Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Chapitre XIX
Rappel imprévu du comte de Guines.—Pronostic qu’en déduit d’Aiguillon.
—Conférence significative d’un ami de d’Aiguillon avec Maurepas.—Les
fidèles courtisans du malheur.—Informations parisiennes: le procès Saint-
Vincent et le mariage de Fronsac.—Opéra et ménagerie.—«Le grand Pan
est à bas».—Mercy voit avec peine l’engouement de la reine pour le comte
de Guines.—La nouvelle école de courtisans.—Mort de Mᵐᵉ de
Chabrillan: lettre désespérée de la mère.—Emotion de M.-Antoinette.—
Rappel de d’Aiguillon à Paris.
L’année 1776 devait marquer pour Mᵐᵉ d’Aiguillon l’époque la plus
douloureuse de sa vie; car la mort, et dans quelles cruelles circonstances! allait lui arracher sa fille bien-aimée, en ce château même, où pour elle, pour son mari—ses deux grandes affections!—elle savait évoquer, ainsi qu’une fée de sa baguette magique, les spectacles les plus variés et les plus attrayants.
Le duc souffrit, lui aussi, de cette perte irréparable; mais comme tous les
ambitieux et les ambitieux qui affectent de ne plus l’être, il fut moins profondément touché au cœur que sa femme. L’année avait mal commencé pour ses espérances: il avait constaté une fois de plus l’égoïsme de son oncle, bien que dissimulé sous les plus belles promesses et sous les plus chaudes protestations: le bonhomme, nous le verrons, trouvait le duc fort heureux dans son exil d’Aiguillon et l’invitait à s’y tenir en repos, regrettant de ne pouvoir l’imiter, mais non sans l’amuser de ses entretiens avec le roi et la reine, qui n’étaient nullement disposés à faire rentrer en grâce le courtisan banni.
Et depuis, faut-il le dire, d’Aiguillon avait pu sentir, au milieu de ses
larmes, sourdre en son cœur l’espoir des revanches futures: car la mort de sa fille avait levé son ordre d’exil.
Le comte de Guines avait été subitement rappelé de son ambassade.
C’était, prétendait la princesse de Guéméné, qui était alors la favorite de Marie-Antoinette, pour «avoir compromis la Cour de France au sujet du Pacte de famille». Choiseul, auteur du traité, déclarait que la conduite du comte était sans excuse; si Guines avait été son fils, il eût demandé, à titre de grâce, qu’on ne lui fît pas son procès, mais qu’on l’enfermât pour
longtemps à la Bastille[438].
Le duc d’Aiguillon, tout en se défendant de sortir de sa tour d’ivoire,
épiait, avec un intérêt passionné, les faits et gestes du comte de Guines. C’était par lui qu’il avait connu l’amertume des heures d’exil; et on lui laissait entendre qu’il lui devrait peut-être de goûter les joies du retour! Aussi le contenu de sa lettre du 25 février 1776 au chevalier de
Balleroy [439] ne roule-t-il, pour ainsi dire, que sur la corrélation de ses intérêts avec ceux du comte de Guines.
Sa version du rappel de l’ambassadeur est aussi vague que celle de la
princesse de Guéméné: une correspondance, interceptée, entre Choiseul et Guines, qui aurait piqué le roi, était cause de tout le mal; et c’est probablement Turgot qui, en sa qualité de surintendant des postes, avait découvert le pot aux roses. Le secret des lettres n’en était jamais un pour le gouvernement. D’Aiguillon le savait mieux que personne. Mais il était persuadé que Guines, quelque coupable qu’il pût être, se justifierait et qu’il serait renvoyé à son poste avec une gratification et la promesse du premier cordon bleu disponible. Quant à son procès, il ne sera pas jugé, ce qui le laisse, lui d’Aiguillon, fort indifférent, bien qu’on lui dise qu’il recouvrera sa liberté, à l’ouverture des débats. Alors, aurait déclaré la reine à M. de Maurepas, il lui serait loisible d’aller où bon lui semblerait, sauf à Paris. Il n’en profitera certes pas; mais il n’en gardera ni humeur, ni mépris. Au reste, sa réinstallation à Veretz lui coûterait trop cher, et il y serait espionné; puis il a fort à faire à Aiguillon. Il termine sur un coup de patte à l’adresse de Maurepas. Bien qu’il n’ait pas eu à se louer de son oncle, il serait fâché qu’il lui arrivât malheur, crainte de pire.
Quelques jours après, la lettre, non signée, d’un ami, dut le confirmer
dans l’opinion peu flatteuse qu’il avait de son oncle. Sans nul doute, d’Aiguillon avait envoyé cet ami pour tâter le terrain; mais la réponse de son confident lui fit comprendre combien était chimérique l’espoir qu’on entendait lui donner de lier ses destinées à celles de Guines, puisque la reine le croyait, lui ou ses partisans, les auteurs du rappel de son protégé. D’ailleurs, nous publions intégralement cette conversation de l’ami anonyme avec Maurepas, qui dessine à souhait la silhouette de l’homme d’Etat, ne laissant dans l’ombre aucune de ses finesses, de ses subtilités, de
ses roueries, pour ne pas dire de ses mensonges[440].
Paris, 11 mars 1776.
Je prends mes mesures pour que cette lettre vous arrive sans obstacle. Je
n’ai pas cru devoir attendre une occasion pour vous faire passer les détails que vous y lirez de la part d’un grand nombre d’amis qui soupirent après votre retour.
Je fus samedi à Versailles avec le plan de votre château dans ma poche.
Je passai près d’une heure avec M. de Maurepas. Je lui montrai sur le papier les incommodités que vous avez éprouvées pendant l’hiver; il s’y est montré sensible et m’a dit:
«—Vous les avez laissés en bonne santé?
—Ils se portaient à merveille.
—Mᵐᵉ d’Aiguillon a été fort incommodée de la grippe. Est-ce vrai? —Elle a gardé le lit trois à quatre jours. Ils paraissent décidés à ne pas
quitter Aiguillon.
—Je penserais volontiers comme eux; ils y sont de grands seigneurs. A
Veretz, ils ne seraient que des bourgeois. Je sais ce que c’est que l’exil; ils ont au moins l’agrément d’être chez eux. Moi, on m’envoya dans un pays où je ne connaissais personne.
—Cela est vrai; mais vous étiez chez votre ami; et votre famille vint
bientôt vous y joindre, de sorte que vous étiez comme à Paris.
—Ils sont toujours éloignés, mais je suis charmé qu’ils soient contents. —Il est bien étonnant, Monsieur le comte, que sous votre gouvernement,
qui n’est que liberté, on retienne un citoyen, un homme d’Etat, sans lui en dire les raisons.
—Il ne les saura jamais, car il n’y a pas de pourquoi. La reine est irritée
contre lui; et elle ne cesse en toute occasion de lui lancer des brocards, sur lui et sur son parti qui a fait rappeler M. de Guines; et tant que la reine et M. de Guines vivront, cette princesse pensera toujours de même. Le roi me l’a dit souvent: ils ne voient dans ce qui arrive à M. de Guines que les menées de M. d’Aiguillon et de ses partisans; et ils ont toujours M. d’Aiguillon à califourchon sur le nez. Le roi est tout le premier à dire qu’il n’y a aucun rapport entre un homme à 200 lieues de Paris et un homme rappelé de son ambassade. Mais la reine est aigrie par ses entours et surtout par Mᵐᵉ de Guéméné qui est la favorite. Le duc de Choiseul se remue aussi tant qu’il peut. Il a des conférences avec la reine. Ils ont été au bal de l’Opéra, masqués tous les deux, en dominos noirs; et cette princesse est toujours entretenue dans les dispositions les plus défavorables. On travaille aussi, autant que pour vous (??) à l’éloigner de moi. En public elle me traite honnêtement, parce qu’elle ne peut, à cause du roi, se comporter autrement; mais, dans le particulier, son maintien est bien différent.
Je crois qu’on ne me rend pas justice à Aiguillon. Cependant j’ai fait pour lui tout ce qu’il m’a été possible de faire et des
choses mêmes qu’ils ignoreront toujours. A Fontainebleau, connaissant les dispositions peu favorables de la reine pour moi, j’ai mis en avant M. de
Muy[441] [442] et l’abbé de Vermond pour rompre la glace sur ce qui regardait M. d’Aiguillon. Ils lui en parlèrent tous deux avec douceur et vivacité. Ils me rapportèrent qu’elle paraissait étonnée que je ne lui en eusse pas parlé le premier. Je me rendis chez elle. Je lui dis que j’avais voulu lui donner une marque de mon respect, en ne prononçant pas devant elle un nom qui pourrait lui déplaire, mais que, puisqu’elle le trouvait bon, je prendrais la liberté de lui représenter que M. d’Aiguillon, ayant bien servi l’Etat, était traité comme un homme qui l’aurait trahi, que, passant dans l’Europe pour la douceur et la bienfaisance mêmes, il y aurait de la gloire de rendre la liberté à un prisonnier qui était uniquement le sien, voulant lui faire entendre que le roi n’y avait aucune part, que tout le monde avait les yeux sur elle et que je la suppliais de rendre ses bontés à un homme qui n’avait aucun reproche à se faire. Elle me parla de l’affaire de M. de Guines. Je l’assurai et lui donnai ma parole que M. d’Aiguillon ne reparaîtrait pas à Paris, tant que cette affaire ne serait pas finie; et j’insistai fortement sur ce que sa gloire était intéressée à finir cette captivité.
—Il n’est pas encore temps, me répondit-elle sèchement. Nous verrons
par la suite.
Quelques personnes m’ont parlé depuis et m’ont engagé d’aller
directement au roi; mais comment faire une pareille démarche, malgré la reine et en dépit d’elle? Elle n’est pas praticable. Si cette princesse me donnait mainlevée, le sort de M. d’Aiguillon serait bientôt décidé. Le roi n’a rien contre lui et m’en a parlé cent fois: il connaît et estime ses talents. Mais M. d’Aiguillon a un péché originel vis-à-vis du roi, quoique j’aie travaillé inutilement à le faire oublier à ce prince: c’est Mᵐᵉ Du Barry. J’ai eu beau lui représenter que le besoin d’une protectrice puissante et ensuite la reconnaissance l’avaient forcé à s’attacher à elle. Il m’a répondu que c’était toujours un vilain moyen de parvenir. Croiriez-vous qu’on a poussé la méchanceté à l’égard de Mᵐᵉ Du Barry et de M. d’Aiguillon, jusqu’à dire qu’elle était grosse de lui? Mais cela est tombé et n’a pas été jusqu’au roi; car il ne m’en a pas parlé. Cette femme avait demandé permission de venir à Paris dans un couvent; on le lui avait accordé, mais je ne sais pourquoi elle n’a pas profité de cette grâce. Le Roué est à Paris; le roi le sait et trouve bon qu’il y reste.
Mais, pour revenir à M. d’Aiguillon, il fait fort bien de rester où il est: il
y est grand seigneur; il a chez lui de la compagnie; et, suivant ce que vous me dites, il est heureux. Mais à quoi s’occupe-t-il? Car les soirées sont longues. Il ne monte point à cheval, il ne chasse point; et un esprit aussi actif que le sien ne peut demeurer à rien faire.
—Il s’occupe dans son cabinet; il vit de souvenirs et vaque à ses affaires. —Le séjour qu’il fera dans ce pays ne peut que les améliorer; car elles
ne sont pas entièrement en bon ordre. La retraite n’est pas un mal dans les circonstances où nous sommes. Je me trouverais mieux à Fontainebleau qu’ici: quand on est tourmenté de la goutte comme je le suis, la prison (?) est maussade. Nous sommes dans une crise vis-à-vis le Parlement. J’espère
que nous nous en tirerons, en ne nous mettant point en colère[443].»
Voilà, M. le duc, la solution (?) de la conversation que j’eus samedi avec
M. de Maurepas. A l’en croire, il se donne de grands mouvements pour vous; mais la reine arrête d’un côté les efforts de ses démarches; et il cherche, dit-il, délicatement, à faire oublier au roi les liaisons avec Mᵐᵉ Du Barry qui sont la seule prévention que ce prince ait contre vous.
Quel peut bien être le narrateur de cette scène si vive, si animée, si
piquante, qui appartient à l’Histoire et qui relève par intervalles de la Comédie, ces deux interprétations de la vie et de la pensée humaines ayant tant de fois entre elles de nombreux points de contact?
Est-ce Flesselles, La Noue, Fontette, Balleroy, Belleval??... un petit
groupe, mais tous des cœurs sincères, amis dévoués et courtisans du
malheur[444].
Notre anonyme terminait ainsi sa lettre:
«Dès le mois de septembre ou d’octobre, si je suis libre, monsieur le duc,
la disgrâce d’un ami est une raison de plus pour moi de lui donner toutes les preuves qui sont en mon pouvoir de mon fidèle attachement et de ma reconnaissance.»
Mais, à toute époque de l’année, à toute heure du jour, la porte de la
maison était ouverte et la table servie, comme aux temps heureux de Veretz et de l’hôtel d’Aiguillon, pour ces hôtes que n’effrayait pas le ruban de 200 lieues qui les séparait de Versailles.
Nous en retrouverons les noms, les portraits, les habitudes et même les
aventures dans les lettres de la duchesse dont la gaîté, le naturel, la vivacité d’impression contrastent avec le ton gourmé, mystérieux, morne et presque mélancolique des épîtres maritales.
Si, comme l’affirme l’auteur des Mémoires, Mᵐᵉ d’Aiguillon ne s’est
jamais mêlée d’aucune intrigue politique, elle n’en a pas moins conservé sa liberté d’appréciation sur les hommes du jour et sur leurs actes; elle dit son mot, comme jadis à propos des affaires de Bretagne; elle enregistre nouvelles et informations, elle rédige, en outre, la chronique du château, le tout pour ce brave chevalier de Balleroy, où qu’il soit, en garnison, chez son frère en Basse-Normandie, ou encore dans son petit appartement du faubourg Saint-Germain.
M. de Maurepas se préoccupait, nous l’avons vu, d’une crise au
Parlement. «On me mande, écrit la duchesse au chevalier, qu’il y a eu un lit de justice, j’en suis très aise, dans l’espérance que Messieurs, n’ayant plus de discussions, ni de remontrances à faire, s’occuperont de l’affaire de M.
de Richelieu dont j’ai la plus grande impatience de voir la fin[445].»
Elle attendait alors sa fille et son gendre. Mais il paraît qu’on voulait
faire un crime à Chabrillan de cette visite.
Aussi prend-elle la mouche: «Il vient ici en droiture; je trouverais bien
plat qu’il crût avoir besoin de feindre un autre voyage; il peut sans embarras
afficher sa liaison avec nous: il ne peut être blâmé de qui que ce soit [446].»
A huit jours de là, elle revient sur «l’affaire de M. de Richelieu». C’était
une assez vilaine histoire. Une intrigante, nommée Saint-Vincent, que le maréchal avait quelque peu chiffonnée en son jeune temps, avait mis en circulation pour trois cent mille écus de billets souscrits à son profit par Richelieu. Celui-ci prétendit qu’ils étaient faux et fit enfermer la Saint-Vincent. Le procès fut évoqué devant le Parlement; et le maréchal put constater une fois de plus ce que valait la haine des «robins». La faussaire fut acquittée. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon de commenter l’arrêt, ainsi qu’un autre événement, non moins scandaleux, survenu depuis peu dans la famille:
«Le pauvre maréchal finit d’une façon bien triste une carrière très
longue, très glorieuse et très brillante. Ce jugement est aussi injuste qu’absurde. On me mande que Mᵐᵉˢ de Gramont, de Lyonne et de Chaulnes ont sollicité indécemment pour cette scélérate de Saint-Vincent. Je le croirais très facilement de ces trois femmes; mais quand des magistrats se prêtent aux intrigues d’une cabale, c’est ce qui est incroyable et ce qui révoltera tous ceux qui pensent honnêtement.»
Mᵐᵉ d’Aiguillon passe ensuite à l’autre scandale, la mésalliance de
Fronsac, le fils du maréchal: «Il fait un bien plat mariage, après avoir refusé de très bons partis de filles de qualité. C’est le cas de dire:
Entre tant de héros choisir un Childebrand!
Il a 60.000 livres de rente, avant peu 200.000, duc et pair à deux pairies, une belle charge, fils d’un homme qui a joué les plus grands rôles, que les persécutions qu’il éprouve rendent plus grand encore aux yeux des honnêtes gens... qui épouse Mˡˡᵉ Galliffet!! la transition est un peu forte et ce n’est plus le cas de dire:
La chute en est heureuse! [447]»
D’ailleurs peu intéressant, ce Fronsac! C’était lui que Gilbert avait flétri dans sa fameuse Apologie, joueur et libertin, se faisant incendiaire pour enlever une fille, qu’il abandonnait après l’avoir violée.
A ce moment, Mᵐᵉ de Maurepas qui tenait sa nièce au courant des
nouvelles familiales et lui avait annoncé, quelques mois auparavant, la retraite définitive de son frère Saint-Florentin, duc de la Vrillière,
«s’arrangeant pour aller une fois encore la semaine à la Cour [448]», Mᵐᵉ de Maurepas lui apprenait l’état très grave de cet oncle subitement frappé de paralysie, et l’invitait à se rendre à Pontchartrain pour le règlement futur de leurs intérêts respectifs. Mᵐᵉ d’Aiguillon fait part de la nouvelle à Balleroy, prévoyant pour Saint-Florentin la même fin qu’avait eue son beau-père, à la suite d’une attaque d’apoplexie. Elle avait écrit à sa tante qu’elle s’en rapportait entièrement à elle et à son mari de la question de partage. Cet oncle ne lui ayant jamais témoigné—comme l’autre d’ailleurs—qu’une affection sans péril pour son égoïsme, la duchesse revient bien vite à des sujets qui lui touchent autrement au cœur. C’est encore de Chabrillan qu’il s’agit. Le pays lui plaît, mais pas autant qu’elle l’eût espéré. Aussi est-il parti «en très bonne santé: je prétends, ajoute-t-elle, qu’il ne tiendra pas huit jours sans s’y ennuyer. C’est une si belle chose que la Cour!» dit-elle malicieusement.
Enfin, elle renseigne Balleroy sur les distractions présentes d’Aiguillon
et sur les plaisirs qui l’attendent dans un avenir prochain:
«... Cette belle Candide nous a joué la Servante maîtresse très bien...
Vous trouverez ma ménagerie fort augmentée. J’ai acquis un perroquet qui fait les délices du château, surtout du maître. Je forme une volière de toutes sortes d’oiseaux chantants, que je compte mettre dans les bosquets. En attendant, ils sont tous dans la salle à manger en cage; il y en a plus de 200,
cela fait un beau bruit [449]...»
Balleroy est bien partagé: sa correspondante ne lui mesure pas les
informations:
«Pour le coup, monsieur le chevalier, on ne peut pas se plaindre de la
disette de nouvelles; il y en a de toutes les couleurs. 1º Le Grand Pan est à bas, puisque M. Turgot est renvoyé: que vont devenir les philosophes, les encyclopédistes, les économistes? Que va dire M. d’Anville? Je ne vois que ceux-là qui puissent s’en fâcher. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas moi; et quand on aurait changé le conseil tout entier, je n’en serais pas plus triste.»
Le compliment n’est guère flatteur pour l’oncle Maurepas; mais nous
savons que la duchesse ne s’était jamais fait la moindre illusion sur l’homme, ni sur le parent. Elle aborde ensuite un sujet qui répond aux préoccupations immédiates de son mari.
A propos de Guines «qu’on accuse d’assez vilaines choses et qui n’est
pas encore jugé, on ne lui rend pas encore son ambassade; c’est donc que l’on continue à être mécontent de lui».
Mais, la duchesse, partageant la sagacité de M. d’Aiguillon, prévoit que
l’intéressant accusé sortira de l’épreuve avec les honneurs de la guerre: «On lui fait une grâce que des gens qui ont bien servi demandent en vain; le roi lui écrit une lettre de sa main, comme en recevrait un général qui aurait
sauvé l’Etat!» Allusion rétrospective à la victoire de Saint-Cast[450].
Le diplomate chagrin, qui représentait l’Autriche à la Cour de France,
gémissait de cette nouvelle saute dans l’esprit léger et fantasque de Marie-Antoinette; encore voulait-il y trouver des circonstances atténuantes: «la reine est obsédée par ses entours pour M. de Guines». Cet heureux mortel est sur le point d’être nommé duc. Et Mercy estime quelque peu excessive une telle faveur, s’affichant au milieu de courses et de paris, à travers un débordement de plaisirs et un déchaînement de dissipation auxquels préside la princesse de Guéméné. Au reste la question Guines est devenue comme un champ clos où se combattent les Choiseul et les d’Aiguillon: ceux-ci continuent à lancer des épigrammes, des chansons, des libelles où le roi et la reine ne sont guère ménagés: l’irritation n’en est que plus vive contre le
duc d’Aiguillon [451].
Et maintenant que faut-il croire de la prétendue intervention de Lauzun
en faveur de Guines, alors qu’à la suite d’un conciliabule entre Coigny, la reine et lui, Marie-Antoinette voulut abandonner l’ambassadeur? Lauzun se serait énergiquement opposé à cette défection. Et la reine, se rangeant à cet avis, aurait obtenu de Louis XVI que Guines fût admis à se justifier. Or celui-ci avait su se disculper. Aussi avait-il été décidé entre Marie-Antoinette et son mari, que le roi écrirait à Guines pour lui dire qu’il était content de ses services et lui accorderait ensuite le brevet de duc. Bien mieux, la reine aurait envoyé chercher Guines, à neuf heures du matin, pour lui annoncer cette bonne nouvelle et lui remettre en mains propres le titre
royal [452].
Ce qui résulte de tous ces racontars d’antichambre, de ces luttes
d’influences dans les salons de Versailles, de ces intrigues mesquines ourdies au fond des boudoirs, de cette petite guerre à coups de bons mots, de couplets et de libelles, c’est qu’une nouvelle école naissait à la vie politique: école de vice, de corruption et de décadence. Sur les débris de cette société en décomposition qu’était la Cour de Louis XV, s’élevait toute une génération de jeunes et fringants gentilshommes, vaniteux, suffisants, arrogants, déterminés viveurs, jouisseurs effrénés, sans morale, sans religion, sans scrupules, escrocs à l’occasion, aussi besogneux qu’assoiffés de plaisirs, braves et même magnifiques par destination, mais poussant jusqu’aux dernières limites l’effronterie, l’impudence et le cynisme. Ils estimaient aujourd’hui que, pour arriver à la Cour, il n’était plus nécessaire d’assiéger et d’enlever le cœur des reines de la main gauche, puisqu’il s’en trouvait une véritable, et combien séduisante, sinon d’une beauté accomplie, du moins d’une élégance exquise, d’un charme capiteux, d’une grâce incomparable, accueillant, avec ivresse, dans un délicieux sourire, les flots d’encens montant jusqu’à elle. Et comme la conquête pour ces jeunes seigneurs devrait en être facile! Quel être dépourvu de prestige et de poésie, que ce mari lourd, épais et brutal, honnête homme par instinct, ayant pris, dans une atmosphère imprégnée de philosophisme, comme une vague intention de faire le bien, mais trop faible et trop mou pour la suivre, qui n’avait ni la majesté du Roi-Soleil, ni la suprême beauté de Louis XV et qui ne tenait des Bourbons que la gloutonnerie, la frénésie de la chasse et la passion du vin.
Ainsi pensait, ainsi même s’exprimait, sans la moindre contrainte, cette
jeunesse qui faisait litière de tous les grands sentiments et de toutes les nobles idées, qui avait abjuré tous les cultes et principalement celui de la famille, objet de son mépris et de ses risées.
Mais cette sainte piété, qui prépare les cœurs aux plus héroïques
sacrifices, parce qu’elle est la source vive de l’amour de la patrie, n’était pas morte dans tous les cœurs. Avec quelle force et de quel éclat elle brillait dans l’âme généreuse de la duchesse d’Aiguillon!
Les sanglots que lui arracha la mort prématurée de la marquise de
Chabrillan, victime elle-même de sa tendresse filiale, démontrent, de reste, la puissance et l’étendue de cet amour maternel.
Sa lettre du 21 juin au chevalier de Balleroy est le cri exaspéré de la
douleur qui sera éternelle:
Aiguillon, ce 21 juin 1776.
«Je n’ai point de termes pour vous peindre ma douleur: l’affreux
spectacle que je viens d’avoir m’a rouvert ma plaie qui n’était rien moins que fermée. Toutes les circonstances de la maladie de ma fille sont si semblables à celles qui m’ont enlevé ma fille aînée et qui sont toujours présentes à mon cœur, qu’à chaque instant je voyais mes deux filles mortes et mourantes.
C’est un déchirement dont on n’a pas d’idée: l’une a passé au moment de
se former, cette humeur s’est jetée sur sa poitrine; et sa malheureuse sœur a péri d’une fièvre de lait qui s’est de même jetée sur sa poitrine.
Aussi le fait est que je les ai perdues toutes les deux, et que c’est
l’acharnement de nos ennemis et de la reine en particulier qui l’ont tuée. Si on ne nous eût pas forcés à passer ici l’année passée, nous aurions été à Veretz, où elle serait venue avec nous; elle aurait été paisiblement faire ses couches à Paris, où elle aurait eu tout le temps nécessaire pour faire passer son lait; elle existerait encore; au lieu de cela, comme il y avait un an qu’elle n’avait vu ni son père, ni moi, elle en avait la plus grande impatience; elle s’est pressée et fait illusion à elle-même et est arrivée pour périr sous nos yeux, victime de son attachement pour nous et de la haine de M. de Guines; il est certain que nous sommes assez malheureux, nos ennemis doivent être contents. Vous savez mieux que personne combien nous étions heureux et contents ici; cet événement empoisonne un lieu qui est et doit être notre retraite.
Je ne m’occupe qu’à diminuer ma douleur vis-à-vis de M. d’Aiguillon et
de lui faire croire que je me distrais. Je tâche de ne pas augmenter sa douleur par la mienne. Je vois qu’il fait les mêmes efforts; nous nous contraignons l’un pour l’autre; il en résultera que nous en prendrons l’habitude peut-être, et véritablement nous nous désespérons.
Il est impossible de recevoir plus de marques d’amitié que je n’en ai reçu
dans cette malheureuse occasion[453].»
C’est la première fois et ce sera la dernière, que, dans le cours de sa
correspondance avec Balleroy, la mère parlera avec cette véhémence de la femme à qui elle attribue la mort de son enfant. Elle, d’ordinaire si prudente, ne peut retenir l’explosion de sa colère.
Sa lettre du 8 juillet cristallise en quelque sorte la souffrance qui fut
toujours son lot et qu’elle a soigneusement cachée sous sa gaîté coutumière, par égard et par amour pour son mari: «Cette perte affreuse m’a rappelé la mort de ma fille aînée... j’ai pleuré en même temps tous mes enfants... Il est dur, avant cinquante ans, d’avoir éprouvé tout ce qui m’est arrivé». Moins que jamais, elle veut quitter Aiguillon: «Le parti que nous prenons de rester ici est celui que je crois être le plus sage, vu l’acharnement très actif de nos ennemis et la tranquillité plus que passive de ceux qui sont à portée de prendre notre parti et qui même le devraient.»
La fin, si touchante, de cette pauvre jeune femme, accourue, avant que sa
santé ne fût rétablie, auprès de ses parents en exil, avait ému les âmes
sensibles à la Cour et à la Ville [454]. Le roi, dit Moreau, écrivit au père qu’il
pouvait quitter la tombe de sa fille [455]. Nous ne croyons pas qu’un autre mémorialiste ait signalé le fait. Mais ce qui est certain, c’est que l’Histoire réserve à Marie-Antoinette, seule, l’honneur d’avoir spontanément réclamé le rappel de l’homme qu’elle détestait, dès qu’elle apprit la situation, très grave, de Mᵐᵉ de Chabrillan.
Le 20 juin, Mᵐᵉ de Maurepas adressait, toute affaire cessante, ce billet à
sa nièce:
«M. de Maurepas écrit à M. d’Aiguillon et lui mande que la reine, étant
touchée d’apprendre la maladie de votre malheureuse fille, est venue chez le roi, où était M. de Maurepas et lui a dit qu’elle lui rendait toute liberté et qu’il pouvait venir à Paris et dans tous les lieux qu’il voudra, excepté la
Cour. Si votre fille avait sa guérison, quel plaisir j’aurais [456]!»
La lettre de Maurepas, expédiée de Marly et datée du même jour, est
conçue à peu près dans les mêmes termes: «quel que fût l’événement», la
reine «touchée enfin de votre situation» consentait etc... [457]
La dépêche envoyée, le 14 juillet, par Marie-Antoinette à Marie-
Thérèse [458] est très explicite: «Dès que j’ai su qu’elle (la marquise) était en danger, j’ai trouvé que si M. d’Aiguillon venait à perdre sa fille, il serait inhumain de l’obliger à rester dans l’endroit où sa fille était morte. J’ai demandé au roi de lui laisser la liberté d’aller partout où il voudra, excepté la Cour. Le roi me l’a accordé.»
Il est donc bien certain que Marie-Antoinette n’a pas attendu, comme
l’ont prétendu quelques historiens, la mort de la malheureuse jeune femme survenue dans cette même journée du 20 juin, pour demander le rappel de d’Aiguillon. Mais ce qui est non moins exact, à en croire Mercy, c’est que la reine n’eut pas, la première, l’idée de cette démarche. La comtesse de Polignac—une nouvelle amie—et le duc de Guines l’avaient incitée à la faire «par politique». Ne valait-il pas mieux, disaient-ils, prévenir un acte de clémence qui eût peut-être accordé à d’Aiguillon sa grâce tout entière, en
n’en demandant pour lui que la moitié[459]?
Et le confident de l’impératrice démontre combien Marie-Antoinette—
aussi faible en cela de caractère que Louis XVI—se laissait diriger par cette tourbe d’intrigants des deux sexes qui aspiraient à devenir les maîtres de la Cour: «Je trouvai la reine fort persuadée de l’adresse et de la sagacité de ses conseillers; mais sa surprise fut grande, quand je lui fis voir la loucherie et la mauvaise foi qui avaient dicté ces conseils.» Mᵐᵉ de Polignac et M. de Guines n’étaient que des ambitieux, uniquement soucieux d’accaparer les bonnes grâces de Maurepas. Et moi, disait avec amertume Mercy-Argenteau, en s’adressant à Marie-Antoinette, quand je voulus m’employer également pour M. d’Aiguillon, Votre Majesté «n’a mis aucunes bornes à ses déclarations trop publiques et trop sévères!» Etait-ce une amende honorable? En tout cas, l’ambassadeur termine sur ce mot: Il me semble que
la reine m’a «écouté avec attention[460]». Naïf diplomate, sous la maussade apparence de sa défiance perpétuelle! Mais combien imprudente cette jeune souveraine, qui devait expier plus tard si tragiquement dans des angoisses familiales aussi douloureuses que celles de Mᵐᵉ d’Aiguillon, les erreurs et les caprices d’une volonté, impatiente de toute contrainte, qu’asservissait cependant à d’indignes courtisans la soif immodérée des plaisirs.