Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Chapitre IX
Riposte de Maupeou: cassation de l’arrêté.—Pluie de couplets et
d’anecdotes satiriques.—Avanies prodiguées à Mᵐᵉ Du Barry.—Insolences
et mécomptes des parlementaires bretons d’après Mᵐᵉ d’Aiguillon.—La
journée du 3 septembre.—Louis XV revient aux traditions de son bisaïeul.
—Le sac du roi et le char de la blanchisseuse de d’Aiguillon.—Indulgence
et pitié.—Le Parlement de Paris courbe la tête.—Mᵐᵉ d’Aiguillon et ses
«chers Bretons».
L’arme qui blessait d’Aiguillon atteignait du même coup la royauté.
Maupeou, tout satisfait qu’il dût être de la flétrissure du fonctionnaire, ne pouvait cependant admettre qu’elle s’étendît jusqu’au prince. Aussi envoyait-il à Saint-Hubert, pavillon de chasse où séjournait volontiers Louis XV, l’arrêté du parlement avec un projet de cassation que signa le roi et que le chancelier envoya immédiatement à l’impression.
Cette riposte de Maupeou ne suffisait pas à laver d’Aiguillon de la honte
qu’il avait subie et que n’avait su lui éviter Mᵐᵉ Du Barry, si bien préparée pourtant à ce rôle de sauveteur. La malignité des libellistes en prenait texte pour cribler d’épigrammes la protectrice et le protégé. Un couplet de vaudeville, écrit «sur l’air du Déserteur» fait dire au duc:
Oublions jusqu’à la trace
De mon procès suspendu.
Avec des lettres de grâce
On ne peut être pendu.
Je triomphe de l’envie,
Je jouis de la faveur.
Grâces aux soins d’une amie,
J’en suis quitte pour l’honneur[157].
Le duc de Brissac prétendait que d’Aiguillon «avait sauvé sa tête, mais
qu’on lui avait tordu le col». Et Maurepas qui ne laissait jamais échapper l’occasion de placer un mot, fût-ce aux dépens d’un parent ou d’un ami, ajoutait: «Je crains bien que de tout ceci, il ne reste à mon neveu que le
jaune[158].» On sait que d’Aiguillon avait le teint safrané.
Louis XV le voyait d’une autre couleur.
«—Comme il est pâle! disait-il, à son petit lever, en l’apercevant de loin.
—Votre Majesté juge toujours les gens bien favorablement, répliqua le
duc d’Ayen: tout le monde le voit bien noir[159].»
Un mauvais plaisant eut, paraît-il, l’audace d’envoyer à d’Aiguillon un
dégraisseur auquel il persuada que le duc était très sourd et qui lui cria en présence d’une brillante assemblée: «On m’a dit que vous me demandiez
pour laver les taches qui sont sur votre cordon bleu [160]».
Des faits autrement graves que le colportage de couplets ou d’anecdotes
satiriques ne pouvaient échapper à l’observation du principal intéressé. La future reine de France, qui n’avait pas encore atteint sa quinzième année, était manifestement prévenue contre Mᵐᵉ Du Barry: il ne manquait pas de bonnes volontés pour remplir cet office, ne fût-ce que celle de M. de Choiseul, d’autant mieux écouté de la Dauphine, que la fille de Marie-Thérèse devait son mariage à ce partisan résolu de l’alliance autrichienne. Aussi, dès le 9 juillet, donnait-elle à sa mère cette impression de la Du Barry, qu’«elle était la plus sotte et la plus impertinente créature qui fût imaginable». Marie-Antoinette s’était trouvée à côté d’elle au jeu du roi:
«elle lui avait cependant parlé quand il le fallait[161]».
De leur côté, les ennemis de d’Aiguillon entendaient profiter de leur
victoire. L’arrêt du Parlement était à peine rendu, qu’ils le répandaient dans tout Paris par des colporteurs, que pourchassait vainement d’Hémery,
l’inspecteur de police, chargé de la surveillance de la librairie[162]. La
rumeur publique voulait que la duchesse de Gramont [163], sœur de Choiseul, traversant la Provence et le Languedoc pour aller à Barèges, eût tenté de soulever les Parlements de ces deux provinces contre la décision du conseil suspendant le procès de d’Aiguillon. Et le maréchal de Richelieu avait eu à cet égard une explication des plus vives avec le duc de Choiseul.
L’ambassadeur d’Autriche en France, Mercy-Argenteau, relate
l’anecdote à Marie-Thérèse, puis lui en raconte une autre, démontrant de reste comment d’habiles courtisans savaient développer chez Marie-Antoinette une antipathie qui trouvait là un terrain si propice et qui devait bientôt rejaillir de Mᵐᵉ Du Barry sur d’Aiguillon. La dauphine avait vu, non sans déplaisir, qu’on entraînait son mari dans les soupers du pavillon de l’Hermitage, où le roi, revenant de la chasse, se rencontrait avec sa maîtresse. Or, Mᵐᵉ de Noailles, dame d’honneur de Marie-Antoinette, avait conseillé à la jeune princesse d’y accompagner par politique le dauphin. Choiseul, qu’avait consulté la dauphine, avait estimé que la place de Marie-Antoinette n’était pas aux soupers de l’Hermitage, qu’elle «ne devait pas le demander», mais que «si le roi le lui proposait, elle devait s’y prêter avec
une apparence de plaisir[164]».
Des avanies, visant plus directement la favorite, et de ce fait autrement
outrageantes, ne lui étaient pas épargnées par l’entourage et surtout par la famille de Choiseul. La duchesse de Gramont, beauté arrogante et superbe, qui avait convoité la succession de Mᵐᵉ de Pompadour auprès de Louis XV, se faisait remarquer plus particulièrement par son insolence envers Mᵐᵉ Du Barry. Si, certain jour, à Choisy, les dames de la cour s’étaient refusées à laisser la maîtresse du roi prendre place au milieu d’elles, c’est que la duchesse de Gramont était une des instigatrices les plus actives de ce complot féminin. Sa parente, la comtesse, n’était pas une des ennemies les moins acharnées de Mᵐᵉ Du Barry; et les propos injurieux dont elle l’avait
accablée lui avaient valu un exil à quinze lieues de Paris [165].
Ce dut être surtout à cette heure critique, dans le courant de juillet 1770,
que l’alliance se scella définitivement, sous les auspices du chancelier, entre la femme si cruellement offensée par les affronts «des Choiseul» et l’homme, au cœur débordant de rancune, que le Parlement croyait avoir marqué d’une flétrissure indélébile.
D’Aiguillon n’était pas parti pour Veretz, comme l’avait écrit la
duchesse; mais il était toujours sur les chemins, suivant de près une affaire qui touchait si fort à son honneur, alors que sa femme, fidèle au programme qu’elle s’était précédemment tracé, restait à Paris pour surveiller les intérêts de M. d’Aiguillon et pour lui apporter, dès son retour, le réconfort d’un accueil toujours souriant.
Nous ne voyons pas, à moins que ses lettres ne se soient égarées, qu’elle
ait appris ni commenté à son correspondant l’arrêt qui avait noté d’infamie le duc d’Aiguillon et provoqué, de ce fait, un tel retentissement dans le pays.
La première lettre que nous retrouvions de sa main, depuis ce coup de
foudre, date du 23 août 1770 et ne parle que des affaires de Bretagne. Il n’avait pas suffi au Parlement de Rennes de voir «entaché» l’ancien commandant de la province; il avait voulu encore protester contre les lettres patentes du 27 juin qui en avaient suspendu le procès; et rêvant d’une de ces coalitions, qui étaient la négation même du pouvoir royal, il avait invité les autres Parlements à se fédérer pour demander des explications au souverain sur la punition infligée aux deux procureurs généraux de Rennes.
La réplique ne s’était pas fait attendre. Dix-huit bretons avaient été
mandés à la Cour où ils devaient se rendre le 20 août [166]:
«Je ne veux pas, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy, sur un ton d’aimable
ironie, que vous appreniez par d’autres que par moi la détention de votre
cher cousin, M. de Lohéac[167]: l’intimité qui était entre vous vous y rendra sûrement très sensible. Voici le fait: Vous avez vu toutes les sottises de notre Sénat breton et surtout celle des 18 membres qui se sont distingués, à la tête desquels étaient MM. de Lohéac et La Noue: ce qui a déterminé le roi à en faire justice. On dit qu’ils ont été menés au Château de Vincennes. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils ont été arrêtés en sortant de chez le roi... Ces messieurs s’étaient présentés, la veille, chez tous les ministres qui avaient refusé de les voir. Ils ont voulu aller voir le Grand Couvert. L’huissier leur a dit de la part du premier gentilhomme qu’ils eussent à se retirer. Vous voyez qu’ils n’ont pas été tant fêtés. On croyait que cette nouvelle ferait plus de bruit à Paris... et tout ce que le crédit du ministre qui les protège (Choiseul) a pu faire, ce fut de suspendre leur peine...
«... Ces messieurs nous ont fait l’honneur de faire brûler notre mémoire
(celui de Linguet) par la main du bourreau. L’arrêt est lui-même un mémoire. Si je peux en avoir, je vous l’enverrai: il vous paraîtra aussi plat
qu’il est long[168].»
Fut-ce l’effervescence nouvelle de ces incorrigibles bretons; ou la
malveillance avérée des Parlements de Bordeaux et de Toulouse, en ce
même mois d’août à l’égard de d’Aiguillon [169]; ou bien encore l’influence de la Du Barry à qui le duc avait enfin fait comprendre que l’arrêt du
conseil du 3 juillet n’était pas une solution[170], influence qui précipita la détermination d’un «homme dont on n’obtenait jamais ni un oui, ni un
non[171]?»—Toujours est-il que Louis XV prit, le 2 septembre, une décision inattendue et que Maupeou reçut l’ordre, le même jour, d’en préparer l’exécution.
Le 3, comme si le souvenir de son bisaïeul, entrant, botté et le fouet à la
main, au Parlement, pour lui dicter ses volontés, eût enfin secoué la torpeur du plus indolent des monarques, Louis XV arrivait au Palais, dans sa voiture de chasse, «ventre à terre, précédé des quatre compagnies rouges et
du vol[172]».
Mais laissons la parole à Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, le lendemain, racontait la
scène au chevalier:
«Voilà donc enfin le roi tout à fait roi, Dieu soit loué! Sa Majesté a été
hier au Parlement et voici le détail de la bonne besogne qu’il y a faite: il a ordonné qu’on lui apportât toutes les minutes et autres papiers ci-dessus nommés (les informations relatives aux affaires de Bretagne) et les a fait mettre dans un sac qu’il avait apporté tout exprès, ainsi que le registre sur lequel était l’arrêt du 2 juillet, et celui dans lequel ils demandaient réparation au roi...» Avant cette opération, Louis XV avait répondu aux remontrances du Parlement sur la détention des magistrats de Rennes, qu’ils avaient été justement punis et qu’il sévirait contre tous ceux qui imiteraient leur conduite. Quand il eut enlevé jusqu’à la dernière pièce d’une procédure aussi filandreuse qu’elle avait été irritante, le roi signifia au Parlement qu’il eût à «se retirer dans ses chambres pour y remplir sa seule fonction, qui est d’administrer la justice». La duchesse avait remarqué le discours du
chancelier, au nom du roi, discours «très long et très fort [173]». Elle ajoute que Paris «n’a pas applaudi généralement» à cet acte d’autorité. Mais en vérité «la folie et l’insolence des parlements étaient poussées trop loin». Elle s’étonne cependant que le maréchal de Richelieu n’ait pas agi aussi énergiquement avec celui de Bordeaux. Pourquoi n’a-t-il pas fait biffer sur le registre du Parlement un arrêt identique à celui du 2 juillet, quoiqu’il en eût l’ordre? Il faut qu’il ait eu quelques raisons particulières qu’il est
difficile d’élucider[174].
Quand Mᵐᵉ d’Aiguillon dit que «Paris n’a pas applaudi généralement»,
elle est, en vérité, bien indulgente, car le roi avait à peine enlevé «le sac qu’il avait apporté avec lui», que les épigrammes pleuvaient de nouveau dru comme grêle, sur la Du Barry et son obligé. Cette peste de Mairobert ouvrit
le premier le feu[175]. Avec quel luxe de détails il décrit l’élégant «vis-à-vis» donné, prétend-il, à la comtesse par d’Aiguillon reconnaissant! Cette voiture surpasse en magnificence les carrosses envoyés jadis à Vienne pour la dauphine (encore une cause d’animadversion, si l’anecdote est vraie, contre le duc et son amie). Sur les panneaux, les armoiries de la dame avec son fameux cri: Boute en avant! Et que de galantes peintures! Colombes se becquetant sur des nids semés de roses; cœurs transpercés de flèches, au milieu des attributs de Cupidon coquettement enguirlandés. Les housses du siège des cochers, les supports des laquais par derrière les roues, les moyeux et jusqu’aux marchepieds, tout était du dernier fini. D’Aiguillon l’avait payé, paraît-il, 52.000 livres. Il eut la douleur de constater que la comtesse ne s’en servait pas. Le roi l’avait trouvé trop somptueux pour sa maîtresse et celle-ci le bouda. Que l’anecdote fût vraie ou fausse, un bel esprit la saisit au vol et la métamorphosa en huitain:
Pourquoi ce brillant vis-à-vis?
Est-ce le char d’une déesse,
Ou de quelque jeune princesse?
S’écriait un badaud surpris,
—Non!... de la foule curieuse
Lui répond un caustique... non!
C’est le char de la blanchisseuse
De cet infâme d’Aiguillon.
Alors que Louis XV opérait son coup de force, Choiseul était en
villégiature, au château de la Ferté, chez le banquier de la cour, Laborde. Mais son parti veillait. Estomaqués, un instant, par la séance du 3 septembre, comme l’avaient été les d’Aiguillon par l’arrêt déshonorant du Parlement du 2 juillet, les Choiseul s’étaient ressaisis, pour abominer, avec moins d’anecdotes, il est vrai, «l’infamie, les bassesses et les fourberies» de leurs adversaires. Mᵐᵉ Du Deffand avait envoyé à Walpole «l’imprimé du Parlement», le bulletin qu’elle avait reçu de «la grosse duchesse» (la
douairière d’Aiguillon) n’étant «ni exact, ni fidèle[176]». Et ce qui avait le plus particulièrement irrité les amis de Choiseul, c’est que le chancelier, dans son discours, avait représenté d’Aiguillon comme «honoré de la confiance du roi et chargé de ses ordres»; c’est qu’il avait déclaré «sa conduite irréprochable».
Quelques jours auparavant, la correspondante de Balleroy avait insisté
sur la signification véritable d’un acte qui exaspérait le parti Choiseul:
«Je comprends que vous ayiez été très aise en apprenant le détail de la
journée du 3: en vérité, on peut, à mon avis, l’appeler journée; car c’est une vraie victoire que le roi a remportée sur les ennemis de son autorité, victoire dont je fais plus de cas, que de celles de tous les conquérants, en ce qu’elle peut et doit procurer la paix et qu’elle n’a fait répandre que de l’encre et non du sang. Enfin, de ce moment, si le roi veut soutenir ce qu’il a fait et seulement ne pas vaciller, il redevient roi, et, en vérité, il ne l’était pas.»
Après cet hommage, si ferme et si net, rendu au principe d’autorité, la
duchesse revient à ses «chers bretons», qui, quoiqu’elle en ait, la préoccupent toujours. Une nièce de Lohéac, protégée de Mᵐᵉ d’Aiguillon vraisemblablement à cause de sa parenté avec Balleroy, Mˡˡᵉ de Quéhillac, vient d’écrire à la grande dame. Sollicitée par un autre de ses oncles, M. de Goyon, de tenter une démarche auprès de la duchesse, pour qu’elle
intéressât La Vrillière (Saint-Florentin)[177] à la cause de Lohéac, Mˡˡᵉ de Quéhillac s’en était d’abord défendue, ne sachant si M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon ne déclineraient pas une telle mission. Puis, cédant à un mouvement de pitié, et pour n’être pas taxée d’indifférence, elle avait déféré au désir de Goyon. La duchesse lui répondit par une «lettre ostensible»—terme employé jadis pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui une «lettre ouverte».
Celle de la duchesse prouve une bonté d’âme, une générosité plus fortes
que le juste ressentiment d’outrages et d’humiliations si longtemps endurés. Depuis que M. d’Aiguillon a quitté le commandement de Bretagne, écrit sa femme, il ne s’est plus mêlé en rien des affaires de la province, sinon pour rendre service aux hommes «dont il connaît les bonnes qualités». Il ignore donc «la punition» que le roi, «très mécontent», se réserve d’infliger au Parlement de Bretagne; mais par amitié pour Mˡˡᵉ de Quéhillac, Mᵐᵉ d’Aiguillon ira recommander à la bienveillance de son oncle M. de Lohéac.
Quelle délicatesse et quel tact chez cette femme que sa correspondance,
sa conduite, toute sa vie enfin présentent comme une énergique! Elle laisse à son mari, ce personnage plutôt haineux et vindicatif, l’honneur d’une décision, dont elle assurera, messagère officieuse, l’exécution.
Mais, comme chez elle, l’esprit d’observation, que nous savons très vif
et très aiguisé, ne perd jamais ses droits, elle termine sur ce trait le récit de son anecdote: «M. de Goyon en a été très reconnaissant, mais il n’a pas donné un écu à sa nièce; seulement elle a ainsi acquis le droit de lui dire tout ce qu’elle veut». Droit de bien maigre rapport: car Mᵐᵉ d’Aiguillon dut pourvoir, toujours en considération de Balleroy, à l’établissement de Mˡˡᵉ de Quéhillac; et ce fut pour la duchesse un de ses plus cruels soucis. Sa protégée était d’une famille où les facultés mentales étaient fort mal équilibrées; et ses prétentions pécuniaires étaient si bizarres et si exorbitantes que Mᵐᵉ d’Aiguillon s’en lamente à maintes reprises au cours de sa correspondance avec Balleroy.
Le 4 septembre, le Parlement de Paris s’était assemblé. Encore tout
étourdi du coup qu’il venait de recevoir, il se débattit dans une lutte longue et ardente sans pouvoir prendre de décision. La séance fut remise au lendemain; et ce fut le 6 seulement que se terminèrent les débats. Le parti de la modération l’avait emporté. D’un commun accord, on «ajournait l’affaire au 3 décembre». Mais la cour rendait en même temps un arrêt pour protester contre le piège tendu à sa bonne foi et contre les agissements,
injurieux pour elle, du chancelier et du contrôleur général[178].
Paris, loin «d’applaudir», s’était révolté... «généralement». La province
avait suivi le mouvement. «Tous les parlements se donnent la main, écrit Mᵐᵉ Du Deffand; ils marquent leur mépris et leur indignation contre le
chancelier; le contrôleur général rendra bientôt sa déroute complète [179].»
La circonspection du Parlement de Paris déconcerta bien des gens, dit le
libraire Hardy[180]. Et comme s’ils avaient eu la prescience de l’avenir, les mécontents regrettèrent que les parlementaires n’eussent pas porté un coup plus vigoureux «pour ne pas laisser au chancelier le temps de faire de nouvelles entreprises et de couronner son plan destructif de l’autorité des magistrats».
L’effervescence, ainsi que l’écrivait Mᵐᵉ Du Deffand, n’en couvait pas
moins dans tous les parlements de province, au détriment des représentants de l’autorité royale. Et la duchesse d’Aiguillon, si indulgente qu’elle fût, ne pratiquait pas assez le pardon des injures pour ne pas éprouver un malin plaisir à voir patauger dans le plus effroyable gâchis les politiciens de Bretagne et le successeur de son mari, naguère si durs, si injustes, si méprisants vis-à-vis de M. d’Aiguillon. Tenue au courant des affaires de la
province, elle en devisait allègrement avec Balleroy[181].
En vain, disait-elle, a-t-on pu apaiser l’agitation qui menaçait de
reprendre, en avisant la noblesse que sa turbulence «donnerait gain de cause» à ses puissants ennemis. «Cet expédient a déjà réussi deux ou trois fois; mais tout s’use à la longue»: sachant qu’ils sont redoutés du commandant, ces brouillons finiront, à la tenue des Etats, par «s’échapper; et aucun frein ne pourra les arrêter... Je compte que ce sera sur la demande du roi et à la rentrée du Parlement qu’on jouera les grands jeux». Mᵐᵉ d’Aiguillon ne «le regrette pas». «Il est juste que ce gentil prélat, ainsi que vous l’appelez (Girac l’évêque de Rennes) et le premier commissaire (Duras) ressentent les biens de la paix qu’ils ont mis dans cette province... Ce qui ne laissera pas que de les y acheminer, c’est que l’on me mande que l’évêque et le premier commissaire sont brouillés à tout jamais avec l’intendant. Faux et sot, comme il est, il peut leur donner du fil à retordre... Quand il est question de nuire, il n’y a pas de sot qui ne trouve de l’assurance...»
La duchesse n’a plus d’autre pensée que la Bretagne. Toutes les lettres
qui vont se succéder jusqu’à la rentrée du Parlement de Paris sont uniquement consacrées au malaise intérieur d’une province dont les hommes politiques prétendent singer l’Angleterre (l’anglomanie était alors fort à la mode). Or le Parlement britannique rentre le 20 novembre. Celui de Rennes ne tardera pas à reprendre séance. Les Etats y comptent bien. «En attendant, on pelote... On a nommé une commission pour répondre au mémoire de Linguet.» Les évêques se récusent; celui de Rennes tout le premier, «parce que M. d’Aiguillon est son plus mortel ennemi». Et la duchesse de protester. «Le fat! ce serait lui faire trop d’honneur que d’avoir pour lui d’autre sentiment que celui du mépris.» Le haut clergé se refusant d’ailleurs à siéger dans cette commission, «trois abbés Chalotinistes» furent nommés qui durent «travailler à force» et nous «verrons leur bonne
besogne: elle ne m’inquiète pas beaucoup [182]».
Les distractions des villégiatures suburbaines ne détournent guère Mᵐᵉ
d’Aiguillon de son unique pensée: il est vrai qu’elle se trouve dans la
«thébaïde» d’Aulnay [183], la propriété de Mᵐᵉ de Laigle, dont la solitude ne lui est pas désagréable: «ce n’est pas la beauté du lieu, je n’en connais pas de plus triste; ce n’est pas la beauté du temps, il en fait un à ne pas mettre le nez dehors». Elle n’en pense pas moins à «la chère Bretagne».
«Il me semble, dit-elle, que les cartes se brouillent tant qu’elles peuvent;
et je vous avoue que je n’en suis pas fâchée... M. de Duras et le joli évêque sont dans le plus grand embarras: Dieu les y maintienne! On dit que l’on envoie 40 bataillons en Bretagne...»
Evidemment, la duchesse exagère: mais la fermentation d’un pays
qu’elle connaissait trop bien ne lui échappait pas; et malgré qu’un autre théâtre, qu’un drame bien plus grandiose, s’imposent désormais à son attention, elle ne cessera de suivre, parallèlement à l’action dirigée par Maupeou contre le Parlement de Paris, le mouvement de la Cour de Rennes, condamnée cependant à s’effacer dans l’ombre de sa grande sœur.