Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Chapitre XXIII
Une «crillonnade».—La requête de «monsieur Lustucru».—Voyages à Paris
de Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Mission infructueuse de Balleroy auprès de Mᵐᵉ de
Maurepas.—Entrée sensationnelle à Paris.—Les Espagnols devant
Gibraltar.—Les travaux de Cherbourg.—Mᵐᵉ d’Aiguillon, la politique et
les voleurs.—Une créance sur Mᵐᵉ Du Barry.—Mariage du duc d’Agénois
avec Mˡˡᵉ de Navailles.—La petite vérole de Mᵐᵉ d’Agénois et les
perdreaux de Ruel.—«Laïus est mort».—Le procès Linguet.—Morts
successives du duc de Richelieu et d’Aiguillon.—Mercier devant les
caveaux de la Sorbonne.
A partir de 1782, la correspondance entre Balleroy et ses illustres amis
devient plus rare. Le chevalier n’en reste pas moins l’«attentif» aux petits soins pour la duchesse, et l’homme de confiance de son ancien chef. Il en est toujours récompensé par les compliments les plus flatteurs, les billets les plus aimables, les invitations les plus pressantes aux tirés du domaine d’Aiguillon.
Mais la duchesse est le plus souvent maintenant à Paris: il faut bien
produire M. d’Agénois et ne pas négliger Mᵐᵉ de Maurepas. Et le duc, toujours mécontent et boudeur, sans vouloir le paraître, n’écrit que de loin en loin, soit pour se plaindre de sa tante, soit pour jouer au propriétaire surmené de besogne.
Mᵐᵉ d’Aiguillon était rentrée au mois de janvier. Elle dit à Balleroy tout
son bonheur de revoir son époux et de partager avec lui les devoirs de l’hospitalité. Ils ont en ce moment les évêques d’Agen, de Condom et de Couseran—la province mitrée—; et pour les divertir, ils leur donneront les
Caquets [564] et le Devin de village. Il était alors très bien reçu qu’on offrît à des prélats, sur un théâtre de société, la représentation de telle ou telle pièce en vogue. Beaumarchais, quand il protesta, vers la même époque, contre l’interdiction de son Figaro, disait qu’il l’avait fait jouer devant une «assemblée de prélats» qui en avait félicité l’auteur.
Avant son départ pour Paris, Mᵐᵉ d’Aiguillon commente, suivant son
habitude, une nouvelle qui lui arrive de la capitale et qui a trait à la guerre maritime engagée entre la France et l’Angleterre: «Il est certain, monsieur le chevalier, que le général Crillon nous a donné là une très bonne crillonnade et que, dans le temps qu’il n’était connu que pour cet amphigouri, on ne se serait pas douté qu’il dût si bien faire parler de lui. Je souhaite qu’il réussisse aussi bien à Gibraltar, si on l’y envoie...» Elle croyait d’ailleurs à une paix prochaine; et, après avoir rappelé tous les services rendus à l’Etat par son mari, annoncé l’affluence des habitués au château, elle terminait sur cette petite phrase: «Monsieur Lustucru, de grognante et de gourmande mémoire, vous présente requête pour lui
apporter une provision de gimblettes et de croquignoles [565]».
M. le chevalier disait connaître son Molière et pratiquer le fameux vers
Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.
Quinze jours après, le duc lui écrivait pour l’instruire de la gravité de ses
occupations: les solliciteurs étaient si nombreux qu’il se voyait obligé de sérier, comme on dit aujourd’hui, ses invitations: nous relevons, entre autres noms, sur sa liste, ceux de Coniac, Saint-Aignan, d’Esterno,
Tinténiac, beaucoup de noblesse de Bretagne [566], l’ancien «bailliage d’Aiguillon».
Depuis le retour de sa femme au château—sans doute au printemps—le
duc, visiblement tourmenté par les nouvelles qu’elle avait rapportées de Paris, avait chargé son confident d’une mission délicate auprès de Mᵐᵉ de Maurepas. La «négociation» avait été «malheureuse»; il n’en remerciait pas moins le négociateur: «Il est bien difficile, concluait d’Aiguillon, de persuader à des gens de leur âge, prévenus, opiniâtres et accoutumés au despotisme le plus absolu dans leurs famille et société, qu’ils ont tort». L’autoritarisme de Mᵐᵉ de Maurepas s’expliquait, étant donnée l’influence qu’elle avait toujours exercée sur l’esprit de son époux.
Il s’agissait, ainsi que le laisse comprendre la lettre de d’Aiguillon,
d’affaires d’intérêt; et les vieillards, même ceux qui ont, comme Mᵐᵉ de Maurepas, des trésors de tendresse pour leurs neveux, sont bien souvent intraitables sur les questions pécuniaires. Mais Mᵐᵉ d’Aiguillon, quand elle serait auprès de sa tante, reprendrait la conversation et saurait quelles étaient les exigences et les appréhensions de la vieille dame, «pourvu que
celle-ci en parlât préalablement à M. Amelot[567]».
Ce fut à cette époque que «Mᵐᵉˢ Du Barry» furent reçues au château. Mᵐᵉ
d’Aiguillon y signale simplement leur présence, à propos d’un dîner donné
pour l’évêque d’Agen [568]. Et quelques jours après, elle annonce au chevalier son départ, le 17 ou le 18, «si elle n’a la maladie à la mode (la grippe)», pour arriver à Paris le 22 ou le 23. Elle demande en même temps: «Que dites-vous de la prise de Gibraltar? Il faut convenir que M. de Crillon
a eu une heureuse étoile[569]!» Une étoile bientôt éteinte! La nouvelle était fausse.
Mais voici la duchesse aux portes de la «bonne ville». Son entrée ne
laisse pas que d’y faire sensation:
«Il n’y a que moi, je crois, qui arrive de 200 lieues, à pied, à Paris. C’est
exactement ainsi que j’ai fait mon entrée. Une des petites roues a cassé net à Bourg-la-Reine, à cinq heures du matin, par un très vilain temps. Je n’en suis pas moins partie...»
Vainement elle cherche un fiacre... déjà à cette époque!... Mais elle
continue son chemin: «A huit heures, nous sommes arrivés avec mon fils, M. d’Abrieu, Mˡˡᵉ Delong (sans doute une femme de charge), mes chiens et moi, à la barrière où je harangue le commis de l’octroi pour qu’il n’arrêtât pas ma voiture. Il m’a d’abord pris pour fort mauvaise compagnie»; et l’éloquence de la voyageuse eût été sans doute en pure perte sans la croix du chevalier d’Abrieu et l’uniforme du comte d’Agénois.
Mᵐᵉ d’Aiguillon écrit du jardin de Madrid où demeure sa tante: «Nous
avons tous les soirs, et même à dîner, les courtisans désœuvrés de la
Muette[570]». Elle annonce le bruit du jour, la banqueroute du prince de
Guéméné: «On dit qu’il emporte 28 [571] millions. La maison de Rohan a toujours voulu trancher du souverain; dans cette occasion, ce n’est pas du
bon côté; elle et les siens y sont pour la forte somme[572].»
Elle est retournée à Paris, dans son hôtel, d’où elle écrit à Balleroy que le
démon de la chasse entraîne un peu partout: «J’ai voulu, monsieur le chevalier, vous laisser le temps de détruire tout le gibier de la terre où vous êtes, pour ne prendre pour vous écrire que le moment où je vous crois fatigué de carnage. Ne les tuez pas tous; laissez-en pour renouveler vos plaisirs pour l’année qui vient». Et, sans plus de préambule, la narratrice défile son chapelet de nouvelles: «On vous a mandé que les Espagnols avaient pris ce généreux parti vis-à-vis les Anglais; ils les ont laissé passer tranquilles, à leur barbe, jeter neuf vaisseaux dans le port de Gibraltar, faire
une promenade dans la Méditerranée [573]». Elle note les impressions de la population parisienne en présence d’une campagne menée avec autant d’incapacité et d’inertie, et passe, sans autre transition, à des affaires d’ordre privé. Malgré les «mots d’honnêteté» échangés entre M. d’Aiguillon et M. de Fitz-James, celui-ci est encore à payer les dettes de son fils. Puis la duchesse parle théâtre: «Les nouvelles des spectacles, dont vous jugez bien que je suis plus instruite par mon fils que par moi, sont qu’il y a eu hier aux Italiens deux pièces nouvelles, que toutes deux sont tombées à
plat, avec justice, ce dit-on [574]».
La correspondance de 1783 est en déficit. Celle de 1784 se réduit à trois
lettres. Mais nous y découvrons cet intéressant détail que le duc d’Aiguillon a renoncé enfin à son splendide isolement. Il est revenu à Paris; et il en écrit au chevalier qui, lui, n’y est plus: «Le duc d’Harcourt (gouverneur de la Normandie) mettra sûrement du zèle, de l’activité et de l’économie dans la direction des travaux de Cherbourg; mais, à en croire la marine, la réussite est physiquement impossible; et tout l’argent qu’on y emploiera est inutilement perdu; je souhaite qu’ils se trompent et ce ne sera pas la
première fois [575]». D’Aiguillon voyait encore Mᵐᵉ de Maurepas; car il dit l’avoir ramenée de la Comédie à sa maison de Madrid.
Le chevalier était sans doute à Balleroy, dans le château ancestral; car
Mᵐᵉ d’Aiguillon lui écrit sur le ton moqueur qui lui est propre: «Votre province est dans ce moment favorisée du ciel, puisqu’elle possède Mᵐᵉ de Flamarens et tous ses charmes, Mᵐᵉ Seguin (?) et toutes ses grâces, Mᵍʳ
l’archevêque de Bourges et toute sa sueur [576]».
Vers la fin de l’année, elle se décide à faire le voyage de Ruel, une terre
qu’elle n’aime pourtant pas, disait jadis la grosse duchesse. Elle y va «prendre des alignements pour des plantations». Les promenades sont belles et le parc regorge de lapins (ceci à l’intention du chevalier), et brusquement: «Je ne vous parlerai pas politique, 1º parce que je n’y entends rien, 2º parce que cela m’ennuie. Je ne vous parlerai pas plus de voleurs,
quoiqu’on en raconte de superbes histoires [577]».
Par une coïncidence assez curieuse, Mᵐᵉ Du Barry, qui avait précisément
passé à Ruel les premières heures de sa déchéance, réglait, dans cette même année 1784, ses comptes avec M. d’Aiguillon. Le roi venait de rembourser les millions qui étaient dus à l’ancienne maîtresse de Louis XV. Mᵐᵉ Du Barry paya donc au duc 227.000 livres qu’il lui avait prêtés sous le nom de Binet de Beaupré. Il avait même fait opposition pour le montant de cette somme sur toutes les valeurs appartenant à l’ex-favorite. Et M. Vatel en déduit cette assertion, un peu aventurée, que si M. d’Aiguillon avait été réellement l’amant de la Du Barry, il n’aurait pas exercé une aussi
rigoureuse répétition[578].
Le dossier Balleroy ne contient également, pour l’année 1785, que trois
lettres des d’Aiguillon; et ce sont les dernières. Elles nous apprennent un nouvel événement survenu dans la famille, événement qui lui permet
d’espérer qu’elle ne s’éteindra pas du côté mâle: le duc d’Agénois [579] s’est marié avec Mˡˡᵉ de Navailles. Mais le jeune ménage a cependant éprouvé une déception: «Mᵐᵉ d’Agénois n’est plus grosse: elle en a pris tout de suite son parti». Son médecin l’a trouvée en bon état. «En conséquence, elle a été
inoculée [580] hier matin. Elle est établie au Gros-Caillou. M. d’Aiguillon y passe toutes les journées; et son mari est établi avec elle: elle est très contente et jamais il n’y a eu un tel zèle... Je l’ai vu partir (sans doute de l’hôtel d’Aiguillon) avec attendrissement, mais je me suis bien gardée de le
faire paraître[581]».
A son tour, le duc tient son ami au courant de la santé de sa bru, dont il
estime que «le caractère s’est un peu plus développé». Veut-il dire (car c’est toujours le même homme de qui l’allure, le geste et la parole sont volontiers énigmatiques), veut-il dire que la nouvelle duchesse d’Agénois est moins sotte?... En tout cas l’inoculation a réussi: la jeune femme ne sera pas marquée. Mais il a eu encore d’autres tracasseries: le procès des Langeac (les bâtards de La Vrillière) sera prochainement jugé; la santé de Mᵐᵉ de Maurepas est dérangée et il part pour Madrid. Puis il tympanise le beau-père de son fils. Comme il attend Balleroy pour chasser les perdreaux de Ruel, il tâchera de les lui conserver «contre la rage de M. de Navailles qui, entre mille prétentions, a celle d’être un grand chasseur: il n’a pas celle d’être un bon père, à peine a-t-il vu sa fille dans sa maladie quoiqu’il dise
l’aimer à la folie [582].»
Mᵐᵉ d’Aiguillon était restée depuis quelque temps à Madrid auprès de sa
tante. Elle n’en est pas moins à l’affût des nouvelles et fait part au chevalier de son butin:
«Je ne vous parle pas seulement de la mort de notre voisin de
Touraine[583]:
Laïus est mort; laissons en paix sa cendre.
Vous savez que c’est M. Du Châtelet qui est exécuteur testamentaire. S’il
trouve moyen de payer ses dettes [584], je le tiens bien habile.
On dit qu’elles iront à huit millions...
La reine vient mardi à Paris et doit aller à l’Opéra et le soir voir les
illuminations[585]. Vous ne serez pas fâché d’apprendre que l’ambassadeur d’Espagne tira hier un feu d’artifice sur le toit de sa maison, ce qui effraya
un peu ses voisins, surtout M. de la Reynière[586].»
Ainsi l’adversaire acharné, l’ennemi implacable du duc d’Aiguillon,
Choiseul, qui, renversé par lui, avait réussi à l’abattre à son tour, était mort, sans avoir pu remonter au pouvoir, malgré l’appui, non dissimulé, de Marie-Antoinette. C’est qu’il était aussi odieux au roi que d’Aiguillon l’était à la reine. Non pas que Louis XVI ait jamais partagé contre Choiseul la prévention de certain parti qui le représentait, suivant une note de
Soulavie[587], comme l’e.d.s.p., (l’Empoisonneur de son père), c’est-à-dire du Dauphin, fils de Louis XV. Le roi, très dévot, éduqué par M. de la
Vauguyon [588] et Mesdames, ne pardonnait pas à Choiseul d’avoir été l’amant de la Pompadour, de même que son vrai grief contre d’Aiguillon était la liaison du ministre avec la Du Barry.
Le duc retourna-t-il jamais dans ce domaine qu’il avait habité pendant
près de huit années consécutives, qu’il avait amélioré, embelli et qui, grâce à l’habile gestion d’une femme d’un dévouement infatigable, lui avait permis de tenir une petite cour, moins brillante, il est vrai, que celle de Choiseul, mais digne de son nom et de sa maison?
Nous ne voyons nulle part qu’il ait repris le chemin d’Aiguillon. Et il
n’en eut certes pas la pensée. Il était maintenant à Paris et l’espoir lui était revenu en y fixant désormais ses pénates. Pourquoi ne serait-il pas plus heureux que Choiseul, maintenant surtout que ce formidable adversaire avait disparu?
Tombé du pouvoir, l’ambitieux, fût-il doué d’une perspicacité géniale,
s’illusionne toujours plus que personne. Il ne tient compte ni des leçons du passé, ni des contingences futures. Il se croit victime des injustices humaines, mais trop indispensable à la marche des affaires pour ne pas obtenir un jour ou l’autre une éclatante réparation. D’Aiguillon n’avait-il pas, dans sa propre famille, un exemple de ces retours inespérés de la fortune? Maurepas, son oncle, après une disgrâce qui avait duré plus d’un quart de siècle, n’était-il pas mort, les mains au gouvernail?
La vie que traîna désormais d’Aiguillon, toujours malade, soit à Paris,
soit à Ruel, n’a pas assez occupé l’Histoire, pour qu’elle ait gardé les moindres traces des faits et gestes du politicien déchu, pendant les trois ou quatre années qui précédèrent sa mort. Les Mémoires du temps citent à peine son nom: encore cet éphémère souvenir n’est-il qu’un vague écho de l’interminable procès que soutenait le duc contre Linguet. L’attitude du grand seigneur vis-à-vis du publiciste ne s’était pas modifiée. Cet orgueil, renforcé de mépris, voulait ignorer le faquin qui, se croyant insuffisamment payé pour ses peines et services, osait attaquer un descendant du grand cardinal devant le Parlement. Le journaliste, si âpre dans ses revendications, après s’être montré si peu scrupuleux comme avocat, n’était guère intéressant; mais le duc et pair qui apportait à défendre ses louis un tel esprit de chicane, l’était-il davantage? En tout cas, Linguet n’était pour lui qu’une espèce et sa réclamation une fadaise. Dans leur correspondance avec Balleroy, ni le duc, ni la duchesse ne soufflent mot d’un procès qui défraya si longtemps les conversations de la Cour et de la Ville.
Persuadé que d’Aiguillon l’avait fait rayer du barreau, le 11 février 1774,
par un arrêt du parlement Maupeou, Linguet entendit lui imputer la responsabilité de toutes ses disgrâces. L’occasion lui parut favorable, en 1786, une fois que le duc fut rentré à Paris, de lui intenter un procès. Marie-Antoinette en tressaillit de joie. Et alors que, forçant l’entrée de la grand’chambre, à la tête de 300 avocats nouvellement inscrits, Linguet prononçait, au milieu d’une foule immense, une plaidoirie triomphale, des amies de la reine notaient fidèlement tous ces incidents d’audience que la malignité publique allait appuyer de si perfides commentaires.
Linguet était-il si convaincu de la bonté de sa cause? On dit qu’à son
heure dernière, presque sur les marches de l’échafaud, il reconnut ses torts envers d’Aiguillon.
Il en est de certaines existences officielles, qui furent longtemps agitées
et tumultueuses, se répandant au loin, soumises aux fluctuations les plus diverses de l’opinion et ballottées par les souffles les plus contraires, comme de ces grands fleuves qui, après un cours souvent contrarié par les résistances du sol et par les lois de la nature, se perdent et disparaissent pour ainsi dire avant de s’abîmer dans la mer. Quand d’Aiguillon mourut le 1ᵉʳ
septembre 1788 [589], il était déjà bien oublié dans la mémoire des hommes. Le Journal de Paris n’enregistra son décès que le 4, et la Gazette de France n’en parla seulement que le 9. Son cousin, le maréchal duc de Richelieu, l’avait «précédé de trois semaines, dit Mercier, dans les caveaux de la Sorbonne». Tous deux «rejoignaient ainsi le fameux ministre qu’ils avaient voulu singer». Résumant le rôle de chacun au XVIIIᵉ siècle, le chroniqueur philosophe ajoutait: «Nous devons nos mœurs modernes au duc (de Richelieu) et la nouvelle fermentation politique à l’ancien commandant de Bretagne: sans le duc de Richelieu mon Tableau aurait eu certainement d’autres couleurs». Et comme ce précurseur du romantisme, disciple convaincu de Rousseau, ne manque jamais une occasion de chevaucher le trépied sybillin, il conclut sur cette prosopopée que n’eût pas désavouée son illustre maître:
«Sainte et véridique histoire, quand je voudrai t’écrire, je me
transporterai à la porte du caveau de la Sorbonne: et là, j’interrogerai de mon mieux les singuliers personnages qu’elle renferme; et que sait-on? si en faveur de mon amour pour la vérité, leurs voix ne me répondraient
pas[590].»
La duchesse d’Aiguillon, dans cette lugubre solitude, avait trouvé des
accents d’émotion plus sincères et d’expression moins ampoulée: il est vrai qu’elle parlait, en mère et en fille désolée, devant les tombes encore récentes de «ce qu’elle avait aimé le plus au monde».