui n’avait pu lui accorder le bâton de maréchal, parce qu’il était depuis trop peu de temps lieutenant général, mais qui lui eût réservé la première place vacante. Belle-Isle était mort trop tôt pour tenir ses engagements. La lettre de la duchesse fut remise au roi par la reine.

Mais Duras insinua au contrôleur général Laverdy que l’octroi d’une

telle distinction à un personnage aussi impopulaire que l’était d’Aiguillon, ferait renaître les troubles en Bretagne. D’autre part, Choiseul, qui avait son candidat, dit tout haut «à son café»: La reine demande pour M. d’Aiguillon, moi pour M. Du Chatelet, nous verrons qui l’emportera. Et naturellement ce fut le protégé de Choiseul, Du Chatelet, qui eut la préférence: faveur que ne put pardonner au premier ministre le duc d’Aiguillon, chez qui «la suffisance et la prétention» n’avaient d’égale que «la nullité du mérite»—

les termes mêmes de Choiseul [122].

Mais l’ancien commandant de Bretagne allait bientôt avoir dans son jeu

un atout imprévu qui devait lui assurer une éclatante revanche.

A ce moment même, Mᵐᵉ Du Barry, remarquée du roi à Compiègne, puis

«frénétiquement» désirée par lui, se voyait engagée, un peu malgré elle, dans la mêlée des compétitions politiques.

Au dire de Sénac de Meilhan, elle avait chargé un ami de cet intendant

de déclarer à Choiseul qu’elle désirait vivre en bonne intelligence avec lui. Le ministre accueillit assez dédaigneusement de telles avances. Il promit, dans les termes les plus vagues, d’accorder les «grâces» qui lui

sembleraient justes et raisonnables[123]. En réalité, il détestait et méprisait la nouvelle sultane. Il prétendit, depuis, que le choix du prince l’avait écœuré; il le trouvait indigne d’un «aussi grand monarque». Après la mort de son amie, la marquise, il avait discrètement autorisé, même dans ses entours, les espérances de nobles dames impatientes de la remplacer. Mais aucune n’avait eu l’heur de plaire absolument au roi. Louis XV avait des goûts bourgeois. Son ministre ne chercha pas à les combattre; et le prudent Hardy va jusqu’à dire—toujours suivant son habitude, d’après la voix publique—que Choiseul les encouragea même, mais en opposant «au Soleil

levant» (un mot du premier commis Cromot)[124] un astre, un peu moins éclatant, mais cependant de belle apparence, la femme du docteur

Millin [125].

Certes la Du Barry n’avait ni la marotte des hautes conceptions

politiques, ni les rêves d’ambition mondiale auxquels Mᵐᵉ de Pompadour avait sacrifié les soins d’une santé précaire et la durée d’une vie déjà compromise. Elle était dans tout l’épanouissement d’une saine et triomphante beauté: et, devenue, avec sa joyeuse humeur de bonne fille, son esprit avisé de grisette parisienne et ses appétits de courtisane à la mode, la maîtresse en titre du «plus grand roi du monde», elle trouvait la place à son goût et prétendait la garder. Aussi l’orgueil revêche de Choiseul lui donna-t-il à réfléchir. Et puisque ce ministre hautain lui faisait grise mine, elle chercha autour d’elle d’autres alliés, dût-elle les prendre dans les rangs ennemis.

«A Fontainebleau, dit M. Claude Saint-André, d’Aiguillon arriva, le

premier, dans le salon de la favorite, aussi amoureux qu’intéressé [126].»

D’Aiguillon était donc tout indiqué. Mᵐᵉ Du Barry lui accorda ses

faveurs, dit nettement Choiseul.

Dans le portrait élégant que, d’après Brissot[127], Mirabeau a laissé de la

dame, le célèbre tribun est moins affirmatif. Il avait les meilleures raisons pour ménager un client comme l’était le rival de Choiseul. Aussi écrivait-il: «Le duc d’Aiguillon avait une marche réglée, l’esprit d’ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux circonstances (un opportuniste de la veille!). Il était aimable sans être frivole. On prétendait qu’il avait imité le duc de Choiseul, qui commença par lier sa destinée à Mᵐᵉ de Pompadour de la manière accoutumée. Si cela n’est pas vrai, c’est bien vraisemblable; lorsqu’on signe en tête-à-tête un traité d’alliance, il n’est pas à présumer qu’on oublie les préliminaires.»

Le raisonnement est humain. Puis d’Aiguillon savait plaire aux femmes.

Qu’il fût le fils de la grosse duchesse ou le neveu de la comtesse de Maurepas, il était, pour l’une comme pour l’autre, un homme délicieux, pourvu de toutes les qualités, orné de toutes les vertus. Dans des régions moins familiales, c’était, en dépit de son teint «jaune», le beau gentilhomme, le séducteur irrésistible.

Quoi qu’il en soit et sans affirmer, avec la coterie des Choiseul, que le

duc était l’amant de la Du Barry, ni conclure, comme M. Vatel, qu’il était simplement son ami, leur intérêt commun les avait amenés à signer ce «traité d’alliance» dont parle Mirabeau, et qui, lui, était bien réel.

Deux hommes l’avaient secrètement préparé: le chancelier Maupeou et

l’abbé Terray, contrôleur général.

Le premier était une créature de Choiseul. C’était un ambitieux «d’une

froide scélératesse», dont le visage, au teint blême, reflétait toute la

bassesse d’âme [128]. Choiseul en appréciait cependant l’activité et l’intelligence: «Il n’y a personne, disait-il, plus capable que lui d’être chancelier: au reste, s’il se conduit mal, je le chasserai». Maupeou connut-il le propos? En tout cas, ce fut Choiseul qui fut «chassé» avant Maupeou.

L’abbé Terray, l’âme damnée du chancelier[129], valait moins encore;

c’était un audacieux coquin, cynique, impudent, fripon, sans conscience et sans foi, fondant sa fortune et celle de ses entours sur les plus odieuses exactions et sur la dilapidation des deniers publics. Ce qui ne l’empêchait pas, dans son effronterie, d’exagérer le déficit du Trésor, pour en perdre plus sûrement l’agent responsable, le duc de Choiseul.

D’Aiguillon, déjà peu sympathique, entrait donc en rapport avec Mᵐᵉ Du

Barry sous les auspices de deux fâcheux parrains. Il est vrai qu’il amenait avec lui l’élite du parti dévot qui comptait parmi ses chefs le maréchal de Richelieu et le duc de la Vauguyon. Et ce n’est certes pas un des spectacles les moins piquants pour l’observateur, que l’aspect de cette jolie et fringante Mˡˡᵉ Lange, marchant, la main dans la main, avec les amis des Jésuites, à l’assaut d’un gouvernement qui, par l’expulsion des fils de Loyola, avait assuré l’avènement de ceux de Jansénius, c’est-à-dire des Parlementaires.

Au reste, la politique a des raisons que l’honnêteté ne connaît pas. Il

avait fallu, pour hâter la chute du favori, que l’aimable fille (et c’en était bien une) qu’était la Du Barry, eût pris rang à la Cour, qu’elle fût présentée. Et Belleval, notant un bruit d’antichambre, dit, à la date du 20 décembre 1768, que Richelieu, d’Aiguillon et Bertin, l’un des prédécesseurs de

Terray, «mènent la présentation de la comtesse[130]».

L’ambition—suggérée—de la petite modiste devenue grande dame, ne

fut complètement satisfaite que le 22 avril 1769. L’opération avait été laborieuse. Quand ce pince-sans-rire de Richelieu avait envoyé, suivant les règles de l’étiquette, le duc de la Vauguyon annoncer officiellement la présentation de la comtesse à Madame Adélaïde, la princesse lui avait

brusquement tourné le dos [131].

La protection de la Du Barry (car maintenant elle n’était plus une

protégée) arrivait fort à propos pour d’Aiguillon.

Choiseul, sur la demande des États, avait rétabli l’ancien Parlement de

Bretagne [132], le 12 juillet 1769, et celui-ci, qui avait encore sur le cœur sa disgrâce, s’entraînait à une campagne de revendications avec l’exilé de Saintes, La Chalotais, non moins vindicatif que ces Bretons, dont les pamphlets toujours virulents, échappaient aux «lacérations» et aux

«brûlures judiciaires» indéfiniment réclamées par d’Aiguillon[133].

Le duc obtenait, entre temps, de Louis XV, une compensation qui devait

quelque peu adoucir les cuisantes blessures d’un amour-propre si prompt à s’ulcérer.

Il avait jeté son dévolu sur le régiment des chevau-légers. Or, son rival le

demandait pour le vicomte de Choiseul. Mais, affirme Belleval, qui paraît bien informé, Mᵐᵉ Du Barry «a parlé très fort au roi pour le duc d’Aiguillon»; et le prince n’a «rien à lui refuser». Au surplus, le candidat de Mᵐᵉ Du Barry «a beaucoup d’esprit et de finesse; il connaît le Roi et la Cour en homme qui l’a pratiquée toute sa vie».

En effet, Louis XV, après les tergiversations dont il était coutumier,

s’était décidé à nommer d’Aiguillon au commandement des chevau-légers. La duchesse en fait part, le 24 septembre, à Balleroy: «Ce n’est que d’avant-hier que M. d’Aiguillon a reçu la lettre du roi par laquelle il lui accorde les chevau-légers. Jusque-là, il n’y avait que des apparences et des vraisemblances; et par cela seul, il était bien difficile d’en rien dire et encore moins d’en écrire avec le peu de sûreté de la poste (toujours la hantise du cabinet noir). Vous trouverez sûrement que cette charge est fortement payée: douze cent mille francs! C’est bien de l’argent, mais, par la suite, c’est un si grand avantage pour mon fils que c’est à cela que nous

avons sacrifié notre aisance actuelle[134].»

Cependant, la réception tardait: «cela dépend, disait plaisamment la

duchesse, de son habit qui est très long à broder[135]».

Pour n’être pas encore officielle, la nomination n’en était pas moins

certaine. Le bruit s’en était répandu dans le public et Belleval, qui se savait

persona grata [136] , vint complimenter le nouveau commandant, mais d’Aiguillon, toujours mystérieux et toujours cachottier, l’accueille d’un propos narquois:

—Il y a donc des sorciers dans votre pays; et peut-être en êtes-vous un?

Belleval insiste: il se porte garant de la respectueuse sympathie de ses

camarades.

—Peut-être, fait d’Aiguillon qui, vraisemblablement en Bretagne, est

devenu Normand; je ne dis ni oui, ni non. En attendant, mon cher marquis, gardez au dedans de vous-même l’impression que peut faire naître notre conversation et n’en sonnez mot à personne. Soyez persuadé que je serai particulièrement charmé, si je suis votre capitaine, de pouvoir m’occuper de vous satisfaire et de vous être agréable.

Voilà bien le grand seigneur, cérémonieux et méfiant que nous

connaissons, multipliant les chut! chut! autour d’un secret qui est, en somme, celui de Polichinelle.

Mais son bel habit est enfin brodé; et la réception officielle fut un

triomphe pour le mari et... pour la femme. La duchesse est aux anges, et son écriture n’en est que plus illisible.

Fontainebleau, 20 octobre 1769.

«... M. d’Aiguillon est tout à fait en possession de la compagnie de

chevau-légers. Il a été reçu mercredi. Voici comment cela s’est passé.

La troupe a monté à cheval à 10 heures, ayant à leur tête les officiers de

service actuel. Deux de ceux qui n’en sont pas sont venus prendre M. d’Aiguillon et sont montés à cheval avec lui pour rejoindre les autres. Le roi est venu à 11 heures à cheval. M. d’Aiguillon l’a suivi et s’est rangé à côté de lui, en face de la troupe à qui le roi dit:

—Mes chevau-légers, je vous donne mon cousin le duc d’Aiguillon pour

capitaine-lieutenant; et je vous ordonne de lui obéir en ce qui concerne mon service.

Ensuite, en partant, le roi lui a fait un geste de la main rempli de bonté.

Les maréchaux de Soubise et de Richelieu se sont avancés et ont reçu son serment: après quoi, il s’est mis à la tête de la troupe et l’a emmenée au pas. Il leur a donné à dîner. En tout ils étaient 80.

J’ai été les voir, quand ils sont sortis de table, et leur ai dit toutes les

gentillesses dont j’ai pu m’aviser: je me suis rappelé toute ma coquetterie des États... Ils m’ont ramenée chez moi et j’ai traversé toutes les rues à leur tête, ce qui faisait un beau cortège. Voilà une description exacte...»

En tout cas, elle ne manque pas d’un certain brio, qui était bien dans le

caractère ferme et décidé de la duchesse; mais nous ne voyons pas que le beau régiment ait donné, avec la fougue brillante qui lui était familière, le temps de galop traditionnel en pareil cas. Le duc «l’a emmenée au pas». Un court billet de la duchesse nous révèle le secret de cette paisible allure.

«M. d’Aiguillon est encore à Fontainebleau. Il en revient mardi,

escortant le Roi à la tête des chevau-légers. Il prendra Sa Majesté à la Cour de France et la conduira jusqu’à Choisy: la course est un peu forte, n’étant pas habitué d’être à cheval. Aussi j’ai de l’impatience qu’elle soit finie. Il donne, en attendant le roi, une halte aux troupes qui sont d’autant plus sensibles à cette attention, qu’ils ne sont pas gâtés sur cet article, M. de Chaulnes (son prédécesseur qui venait de mourir) ne leur ayant jamais

donné un verre d’eau[137].»

Belleval rend compte, lui aussi, dans ses Souvenirs, de la cérémonie

d’investiture, mais en termes techniques et surtout plus concis. Par exemple, il nous en apprend ce que dut ignorer Balleroy de sa correspondante, les préliminaires; et l’information est d’autant plus vraie qu’il la tient de Mᵐᵉ

d’Aiguillon elle-même [138]. Il était constant que le roi avait promis à Choiseul les chevau-légers pour le vicomte, son parent; et quand Mᵐᵉ Du Barry vint le harceler avec la candidature de d’Aiguillon, il ne sut comment se dédire vis-à-vis d’un ministre qui exerçait encore sur lui un si grand empire. Il opposa à sa maîtresse sa parole:

—Tant mieux, répliqua Mᵐᵉ Du Barry; c’est une raison pour me

l’accorder. Ne faut-il pas punir Choiseul de ses méchancetés à mon égard?

Le roi ne put réprimer un sourire.

—Allons, allons, dites à M. d’Aiguillon qu’il a ma parole. C’était Mᵐᵉ Du Barry qui avait rapporté la conversation à la duchesse. Et

Belleval, en la consignant pieusement dans son journal, de l’appuyer de cette conclusion doucement ironique: «Ce qui prouve que les paroles des rois ne sont pas toujours des paroles d’évangile».

Au reste, n’ayant qu’à se louer de la bonhomie bienveillante de son

commandant, alors qu’il voyait en Choiseul un grand seigneur si hautain et si sec, Belleval glisse légèrement sur la nature des relations qui s’étaient établies entre d’Aiguillon et la Du Barry. Il les tient plutôt pour deux alliés devenus deux amis. Et si la comtesse se rend aussi fréquemment chez la duchesse, c’est en raison du sentiment très vif que celle-ci lui inspire, du fait même de son accord avec le duc.

Mᵐᵉ d’Aiguillon n’est pas moins discrète. A peine cite-t-elle une ou deux

fois, et incidemment, le nom de Mᵐᵉ Du Barry dans ses lettres à Balleroy. Nous aurons l’occasion de reparler de son attitude à la Cour devant la favorite, attitude qu’on sent commandée par le mari, mais qui n’était pas dépourvue d’une certaine gratitude affectueuse. Si d’Aiguillon était monté jusqu’au faîte des grandeurs, c’était bien à Mᵐᵉ Du Barry qu’il le devait.

Et il a fallu que cette femme, en dépit de l’obscurité de sa naissance, de

l’indignité de ses débuts et du laisser-aller de sa vie à la Cour, eût encore des qualités de charme et de bonté exceptionnelles, pour que les libellistes qui la traînèrent si volontiers dans la boue, en aient éprouvé quelque remords: car leurs pamphlets ignominieux rapportent des faits qui sont tout à la louange de la favorite royale.

Bien avant M. Vatel, dont le livre restera classique, Belleval commença

la réhabilitation—quoique le mot soit un peu gros—de Mᵐᵉ Du Barry à laquelle il avait voué un culte, qui fut presque de l’adoration, dans des circonstances qu’il n’est pas inutile de faire connaître.

Un de ses camarades, nommé Carpentier, pris d’un subit accès de folie,

avait déserté avec armes et bagages. Il avait été bientôt arrêté, jugé et condamné; il devait, dans les vingt-quatre heures, avoir «la tête cassée», comme on disait alors. Carpentier était très aimé du régiment; ses camarades s’émurent et Belleval, qu’on savait au mieux avec d’Aiguillon, «courut» à son hôtel lui demander la grâce du déserteur.

—Ce n’est pas par moi, lui répondit le duc, que vous l’obtiendrez du roi,

mais par Mᵐᵉ Du Barry. Revenez tantôt avec votre supplique et je vous mènerai chez elle.

A l’heure indiquée, Belleval, en grand uniforme, est reçu par d’Aiguillon

qui l’attendait et l’introduit chez la favorite, «comme un homme devant qui les portes sont toujours ouvertes».

Quand Belleval pénétra dans le sanctuaire, ce fut pour lui un

éblouissement.

«Elle était, dit-il, nonchalamment assise, plutôt même couchée dans un

grand fauteuil et avait une robe fond blanc, à guirlande de roses que je vois encore. Mᵐᵉ Du Barry était une des plus jolies femmes de la Cour... et certainement la plus séduisante par la perfection de toute sa personne. Ses cheveux qu’elle portait souvent sans poudre étaient du plus beau blond. Ses yeux bleus, bien ouverts, avaient un regard caressant et franc qui s’attachait sur celui à qui elle parlait et semblait suivre sur son visage l’effet de sa parole. Elle avait le nez mignon, une bouche petite et une peau d’une blancheur de la santé.

«Enfin on était bientôt sous le charme et c’est ce qui m’arriva si fort que

j’en oubliai presque ma supplique dans le ravissement où j’étais de la contempler. J’avais vingt-cinq ans alors. Elle s’aperçut bien de mon trouble que d’ailleurs le duc d’Aiguillon lui fit remarquer avec beaucoup de finesse et en lui tournant un compliment comme il savait les faire.»

Belleval se ressaisit et présenta sa requête avec une éloquence si

pressante, eu égard au peu de temps dont il disposait, que Mᵐᵉ Du Barry lui promit de parler immédiatement au roi, lui laissant espérer la grâce de son protégé.

—Monsieur le duc, ajouta-t-elle, sait bien que ses amis sont aussi les

miens et je le remercie de ne pas l’oublier.

Puis, après quelques questions obligeantes sur la famille de Belleval et

ses états de service, elle congédia les deux auditeurs en disant au jeune officier qu’il «aurait bientôt de ses nouvelles».

«Elle tendit la main au duc d’Aiguillon qui la baisa en lui disant: —C’est pour le capitaine-lieutenant. N’y aura-t-il rien pour la

compagnie?

Ce qui la fit rire et me valut la même faveur qu’au duc.»

Naturellement le [139] déserteur fut gracié. Comment s’étonner si, après une telle audience, Belleval devint un

adorateur passionné de cette Déesse... des petits Appartements!