Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Chapitre VIII

 

Le Conseil accorde à d’Aiguillon l’évocation de son procès de Rennes

devant le parlement de Paris.—Appui prêté par Mᵐᵉ Du Barry, malgré la

résistance de Louis XV.—Le mémoire justificatif de Linguet; un

collaborateur masqué; récompense de Marmontel.—La procédure du

parlement de Paris.—Trêve matrimoniale.—Incidents.—Reprise des

séances: récit de Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Le roi arrête le procès.—La

vengeance du parlement.—D’Aiguillon entaché.

 

Les [140] Mémoires secrets publiaient, à la date du 12 mars 1770, comme

information, qu’on venait d’imprimer furtivement «la procédure de Bretagne, ou procès extraordinairement instruit et jugé, au sujet d’assemblées illicites, discours injurieux, subornation de témoins, complots de poison et incident de calomnies, précédé d’un discours préliminaire, où le duc d’Aiguillon est représenté comme l’ennemi implacable, l’instigateur et presque le bourreau de six exilés, un sujet indigne de la confiance de son prince, un chef de conjurés, un suborneur de témoins, le fauteur d’un projet d’empoisonnement, le complice et peut-être même le premier auteur de ces crimes».

Autant déclarer avec le fabuliste que la mort était seule capable d’expier

de tels forfaits.

Choiseul n’allait pas jusque-là; car, si, dans les Mémoires qui parurent

sous son nom, en 1790 [141], il dit, à propos de cette instance judiciaire: «J’ai cru que M. d’Aiguillon était déshonoré et je le regarde encore comme tel», il ajoute, par manière de correctif: «mais je n’ai jamais cru qu’on pût le faire pendre». Il plaide même, avec une sorte de pitié dédaigneuse, les circonstances atténuantes en faveur d’un adversaire qui, victime d’un atavisme vaguement défini, n’est peut-être pas entièrement responsable de son indignité: «Il avait porté dans son commandement le caractère malheureux de despotisme, de basse vengeance et même de cruauté avec lequel il était né.» Mais Choiseul ne l’était-il pas, lui aussi, responsable de ces prétendus excès de pouvoir, pour en avoir si longtemps maintenu l’auteur dans son commandement?

La situation devenait donc, sinon menaçante, du moins irritante pour

d’Aiguillon. Maupeou, par politique, beaucoup plus que par sympathie pour le rival de Choiseul, estima que le procès devait être évoqué devant le parlement de Paris; et, comme Maupeou, d’Aiguillon demanda et obtint du

roi, le 24 mars, cette juridiction qui était celle de ses pairs [142].

Ce n’était pas sans peine que le Conseil s’était arrêté à cette solution.

D’abord le parlement de Rennes, à qui Louis XV avait énergiquement refusé le rappel des La Chalotais, n’entendait pas qu’on lui infligeât encore une nouvelle déception, en lui retirant le procès de M. d’Aiguillon, cette proie sur laquelle il s’était rejeté avec délices. Jusqu’au 17 mars, il s’obstinait à ne point s’en dessaisir, sachant de reste que nombre de

parlementaires parisiens étaient de cœur avec lui [143].

D’Aiguillon, lui, ne pouvait oublier qu’à deux reprises différentes, en

1767 et 1769, il avait supplié le roi de lui laisser porter devant ses pairs une plainte en règle contre ses accusateurs, et que chaque fois le Conseil lui avait répondu par une fin de non-recevoir. Mais, aujourd’hui, en présence de ces histoires de brigands auxquelles semblait croire le duc de Choiseul, il ne pouvait point ne pas rompre ce silence, que le roi, dans son horreur de tout bruit, avait si souvent exigé de la longanimité de son représentant. Le maréchal de Richelieu et la comtesse de Forcalquier—une amie bien

chère[144]—appuyaient les revendications de l’ancien commandant de Bretagne:

—Il lui faut, disaient-ils, une justification triomphante. Dans le principe, Maupeou avait longtemps hésité: il savait le secret des

répugnances royales; et ce «Pantalon au regard faux et perfide», comme l’appelait Sénac de Meilhan, mais déjà tacticien consommé, se demandait peut-être l’avantage qu’il pouvait tirer du salut ou de la perte d’un homme que protégeait si visiblement la sultane favorite.

Ne lui avait-elle pas déjà donné une preuve indéniable de sa

bienveillance, alors qu’il négociait l’achat des chevau-légers [145]? D’Aiguillon sut l’amener à lui en ménager une nouvelle, à cette heure décisive pour sa fortune. Richelieu, adroit et complaisant, obtint de Mᵐᵉ Du Barry des entrevues, où, sous prétexte de l’intéresser à un procès, qu’au dire des contemporains elle eut toujours beaucoup de mal à comprendre, d’Aiguillon continua sur elle ce travail d’emprise qui devait le conduire au pouvoir. «Doucement tendre, peu à peu, il s’empara d’elle. Sa mère, la vieille duchesse, «au regard fol», plaida aussi la cause de son fils, avec une

éloquence passionnée» qui parvint à convaincre la comtesse [146].

Tant d’influences, et de si diverses natures, finirent par l’emporter.

Maupeou et les autres ministres opinèrent en faveur de d’Aiguillon.

—Vous le voulez, dit Louis XV, qui fit un dernier semblant de résistance,

au Conseil du 24 mars; vous verrez ce qui arrivera.

Maupeou le pressentait peut-être.

Toujours est-il que des lettres patentes ordonnèrent au parlement de

Rennes de passer les procédures à celui de Paris, qui fut convoqué, à Versailles, où devait s’ouvrir, le 4 avril, ce procès célèbre, prélude d’un plus célèbre encore.

La première séance fut solennelle et magnifique: nos pères aimaient

l’apparat judiciaire. Le 7 avril, le procureur général concluait—et l’assemblée adopta cette solution—à l’annulation des procédures de Bretagne. Tout était à recommencer; informations, réassignations et auditions de témoins; et du 16 avril au 7 mai, ce fut une série interminable de dépositions—entre autres, celles d’Hévin et de Cornulier de Lucinière— rebrassant, avec quelle animosité, les accusations d’assassinat, des crimes les plus vils et les plus odieux, qui mettaient infailliblement d’Aiguillon au ban de la société. L’émotion fut intense. Maupeou se rappela le mot du roi: car ce n’était pas seulement le procès d’un agent de l’autorité, mais celui de cette même autorité qui s’instruisait en public.

«Le gouvernement, écrit Linguet, à titre d’avocat-conseil, était donc

forcé d’arrêter cette explosion formidable.»

D’Aiguillon avait, en effet, choisi pour rédiger les mémoires justificatifs

qu’il voulait présenter au parlement, cet homme, dont la personnalité stimulait déjà singulièrement la curiosité publique. Assez froidement accueilli, lors de ses débuts, par d’Alembert qui s’était défendu d’appuyer sa candidature à l’Académie, Linguet avait juré une haine éternelle aux Encyclopédistes. Il avait fait une active campagne contre leurs idées philosophiques et leurs doctrines d’économie politique, dans des livres où il avait donné libre cours à la fougue de sa polémique outrancière qu’avivait encore l’âpreté d’un esprit naturellement paradoxal et sarcastique. Puis, estimant sans doute que ses contemporains ne lui décernaient pas assez de couronnes, il se fit inscrire au barreau, où son plaidoyer en faveur du chevalier de la Barre—cher pourtant aux philosophes—avait trouvé, à juste titre, nombre d’approbateurs, quand d’Aiguillon lui confia sa défense.

S’il faut en croire un passage fort intéressant des [147] Mémoires de

Marmontel, le duc ne fut que médiocrement satisfait du travail de Linguet; il en déplorait le ton déclamatoire et le verbiage ampoulé. C’étaient ses propres expressions qu’un certain Garville, «honnête homme» et grand ami de la Clairon, citait à Marmontel, chez Mᵐᵉ Geoffrin.

—J’ai appris, disait-il, à connaître M. d’Aiguillon au cours de mes

voyages en Bretagne et je suis convaincu que le procès qui lui est intenté est tout simplement «une affaire de parti et d’intrigue. Malheureusement il n’a pu trouver pour avocat qu’un enfant perdu», Linguet, «de qui le talent n’est pas encore formé».

C’était le duc d’Aiguillon qui parlait, en ces termes, à Garville de son

défenseur et du mémoire qui l’avait si fort mécontenté.

—Mais, lui répliquait son interlocuteur, «voyez un homme de lettres...» —Ils sont tous contre moi, interrompait le duc. C’est alors, dit Garville, en s’adressant à Marmontel, que je «vous ai

nommé comme un ennemi-né de l’injustice et du mensonge».

Aussitôt le duc d’embrasser Garville: «Vous me rendrez le plus grand

des services, si vous engagez M. Marmontel à travailler à mon mémoire».

L’invite était formelle et pressante; et peut-être bien la rencontre de

«l’homme de lettres» avec le confident de M. d’Aiguillon n’était-elle pas aussi fortuite que semble vouloir le dire le narrateur.

En tout cas, Marmontel déclare solennellement: «—Ma plume ne se refuse pas à servir une bonne cause. Je veux

connaître celle du duc d’Aiguillon pour savoir si je dois travailler pour lui: qu’il me confie ses papiers. Je m’emploierais de même à servir la cause de l’homme du peuple (toujours l’humanitarisme vrai ou faux du XVIIIᵉ siècle!). Je ne mets à mon acquiescement que deux conditions, que le secret me sera gardé et qu’il ne sera jamais question de lui à moi de remercîments ou de reconnaissance; je ne veux même pas le voir.»

Le petit couplet en l’honneur de la fierté et de l’indépendance du lettré

serait le plus joli du monde, s’il n’avait reçu, et même dans cette occurrence, de forts accrocs, hélas! trop humiliants pour le siècle de la philosophie.

Donc, dès le lendemain, Garville apporte les papiers. Marmontel y

découvre la preuve que «le procès n’est qu’une persécution suscitée par des animosités personnelles». Il prend alors le mémoire de Linguet, le «refond, y met de l’ordre et de la clarté, en élague les métaphores incohérentes», complète enfin le travail d’un «nouvel exorde (celui de Linguet était trop impertinent) et d’une conclusion également nouvelle, la première n’étant pas suffisamment serrée».

D’Aiguillon, enchanté, «fait venir Linguet et le prie d’adopter les

changements» qu’il a introduits dans le mémoire.

Linguet jette feu et flamme: «C’est, dit-il, un homme de l’art qui a mis la

main à mon ouvrage: vous voulez me déshonorer, car je n’entends être l’écolier de personne. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre: ce n’est plus moi.»

D’Aiguillon, le personnage si hautain et si vaniteux, se voit obligé de

subir ces rebuffades, «puisqu’il ne pouvait trouver d’autre avocat». Il finit donc par apaiser Linguet, qui reprend son mémoire pour y mettre la dernière main. Il refait l’exorde et la conclusion, mais il conserve l’ordre suivi par Marmontel et ne rétablit pas les bizarreries de style biffées par le correcteur.

Nous avons cru qu’il ne serait pas indifférent au lecteur de connaître le

dénouement de cet épisode de la vie littéraire au XVIIIᵉ siècle.

Linguet, écrit Marmontel, parvint à savoir le nom du confrère qui avait

ainsi rhabillé sa prose: il fut dès lors «son plus cruel ennemi».

Quant à Marmontel qui, si l’histoire est exacte, serait le premier apôtre

de la réhabilitation du commandant de Bretagne, il ne tarda pas, de son propre aveu, à rabattre quelque peu de son attitude républicaine vis-à-vis le duc d’Aiguillon. L’obligeant Garville redoubla si fort ses instances qu’il décida Marmontel à venir dîner chez son client de circonstance; et celui-ci, quelque temps après, lui adressait, manu propria, ce succulent poulet:

«Je viens, monsieur, de demander pour vous au roi la place

d’historiographe de France, vacante par la mort de M. Duclos. Sa Majesté vous l’a accordée. Je m’empresse de vous l’annoncer. Venez remercier le roi.»

 

Quoi qu’il en soit, le «secret» exigé par Marmontel fut bien «gardé»; car

les malicieux rédacteurs des Mémoires dits de Bachaumont, toujours à l’affût des échos scandaleux, ne soufflent mot de ce passage à la teinture de l’œuvre de Linguet. Lorsqu’ils signalent l’apparition de celle-ci dans leur article du 21 juin 1770, ils démontrent, quoique plutôt hostiles à l’ancien commandant de Bretagne, avec quelle habileté l’avocat avait fait valoir la cause de son client. D’après Linguet, le duc avait su concilier les exigences de l’Etat avec les intérêts de la province, à tel point que ses ennemis eux-mêmes n’avaient osé lui refuser leurs éloges; mais le défenseur n’avait pu «dissimuler que, dans la septième tenue des États, en 1768, le duc d’Aiguillon n’eut pas le même succès et que, le trouble parvenu à son comble, il crut devoir, par une retraite prudente, prévenir un plus grand et plus long désordre».

C’était alors la conviction qu’avait l’avocat[148] ou qu’il prétendait avoir.

Car, depuis, quand il fut en contestation avec le duc pour le chiffre de ses honoraires, il s’infligea à lui-même le plus sanglant démenti dans des invectives restées classiques: palinodie écœurante, que constate, non sans une joie maligne, dans ses Souvenirs, Brissot de Warville, et qu’y vient confirmer une anecdote des plus piquantes. Le futur conventionnel avouait, en effet, que d’Aiguillon «défendu par les mémoires de Linguet ne lui semblait pas coupable» et il les appelle, ces «mémoires», un «monument éternel de honte et d’infamie». A Mᵐᵉ Lem qui les lui avait reprochés, Linguet n’avait-il pas eu le cynisme de déclarer:

«—Pourquoi les États de Bretagne ne se sont-ils pas adressés à moi? Je

les aurais défendus![149]»

Le parlement de Paris avait pris en main leur cause, de façon si

ostensible, et dans un esprit de malveillance si prononcé contre d’Aiguillon, que, le 8 mai, le chancelier enjoignait, de l’ordre du roi, au premier président d’apporter la grosse de l’information, close la veille. Le 9, le parlement obéissait, mais avec cette raideur dont il était coutumier: il usait de son arme familière,—les remontrances—pour déclarer solennellement que «l’honneur ne se rétablit pas par voie d’autorité» et qu’«interrompre la procédure serait porter préjudice à l’accusé, au bien de la justice et au service du roi».

Une trève de courte durée interrompit ces premières hostilités. Louis XV mariait le Dauphin, son petit-fils, avec l’archiduchesse

d’Autriche, Marie-Antoinette, fille de l’impératrice-reine Marie-Thérèse. Dans les fêtes mêmes qui marquèrent cette nouvelle alliance entre deux maisons si longtemps rivales, les ennemis de d’Aiguillon trouvèrent amplement matière à exercer leur malignité contre l’ancien commandant de Bretagne. Ils se montraient dans les allées, brillamment illuminées, du parc de Versailles, alors que Choiseul donnait le bras à la princesse de

Beauvau[150], d’Aiguillon offrant gracieusement le sien à l’ancienne maîtresse du Roué. Et qui sait? peut-être signalèrent-ils le couple odieux, par une allusion perfide, à l’adolescente, qui, devenue femme et plus tard reine de France, devait envelopper dans la même exécration le favori et la favorite de Louis XV. Car, si chastement que l’eût élevée sa mère, la future Dauphine ne pouvait ignorer en quel milieu les exigences de la diplomatie l’appelaient à vivre. Mais, Marie-Thérèse, qui avait un sens politique si développé, lui avait recommandé une extrême prudence, la meilleure forme de déférence que la jeune épousée dût observer envers un roi et un vieillard.

S’il faut en croire les [151] Anecdotes de la comtesse Du Barry qui parfois

sont bien informées, des émissaires de M. de Choiseul auraient tenté de dissuader la maîtresse du roi d’assister à l’«entrée» de la Dauphine; ces officieux l’engageaient même à prétexter une saison à Barèges, pour éviter une rencontre qui pourrait désobliger la jeune princesse.

—Ah! madame, lui dit Richelieu, ignorez-vous les dangers de l’absence? Et d’Aiguillon d’appuyer fortement l’argumentation de son cousin. «Ils avaient raison, conclut le rédacteur des Anecdotes; car la chose se

passa fort bien.»

En apparence peut-être, mais nous ne serions pas autrement surpris si les

intrigues de cour, toujours souterraines et mystérieuses, n’avaient agi dans le sens que nous indiquions plus haut.

 

Les fêtes officielles du mariage étaient à peine terminées que le

parlement, impatient de reprendre la piste, faisait prier le roi, le 26 mai, de lui donner son jour pour prononcer sur deux requêtes qu’il avait reçues, l’une de d’Aiguillon, l’autre de la Chalotais qui se portait partie civile.

—Je répondrai, dit Louis XV, quand j’aurai la grosse de la seconde

information.

Le parlement s’ajourne au 19 juin, mais avec le vague pressentiment que

se préparait un coup de force, d’ailleurs proposé au Conseil par Maupeou.

Le 19, les gens du roi viennent annoncer que le prince «parlerait» le 27.

Louis XV ne «parla» que le 28.

Ici nous laisserons «parler» aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon: car elle a très

véridiquement retracé la physionomie de la journée. Dès le lendemain, le 29, elle écrit au chevalier; elle est encore sous l’impression de l’événement; et l’émotion qu’elle en éprouve n’altère ni la fermeté de son esprit, ni la souplesse de sa belle humeur. Elle montre combien, dans ces heures critiques, elle reste à la hauteur de son devoir, multipliant ses bons offices auprès de son mari et prêchant d’exemple, par son attitude énergique, mais enjouée, à cet homme que semble effarer la nécessité de prendre une décision.

Elle dit tout d’abord à son confident combien elle est «affairée, quoique

n’ayant rien à faire» et s’excuse d’être en retard avec lui: ne s’est-elle pas «persuadée que qui n’écrit pas de mémoires, ne doit pas écrire?»

Mais, par contre, ce qu’elle en lit! «Tout autre genre de littérature est

banni de chez moi: le code et le code criminel, voilà les livres que l’on trouve dans mon boudoir et sur ma toilette.» Aussi dans quelle solitude vit-elle! «Depuis votre départ, je n’ai vu qui que ce soit le soir: je reste seule jusqu’à dix heures, dix heures et demie que M. d’Aiguillon revient et cause avec moi jusqu’à près de minuit.» Comme son mari rentre très fatigué—elle n’ose dire très déprimé—elle s’efforce de le distraire: elle court toute la journée «pour attraper quelques nouvelles ou quelques histoires qui puissent

l’amuser un moment [152]».

Mais, sous ce badinage de surface, sa perspicacité reste toujours en éveil

et son raisonnement immuable: «Ce qui peut nous arriver de mieux serait d’être jugé.»

Malheureusement «le ministère n’a pas pensé de même» ajoute-t-elle

sans commentaires. Et elle résume, à l’intention de son correspondant, les divers épisodes du «lit de justice» qui s’est tenu la veille, «pour faire enregistrer les lettres patentes par lesquelles le roi arrête la procédure et défend de la continuer». Là-dessus, «le chancelier a fait un beau discours» (la pointe d’ironie est à peine sensible) pour expliquer la pensée du prince. «Le roi, dit-il, qui n’avait pas permis à M. d’Aiguillon, l’an passé, malgré ses instances, de rendre publiques les requêtes qu’il lui avait présentées, a voulu, cette année, savoir quelles étaient les accusations. Il a permis, en conséquence, que les instructions se fissent avec le plus grand appareil judiciaire. Mais, très surpris de voir que quelques témoins avaient parlé de choses étrangères au sujet et compromis ainsi l’administration, il défendait la suite de cette affaire et ordonnait le silence le plus absolu.»

Ici se place un incident assez piquant:

«Comme, au moment de l’enregistrement, le duc d’Orléans avait paru y

mettre quelque obstacle, le roi lui a dit qu’il lui permettait ainsi qu’aux autres pairs d’aller au Palais, mais qu’il lui ordonnait, au cas où l’on parlerait de cette affaire, de lever le siège et de sortir.»

Une consolation restait à la duchesse, c’est que «dans les lettres patentes,

le roi disait qu’il n’avait jamais vu dans la conduite de M. d’Aiguillon que

le plus grand zèle pour son service et pour le bien de l’État[153]».

Pas plus qu’elle, aucun des amis, ni même des ennemis de M.

d’Aiguillon n’avait été dupe de cette solution inattendue. En vain, Louis XV avait-il justifié publiquement le représentant de sa politique; en vain, pour lui donner une preuve nouvelle de sa confiance, l’avait-il emmené souper avec lui à Marly. Le duc n’en était pas moins victime d’un déni de justice. Et son entourage en exprimait très haut son mécontentement; Mᵐᵉ Du Deffand le note dans ses lettres. Le chevalier d’Abrieu, secrétaire intime de d’Aiguillon, de Laigle, le vicomte de Barrin, Becdelièvre, Tinténiac et

combien d’autres déplorent un tel dénouement[154]. De la Guerre en écrit à la duchesse. Tous stigmatisent la perfidie de Maupeou qui a voulu faire coup double, et contre d’Aiguillon, et contre le parlement.

Voltaire, lui-même, écrit que le duc d’Aiguillon fut victime d’une

persécution publique et acharnée presque semblable à celle dont mourut Lally. Avait-il oublié par hasard la galéjade que lui avait inspirée le cure-dent de la Chalotais? Ou ne vaut-il pas mieux croire qu’il obéissait au premier élan de son cœur qui le portait d’instinct vers les victimes de l’injustice et de la calomnie? Et puis l’affection, un peu aveugle, qu’il avait toujours vouée à Richelieu, ne pouvait-elle rejaillir sur un des plus proches parents de son héros?

Pour nous, autrement précise est l’opinion de Condorcet, quand il écrit à

Turgot, le 29 juin, le même jour que la duchesse à Balleroy: «S’il est vrai que le parlement de Rennes l’ait (le duc d’Aiguillon) calomnié en 1764 et n’ait cessé de le faire calomnier depuis, j’avoue que la haine parlementaire

est aussi cruelle que le despotisme ministériel [155].»

Cette «haine parlementaire» allait singulièrement justifier l’appréciation,

presque prophétique, de Condorcet.

La duchesse, dans sa lettre à Balleroy, qui dut partir fort tard le 29 juin,

disait que le jour même, le parlement avait tenu une très longue séance de onze heures du matin à neuf heures et demie du soir. Le résultat en était resté indécis et confus: «Vingt avis s’étaient ouverts plus biscornus les uns que les autres et plus impertinents envers le roi.» De guerre lasse, on s’était ajourné au lendemain. Mais la duchesse prenait facilement son parti d’orages qu’elle avait vus tant de fois au-dessus de sa tête: «C’est l’affaire du roi, écrit-elle, ce n’est plus la nôtre... Nous allons partir bientôt pour Véret.»

Pouvait-elle prévoir le coup de tonnerre qui allait si brusquement retentir

par tout le royaume?

Le 2 juillet, le parlement assemblé sans les princes et les pairs qui

s’étaient, sur les ordres de Louis XV, abstenus de siéger, rédigeait les remontrances et l’arrêt, dont il devait être, dans un avenir prochain, le mauvais marchand.

Il s’élevait contre l’abus de pouvoir qui interrompait le cours de la

justice, violait les formes les plus précises et garantissait l’impunité aux gouverneurs de province; il retenait ces dépositions qu’avait frappées de suspicion le gouvernement et, sans débats, sans même que l’accusé eût été entendu, il fulminait cet arrêt célèbre qui entachait d’Aiguillon et l’excluait des fonctions de la pairie; «ces lettres patentes à lui données par le roi, étaient des lettres d’abolition».

On eût dit que l’auteur de la Lettre d’un gentilhomme breton, le plus

vigoureux des pamphlets dirigés contre le commandant de Bretagne, avait eu comme le pressentiment de cet arrêt inique et l’avait frappé, par anticipation, de flétrissure, quand il déclarait que retenir les La Chalotais en exil, après les avoir pour ainsi dire réhabilités, était un déni de justice: «Les commencements de preuves, déclarait le pamphlétaire anonyme, ne sont pas des preuves».

Cet aphorisme, bien qu’émané d’un adversaire, se retournait contre

l’arrêt du parlement; car c’était également un déni de justice que d’avoir noté d’infamie le duc d’Aiguillon, en violant, avec une telle désinvolture,

les lois de la raison et de l’équité[156].

Mais, dans ces affaires de Bretagne, les illégalités ne se comptaient déjà

plus.