Une maison sans esprits

David Homel · Chapitre 1 sur 17

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Une maison sans esprits

Le ravissement

 

La paire de richelieux était posée méticuleusement sur le trottoir ; les deux souliers côte à côte se touchaient presque. Leur style était plus qu’un peu démodé, même s’il était revenu au goût du jour chez les hipsters. Les chaussures étaient en excellent état, elles n’avaient donc pas été abandonnées là par un propriétaire qui aurait estimé qu’elles ne valaient pas le prix d’un passage chez le cordonnier. Le soin qu’on avait accordé à les disposer ainsi sautait aux yeux. Elles étaient au pied d’un poteau téléphonique, le sol alentour paraissait taché de goudron ou d’huile, peut-être même de fluides divers de quelque malheureux mammifère, comme une traînée grasse sur le revêtement d’une autoroute ou les restes aplatis d’un animal. La photo était vivante grâce à un chat qui passait en hâte devant les chaussures, en chemin vers une destination autrement importante, du moins pour un félin comme lui. Le photographe avait centré le cliché sur la paire de richelieux. Le chat ne faisait que passer par là. L’artiste avait raison. Elles avaient du style et étaient pourtant démodées, et bien qu’en parfait état, victimes du ressac, elles avaient échoué sur la grève de l’Humanité.

— Ce n’est pas parce qu’elles étaient usées qu’on les a laissées là.

Laure, ma compagne, exprimait sa pensée. Compagne ou compagnon, voilà un mot qui s’est imposé dans le vocabulaire au cours des dernières années, et à juste titre. Il instaure une belle ambiguïté, et veut dire bien des choses tout en ne voulant rien dire du tout parfois. Dans mon cas, il désignait la femme avec qui je vivais, sans pour autant dormir dans le même lit, du moins pas de manière assumée, programmée, ou régulière. De cette façon, le suspense reste garanti. C’est peut-être le genre d’information qu’on ne partage pas d’ordinaire, mais j’ai décidé de passer à un autre régime : ne plus rien garder pour moi. Et il y avait une raison derrière tout ça.

Je spéculai :

— Quelqu’un a retiré ses souliers et est parti en chaussettes. En laissant sa vie derrière lui.

— À moins qu’il ait eu une autre paire avec lui.

— Je ne sais pas trop. Ça aurait été un peu trop préparé pour quelqu’un prêt à abandonner ses chaussures sur le trottoir.

Le plaisir éprouvé à partager ce genre de spéculation était ce qui nous avait réunis et gardés ensemble, Laure et moi. Il nous rendait compagnon l’un de l’autre. Quand ce mot avait commencé à être à la mode, je m’en méfiais, de la même façon dont je me méfie des euphémismes et que je les contourne pour voir ce qu’ils cachent. Mais j’ai changé d’avis depuis. Un euphémisme ressemble à un de ces masques d’Halloween extensibles en caoutchouc à taille unique qui s’adapte à toutes les têtes.

— C’est un cas de ravissement divin, dis-je à Laure avec certitude. Celui à qui ces chaussures appartenaient s’est élevé vers le paradis dans un tourbillon et c’est tout ce qu’il a laissé ici. On n’a pas besoin de souliers là-haut, et il le savait. Comme dans la chanson, I Got Shoes, qui dit que tous les enfants de Dieu sont déjà chaussés pour arpenter le paradis.

— Je crains qu’elle m’ait échappé celle-là.

— Personne ne t’en tiendra rigueur. C’est un gospel qu’on chantait à l’école primaire au spectacle de Noël. Mais j’ai l’impression que le langage a changé depuis. Quiconque parle du paradis n’y mettra jamais les pieds. Ça nous ferait bien rire d’entendre ça aujourd’hui.

Je retournai la photo et passai à la suivante. Un nu. Comme nous n’étions pas chez Mapplethorpe, il s’agissait d’une femme. Ses seins et sa toison apparaissaient en pleine lumière alors que sa tête restait dans l’ombre, mais pas assez cependant pour empêcher un observateur attentif de distinguer ses traits. Tout le génie de cette image résidait là. Le modèle était entièrement visible, mais sa figure était dissimulée, et le besoin inhérent à chacun de donner corps à ce qui est caché faisait que le spectateur négligeait la nudité qu’il avait devant les yeux, aussi splendide qu’elle fût, pour chercher à discerner un visage.

Laure ne voyait pas la photo du même œil.

— Voilà pourquoi tous les hommes veulent être photographes. Pour que les femmes se déshabillent et s’exhibent.

— Ça pourrait être pire, c’est le seul cliché de ce genre dans le dossier. Et c’est plutôt fait avec goût ; du moins pour moi. Les nus ne datent pas d’hier. C’est presque une tradition artistique.

— Sauf que ce sont les hommes qui les font, me reprit-elle, pendant que les femmes servent de modèles.

Je ne relevai pas. Je ne pouvais pas m’attendre à ce que Laure apprécie la photo d’une femme nue et qu’elle y vît la tension que moi j’y percevais. Je serais bien resté plus longtemps à contempler cette image, mais j’allais devoir attendre d’être seul pour m’y consacrer.

La troisième photographie représentait un moine bouddhiste en gros plan, un large sourire béat aux lèvres. L’être humain est réputé posséder trente-deux dents, mais lui semblait en avoir le double. Le flash se reflétait dans ses verres de lunettes. Il aurait pu s’agir d’un aveugle et personne ne s’en serait rendu compte. Pourquoi pensais-je qu’il s’agissait d’un moine bouddhiste ? La robe dont il était vêtu me portait à le croire, ses traits asiatiques aussi, même s’il n’est pas nécessaire d’être asiatique pour être bouddhiste. Ni pour être moine. Le photographe avait cadré le haut de sa tête à la racine des cheveux.

— Voilà la source du ravissement, dis-je à Laure.

— Ce n’est pas un truc asiatique le ravissement, me répondit-elle. Ils ne sont pas aspirés vers les cieux comme nous. Je sais de quoi je parle, j’ai eu une période asiatique il y a longtemps, avant de te rencontrer. C’était tendance à l’époque, être zen et tout le reste. J’ai même lu Alan Watts. Alors un moine qui perd ses richelieux, c’est assez improbable. Mais regarde, le cadrage lui coupe les jambes au niveau des genoux et la tête en haut du front. Il lui manque des morceaux à ce pauvre gars.

— Comme à tout le monde, non ?

Laure ne releva pas ma remarque. Elle avait raison, ce commentaire était plutôt prévisible.

— Je me demande quel effet ça lui fait à ce moine, d’être rogné comme ça.

— Je doute que le photographe s’en soit préoccupé. Tous ses portraits sont cadrés de la sorte.

— D’où viennent ces photos ? voulut savoir Laure. Qu’est-ce qu’elles font sur ma table de cuisine ?

— C’est pour un boulot. Un éditeur d’art m’a commandé le texte d’une monographie sur le photographe. C’est mon prochain sujet.

— Une paire de souliers abandonnés, une femme nue et un moine. Je me demande bien où ça va te mener.

— Je ne sais pas encore. Je t’enverrai une carte postale une fois rendu à destination.

— Encore un de ces projets à la marge, adopter des orphelins et surinvestir auprès d’eux.

Cette remarque aurait pu paraître hostile, mais pas venant de Laure. C’était sa façon habituelle de me provoquer et je lui répondis du tac au tac :

— Ce que je fais repose sur le surinvestissement émotionnel. Et quand j’en ai fini, j’avance, enrichi de m’être ainsi engagé parce que tous mes placements ont fructifié. Tu sais tout ça, depuis le temps. La seule fois où je ne suis pas passé à autre chose, c’est avec toi.

Elle renifla, puis soupira exagérément. Elle représentait un cas rare de femme que les compliments laissaient indifférente. Et c’était l’un des piliers de notre relation.

— Qu’y a-t-il d’autre là-dedans ? demanda-t-elle en désignant le dossier.

Je n’avais pas l’intention de lui montrer le reste. Certains des sujets étaient particulièrement déprimants, on y voyait des gens réduits à l’état d’épaves, à la veille de tirer leur révérence de ce monde, et Laure pouvait s’assombrir devant la simple représentation visuelle de la tristesse. Je ne voulais pas contribuer à la mettre de cette humeur. Avec précaution, je sortis une photo qui montrait un adolescent jouant sur une machine à boules. Black Hole, proclamait la décoration de l’appareil, fabriqué par la compagnie Gottlieb, de Chicago. Le cliché remontait à une époque où un joueur pouvait profiter de l’occasion de s’arroger une victoire solitaire. L’image avait été prise en été – le garçon était torse nu et ça ne semblait pas le déranger. Il s’approchait donc peut-être seulement de l’adolescence. Au corps-à-corps avec l’engin, il allait coûte que coûte lui arracher une partie gratuite.

— Wow ! Encore une fois, le flash se reflète dans la vitre. On voit à peine le visage du gamin. Pas très orthodoxe comme technique en photo.

— C’est bien ce que je pense aussi, mais je vais découvrir pourquoi le gars s’y est pris de cette façon. Il doit y avoir une raison. Je vais la trouver.

Je revins à la photo. C’était l’appareil qui jouait avec le garçon. Mais j’avais dit assez d’évidences pour la soirée.

— Noir et blanc. Ces photos sont de la vieille école.

— Le gars n’a pas été très actif depuis un moment. Mais c’est l’idée. L’exposition est censée marquer son retour.

Une fois Laure assise dans son fauteuil préféré dans la pièce contiguë, plongée dans la lecture d’un roman écrit par une Anglaise qui excellait à mettre en scène des meurtres exquis, je ressortis le portfolio. Je ne lui avais pas caché le nu, mais ces gros plans, de face, d’individus à la dérive étaient dangereux pour le moral. Comme cet homme allongé dans un lit d’hôpital, branché sur une batterie de perfusions. Je m’accrochais à ce qu’il me restait de coquetterie : je n’imaginais pas que quiconque pût se sentir à l’aise d’être photographié dans cette posture. Dans ce monde où le consentement est roi, qui sait s’il avait donné le sien ? À moins qu’il n’eût pas consenti de manière éclairée comme il aurait pu le faire aujourd’hui, puisque ces photos n’étaient pas vraiment récentes, pas plus que le photographe qui les avait prises, d’ailleurs. Je me l’imaginais arriver subrepticement au chevet du type à l’article de la mort et appuyer sur le déclencheur… Clic !

Je pensais d’abord me faire la voix des sujets représentés, en dépit du fait qu’ils étaient vraisemblablement morts désormais, et ainsi leur donner voix au chapitre et leur permettre de s’insurger contre une telle humiliation publique. Mais à la réflexion, vu le parti pris des gros plans de face, ils avaient bien dû donner leur accord d’une manière ou d’une autre.

Peut-être pas, après tout, la nature des échanges entre individus étant ce qu’elle est, parfois dans des domaines autrement plus sérieux que le déclenchement d’un obturateur. Morts ou pas, figés dans le temps ou bien vivants, ils avaient peut-être quelque chose à dire sur la façon dont on les avait pris en photo. Je pouvais tenter de les écouter, d’être attentif aux fantômes qu’ils étaient, puis faire passer le message. Une telle mission risquait de me mettre en contradiction avec le sujet de la monographie que j’étais chargé de rédiger, John Marchuk, qui semblait avoir disparu de la scène artistique. Et c’est sur lui que le contrat devait porter, pas sur ses modèles anonymes. Pouvais-je parler au nom d’une paire de richelieux abandonnée ?

Laure apparut en silence à mes côtés. Elle pouvait se déplacer comme ça, délicatement, sans bruit et sans toucher le sol. Elle examina le tirage qui représentait un père, un grand-père peut-être, sur le point de rendre l’âme, allongé sur un lit d’hôpital.

— Quand mon tour viendra, ne me prends pas en photo, je t’en prie. Si tu fais ça, je reviendrai te hanter jusqu’à la fin de tes jours, et même après.

— Ne t’en fais pas, mon amour, je partirai le premier.

— Ça, c’est ce que tu crois.

— Les hommes meurent plus tôt, les statistiques ne mentent pas. Mais je n’en suis pas encore là. J’aurai d’autres images dans quelques jours. Je te les montrerai.

— J’attends ça avec impatience.

Elle se retourna pour aller retrouver son fauteuil et son livre. L’instant suivant elle était de retour, debout à côté de moi. Elle désigna la photo.

— Qu’est-ce qu’il dirait ce gars-là, s’il voyait cette image ?

J’attendis un peu avant de répondre.

— Je me suis trompé de vie.

Sur quoi Laure se rendit dans sa chambre et ferma la porte. Mais pas complètement. Elle la laissait toujours entrouverte. Le genre d’ouverture qui définit deux compagnons.

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