Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Chapitre XIII
Le partage de la Pologne et ses responsabilités.—Ambitions du comte de
Broglie.—Le cardinal de Rohan nommé ambassadeur à Vienne.—Tactique
autrichienne: condescendance de la Dauphine.—L’amitié suédoise et le
lyrisme de la duchesse d’Aiguillon.—«Deux brigands et une dévote».—
Les gémissements de Marie-Thérèse.—L’irréparable.—Conseils du comte
de Provence.—La révolte de la Dauphine.—La vie à Fontainebleau.—La
«croquante» de Versailles.—Mort de «la grosse duchesse».
Trop longtemps, le duc d’Aiguillon a supporté, à lui seul, devant
l’Histoire la responsabilité du partage de la Pologne. Certes ce fut, sous son principat, que cette iniquité fut consommée; mais il la subit, comme, cent ans plus tard, des ministres français signaient, contraints et forcés, le traité qui arrachait à leur patrie l’Alsace-Lorraine. Aurait-il pu, avec plus de décision et de fermeté, conjurer la catastrophe? Rien n’est moins certain. Choiseul n’avait pas surveillé d’assez près la coalition qui se formait dans le Nord: il avait trop laissé décliner en ces pays lointains le prestige de la France. Surpris, il voulut faire face au danger; il lança Dumouriez comme un brûlot; mais il était trop tard. N’eût-il pas été atteint par la disgrâce, que tout son brio de diplomate, toute sa vigueur d’homme d’État auraient échoué devant l’irréparable.
Le duc de Broglie le reconnaît dans son Secret du roi, de même qu’il y
fait le procès en règle de d’Aiguillon, qu’il accuse presque d’aveuglement et d’imbécillité. Il est vrai qu’il est un peu juge et partie dans l’affaire: car il semble sous-entendre qu’un de ses ancêtres, le comte de Broglie, aurait pu sauver la situation, s’il avait été appelé alors au secrétariat des affaires étrangères.
Le comte de Broglie était le principal agent, très perspicace, il faut le
reconnaître, de la politique secrète, que menait, à l’insu du cabinet de Versailles, le roi Louis XV, ce prince déconcertant, qui paraissait indifférent aux tractations de ses ministres, alors qu’il en contrecarrait la plupart du temps la stratégie diplomatique par des instructions données à des acteurs
restant dans la coulisse [240]. Aussitôt Choiseul disgracié, le comte de
Broglie s’était mis sur les rangs pour lui succéder [241]: il était cependant un des bons amis de d’Aiguillon; mais le roi, estimant sans doute le mystérieux concours du comte trop précieux pour s’en priver, avait fait la sourde oreille. Broglie, lassé d’une besogne sans gloire et sans profit, se retourna vers d’Aiguillon, dès qu’il le sut pourvu du ministère et lui écrivit, le 8 juin 1771, pour postuler l’ambassade de Vienne. Mais le successeur de Choiseul, dit amèrement le duc de Broglie, «n’y voulait avoir un ambassadeur qui comprît une ligne politique et fût en état de la suivre, pour la raison très simple que n’ayant lui aucune politique, il ne pouvait lui plaire qu’un autre
en eût à sa place[242]». Peut-être aussi avait-il appris par son alliée, Mᵐᵉ Du Barry, les compétitions d’un ami dont il ignorait encore le rôle auprès de Louis XV.
Assurément, le poste, alors vacant, de Vienne exigeait un diplomate
avisé, actif et très ferme, sans cesser un instant d’être souple et conciliant. Le ministre qui remplissait alors par intérim ces fonctions, M. Durand, était un homme de réelle valeur, mais il n’était pas né. D’Aiguillon eut donc la malencontreuse idée d’envoyer à Vienne le cardinal de Rohan, un très grand seigneur, mais le personnage le moins propre à s’acquitter avec succès de la délicate mission qui lui était confiée. Ce prélat bellâtre, infatué de son nom et de son titre, était étourdi, frivole, dissipé, libertin, fastueux jusqu’à la plus folle prodigalité, incapable de la moindre direction politique et dépourvu de tout scrupule. D’Aiguillon, en le nommant, s’était attiré les bonnes grâces de la puissante maison de Rohan, du prince de Soubise et de la comtesse de Marsan; mais pouvait-il ignorer combien ce choix était déplorable, étant donnés le caractère et les principes de Marie-Thérèse, cette impératrice qui avait une si haute idée de ses devoirs comme souveraine et que la dignité de sa vie avait toujours imposée au respect de l’Europe?
A vrai dire, cette rigidité de mœurs n’excluait, ni les calculs ambitieux
qui ont le pressentiment des annexions futures, ni les accommodements de conscience qu’expliquent, qu’excusent au besoin les intérêts supérieurs de l’État.
Ceux-ci, néanmoins, n’exigeaient-ils pas qu’en présence d’un nouveau
ministre, évidemment prévenu contre la politique de son prédécesseur, son plus mortel ennemi, on lui prodiguât toutes les promesses, on lui consentît toutes les concessions susceptibles d’endormir sa défiance?
Tactique, en vérité bien superflue, que révèlent les réponses de Mercy
aux instructions précises de sa souveraine! Car notre secrétariat des affaires étrangères ne savait pas appuyer sa conception d’une Pologne intangible et libre, d’un ultimatum inflexible; et d’autre part, Louis XV ne se désintéressait que trop de ses devoirs de roi.
Mais un revirement était possible. Et c’était pour s’assurer une neutralité
bienveillante, autant que pour maintenir l’alliance des deux pays, que Marie-Thérèse d’abord, puis son ambassadeur, s’efforçaient d’amener la Dauphine à montrer moins d’hostilité contre Mᵐᵉ Du Barry et contre le duc d’Aiguillon. Mercy n’en prisait pas mieux celui-ci qu’il appelait «ministre médiocre à petites ruses et manœuvres sourdes». Mais il se faisait fort d’y porter remède, si Mᵐᵉ l’archiduchesse «moins légère et moins obstinée»
dans sa conduite envers Mᵐᵉ Du Barry «lui donnait un peu de jeu[243]». Les instances de Mercy auprès de Marie-Antoinette finirent par obtenir gain de cause. Le 1ᵉʳ janvier 1772, quand Mᵐᵉ Du Barry, accompagnée de la maréchale de Mirepoix et de Mᵐᵉ d’Aiguillon, se présenta chez la Dauphine, celle-ci dit à la duchesse, en regardant la favorite: «Il y a bien du
monde aujourd’hui[244]». Et chacun, dans l’entourage du premier ministre, de célébrer la grâce, l’aménité, la modération de la jeune princesse. En vérité, on se contentait de peu. Par contre, la coterie de Mesdames était indignée; et les filles du roi firent grise mine à leur nièce.
Cependant, malgré ses tâtonnements, ses incertitudes, son désir de ne
déplaire à personne, d’Aiguillon avait encore un certain respect des traditions. Il ne pouvait oublier par quelle ligne de conduite son illustre ancêtre, le cardinal de Richelieu, avait assuré la prépondérance européenne de la France et rendu son propre nom immortel. Il était, par exemple, telles amitiés séculaires qu’il fallait pieusement conserver, tel engagement sacré qu’il importait de tenir. La Suède attendait les subsides, promis, de la grande nation, dont elle défendait les intérêts politiques dans le Nord.
Mais, hélas! le trésor de la France était vide. Creutz, l’adroit ministre de
Suède à Versailles, écrivit alors au roi Gustave d’envoyer à Louis XV «une lettre touchante, une très flatteuse à Mᵐᵉ Du Barry et une pleine de
confiance et d’amitié à M. d’Aiguillon[245]». En dépit de Mᵐᵉ d’Egmont, qui ne voulait donner son portrait au roi de Suède que si le jeune souverain s’engageait à ne pas réclamer celui de la comtesse Du Barry, Gustave suivit le conseil de son ministre et reçut les subsides. D’Aiguillon continua cet accord amical; et le coup d’état du 19 août 1772, qui libéra le roi de Suède du joug de sa turbulente noblesse, et qu’avaient si bien préparé les conseils de Vergennes, le représentant de la France, fut presque un triomphe pour d’Aiguillon. Aussi la duchesse, chez qui nous avons déjà signalé la préoccupation constante de l’honneur du nom, écrivait-elle, sur le mode lyrique, elle d’ordinaire si simple de ton et si naturelle d’allure:
«... Je ne vous manderai aucunes nouvelles d’ici: celle de Suède les a
toutes absorbées: je ne doute pas du plaisir qu’elle y a fait. Votre amitié vous fait partager tout ce qui est à la gloire de M. d’Aiguillon. Il est vrai que le nom de Gustave et celui de Richelieu ne peuvent se séparer pour les grandes choses. Il est plaisant que la France n’ait bien secondé la Suède que
sous le règne d’un Gustave et le ministère d’un Richelieu [246].»
Par contre, Mᵐᵉ d’Aiguillon ne parle jamais de la gloire de son époux en
Pologne.
Celui-ci, vers la fin de 1771, soit qu’il fût hanté des souvenirs de la
politique d’antan, soit qu’il voulût répondre aux «cajoleries» de Frédéric, s’était avisé de lui faire connaître «les pourparlers qui lui étaient offerts du côté de Vienne et de Saint-Pétersbourg». Et, naturellement, le roi de Prusse ne l’avait pas laissé ignorer à Marie-Thérèse. Mais, quand Mercy, quelque peu interloqué, vint demander au ministre si ce fait était réel, d’Aiguillon en convint très volontiers, et, par réciprocité, s’empressa de montrer à l’ambassadeur sa correspondance avec Frédéric, qui le priait «de ne pas
s’opposer à la prise de possession de Dantzick[247]».
Louis XV expliquait ainsi cette double indiscrétion au comte de Broglie:
«C’est pour marquer toute notre confiance à la Cour de Vienne que M. d’Aiguillon a communiqué la lettre de Prusse à M. de Mercy et pour juger si elle ne voudrait pas avoir sa part du gâteau, comme il y a tout lieu de le
croire [248]».
En tout cas, au point de vue des usages diplomatiques, le procédé n’était
pas banal. Certes, il justifie l’irritation hargneuse de Mercy, dans sa dépêche du 23 janvier à Kaunitz; il exprime le très vif désir de trouver «le moyen de retirer Mᵐᵉ Du Barry de la dépendance de M. d’Aiguillon» pour être débarrassé au plus tôt de «cet homme faux, vindicatif et méchant».
Mais, en somme, cette... franchise, qui était presque une pantalonnade,
n’apprenait rien aux puissances intéressées, puisque, d’après la correspondance de Frédéric, bien avant le départ de Rohan pour Vienne, le projet de partage de la Pologne était arrêté entre la Russie et la Prusse, avec
le consentement tacite de l’Autriche[249]. On comprend donc le mot de Louis XV, déjà renseigné par de Broglie sur cet accord, ainsi que le sera d’Aiguillon, le 12 février, par Gaulard de Saudray, chargé d’affaires à
Berlin [250]. Aussi, avons-nous peine à croire qu’à la même époque Mercy-Argenteau ait tenté, avec beaucoup de mystère toutefois, mais sans succès, une démarche auprès du successeur de Choiseul, pour donner plus de cohésion à l’alliance austro-française et empêcher ainsi le partage de la Pologne, «marché qui révoltait la conscience de Marie-Thérèse et fut le
remords de sa vie [251]». A quoi bon resserrer les liens de l’alliance, puisque d’Aiguillon avait écrit, le 6 février, à Rohan: «le roi n’a contracté qu’une obligation formelle, celle de secourir la Maison d’Autriche si elle est
attaquée dans ses possessions [252]»? Et de l’avis même de M. de Broglie, grand admirateur de Marie-Thérèse, l’impératrice-reine, qui occupait déjà une partie de la Pologne, espérait bien continuer et «finir» la conversation sur la base de l’uti possidetis. Ces scrupules, un peu tardifs et si atténués, de Marie-Thérèse, mettaient en joie son cynique voisin de Potsdam. Il en écrivait à d’Alembert qu’il savait un écho complaisant: «L’impératrice Catherine et moi sommes deux brigands; mais cette dévote d’impératrice-reine, comment a-t-elle arrangé cela avec son confesseur?»
Marie-Thérèse avait donc, par grâce d’Etat, la conscience absolument
tranquille; et la correspondance de Mercy-Argenteau le démontre de reste, comme elle nous fait assister aux tergiversations, aux inquiétudes et surtout à la veulerie de ce malheureux d’Aiguillon, qui pressentait l’imminente catastrophe, mais ne savait l’enrayer: tout au plus risquait-il une épigramme pour prouver qu’il n’était pas dupe de la comédie.
«M. d’Aiguillon traite les affaires sans énergie, sans nerf et sans vues:
son génie le porte à employer des petits moyens de fausseté...[253]»
Mercy note en même temps les intrigues de Cour qui se nouent autour
des deux antagonistes, le ministre des affaires étrangères et le chancelier Maupeou. Le roi les estime peu et ne semble guère disposé à intervenir dans
la lutte[254].
Déjà l’ambassadeur d’Autriche avait signalé, dans sa lettre du 23 janvier
à Kaunitz, la «guerre très rude» que préparait le chancelier [255] au ministre «généralement haï» et dont «le despotisme» commençait à fatiguer la favorite.
Cependant, le bruit s’est répandu en France de l’accord conclu entre les
trois puissances. D’Aiguillon veut parler haut et ferme à Mercy; mais il est bien obligé de baisser de ton: l’argent manque, la France est discréditée et
l’Angleterre lui refuse son concours[256]. Il n’en écrit pas moins à Rohan le 5 mai, après avoir reçu les dépêches de Kaunitz et de Marie-Thérèse, transmises par l’ambassadeur que, la Cour de Vienne gémissant sur la triste nécessité où elle se voyait réduite de donner les mains à l’arrangement
prusso-russe, le roi ne pourrait sans doute que gémir avec elle [257].
«J’ai lieu de croire, dit Mercy, blessé de ce persiflage, à M. de Kaunitz,
j’ai lieu de croire que vous serez surpris de la médiocrité du langage tenu par M. d’Aiguillon à cette nouvelle importante. Depuis que M. d’Aiguillon traite les affaires de l’Etat, sa réputation d’homme d’esprit s’éclipse chaque jour davantage; je crois que l’on ne doit être en garde que contre sa bonne volonté qui ne peut même pas produire de grands effets dans la position où
tout se trouve maintenant à la Cour [258].»
D’autre part, d’après l’abbé Georgel[259], secrétaire de Rohan, le
cardinal, que l’évidence obligeait à parler, adressait à son ministre cette fameuse dépêche qui renforçait le croquis esquissé par d’Aiguillon, en accentuant d’un trait plus vif la duplicité de l’impératrice: «Elle paraît avoir les larmes à son commandement; d’une main, elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, de l’autre elle manie le glaive des négociations». Toujours au dire de Georgel, le ministre des affaires étrangères avait eu la coupable indiscrétion de montrer cette dépêche à Mᵐᵉ Du Barry et la favorite en avait fait des gorges chaudes dans ses salons, laissant croire qu’elle en était la destinataire.
Le duc de Broglie accepte l’anecdote comme authentique dans son
Secret du Roi. Mais Vatel la déclare controuvée. L’ambassadeur de France se serait permis une telle inconvenance, que Marie-Thérèse, déjà très mécontente de la légèreté et des incorrections du cardinal, en eût aussitôt exigé le rappel. D’ailleurs, la correspondance de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau ne fait aucune allusion à cette mystérieuse dépêche, qui, par parenthèse, ne se trouve pas au dépôt des affaires étrangères. C’est à se demander si celle que nous avons citée de M. d’Aiguillon sur les «gémissements» de l’impératrice-reine, n’aurait pas quelque peu stimulé
l’imagination, naturellement très vive, de l’abbé Georgel[260].
Mercy avait surtout pour instruction de bien persuader au ministre
français que l’Autriche resterait en état d’infériorité devant la Prusse et la Russie qui arrondissaient leur domaine, si elle ne suivait leur exemple... la part du gâteau dont Louis XV parlait au comte de Broglie! «Le Roi Très Chrétien, écrit l’ambassadeur, envisage cet objet d’un œil de justice et de modération...» «Et, concluait-il, il ne restera plus qu’à calmer les effets de l’amour-propre du duc d’Aiguillon qui est piqué du triste rôle qu’il joue dans le début de son ministère.» Mais pour le «ramener», il faudrait que lui, Mercy-Argenteau, pût compter sur l’accueil que la Dauphine, préalablement
«avertie» par sa mère, ferait à la comtesse Du Barry [261].
«L’intérêt personnel, dit encore le diplomate, rend méfiant M.
d’Aiguillon.» Sa «mauvaise volonté» des premiers jours venait de ses appréhensions. Il craignait que Marie-Thérèse «n’accordât une trop haute protection à M. de Choiseul». Mais il commence à parler avec un peu plus de modération sur les affaires de Pologne; et Mercy ne désespère pas d’en avoir raison, si «Madame la Dauphine veut bien appuyer ses
démarches [262]».
De fait, il semble que cette princesse, considérée par Kaunitz «comme
un mauvais payeur dont il faut se contenter de tirer ce que l’on peut [263]», veuille maintenant en devenir un bon; car, à quelque temps de là, rencontrant d’Aiguillon chez le roi, elle lui parle fort longuement: «Jamais,
confie le ministre à l’ambassadeur, je n’avais été si bien traité[264]». Un autre jour, Mᵐᵉ Du Barry s’étant rendue à la messe avec la duchesse d’Aiguillon, la Dauphine adresse d’abord la parole à la grande dame, puis se tournant vers la favorite, elle donne un tour si adroit à la conversation que les deux femmes peuvent se croire également visées par la princesse.
Le roi et Mᵐᵉ Du Barry étaient aux anges [265].
Louis XV, fier de ce succès, encourage sa maîtresse à se présenter chez
la Dauphine; Mercy, à qui d’Aiguillon fait la confidence, approuve la démarche pour «éviter toute fermentation dans la famille royale»; mais il estime que la comtesse «devrait se contenter d’être bien reçue deux à trois
fois par an[266]».
Entre temps, l’acte diplomatique du 5 août consacre officiellement le
dépeçage hypocrite de la malheureuse Pologne; et d’Aiguillon conserve l’attitude favorable déjà signalée par Mercy. Mais l’ambassadeur d’Autriche se tient toujours sur ses gardes. Le caractère du ministre français est trop faux et trop suspect aux yeux de Mercy, pour qu’on puisse «s’en reposer sur ses assertions». D’Aiguillon, ne prenant d’autre guide que «sa convenance personnelle», n’a «ni la force, ni le génie, ni la connaissance des affaires pour résoudre un système». Toutefois comme Louis XV reste inviolablement attaché à la politique actuelle, son secrétaire d’État aux affaires étrangères ne «tentera pas d’entreprises impraticables». Il s’accommodera même très volontiers de l’alliance autrichienne, dès qu’il pensera y trouver sûreté et profit, ce que d’ailleurs lui «laisse prévoir» son
interlocuteur[267].
L’impératrice partage l’opinion de son représentant sur d’Aiguillon qu’il
surveille de près. Il constate que le Premier tient toujours «un langage très modéré», quoique «la confection des arrangements relatifs à la Pologne devienne une nouvelle mortification pour le ministre français; mais le Roi Très Chrétien envisage ces mêmes arrangements avec plus de raison et de
justice[268]».
Ah! le beau bill d’indemnité pour la conscience de Marie-Thérèse! Mais
aussi quel triomphe pour l’adresse de l’ambassadeur!
Il parviendra également à prévenir les tracasseries que peut susciter
d’Aiguillon, si «malhabile» et si discrédité qu’il soit, par ses démarches auprès de l’Angleterre, de même qu’il compte «barrer» à Madrid, les
«insinuations» du ministre[269].
Or, cet homme qui savait si bien se faire valoir et qui, somme toute,
n’avait eu qu’à enfoncer des portes ouvertes, n’avait pas prévu un incident susceptible de démolir l’échafaudage de combinaisons qu’il avait si artificiellement accumulées pour soutenir «l’alliance». Un matin, la Dauphine lui montre, en lui demandant «le secret absolu», une lettre que
vient de lui adresser le comte de Provence[270]. C’était tout une suite de conseils, écrits de la main du prince, pour apprendre à sa belle-sœur comment elle réussirait à se concilier l’amitié du roi, la considération de sa famille, le dévouement de la Cour et de la Nation. Ils se résumaient ainsi:
1º Dépeindre, au monarque, le duc d’Aiguillon, «ce monstre», sous les
couleurs les plus noires; car c’est à lui qu’il faut imputer la discorde où se débat la famille royale; il n’est pas question toutefois de la liaison du ministre avec la favorite.
2º Pour que d’Aiguillon ne puisse inspirer aucune méfiance au roi sur la
correspondance de la Dauphine, cette princesse devra faire lire à Louis XV les lettres qu’elle envoie et qu’elle reçoit.
3º Parler moins souvent en particulier à Mercy.
Mais déjà Marie-Antoinette n’était que trop disposée à suivre ces
conseils, sauf bien entendu le dernier, ou tout au moins à reprendre la liberté de son attitude envers le duc d’Aiguillon. L’avant-veille de cette confidence, le 12 novembre, à sa toilette, elle avait très nettement demandé à Mercy-Argenteau s’il y avait «danger de refroidissement entre les deux cours»; puis, sur la réponse négative de son interlocuteur, elle avait fait une sortie très vive contre le premier ministre qu’elle «dépeignait au naturel»,
soit du côté du caractère, soit du côté des moyens d’agir et des talents [271].
Il semble que l’animosité, jusqu’alors si mal contenue de la Dauphine, se
soit principalement portée sur d’Aiguillon; car, quelques jours auparavant, Mᵐᵉ Du Barry, survenue au moment du dîner, avec son inséparable compagne, Mᵐᵉ d’Aiguillon, avait reçu de la princesse cet accueil de bienveillante indifférence, qui se traduisait, d’ordinaire, par une appréciation banale sur les variations climatériques de la saison.
Évidemment la boutade de Marie-Antoinette, l’intervention inattendue
de son beau-frère durent faire trembler Mercy; mais il en fut quitte pour la peur; car nous ne voyons pas que cette double manifestation d’hostilité ait aggravé la situation. La correspondance de l’ambassadeur jusqu’aux premiers mois de 1773 ne s’occupe guère que du cardinal de Rohan. Les entrevues de Mercy avec d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry établissent que l’étourdi et présomptueux prélat eût été volontiers sacrifié au mécontentement, chaque jour plus intense, de Marie-Thérèse contre ce
«panier percé» [272] (le nom que lui donnait le ministre), s’il n’eût été de la dernière imprudence de froisser le maréchal de Soubise et la comtesse de Marsan, grands partisans du chancelier Maupeou.
Pendant la marche ascensionnelle, quoique peu triomphale, de son
époux, Mᵐᵉ d’Aiguillon, cette victime du devoir, que nous voyons toujours à la remorque de la Du Barry, attirait peu l’attention sur sa propre personne. Elle s’effaçait, de la meilleure grâce, devant un maître aussi franchement admiré que ponctuellement obéi, bien qu’elle goutât peu la fièvre et l’agitation de la vie des cours. Et cependant comme elle se trouve entraînée dans ce tourbillon! Elle est occupée, lors du séjour à Fontainebleau, depuis huit heures du matin jusqu’à une heure après minuit. Et cependant «elle n’a rien fait et dit des riens». Tout, d’ailleurs, en cette résidence, se trouve «dans l’ordre accoutumé, on y chasse, on y joue, on s’y promène, car il fait le plus beau temps du monde... je le sais par ouï-dire, car je n’ai pas mis le
nez dehors[273]».
Mᵐᵉ d’Aiguillon continua-t-elle, à Versailles, cette série de dîners
magnifiques que son mari jugeait nécessaires à sa gloire, dîners dont elle était la savante ordonnatrice et qui mettait en si puissant relief le génie du cuisinier Martin? Présida-t-elle, par exemple, aux apprêts du somptueux festin qui fut l’objet de cet écho des Mémoires secrets du 13 février
1772[274]?
«On raconte que dernièrement à une fête que donnait le duc d’Aiguillon,
il se trouvait au dessert une croquante figurée représentant les diverses parties de l’Europe et du globe auxquelles correspond son ministère. Ce seigneur en offrit à Mᵐᵉ la vicomtesse de Fleury et lui demanda ce qu’elle voulait. Après les petites simagrées des jolies femmes:
—Eh bien! Monsieur le duc, s’écria-t-elle, donnez-moi la France, je la
croquerai aussi bien qu’une autre.»
Cette période de réceptions fut interrompue, dans le courant de l’année,
par un deuil dont souffrit cruellement la duchesse d’Aiguillon, et que ravivait, en toutes circonstances, une sensibilité fort rare à cette époque où la philosophie sceptique de la bonne compagnie prétendait cuirasser le cœur humain contre les émotions les plus légitimes.
La «grosse duchesse» était morte subitement, au sortir du bain, d’une
indigestion, prétendent les Mémoires secrets, qui signalent le décès à la date du 15 juin et font l’oraison funèbre de la défunte sur le ton moqueur dont ils sont coutumiers:
«Beaucoup d’esprit, très instruite et fort entichée de la philosophie
moderne, c’est-à-dire de matérialisme et d’athéisme.»
Et la maligne gazette rappelait que la douairière était la protectrice
attitrée de l’Encyclopédie et des Encyclopédistes. L’abbé de Prades, auteur d’une thèse des plus hardies, avait dû à la grosse duchesse un asile et des secours qui lui avaient permis de se soustraire au fanatisme de ses ennemis.
Nous avons vu précédemment[275] quels regrets Mᵐᵉ d’Aiguillon avait
donnés à la mémoire de sa belle-mère. Six mois après, le souvenir des bienfaits reçus lui arrachait encore des larmes, alors qu’elle «était allée en Sorbonne», dans cette église dont les caveaux servaient de sépulture aux
Richelieu [276]. C’était là encore que reposaient les cendres de «ce qu’elle avait le plus aimé», des enfants qu’elle avait perdus. «Il a fallu tout mon courage, gémit-elle, pour y être sans qu’il y parût; j’y suis parvenue: il n’y a eu que mes enfants qui s’en soient aperçus... Plus j’ai souffert et plus j’ai été aise que M. d’Aiguillon n’ait pas pu y venir. Je craignais ce moment-là
pour lui... [277]»
Joli trait de tendresse conjugale! Attention délicate pour un homme à qui
la seule politique donnât vraisemblablement de l’émotion!