Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Chapitre XIV
Un mauvais jour de l’an pour Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Conseils de prudence.—
Les galas de d’Aiguillon et de Mᵐᵉ du Barry: «le noir serpent» et l’œuf
d’autruche.—On s’écrase chez Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Bouderies entre le
ministre et la favorite.—«Le mauvais sujet».—Confidences de Mˡˡᵉ Chon:
Mercy-Argenteau serait-il berné?—L’intrigue Narbonne.—Réconciliation
des deux alliés.—La contre-police de d’Aiguillon: Dumouriez et consorts
embastillés.—L’exil du comte de Broglie, d’après Mᵐᵉ d’Aiguillon.—
Indiscrétions de Septimanie.—Récriminations de Rohan.—Insuccès
diplomatiques du premier ministre.
L’affaire de la Pologne était moins instante. De ce fait, Marie-Antoinette
crut avoir retrouvé sa liberté d’allures; et le parti d’Aiguillon ne tarda pas à s’en apercevoir.
Aux réceptions officielles de janvier 1773, Mᵐᵉ Du Barry s’était
présentée chez la Dauphine, accompagnée de ses deux dames, la maréchale
de Mirepoix[278] et la duchesse d’Aiguillon, et, de plus, flanquée de Mˡˡᵉ Chon, sa belle-sœur. La princesse ne leur dit pas un mot. Seulement, la fine mouche, pressentant quelque orage, prit les devants, et, dans une lettre qu’elle écrivait, le 13 janvier, à sa mère: Je crois, insinue-t-elle, que M. d’Aiguillon a voulu persuader à Mesdames Du Barry qu’elles avaient été mal traitées... J’ai parlé à tout le monde en général... Mais le ministre ne
s’est jamais plaint de moi pour lui [279].
En tout cas, écrit de son côté Mercy, «je n’en fus pas quitte à si bon
marché vis-à-vis de M. d’Aiguillon, qui me dit, entr’autres choses piquantes, qu’il semblait que Mᵐᵉ la Dauphine eût le projet de narguer le roi par la façon dont elle traitait les personnes qu’il affectionnait le plus». A son tour, Mercy se fâche: il réplique qu’il ne faut pas rejeter «l’odiosité» du conflit sur la princesse, qui serait en droit de suivre l’exemple de son époux et de ses tantes à l’égard de la favorite. Il conclut qu’on a lieu d’être «satisfait de la Dauphine», mais que si elle était forcée de «se révolter», il répéterait au roi son entretien avec d’Aiguillon. Aussitôt celui-ci de se radoucir, de protester de «son zèle pour la Dauphine»; mais, «il désirerait qu’elle employât, pour plaire au roi, toutes les grâces dont la nature l’a
douée[280]».
Marie-Thérèse morigène vertement sa fille. Déjà, en souvenir sans doute
des prévenances qu’elle-même avait prodiguées à Mᵐᵉ de Pompadour, elle avait écrit, le 30 septembre 1771, à Marie-Antoinette: «Vous ne devez connaître ni voir la Barry d’un autre œil que d’être une dame admise à la Cour et à la société du roi».
Aujourd’hui elle veut que, «sans affectation», Marie-Antoinette «adresse
quatre à cinq fois par an la parole à la favorite», elle ne «saurait mieux
confondre M. d’Aiguillon [281]».
Mais, en vérité, ce pauvre Mercy a fort à faire avec l’humeur changeante
de son «archiduchesse». La semonce de Marie-Thérèse a-t-elle eu raison de l’intransigeance de la jeune femme? Celle-ci a-t-elle «réparé» comme elle l’avait promis à son conseiller intime? Toujours est-il que, quinze jours après la mercuriale de la mère, la fille «se conduit avec plus de sagesse, de prudence et de succès que ne semblent le comporter son âge», les ennuis dont l’accablent ses entours et les «vilaines intrigues» qui
l’enveloppent[282].
Deux mois plus tard, le vent a tourné; et voici que notre ambassadeur,
désorienté, explique, la mort dans l’âme, à sa souveraine, tous les efforts qu’il a tentés, en pure perte, pour rendre un peu de stabilité à un esprit aussi mobile. Il s’est évertué à lui faire comprendre, s’autorisant en cela de toutes les règles de la diplomatie, qu’elle ne doit laisser jamais «apercevoir aux gens qu’elle les a démasqués», attendu qu’elle «doit un jour gouverner ce
royaume[283]».
Toutefois, ces piqûres d’amour-propre étaient loin de décourager ceux
qu’elles blessaient si sûrement. Ils n’en sentaient que mieux la nécessité d’«affirmer hautement leur ligue», pour nous servir d’un mot de Pidansat de Mairobert. D’où ces deux fêtes magnifiques que se donnèrent réciproquement à Versailles les d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry, fêtes que le chroniqueur décrit avec complaisance, et dans ses Anecdotes, et dans les
Mémoires de Bachaumont [284].
C’était à son hôtel de la place d’Armes, que la femme du ministre avait
reçu, le 18 février, la maîtresse du roi, au milieu d’un cercle de grandes dames richement parées. Dans les salons aménagés avec un goût exquis, on avait joué des petites pièces de circonstance, dansé un ballet, qu’avait suivi un superbe souper; et cette brillante soirée s’était terminée par un bal masqué d’un entrain extraordinaire. Parmi les divertissements, la Fête villageoise, due à la plume alerte de l’abbé de Voisenon, l’oncle de Mᵐᵉ Favart, avait été plus particulièrement applaudie. L’auteur y parlait d’un certain «serpent noir», où le roi, présent à la fête, voulut voir le chancelier Maupeou. L’application était peut-être exacte. La haine grandissait chaque jour entre les deux anciens alliés; et la galerie comptait les coups:
«On dit, prétend Mᵐᵉ Du Deffand, que le chancelier chancelle, que le
duc d’Aiguillon aiguillonne... que le combat est un combat à mort. Le ciel
en soit loué, qu’ils périssent tous deux... [285]»
Or, Maupeou saisit, comme le roi, l’allusion, mais trouva la plaisanterie
mauvaise, et la reprocha très âprement à Voisenon qui, l’année précédente, avait écrit des couplets en son honneur.
La politesse que rendit la comtesse à d’Aiguillon dans un hôtel acheté
par elle à Versailles, était plus encore l’apothéose de la maîtresse du logis, apothéose à laquelle le spectacle coupé, porté sur le programme, offrait un
cadre complaisant [286]. Un œuf d’autruche occupe le centre du grand salon: une voix appelle Mᵐᵉ Du Barry dans cette direction; et, dès qu’elle s’approche, Cupidon sort tout armé de l’œuf. Ce qui signifie qu’un seul regard de la comtesse fait éclore l’amour. Mais ce «proverbe»—ainsi qu’on dénommait les allégories mythologiques, alors si fort à la mode—en comportait un second de sens moins précis ou passible tout au moins de double sens, car les mauvais plaisants de la Cour pouvaient en appliquer le mot à d’Aiguillon aussi bien qu’au roi: l’Amour perdait son bandeau, démonstration évidente de la tendresse «éclairée (!!)» du prince pour la
déesse de ce délicieux palais [287].
La correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon avec M. de Balleroy ne dit mot
de ces fabuleuses réceptions. D’ailleurs, nous avions déjà remarqué combien elle est sobre de détails, quand il s’agit de Mᵐᵉ Du Barry. L’impression qui se dégage d’abord (et nous l’avons également signalée) du compte rendu que la duchesse croit devoir donner au chevalier de toutes ces fêtes officielles, c’est son profond dégoût pour la basse adulation des courtisans courant s’aplatir devant l’idole que, la veille encore, ils salissaient de leurs injures. En effet dans ce même mois de février 1773, quelle ruée d’appétits serviles aux sportules ministérielles! La lettre suivante, adressée au prince Henri de Prusse, en dit plus que de banales déclamations sur une telle frénésie:
«L’empressement de se rendre chez M. le duc d’Aiguillon continue
tellement qu’on se cogne et se serre de tous côtés. Il y a tous les jours autant de monde qu’il y peut en tenir. On s’appuie l’un sur l’autre en se haussant sur la pointe du pied pour être aperçu. M. le prince de Tingry, enterré dans la foule, élève la voix tout à coup en criant:
—Je ne sais si Mᵐᵉ la duchesse m’entrevoit, mais je lui rends mes
hommages bien sincèrement [288].»
Que de palinodies et même sur le degré le plus rapproché du trône! La
Dauphine qui, malgré l’étourderie naturelle à son âge et à son caractère, est entretenue par son entourage dans un état perpétuel de méfiance, s’inquiète de la «façon de penser et d’agir» du comte de Provence, l’homme aux petits
papiers[289]. Le voici maintenant en rapports continus, par un commis des affaires étrangères, avec le «monstre», ainsi qu’il appelait d’Aiguillon dans ses instructions à sa belle-sœur. Aussi l’ombrageux Mercy-Argenteau, consulté par Marie-Antoinette, lui conseille-t-il fort sagement, lui qui a peut-être pénétré le louche et tortueux personnage qu’est déjà le comte de Provence, «de ne jamais mêler dans ses entretiens avec lui aucune confidence, ni discussion, sur des matières d’intrigue, ni sur les différentes
personnes qui y sont intéressées [290]».
Dans cette correspondance secrète qu’il entretient avec l’impératrice-
reine et qui, à côté de commérages insignifiants, ouvre souvent sur l’histoire du temps des horizons inattendus, l’ambassadeur d’Autriche ne définit pas autrement l’esprit, les vues, les tendances, les projets du comte de Provence; mais nous ne serions pas surpris si les conférences mystérieuses qui rapprochaient le frère du roi du premier ministre ne se rattachaient pas à une nouvelle intrigue où le duc d’Aiguillon, tremblant toujours pour la solidité de son crédit, s’était embarqué fort inconsidérément.
Depuis quelque temps, il était en froid avec la trop nombreuse et trop
avide parenté de Mᵐᵉ Du Barry. Il s’était très nettement refusé, après l’abbé Terray,—honnête homme ce jour-là—à payer les dettes de jeu du Roué. Et Mˡˡᵉ Chon en avait pris de l’humeur, d’autant que sa belle-sœur avait
approuvé la résistance du ministre des affaires étrangères [291]. Mais la comtesse n’en avait pas moins une absolue confiance dans cette astucieuse personne qu’était Mˡˡᵉ Chon. Aussi d’Aiguillon, redoutant une rupture définitive et voulant la prévenir en se créant des titres essentiels à la gratitude de Mᵐᵉ Du Barry, proposa-t-il à la maîtresse de Louis XV de la «faire rentrer en grâce auprès de la famille royale». Le comte de Provence était tout désigné, en raison de l’amitié que lui témoignait Mᵐᵉ Adélaïde, pour favoriser la combinaison du ministre; et vraisemblablement d’Aiguillon dut le pressentir à cet égard; mais l’intermédiaire qu’il jugea plus apte encore à le seconder directement fut la comtesse de Narbonne, dame d’atours de Mᵐᵉ Adélaïde, fort en faveur auprès de la fille de Louis XV. Et Mercy admire la grandeur d’âme de Mᵐᵉ de Narbonne, gardant si peu rancune à d’Aiguillon d’avoir voulu la faire chasser jadis du service de la princesse, qu’elle se dévoue aujourd’hui aux intérêts du premier ministre.
Il est vrai que le duc lui avait promis, en cas de réussite, de l’intéresser [292] dans le renouvellement des fermes générales et d’attribuer la mairie de Bordeaux à son fils—le futur et le dernier conseiller de Napoléon. M. d’Aiguillon, s’exclame Mercy, ignore donc le peu d’influence de Mᵐᵉ Adélaïde, «caractère faible, inconséquent, léger» sur l’esprit de la Dauphine? Mais l’obligeante Narbonne entretient par ses mensonges les illusions du ministre. Vain espoir en effet: un jour Marie-Antoinette, à qui son mentor recommande instamment de «ne jamais parler de ce qui pourra se dire dans la famille royale sur le compte de M. d’Aiguillon» lui rapporte un mot très significatif de son mari à Mᵐᵉ Adélaïde. Cette princesse l’entretenait des pourparlers du ministre; le Dauphin lui répondit sèchement:
«—Ma tante, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues
du duc d’Aiguillon; c’est [293] un mauvais sujet.»
«Mᵐᵉ Adélaïde, écrit Mercy-Argenteau, en eut la parole coupée[294].» Marie-Thérèse s’indigne, à son tour, des «démarches du ministre aussi
déplacées que ses lumières sont bornées». Mais elle est «tranquille», parce qu’elle voit que son ambassadeur met sa fille en «bon chemin».
Ainsi encouragé, Mercy provoque les confidences de Mˡˡᵉ Chon, devenue
l’ennemie de M. d’Aiguillon. Elle lui dit «tout ce qu’il veut». Elle se gausse de la présomption de l’homme d’Etat qui prétend «amener à ses vues» la famille royale par l’intermédiaire de Mᵐᵉ de Narbonne. Et elle a prévenu sa belle-sœur, (elle le lui répète même devant l’ambassadeur), qu’elle serait «la dupe» de ce chimérique projet. Lui, Mercy-Argenteau, s’étonne. Mᵐᵉ Du Barry et M. d’Aiguillon le tourmentèrent jadis pour qu’il combattît l’influence de Mᵐᵉ Adélaïde sur la Dauphine et pour qu’il inspirât à Marie-Antoinette une salutaire défiance contre les manœuvres de Mᵐᵉ de Narbonne. Il réussit. Et voici maintenant qu’on suit «des voies que l’on avait pris tant de soin à détruire!» La favorite est toute déconcertée et prie le diplomate étranger de l’aider à sortir d’embarras.
Entre temps Mᵐᵉ Adélaïde, sur le conseil de sa confidente, écrit au roi; et
celui-ci de lui répondre aussitôt, en l’invitant à user de son ascendant sur l’esprit du Dauphin pour l’engager à se montrer plus sociable, etc... Colère de la Dauphine, partagée par la famille royale, contre Mᵐᵉ Adélaïde, colère si peu dissimulée que cette princesse déclare à Mᵐᵉ de Narbonne (et Mercy tient le fait de Marie-Antoinette) que, tout en l’aimant beaucoup, elle «se brouillerait avec elle,» si cette dame continuait à l’entretenir «d’idées suggérées par M. d’Aiguillon et par la comtesse Du Barry». A quelques jours de là, le duc somme l’intermédiaire de remplir sa mission; et Mᵐᵉ de Narbonne est obligée de reconnaître qu’elle a trop présumé de son crédit. Le ministre, à la fois irrité et mortifié, la tance de la belle façon: il avait promis à Louis XV qu’elle emporterait l’affaire haut la main: à elle
maintenant de s’en tirer comme elle pourra [295].
Il faut dire que Mercy tenait de Mˡˡᵉ Chon toute cette histoire qui
d’ailleurs était la fable de Paris[296]. Mais nous ne serions pas autrement surpris que la malicieuse créature l’eût quelque peu enjolivée, pour se divertir aux dépens du bonhomme, avec la complicité de Mᵐᵉ Du Barry et de M. d’Aiguillon, dont l’affection réciproque, un instant ébranlée, s’était mieux que jamais ressaisie; car un intérêt commun et pressant leur commandait d’être en ce moment plus unis que jamais.
Le comte de Broglie, toujours fort aigri contre le ministre, n’en
continuait pas moins sa correspondance avec le roi. Il avait fini par lui conseiller de se chercher, lui aussi, un gâteau. Allait-il se montrer partisan d’une politique à la Choiseul, politique qu’il avait si durement
critiquée[297] [298] ? Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il travaillait à renverser d’Aiguillon, s’il ne pouvait le supplanter. Même, s’il faut en croire l’Espion dévalisé, atroce pamphlet du maître des requêtes, Baudoin de Guémadeuc, il avait projeté de «donner à Mᵐᵉ Du Barry le chevalier de
Jaucourt [299]». Le ministre en conçut un très vif dépit, d’autant que l’officieux de Broglie avait obtenu, grâce à la favorite, d’être envoyé au-devant de la future comtesse d’Artois, à la place de son frère le maréchal. Cependant, Dumouriez, qui prétendit plus tard avoir voulu protester contre l’abandon de la Pologne et l’inanité des promesses faites à la Suède, Dumouriez, secrètement encouragé par Louis XV, préparait, ou était censé préparer à Hambourg une expédition, qu’étouffèrent dans l’œuf son arrestation et celle de Favier, autre agent du comte de Broglie et presque son oracle.
C’était M. de Creutz, le ministre de Suède, seul admis du corps
diplomatique aux fêtes de M. d’Aiguillon et de la Du Barry [300], qui avait
donné l’éveil à celui-là [301]; c’était encore la maîtresse du roi qui avait
révélé à son ami le secret de son amant [302]. Et d’Aiguillon, pour en saisir les preuves, d’organiser aussitôt cette contre-police que le baron de
Gleichen [303] considérait, à défaut de tout autre mérite, comme le seul titre de gloire du ministre français. Seulement, si d’Aiguillon avait pu intercepter
la correspondance échangée entre Dumouriez et Favier[304], ses agents avaient négligé de mettre sous les scellés les papiers de Favier; et le secrétaire du comte de Broglie, Dubois-Martin, s’empressa de les subtiliser. Le premier ministre, qui jusqu’alors avait mené grand bruit, constatant l’embarras du roi fort peu soucieux d’expliquer son rôle dans l’affaire, jugea prudent de ne pas le presser davantage. Au reste Louis XV lui avait fait comprendre l’inutilité de ces recherches, en mettant sous ses yeux des notes insignifiantes qu’il tenait du comte de Broglie. Puis il avait nommé une commission chargée d’enquêter sur les faits et gestes de Dumouriez, Favier et consorts qui avaient pris le chemin de la Bastille.
Mais Broglie entendait dégager pleinement sa responsabilité de
l’aventure: «Vous me rendrez la justice de croire, écrivait-il à d’Aiguillon, que je n’ai jamais trempé et ne tremperai jamais dans de pareilles
saloperies[305].» Et il exigeait du ministre son entière justification, pendant qu’il affirmait au roi: «C’est beaucoup plus à moi qu’au sieur Favier qu’en veut M. d’Aiguillon.»
Le conflit s’envenima. Les amis du ministre allèrent répandre partout
(c’est la version adoptée par le duc de Broglie) que le comte avait usé du secret du roi dans son intérêt personnel. Broglie, furieux, d’autant que Louis XV lui avait amoindri sa mission auprès de la comtesse d’Artois, adressa au ministre un insolent défi, dont la duchesse d’Aiguillon nous apprend ainsi le châtiment:
«23 septembre.—Les nouvelles du jour sont l’exil du comte de Broglie
qui est envoyé à Ruffec apprendre à écrire et à parler. On dit beaucoup qu’il a intrigué avec les gens qui sont à la Bastille. Tout ce que je sais, c’est qu’il en est très capable et qu’il a écrit à M. d’Aiguillon une lettre dont le style
n’a pas plu au roi et qui lui a valu son exil [306].»
Ce dut être une décision pénible pour Louis XV, qui, tout égoïste qu’il
fût, affectionnait le comte de Broglie[307].
Car il savait pertinemment qu’il sacrifiait en lui un serviteur zélé et qu’il
était lui seul le vrai coupable, puisque, à force de vouloir multiplier sa correspondance secrète, sans même en prévenir son principal agent, il l’avait embrouillée au point de la rendre inextricable. D’Aiguillon en avait profité pour compromettre Broglie auprès de Mercy. Il lui reprochait d’avoir usé du secret royal pour combattre l’alliance autrichienne (les lettres de Favier exaltaient la Prusse). L’ambassadeur de Marie-Thérèse, qui avait
fait jadis de Broglie le confident de ses inquiétudes[308], s’indigna de ce qu’il appelait une trahison. L’impératrice-reine et le Dauphin lui donnèrent raison.
Et cependant comme cette disgrâce dérouta toutes les prévisions! Peu de
jours auparavant, le bruit avait couru dans les galeries de Versailles que le comte de Broglie serait appelé à recueillir la succession de M. d’Aiguillon. Mercy en avait fait pressentir l’éventualité à l’impératrice; et Marie-Thérèse lui avait répété à peu près dans les mêmes termes que le 2 août: «M. le duc d’Aiguillon, tout mauvais sujet qu’il est (le mot du Dauphin) nous convient
mieux, dans les circonstances présentes, que le comte de Broglie[309].»
Le ministre et son amie avaient compris le danger: ils oublièrent leurs
querelles. Mais d’Aiguillon n’en restait pas moins soupçonneux, inquiet, agacé: car la crainte perpétuelle de se compromettre paralysait ses moyens d’action. Il se sentait épié par des ennemis puissants et se croyait trahi par ses plus fidèles auxiliaires. Le cabinet noir dont il usait largement, à l’égal d’ailleurs des autres ministres européens, lui réservait souvent, à côté d’indications utiles, d’amères déceptions. C’est ainsi que la correspondance de Septimanie d’Egmont avec le roi de Suède l’avait désagréablement surpris. Sa chère cousine ne le ménageait pas et l’accusait formellement
d’avoir abandonné la Pologne pour une misérable question d’écus [310]. Elle faisait en outre un éloge immodéré de Choiseul. Passe encore, se dit d’Aiguillon; mais la comtesse d’Egmont transmettait des nouvelles politiques à Gustave de la part de Creutz! C’était intolérable. Et d’Aiguillon de s’en expliquer avec l’ambassadeur de Suède. La scène vaut la peine d’être contée.
Le duc avise Creutz dans l’appartement du roi, le serre entre deux portes,
le saisit par un bouton de son habit et l’apostrophe:
—Comment voulez-vous que je réponde des secrets de votre maître,
puisqu’il passe son temps à les écrire aux belles dames de Paris?
—Oh! balbutia le Suédois, des bagatelles!
—Vous les connaissez donc? Et vous en avez parlé à la comtesse
d’Egmont!
Creutz, apeuré, court chez Septimanie et la supplie d’être à l’avenir plus
prudente[311].
D’Aiguillon n’est guère plus heureux avec Rohan. Cet écervelé
ambitionne, lui aussi, la place de premier ministre[312]. Et cependant le duc a pour lui des trésors d’indulgence. Il ferme les yeux ou accepte la misérable justification du prélat sur sa piteuse crédulité à Vienne, sur ses fredaines dans les boudoirs et ses fraudes à la douane. Evidemment l’inconséquence du prélat rend sa concurrence peu dangereuse; mais son brusque rappel, impatiemment désiré par Marie-Thérèse, rejetterait les Rohan dans le camp de Maupeou. Et le cardinal se pose en victime: «On m’a cherché toutes les chicanes, jusqu’à vouloir éplucher ma comptabilité!
[313]» Sa famille appuie ses revendications. Si d’Aiguillon continue à rester neutre, le prince de Soubise, qui l’accuse de «mauvais vouloir», exigera le retour immédiat de son parent, et le ministre n’y saurait consentir qu’autant
que le prélat rentrerait en France disgracié[314].
Somme toute, l’année 1773 avait été plutôt mauvaise pour le prestige du
secrétaire d’Etat aux affaires étrangères; et Mercy soulignait malicieusement les échecs successifs d’une politique s’ajustant trop volontiers à la nonchalance du maître. La difficulté de «faire rentrer le prince de Parme dans ses devoirs envers le roi d’Espagne»; l’obstacle
apporté par l’Angleterre à l’armement de Toulon [315]; la probabilité de la paix entre la Turquie et la Russie laissant à cette dernière puissance les mains libres: autant d’atouts dans celles de l’Autriche qui devaient rendre son alliance précieuse et nécessaire pour la France, but impatiemment
poursuivi par Marie-Thérèse et favorable à l’extension de son empire[316].
Il n’était pas jusqu’à la Curie romaine, d’ordinaire dans les meilleurs
termes avec le gouvernement du Roi Très Chrétien, qui ne lui donnât de l’ennui. C’était surtout depuis l’expulsion des Jésuites. D’Aiguillon qui passait pour leur ami et qui savait la dévotion de Louis XV si souvent assiégé par la peur de l’enfer, avait préparé, avec Maupeou, une déclaration rappelant la congrégation, mais en la mettant sous l’autorité épiscopale. Or, les partisans des Jésuites étaient trop exclusifs; et le savant ouvrage de M. Frédéric Masson démontre, de reste, combien les négociations étaient
épineuses [317] et le peu de chances qu’elles avaient d’aboutir.
Aussi s’explique-t-on le jugement, peut-être trop sévère, car il ne tenait
pas assez compte des difficultés de l’heure, que portait Marie-Thérèse, sur le premier ministre de son «bon frère» le roi de France: «Doué de peu de génie et de talent et harcelé par les faits, il ne se trouve pas en mesure de nous susciter des embarras. Notre besogne serait bien plus difficile, si le duc de Choiseul, si bien intentionné qu’il était, se trouvait encore en place.»
Soit; mais quel bénéfice la France avait-elle tiré de l’alliance
autrichienne?