Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Chapitre XII

 

Pronostics sur le futur ministère.—Dîners diplomatiques.—Entrevue de

Mercy-Argenteau avec la favorite et Louis XV.—Echange de lettres aigres-

douces entre Mᵐᵉ Du Deffand et la duchesse de Choiseul.—Le dîner de

Luciennes.—Jugement sévère de la duchesse de Choiseul.—Au

décintrement du pont de Neuilly.—Conspiration de Mesdames contre la

Du Barry.—Le régiment des Suisses.

 

Le duc d’Aiguillon allait connaître un travail autrement difficile, délicat

et pénible que celui d’une cavalcade sur un champ de manœuvres, un travail auquel il n’était pas suffisamment préparé, mais que son ambition, servie par une présomption sans bornes, se croyait assuré de mener à bonne fin.

Or la situation que lui avait laissée Choiseul était, à l’extérieur comme à

l’intérieur, enchevêtrée de telles complications, qu’eût-il pratiqué une politique toute personnelle, ou continué celle de son prédécesseur, il ne pouvait s’attendre à d’éclatantes victoires diplomatiques. Et, de fait, dans les trois années de son ministère, il ne compta guère que des insuccès et des échecs: son manque de décision, sa crainte de déplaire et surtout sa complète ignorance de la mentalité royale, ondoyante et diverse en son indolence voulue, le condamnaient fatalement à cette politique sans résultats. Habile administrateur en Bretagne, il devait être à Versailles le plus médiocre des ministres.

Son avènement avait exercé néanmoins l’imagination, toujours en éveil,

des courtisans. On lui prêtait, ainsi qu’à ses collègues, les combinaisons les

plus subtiles. On le voyait déjà, avec le chancelier et M. de Boynes[218] «se porter au grand pouvoir» et travailler «longtemps de front» à l’expédition des affaires. Mais, disait-on, des causes de conflit divisaient Maupeou et d’Aiguillon: celui-ci, en prévision des «troubles de l’Europe» qui pourraient «entraîner la France», demandait au conseil des impôts que refusait le chancelier; mais son esprit souple et avisé l’emporterait enfin sur l’autoritarisme de Maupeou pour être mis à son tour en échec par la

pondération de M. de Boynes[219].

Mᵐᵉ Du Deffand n’édifiait pas de moindres romans. Elle voyait déjà

Terray «sauter», pour s’être permis d’avoir payé, sans consulter le ministre,

les sommes dues à la Chalotais [220]. Or, c’était d’Aiguillon qui, soucieux de se rendre populaire, avait pris l’initiative de faire restituer ses pensions à l’exilé de Saintes.

Il mettait à profit les dîners que donnaient en son honneur «ses amis»,

pour pratiquer le plus largement possible avec les cours étrangères cette politique d’apaisement qu’il avait inaugurée dès son entrée au ministère. Le 28 juillet, à Compiègne, la duchesse de Valentinois, dame d’atours de la comtesse de Provence, avait prié à souper, avec le duc et la duchesse d’Aiguillon et le duc de la Vrillière, une partie du corps diplomatique, le nonce, les ambassadeurs d’Autriche et de Sardaigne. Il est vrai que, Mᵐᵉ Du Barry étant de la fête, Fuentès et Carracioli, représentants de l’Espagne et des Deux-Siciles, s’étaient fait excuser. Mercy-Argenteau a raconté la scène. C’était la première fois qu’il se rencontrait avec la sultane favorite: à celle-ci le nonce et l’ambassadeur de Sardaigne prodiguaient leurs grâces. Mercy attendit qu’elle lui adressât la parole; et, très sensible à cet accueil, le diplomate écrit: «Je reçus plus de distinction que n’en avaient éprouvé les autres». Aussi, quand le duc d’Aiguillon, toujours dans l’esprit de son rôle, le prit à part et l’avertit que le roi lui donnait un rendez-vous pour le surlendemain chez Mᵐᵉ Du Barry, Mercy n’eut-il garde d’y manquer. D’ailleurs d’Aiguillon l’y conduisit, et, sous prétexte d’aller examiner des estampes dans une pièce voisine, laissa Mercy en tête-à-tête avec la dame du logis, qui s’empressa de faire asseoir le diplomate à côté d’elle et de lui conter ses doléances. Elle était désolée «qu’on l’eût prévenue auprès de la Dauphine par les calomnies les plus atroces, en lui attribuant des propos irrespectueux pour son Altesse Royale», alors qu’elle avait «fait les plus justes éloges des charmes» de la princesse.

On sait en effet le mot prêté à la Du Barry et rapporté—naturellement—à

Marie-Antoinette; elle aurait appelé la vigilance du vieux monarque sur les périlleuses inconséquences de cette «petite rousse»; paroles imprudentes

autant que cyniques, si jamais elles furent prononcées;[221] car elles ne pouvaient que révolter la pudeur de la femme et blesser cruellement l’orgueil de la future reine.

La Dauphine, poursuit la comtesse, «n’a cessé de me témoigner une

sorte de mépris».

Mercy lui prodiguant de bonnes paroles, Mᵐᵉ Du Barry entre en

confiance, et, le cœur sur la main, ne lui cache rien de son histoire. Elle lui parle de son entrée à Versailles, lui dit comme elle s’ingénie à désennuyer le roi et ce qu’elle pense des gens de la cour: si elle s’exprime ainsi en toute liberté, c’est que sa belle-sœur, «surveillante qui la garde à vue pour le duc d’Aiguillon», est absente. Et cet aimable bavardage (au fait Mercy est-il bien exact?) se continue jusqu’au moment où paraît le roi.

—Dois-je me retirer, Monsieur? dit-elle (elle ne l’appelle pas encore la

France).

Louis XV est seul avec l’ambassadeur. Lui aussi se plaint amèrement.

Son petit-fils est incapable de diriger la Dauphine, dont la jeunesse trop exubérante a besoin d’être mise en garde contre les pièges qui l’entourent. Aussi veut-il confier à Mercy-Argenteau la surveillance de la princesse. Il remarque chez elle «des préventions et des haines qui lui sont suggérées». Il invite donc le diplomate à «voir souvent» Marie-Antoinette: il l’autorise même à lui parler en son nom.

Mercy trouve la mission délicate: il le dit. Le roi, embarrassé à son tour,

rappelle d’Aiguillon et la comtesse restés dans le cabinet de toilette. Il se lève:

—Il est tard, je vais souper avec mes enfants.

Quand il est parti, le premier ministre et la favorite pressent Mercy de

revenir souvent causer aussi simplement avec le roi[222].

Louis XV, volontiers timide, n’avait pas dit à son interlocuteur d’où

venaient ces «préventions», ces «haines». Et Mercy, qui en connaît la source et qui veut répondre à la confiance du roi, ne dissimule pas que ses tentatives de conciliation trouvent du côté de Mesdames une opposition irréductible.

En effet, ce n’étaient pas seulement de grandes dames, mais les propres

filles de Louis XV et surtout Madame Adélaïde, qui menaient la campagne, poussant devant elles la Dauphine, déjà fort entraînée à subir cette pression familiale. Mercy-Argenteau, redoutant un éclat, s’était efforcé, le 31 juillet, après son entretien avec le roi, de faire appel à la prudence de la jeune princesse, si impulsive de sa nature. Reprenant le thème cher à Marie-Thérèse et à Kaunitz, Mercy redoublait d’instances et de prières auprès de Marie-Antoinette, pour qu’elle eût «l’air d’ignorer le vrai état de la favorite et la traitât sans affectation comme toute femme présentée...» et surtout pour qu’à aucun prix elle ne suivît «les directions de Mesdames». Il crut l’avoir persuadée: car elle lui promit d’adresser la parole à Mᵐᵉ Du Barry, lorsqu’elle entrerait au cercle de la cour. Et comme il la suppliait de persévérer dans sa résolution, sans, bien entendu, en instruire Mesdames, la Dauphine parut choquée d’une insistance qui semblait mettre en doute la parole donnée. Il est vrai qu’elle ne la tint guère; car, le 11 août, alors que, suivant sa convention avec Mercy, elle s’approchait de l’ambassadeur, debout à côté de la comtesse, elle rebroussa aussitôt chemin: la voix impérieuse de Mᵐᵉ Adélaïde lui avait crié qu’il était temps de partir; et la petite Dauphine avait suivi docilement sa tante.

Mᵐᵉ Du Barry ne put dissimuler au roi le dépit qu’elle avait ressenti d’un

tel affront, et Louis XV qui, de bonne foi, avait supposé à l’ambassadeur d’Autriche une influence réelle sur l’esprit de Marie-Antoinette, lui dit, le lendemain, d’un ton moqueur:

—M. de Mercy, vos avis ne fructifient guère; il faudra que je vienne à

votre secours [223].

D’autre part, les débuts de d’Aiguillon qu’avait accueillis, avec une

certaine faveur, la diplomatie étrangère, avaient rencontré plutôt de la méfiance chez les Choiseul. Et même la duchesse avait failli se brouiller avec Mᵐᵉ Du Deffand, après un échange de lettres où elle s’était départie quelque peu de son aménité coutumière, dans une note de vivacité et d’aigreur que ne méritait pas sa correspondante. Mᵐᵉ de Choiseul lui avait

écrit le 9 juillet[224] que, si elle respectait la mère, elle n’était pas éblouie de la politesse qu’affectait le fils. «Je suis seulement ennuyée d’en entendre parler. Il fait le mort, mais gare à la résurrection! Car les bons ne seront pas assis à sa droite.» Du fait même de cette déclaration, Mᵐᵉ Du Deffand, qui rêvait peut-être d’accommodements futurs, s’était crue autorisée à des avances qu’elle trouvait toutes naturelles:

«Je dirai à Mᵐᵉ d’Aiguillon tout ce que vous me dites d’elle, mande-t-

elle à la duchesse de Choiseul. La fortune de son fils ne lui tourne pas la tête: c’est une très aimable femme.»

La dame de Chanteloup se montra excessivement froissée que sa

correspondante eût répété un éloge qui serait «une bassesse indigne d’elle», car elle aurait «l’air de quémander la bienveillance» de la douairière.

Pendant un long mois, la «petite-fille» et la «grand’maman» disputèrent,

à perte de vue, sur cette question de... point d’honneur, qui semblait tout de même au bon abbé Barthélemy, intermédiaire bénévole entre les deux parties, un raffinement de «délicatesse» chez la duchesse de Choiseul. Mais cette exagération de susceptibilité allait trouver en quelque sorte sa justification dans un de ces petits événements de cour, qui prenaient alors les proportions d’un gros scandale et dont parle incidemment une lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon au chevalier de Balleroy. La femme du ministre raconte à son confident ses petites misères. Elle a souffert d’un rhume qui «dégénéra en fluxion sur un œil qu’elle eut poché» pendant quelques jours:

«Comme j’étais engagée à dîner chez Mᵐᵉ Du Barry à Luciennes avec

tout le corps diplomatique et que ma belle-mère devait y débuter, j’avais fort à cœur de n’y pas manquer. J’ai imaginé de mettre ma tête sur de l’eau bouillante pour finir plus tôt cette fluxion. La chaleur de l’eau et peut-être la disposition m’ont fait porter le sang à la tête.» Ce beau remède lui valut presque une attaque d’apoplexie. Elle eut un «étourdissement suivi de perte de la parole» et des «douleurs dans la tête qui la firent crier comme une femme qui accouche». Aussitôt on la saigna; elle garda le lit le samedi et le dimanche; et «le lundi, j’ai été à Luciennes, de là à Versailles où j’ai donné

à souper et le mardi à dîner[225]».

Le «début» de la «grosse duchesse» à Luciennes fait sensation. Le clan

des philosophes en reste abasourdi, Mᵐᵉ Du Deffand, qui, jusqu’alors, n’a cessé de rompre des lances en l’honneur de la «sœur du pot», semble fort embarrassée pour annoncer une telle défection à la «grand’maman». Elle lui écrit le 1ᵉʳ octobre: «La mère du Bacha (c’est le nom dont elle se plaît à flétrir d’Aiguillon) est franche, désintéressée; tous ses sentiments sont honnêtes. Elle fit hier une action qui ne vous paraîtra pas une preuve de ce que je dis. Elle dîna chez la sultane. Il y avait huit jours qu’elle résistait au

Bacha. Elle se serait brouillée avec lui, si elle avait persisté à résister [226].»

Mᵐᵉ de Choiseul triomphe: «Vous avez beau dire, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’est

souillée et je rabats de l’estime. Il n’y a point d’autorité, ni de considération

qui puisse excuser une infamie [227].»

Si dure pour la belle-mère, Mᵐᵉ de Choiseul se tait sur la bru. Elle qui se

sacrifia toujours, sans jamais se plaindre, pour un époux volage, autoritaire et prodigue, elle n’ignore pas que la femme du ministre actuel n’est guère plus heureuse avec son mari. Si M. d’Aiguillon a pu décider sa mère à la plus pénible des démarches, quelle pression ne dût-il pas exercer sur l’esprit de sa femme, pour exiger une absolue soumission aux caprices de ses visées ambitieuses! Désormais la duchesse sera en quelque sorte la dame d’honneur de la favorite: le duc entend qu’elle soit l’inséparable compagne de Mᵐᵉ Du Barry. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon subira cette contrainte avec une résignation qui semblera de l’enjouement, tant elle s’applique à ne laisser voir à personne qu’elle obéit à un ordre. Pidansat de Mairobert, observateur perspicace, quand il n’est pas préoccupé de la fabrication de ses nouvelles

scandaleuses, a bien compris le caractère de Mᵐᵉ d’Aiguillon jeune[228]. C’est «pour complaire à son mari», qu’elle fait une «cour assidue» à la protectrice de cet époux peu scrupuleux. Elle y gagne l’insigne honneur d’une «familiarité» qui la met souvent dans l’embarras. Un jour, elle complimente, par bienséance, la comtesse Du Barry sur le goût exquis d’une toilette qu’on vient de lui apporter. Là-dessus, la bonne fille qu’est la maîtresse du roi, prend feu: elle court embrasser la duchesse et la supplie, au nom de leur amitié, d’accepter la robe. Mᵐᵉ d’Aiguillon se défend de recevoir un cadeau «qui ne convient pas à une aussi vieille femme»—aveu qui ne lui coûte guère, et qu’on trouve fréquemment dans sa correspondance. Sur ces entrefaites arrive le roi qui donne gain de cause à la comtesse; et les courtisans de trouver l’aventure plaisante.

Mᵐᵉ d’Aiguillon était donc devenue le chaperon de la Du Barry dans les

cérémonies officielles. L’année suivante, au décintrement du pont de Neuilly (22 décembre 1772), la famille royale brillant par son absence, «la favorite, écrit Mairobert, resta seule en possession de tous les honneurs». On avait «dressé une loge» à son intention. Elle arriva dans un carrosse dont le fond était occupé par la maréchale de Mirepoix et la duchesse d’Aiguillon: elle se tenait sur le devant avec le comte de la Marche, le seul prince du sang qui fût présent et qui lui servit d’écuyer pour la

circonstance [229].

Malgré son peu de goût pour la représentation, la femme du nouveau

ministre s’était décidée à «faire ses visites», puis elle s’était «suivant

l’usage livrée au public[230]».

De Fontainebleau où elle n’était «pas aussi bien logée qu’à Compiègne»,

elle continuait ses confidences à Balleroy qu’elle priait, par la même

occasion, de lui rapporter un manchon d’hermine doublé de taffetas [231]. Ce n’était pas sans une certaine ironie qu’elle recevait les courbettes empressées de tous ces gens de cour qui l’avaient fuie comme la peste, pendant les heures difficiles des Etats de Bretagne et du procès de Paris: «tout ce qui est ici a passé chez moi indistinctement; même Mᵐᵉ de Chauvelin, que vous avez vue à Compiègne si hautaine, est douce comme un mouton et ne bouge de chez moi. Il n’y a que quatre femmes qui n’y ont

pas mis les pieds: Mᵐᵉ d’Egmont et sa grosse belle-fille [232] et Mᵐᵉ de Duras». Elle est d’ailleurs animée du plus grand esprit de conciliation; et les aphorismes qu’elle énonce pour en témoigner seront repris cinquante ans plus tard par Brillat-Savarin: «Il ne faut changer mon cuisinier: il met d’accord les gens les plus opposés: aussi je nomme Martin le pacificateur de la cour». Toutefois l’attitude hostile de Mᵐᵉ d’Egmont avait quelque peu altéré sa bonne humeur: «Ma chère cousine a été ridicule avec moi; et il n’aurait tenu qu’à moi, si je n’avais pas été plus sage qu’elle, d’avoir quelques scènes avec elle; mais je les ai évitées avec soin; je respecte en elle le nom que je porte et la fille d’un homme qui, depuis mon mariage, m’a toujours traitée en père...»

D’autres haines, plus implacables encore et partant de plus haut, sur

lesquelles la duchesse se garde bien de s’expliquer, menaçaient déjà son mari, trop fidèle allié de la Du Barry. M. d’Aiguillon devait son poste de premier ministre à la maîtresse du roi: c’était de toute justice qu’il intervînt en sa faveur dans la lutte qui s’engageait contre elle, plus ardente que jamais: «il la gouverne moins par un ascendant décidé que par la souplesse, les égards et les soins», écrit Mercy-Argenteau, à Kaunitz.

Marie-Antoinette ne pardonna jamais à d’Aiguillon l’appui qu’il prêta à

Mᵐᵉ Du Barry.

Mesdames applaudissaient à des sentiments d’animosité qui se

retournaient contre la maîtresse de leur père; et, dans l’horreur que celle-ci leur inspirait, elles en étaient arrivées à se rapprocher de Choiseul, que

l’expulsion des jésuites leur avait rendu plus particulièrement odieux [233]. L’affectation qu’elles apportaient à défendre le ministre disgracié ne pouvait qu’indisposer davantage Mᵐᵉ Du Barry contre un homme qui s’était affirmé si résolument son ennemi. Au reste, Louis XV n’attendait pas après des influences étrangères pour prendre en grippe son ancien favori. L’exil triomphal de Chanteloup et toutes les manifestations en l’honneur du vaincu dont une publicité savante amplifiait l’éclat, avaient fini par énerver ce monarque, parfois si ombrageux sous son apparente indifférence. Aussi, quand on vint lui proposer d’enlever à Choiseul, un an à peine après sa chute, sa charge de colonel-général des Suisses et Grisons (et d’Aiguillon dut participer à la manœuvre), Louis XV se laissa-t-il facilement persuader.

D’ailleurs, le principal intéressé, dès qu’il reçut l’ordre de se démettre,

ne put s’y tromper un seul instant. Vainement il avait cru à la parole royale l’assurant, en 1762, qu’il resterait toujours titulaire et possesseur de sa charge. Or, d’Aiguillon venait d’écrire à M. Du Chatelet, l’ami et le représentant de l’ancien ministre, qu’elle n’était pas «inamovible», déclaration confirmée en ces termes de la main même du prince: «ce que

dessus ma façon de vouloir [234]!» Et Choiseul d’en tirer cette conclusion qui fait peu d’honneur à sa clairvoyance, si toutefois elle est bien l’expression sincère de sa pensée: «Je n’ai commencé que de ce moment à être vraiment l’ennemi personnel de M. d’Aiguillon et la conduite du roi à mon égard achève l’opinion que j’avais de lui et le dégoût que sa faiblesse

cruelle m’inspirait[235]».

Les Mémoires, parus en 1790 sous le nom de Choiseul, sont consacrés en

grande partie, le deuxième volume surtout, à l’histoire des négociations qui s’engagèrent et des correspondances qui furent échangées pour la cession

de ce brevet de colonel-général. La charge rapportait cent mille livres [236] et les dettes du titulaire étaient énormes. Du Chatelet, intermédiaire très actif et très dévoué, en dépit de tous les tracas que lui valent la raideur et l’aigreur de Choiseul, a trop bien pénétré la volonté arrêtée et irréductible du roi pour ne pas inviter instamment son ami à donner sa démission. Enfin Choiseul cède. Les lettres de continuer.

Il s’agit du prix à débattre. Du Chatelet rend compte à Chanteloup de ses

conférences, tantôt avec Mᵐᵉ Du Barry, tantôt avec d’Aiguillon. S’il faut en croire la favorite, le nouveau ministre ne témoigne d’aucun «acharnement» contre son prédécesseur, elle encore moins; c’est le roi qui estime intolérables les chroniques de Chanteloup. Au surplus, «d’Aiguillon ne la

gouverne pas; elle écoute tout le monde et ne fait que ce qu’elle veut[237]».

Ce qui n’est pas douteux, c’est que Mᵐᵉ Du Barry se montra, dans la

circonstance, plus conciliante que Choiseul ne pouvait raisonnablement l’espérer: «M. Du Chatelet, écrit Mᵐᵉ Du Deffand à Walpole, ne trouvant pas de facilité auprès de M. d’Aiguillon, se détermina à parler à Mᵐᵉ Du Barry, en qui il trouva plus de douceur et de facilité».

Choiseul, dont cette intervention humiliait la fierté, conservait son ton

cassant et son attitude de grande victime. Il crut devoir à son orgueil de faire passer sous les yeux du roi, dans les salons de Choisy, une lettre qui l’irritât au possible. Mais la favorite se tourna vers d’Aiguillon et lui dit tout haut:

—Il faut bien que cela soit comme cela.

Enfin, après une conversation des plus animées entre Louis XV, sa

maîtresse et son premier ministre, le roi laissa tomber ces mots, en se mettant au jeu:

—Cent mille écus argent comptant, soixante mille livres de pension dont

cinquante mille reversibles sur Mᵐᵉ de Choiseul [238].

D’Aiguillon fit part à Du Châtelet de la décision royale. Le

dédommagement dépassait les prévisions de l’ex-colonel-général [239]; mais son amour-propre sortait singulièrement froissé de l’aventure:

—Ni moi, ni Mᵐᵉ de Choiseul, écrit l’ancien ministre, ne fîmes de

remerciement. L’injustice et surtout la manière dure qu’on avait employée nous dispensaient de la reconnaissance.

Dans l’origine, c’était le comte de Provence que Louis XV avait donné

pour successeur à Choiseul. Mais, devant l’opposition du Dauphin, la charge fut attribuée au comte d’Artois.

N’importe, dans l’âme vindicative de d’Aiguillon, l’affaire du régiment

des Suisses dut être la contrepartie de celle du régiment du roi.