Une maison sans esprits
Le jeu du favori
Parfois une coïncidence n’est rien d’autre qu’une coïncidence. À une certaine époque, l’écrivain américain Paul Auster avait fait de ces effets du hasard le pivot de ses intrigues, et c’est ce que je lui aurais dit si nous nous étions croisé, strictement par accident, dans une rue de Brooklyn. Mais quelques jours après, quand je tombai sur Rodrigue à un pâté de maisons à peine du Club Social, je me demandai si après tout Auster n’avait pas un peu raison. Cette rencontre tombait trop à propos, son côté fortuit sonnait faux. « J’avais un rendez-vous », m’expliqua Rodrigue quand je lui demandai ce qu’il faisait dans mon quartier. C’était par une de ces miraculeuses journées d’été qui parviennent à se faufiler jusqu’au mois d’octobre, et je suggérai que nous nous installions brièvement sur un banc, sur le trottoir, plutôt que de nous enfermer entre les murs d’un café. J’allai au dépanneur à quelques pas de là, et je revins avec deux bières camouflées dans deux sacs de papier identiques.
— C’est mon tour, tu as payé la dernière fois, lui dis-je.
— Boire en public ; pas très légal tout ça, fit remarquer Rodrigue.
— Sans doute pas, mais c’est toléré. Si on ne fait rien de plus audacieux. Je compte sur toi.
— Trop fort pour moi, dit-il en faisant une grimace après avoir bu une gorgée.
— C’est une Boréale IPA. Désolé, je ne t’ai pas demandé quelle marque tu préférais. Je ne voulais pas gâcher la surprise.
C’était lui maintenant qui se trouvait pris au piège de l’hospitalité. Il n’y avait qu’un sujet dont nous pouvions débattre, et il alla droit au but.
— T’es-tu rendu chez Marchuk ?
— Une fois, mais j’ai bien peur de devoir y retourner. L’expérience a été assez déprimante. Toi, y es-tu déjà allé ? lui demandai-je en le regardant avec insistance.
— Oui.
— Et alors ?
— Il ne m’a pas laissé entrer.
— Moi non plus, Rodrigue. Je me suis imposé. Sinon, je serais encore à attendre à la porte comme un imbécile.
— Devant un panneau de contreplaqué.
— Exactement. Tu n’as pas pensé à faire le tour par le côté ?
— Ça ne m’a pas traversé l’esprit. C’est pour ça que tu es écrivain et pas moi.
Je me questionnai sur les qualifications requises pour ce travail. Que fallait-il maîtriser pour écrire une mince monographie pour le compte d’un éditeur d’art sous-financé ? La connaissance du Code de construction ? Une certaine tolérance au risque ?
— J’aimerais que tu commences à penser à quelles photos tu voudrais inclure dans ton texte, me dit Rodrigue. Je ferai en sorte qu’elles fassent partie de l’exposition. Je vise la fin janvier. C’est le moment de l’année où il ne se passe pas grand-chose culturellement parlant, alors on devrait arriver à monopoliser pas mal d’attention.
— Il faudra mettre un moine ou deux, ça c’est sûr. Le prêtre orthodoxe, ce sont ses racines. Les souliers sur le trottoir ; c’est ma préférée celle-là. L’ado devant sa machine à boules. Elles sont toutes dans le portfolio que tu m’as donné. Il y a aussi celle de la femme avec qui il vivait. Il me l’a montrée. C’est une photo ordinaire de quelqu’un d’ordinaire. Ça fera un bon contraste avec le reste.
— Je ne suis pas sûr. Leur relation a mal fini.
— Est-ce qu’il y a des fois où ça se termine bien quand c’est la fin ?
— Non, je veux dire que ça s’est vraiment mal fini.
— On n’est pas obligés de dire de qui il s’agit.
— Lui le saura.
Je réalisai alors que j’étais en train de parler avec Rodrigue d’une exposition qui n’avait pas encore été montée, à laquelle je contribuais par un texte que je n’avais pas encore écrit. J’avalai une longue gorgée. L’amertume de l’IPA apaisa ma gorge sèche. J’avais lu quelque part que ce type de bière supportait très bien autrefois la traversée de l’Angleterre vers les Indes, ce qui l’avait rendu très populaire, et c’était le cas aussi ici, où elle voyageait rarement plus de trente minutes dans la remorque d’un camion.
— Ma compagne adore son portrait de Leonard Cohen, mais on le voit trop ici à mon goût.
— Toutes les femmes se pâment devant lui.
— C’est bien son cas. Elle a dit qu’elle se donnerait volontiers à lui, sauf qu’il est mort.
— Le dernier des playboys juifs, soupira Rodrigue en secouant la tête.
Il porta timidement ses lèvres à la bouteille. J’aurais bien fini sa bière, mais je ne connaissais pas assez ses habitudes pour ça.
— Ton texte avance ?
— Après juste une rencontre avec lui ?
— Tu dois quand même avoir une idée d’où tu t’en vas.
— C’est la bête dans le labyrinthe. Le rat dans les couloirs de son dédale. Foutez le camp, mais ne me laissez pas seul. Il représente une menace à l’équilibre mental. Tu as bien fait de ne pas passer par la porte latérale.
— Alors nous sommes d’accord. Il faut monter cette expo aussi vite que possible, dit Rodrigue en souriant.
— Toi aussi tu crois qu’il est en train de mourir, comme a dit l’autre imbécile au café ?
— Non, mais je veux qu’il soit là pour le vernissage.
— Oh, il sera là, il n’y a pas à s’inquiéter. Il a des boîtes pleines de cartons d’invitation pour ses expos passées, de comptes rendus, d’articles de presse et tout le reste. Il s’étudie lui-même.
— On n’en attend pas moins d’un artiste.
— Ça, c’est l’excuse facile pour tout et rien.
Rodrigue rit de bon cœur et reposa sa bouteille. Au son, j’en déduisis que contrairement à la mienne, elle n’était pas vide. Il se leva.
— Il faut que j’y aille. Je préfère éviter la circulation.
En le regardant s’éloigner, je l’imaginais tirer la grande carcasse inerte de Marchuk sur son dos frêle, jusque sous les feux de la rampe. Cette image, absurde et frappante à la fois, était bien la preuve que le photographe avait malgré tout le sens de l’humour. J’avais le même sentiment envers Rodrigue aujourd’hui qu’à notre première rencontre : qu’il n’était pas entièrement franc avec moi, qu’il y avait quelque chose qu’il ne me disait pas. Ou était-ce simplement le ressentiment de l’écrivain envers un éditeur ?
« Évidemment qu’il ne te dit pas tout, me rassurai-je. Que penses-tu qu’il te doive, la vérité ? Si ça concerne Marchuk, tu t’en apercevras bien assez tôt. Toi, tu es entré par la porte sur le côté. Pas lui. »
Enfin, à ce qu’il dit.
Ce soir-là, mes deux fils devaient venir prendre un verre à la maison. Chacun, en famille, mangeait tôt. Pour Laure et moi, c’était l’heure de l’apéro. En dépit de ce qu’il avait dit la fois précédente, mon cadet Daniel arriva le premier, en avance, pour battre son frère Matt. Pendant ses années d’école secondaire, en plein dans sa période de provocation, Daniel m’avait un jour demandé : « Qu’est-ce que tu ferais si je te disais que je suis gay ? » « Je te souhaiterais bonne chance », lui avais-je répondu.
Il arriva ce soir-là en annonçant une bravade plus susceptible de causer un choc.
— Je crois que je vais renoncer à boire. Par solidarité avec Claire, tu comprends.
— Bonne idée, lui répondis-je. Puisque c’est comme ça, tu vas pouvoir me donner ta bouteille de scotch à quatre-vingt dollars, celui qui a un goût de tourbe.
— Ou un goût de fourbe, plaisanta Claire.
Sur quoi elle s’échappa dans le séjour pour faire l’admiration de Laure, et aussi, en partie, pour échapper à la tentation du vin. Mais je savais qu’avant la fin de la soirée elle tremperait ses lèvres dans le verre de Daniel. Enceinte, mais sans laisser les plaisirs de côté ; un compromis rêvé. J’étais heureux pour mon fils.
Depuis la pièce contiguë, j’entendis la voix de Laure. Elle n’émettait que des gazouillis, ce qui ne lui ressemblait pas. Laure n’avait pas voulu d’enfants, et quand nous nous étions rencontrés elle et moi, même si la question ne se posait pas, elle avait voulu m’éclairer sur l’historique de sa décision. Sa franchise, son ouverture m’avaient attaché à elle. « Je n’ai jamais eu l’étoffe d’une mère, m’avait-elle dit dès le début. Je ne change pas de trottoir quand je croise une femme qui pousse un landau, mais simplement, je n’éprouve rien ; ou si, je suis peut-être contente pour elle, si c’est ce qu’elle souhaitait. Mais moi je n’en voulais pas, point final. Et bien entendu, je m’y suis tenue, puisque j’avais le contrôle sur les moyens de production. Ça m’a coûté quelques hommes en chemin. Je ne crois pas qu’ils voulaient des enfants coûte que coûte, à mon avis, ce qui leur déplaisait c’était d’être avec une femme qui avait pris une décision sur le sujet longtemps avant qu’ils soient dans le portrait. »
Je me suis demandé si, à l’époque, j’aurais fait partie de ceux qui étaient restés sur le carreau. J’étais soulagé de ne pas avoir à répondre à cette question.
Je déposai deux verres de vin pour Daniel et moi, puis un troisième et un quatrième une minute plus tard, quand Matt et Josie arrivèrent. Hayden se précipita dans le séjour pour gratifier Laure de son sourire impayable.
Daniel regardait son verre de vin d’un œil mauvais.
— Tu n’as rien de plus costaud ?
— Tu sais bien que je n’ai pas touché aux alcools forts depuis des années. Et de toute façon, tu arrêtes de boire, non ?
— Mon frère, arrêter de boire ? Il a dépensé une fortune sur ce truc biodynamique, c’est lui qui me l’a dit, je n’invente rien. Je ne savais même pas ce que biodynamique voulait dire ! lança Matt.
— Je ne le sais pas non plus, avouai-je.
— Ça veut dire qu’on vendange les soirs de pleine lune quand les femmes ont leurs règles, nous informa Josie, qui était toujours une source d’informations quand il s’agissait des dernières tendances à la mode.
Nous avons levé nos verres à la prochaine génération. Au petit bulldozer et à son futur cousin.
— À nos escaliers, à nos chevaux, à nos femmes, et à ceux qui les montent !
Daniel attendit que fusent les protestations.
— Il va falloir que je travaille mon répertoire, concéda-t-il quand rien ne vint.
— J’ai peine à croire que mon beau-frère est un sale sexiste, dit Josie.
Daniel accepta le compliment de bonne grâce.
— Alors p’pa, tu travailles pour de vrai ? Tu n’as pas encore pris ta retraite ? Comment ça se fait ? demanda Matt.
Matt utilisait ce terme affectueux ; Daniel, lui, m’appelait par mon prénom. Ça ne me plaisait pas particulièrement, mais je ne m’en plaignais pas non plus. Au moins, ça nous gardait en bons termes, ce qui n’avait pas toujours été le cas.
— Je prendrai ma retraite quand je serai mort, lui répondis-je.
— C’est ça, oui, répliqua Daniel sur un air de défi. Alors dis-nous ce que tu as fait cette semaine. Sois honnête pour une fois, n’invente pas de salades.
Depuis la pièce voisine, j’entendais Hayden expliquer à Laure à quoi servaient les outils que contenait sa boîte. Je n’entendais pas distinctement ce qu’elle lui répondait, mais je percevais bien le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle se débrouillait plutôt bien avec les humains en bas âge. Elle n’était jamais condescendante envers eux, ne leur parlait jamais en langage enfantin. Elle s’adressait à eux comme à n’importe quel adulte.
— Je suis en train d’écrire quelque chose, dis-je aux buveurs de vin dans la cuisine.
— On s’en doute un peu. C’est pas ce que tu es censé faire ? Ça et regarder par la fenêtre, les yeux dans le vague.
— Je n’ai pas eu beaucoup le loisir de m’y consacrer dernièrement. Il va falloir que je me rattrape.
Ma tentative d’esquive ne rencontra que le silence. Mes enfants ne me laisseraient pas m’en tirer si facilement. Ils semblaient avoir véritablement envie de savoir à quoi je pouvais bien occuper mon temps dans cette mystérieuse vie où, en apparence, je ne faisais rien, même si l’argent rentrait.
— J’écris un petit texte sur un photographe. Mais pas pour un magazine. C’est pour une monographie.
— Une mono quoi ? Ah oui, Mono comme la marque de silicone, c’est ça ?
Matt aimait faire son numéro d’ignare, servir de repoussoir, de faire-valoir au vocabulaire imposant de son frère.
— Mono, comme dans tout seul, et graphie comme dans écrire. Un petit texte sur un seul sujet, intervint doctement Daniel, qui n’était pas professeur pour autant, mais travaillait comme lobbyiste pour diverses organisations à but non lucratif.
— Si seulement ça pouvait être ça, ça rendrait les choses plus faciles, leur dis-je. Mais pour l’instant, j’avance et je recule en même temps. Et je m’échoue sur le côté aussi. Des deux côtés en fait.
Matt leva le doigt en l’air, dans une parfaite imitation de moi sous mon jour le plus pontifiant.
— La seule façon de savoir de quoi il s’agit, c’est de l’écrire.
J’ouvris mon cœur à mes garçons. À ces deux hommes dans ma cuisine. Qui s’en serait privé ? Ils voulaient savoir où m’emmenait la vie et j’en étais ému.
Je me lançai alors dans une longue description. Je leur expliquai que mon sujet était une âme tourmentée, un homme qui vivait dans une réclusion extrême, qui me repoussait autant qu’il me suppliait de rester auprès de lui, et je ne savais pas encore – et peut-être ne le saurais-je jamais – comment convertir tout ça en un texte qu’on aurait plaisir à lire.
Il se rasait le crâne à la manière des moines, à l’aide d’une tondeuse qu’il allait recharger dans les édifices municipaux parce qu’on lui avait coupé l’électricité. C’était l’aspect maniaque que prenait son abnégation. Il s’affairait à construire une maison sous son propre toit, un abri où se réfugier, car il ne faisait pas confiance à sa demeure. Ce n’était pas étonnant qu’elle lui ait été transmise par ses parents, qui s’étaient séparés tout en continuant d’habiter le même immeuble. Son repaire était façonné à partir d’archives photographiques accumulées sur des décennies, parce que c’est ce qu’il avait d’immédiatement disponible, ça et tout ce sur quoi il pouvait mettre la main, des boîtes de soupe Campbell’s aux morceaux de Formica. À la lumière ténébreuse des bougies qui tenaient lieu de système d’éclairage, il était difficile de distinguer quoi que ce soit.
— TOC, diagnostiqua mon cadet.
C’est à cet instant que, sortant de nulle part – ce lieu imaginaire où vont s’éteindre les pensées –, le souvenir de ma première rencontre avec le trouble en question s’est traîné dans la lumière, comme un infirme. Cela remontait à l’époque où on employait plutôt des noms imagés : collectionneur, amasseur, Litvak. Cette histoire était liée à ce que prétendait mon père, de manière absurde, à propos de la famille. Même si, à ce moment-là, il me semblait plutôt médiocre, mon vieux s’était révélé un vrai magicien. Il sortait des gens de son chapeau comme autant de lapins dégénérés. À mesure que je me confiais à ces deux jeunes hommes qui me procuraient tant de bonheur et d’énergie, d’autres morceaux du puzzle se mettaient en place, comme cela arrive avec les souvenirs qu’on refuse d’avoir. Il se trouvait qu’à cette époque j’avais un autre oncle dont j’ignorais l’existence.
— Un jour, quand j’étais gamin, le téléphone a sonné, leur dis-je. C’est ma mère qui a répondu, elle était toujours la première à décrocher. « Oui, il est là », a-t-elle dit avec un large sourire aux lèvres, et elle a tendu le combiné à mon père. Nous avons tous tenté d’écouter la conversation. Ma mère nous avait mis la puce à l’oreille ; mon père ne recevait jamais d’appel. Il est resté silencieux un moment, encaissant ce que l’interlocuteur avait à dire. « C’est impossible, je n’ai aucune famille », a-t-il dit. Et clac, il a raccroché.
— Il n’avait aucune famille ? demanda Matt. Qu’est-ce que tu faisais là, alors ?
— Je me suis posé la même question.
— Je suis curieux de savoir comment ça a tourné, dit Daniel.
— Ça a tourné immédiatement à la dispute entre mes parents, ça ne pouvait pas finir autrement. On ne m’a pas permis de rester là ébahi et de prendre des notes. Ils sont passés de la cuisine, où se trouvait le téléphone, au salon où je n’étais pas censé les entendre. Comme d’habitude, mon frère s’est éclipsé. Ils se sont engueulés à leur manière habituelle, en essayant de faire en sorte que je ne suive pas le déroulement des choses, mais laissant finalement la colère prendre le dessus. Surtout ma mère.
— Je me rappelle ce genre d’engueulade, m’assura Matt.
— Je sais. Désolé.
D’un geste de la main, il passa à autre chose.
— Ne nous aventurons pas sur ce terrain, suggéra Daniel.
Je soupirai. Quoi qu’il arrive, le souvenir douloureux du divorce ne s’effacerait jamais.
— Quelques bribes me sont parvenues : « Le Loralee. » « Proches parents. » « Ne fais pas l’idiot. » « C’est ta responsabilité. » J’ai capté tout ça, mais ça n’avait aucun sens pour moi. Puis, la dispute s’est arrêtée. Ma mère ne perdait pas trop de temps avec ce genre de choses. C’était son côté pratique. Elle se battait pour gagner, et si aucune victoire n’était possible, du moins pas immédiatement, elle ne s’acharnait pas en vain. Elle est venue vers moi et m’a fait sortir de la maison, juste devant. On était en plein été, il faisait chaud, très chaud, c’est important pour la suite de l’histoire. Les joints d’asphalte entre les plaques de ciment du trottoir étaient ramollis. Il fallait que je l’accompagne, et que je l’aide à faire quelque chose dont mon père ne voulait pas s’occuper. Son frère venait de mourir et en tant que plus proche parent, c’était lui qui était censé vider la chambre qu’il occupait, seulement il ne voulait rien savoir sous prétexte qu’il n’avait pas de famille.
Laure entra dans la cuisine. Elle tenait Hayden par la main et son bras entourait les épaules de Claire.
Josie me désigna du menton.
— On est en train d’apprendre comment il gagne sa vie, dit-elle à tous les trois.
Laure se frappa le front de la main en levant les yeux.
— Non, c’est intéressant, affirma Daniel, jusqu’ici c’est une bonne histoire.
— Merci bien, intervins-je.
— Peut-être juste un peu trop longue, comme toutes celles que tu racontes.
— Je vais finir en allant droit au but, promis-je. Je me suis donc tout à coup retrouvé dans la voiture avec ma mère au volant. Elle n’a pas ouvert la bouche une seule fois. Le trajet, assez long, s’est déroulé en silence. Il n’y avait pas de radio dans l’auto. Au bout d’un moment, nous sommes arrivés devant un immense immeuble décrépit et elle a arrêté le moteur. « Et voilà, le petit nid douillet. L’Hôtel Loralee. Grandiose, pas vrai ? »
« J’avais vu des hôtels dans les films de James Bond. Leurs halls n’étaient jamais pleins d’hommes aux pantalons tachés de pisse qui somnolaient dans des fauteuils en similicuir. Ma mère est revenue de la réception avec la clé d’une chambre. C’était un nain qui faisait fonctionner l’ascenseur.
— Un nain ou un lilliputien ? questionna Matt d’un air de défi.
— Ça commence à ressembler à une histoire à dormir debout, se plaignit Josie.
J’avançai la main en faisant mine d’ouvrir une porte invisible.
— Chambre 1236. La puanteur m’a pris aux tripes. Un vrai coup bas. Les larmes me sont montées aux yeux, je n’y voyais plus rien. Ma mère s’est rendue dans la salle de bain, y a trouvé deux serviettes qu’elle a mouillées avant de m’en tendre une. Elle a noué l’autre devant son nez et sa bouche. Je ne sais pas comment elle savait que c’était la chose à faire.
« Voilà le lien avec notre Marchuk. Mon défunt oncle ramassait tout, il entassait, il ne jetait rien, il souffrait d’un TOC avant qu’on ait pu mettre un nom sur cette anomalie du comportement. Il avait des sacs pleins de jeux d’osselets, de pochettes d’allumettes, de bâtonnets à cocktail ornés de marcheurs vêtus de rouge, de jeux de cartes. Mais cela n’expliquait pas l’odeur. Et la serviette qui me couvrait le nez ne m’enthousiasmait pas vraiment, parce qu’un mort s’y était essuyé les mains quelques jours auparavant. J’ai voulu ouvrir la fenêtre, mais les couches de peinture successives l’avaient scellée. C’est à ce moment que j’ai vu la perruche morte dans sa cage, rendue à l’état de paquet de plumes séchées aux couleurs fanées. Ce n’était pas un si petit animal qui pouvait répandre une telle pestilence. Ma mère faisait des allers-retours rapides jusqu’au bout du couloir avec des sacs pour les jeter dans le vide-ordures. Je suis arrivé à la dernière chose qu’avait conservée mon oncle, son cadeau d’adieu. Dans des sacs en papier de supermarché dont le fond avait cédé sous l’humidité, il avait mis un terme à son séjour en ce monde en recueillant sa merde.
« Prise d’un haut-le-cœur, ma mère s’est précipitée dans le couloir. J’ai voulu sortir aussi, lui mettre la main sur l’épaule, mais je n’ai pas osé.
« J’ai essayé de penser à quelque chose que j’aurais pu faire pour elle, à défaut de pouvoir la réconforter. J’ai fait glisser les sacs de papier sur un tapis de caoutchouc qui se trouvait près de la porte. Ma mère a insisté pour les emmener jusqu’au vide-ordures. C’était tout elle de vouloir se charger du pire boulot. J’ai su plus tard qu’elle ne s’était volontairement pas rendue tout à fait jusque-là. J’ai sorti la cage de l’oiseau dans le couloir. La chambre était louée, mon oncle ne possédait aucun meuble. Nous avions fini. Ma mère est revenue se laver les mains. “Pas une foutue goutte d’eau chaude”, a-t-elle dit depuis la salle de bain. En sortant de là, elle s’est dirigée vers la penderie. Il ne me serait pas venu à l’esprit d’y jeter un coup d’œil. Elle y a attrapé une brassée de vêtements.
« Vous vous souvenez peut-être d’elle, ai-je dit à mon auditoire dans la cuisine. Ma mère était généralement d’une nature paisible, elle ne jurait jamais. Quand nous sommes redescendus dans le hall, elle a jeté le tas de vêtements sur le comptoir de la réception. La puanteur s’en échappait par effluves. Ma mère a dit à la femme devant elle d’en faire don à Goodwill, une association caritative, pour aider d’autres à se relever, comme disait la devise de l’organisme. Pour aider un mort à se remettre debout comme ce foutu Lazare. Après, nous sommes sortis pour regagner la voiture. Et aujourd’hui, comme sujet d’une monographie, je me retrouve avec un autre amasseur qui vient de faire resurgir celui d’autrefois dans ma vie. »
— Bon Dieu, dit mon aîné.
— Merde alors, ajouta mon cadet, comme pour se faire l’écho de sa grand-mère. Non seulement ça te rappelle de bons souvenirs, mais en plus tu es payé pour ça ? Tu parles d’un boulot ! J’ai vraiment choisi le mauvais métier.
L’instant suivant, il me fit une proposition.
— Qu’est-ce que tu dirais si à temps perdu je travaillais pour toi comme assistant, si j’étais ton factotum ? Je sais faire des recherches, rédiger. J’écris de très bons communiqués de presse.
— Sans moi, dit son aîné. J’ai assez à faire comme ça à la maison. Et ça sera pareil pour toi assez vite.
— Veux-tu vraiment t’ouvrir à quelqu’un de ce genre ? demandai-je à Daniel. Penses-y bien. Les histoires des autres nous blessent parfois, c’est bien connu.
— Tu le fais bien, toi. Tu ne veux pas partager le fardeau ?
— Je n’ai rien contre. Mais je ne savais pas dans quoi je mettais les pieds, même si j’avais mes doutes. Évidemment, ce n’est pas la faute de ce type si son intérieur me rappelle quelque chose qui m’est arrivé quand j’étais gamin. D’une certaine façon, il n’a rien à voir dans tout ça.
— Tu ne t’impliqueras pas dans ce foutoir et tu le sais, dit Matt à Daniel. Rappelle-lui qu’il a d’autres chats à fouetter, conclut-il en s’adressant à Claire.
— Je ne pense pas que ça sera nécessaire. Il le sait bien, lui répondit-elle avec un large sourire.
— Si ça ne te fait rien, reviens à ton histoire. J’aimerais savoir ce qui s’est passé quand tu es rentré chez toi.
— Disons que je n’ai plus vu mon père du même œil après ça. Ni ma mère, d’ailleurs. J’avais partagé avec elle quelque chose qu’il avait refusé. Quelque chose dont nous ne pouvions ni ne voulions parler, mais qui était là, entre nous, malgré tout.
— Un secret, en quelque sorte.
— Exactement. Et nous l’avons gardé jusqu’à sa mort. Il est à vous maintenant.
— Est-ce qu’on est vraiment obligé de le prendre ? demanda Matt.
— C’est toi qui m’as demandé ce que j’ai fait cette semaine. Et de toute façon, ça ne vous fera pas de mal.
— Tu veux que moi je te parle d’événements traumatiques qui se transmettent d’une génération à l’autre ? me dit Daniel.
— Vous êtes résilients. Vous faites partie d’une communauté, et ça aide à développer la résilience. Tout le monde sait ça.
— Vous n’avez plus jamais évoqué ça par la suite, elle et toi ?
— Dans la voiture, sur le chemin du retour, j’ai demandé à ma mère ce qu’un uniforme militaire faisait dans la penderie. « Contre tous les ennemis, extérieurs ou intérieurs », me répondit ma mère. Je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire. « Il faisait partie de l’American Legion. » Je n’étais pas plus avancé. Je me suis avachi dans le siège à côté d’elle et je me suis mis à bouder. C’est seulement à ce moment-là qu’elle m’a tout raconté. Elle avait dû se rendre compte qu’elle me devait bien ça. L’oncle était un attardé mental ; désolé pour le choix du mot, mais c’est ce qu’on disait à l’époque.
Mes enfants ignorèrent ma remarque.
— Vas-y, continue, m’encouragea Daniel.
— Oui, j’essaye. Même s’il n’était pas très vif d’esprit, il avait eu assez de jugeote pour rejoindre les rangs. Il s’était engagé dans l’armée. Il est resté sous les drapeaux l’espace d’un après-midi, le temps qu’il a fallu aux responsables pour réaliser à quel genre d’individu ils avaient ouvert la porte, et qu’il soit démobilisé avec les honneurs. Soldat un jour, ne serait-ce que quelques heures, soldat toujours. Il a vécu de sa pension d’ancien combattant tout le reste de sa vie. Il se faisait de l’argent de poche en vendant des journaux ; il était peut-être attardé, mais pas au point de ne pas savoir rendre la monnaie. Ce mot, encore, pardonnez-moi. C’était un vrai patriote, il s’était joint à l’American Legion, une sorte d’association d’anciens combattants. N’importe qui peut être patriote, on peut devenir membre de ce club le plus facilement du monde.
— Et ton père ? demanda Matt.
— Quand nous sommes rentrés, dégageant une puanteur d’enfer, il a voulu savoir comment ça s’était passé. « Tu ne peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre », lui a dit ma mère. J’étais fier d’elle.
— C’était une modeste rébellion, remarqua Josie.
— Oui. C’était une femme de son temps. Mais il y avait plus de révolte en elle que je ne l’imaginais.
Matt, avec son côté terre à terre, vit tout de suite la nature de mon dilemme.
— Tu es censé écrire quelque chose sur ce photographe, mais tu t’y attelles à ta façon. Je veux dire, avec tout ce qui te revient en mémoire.
Mon cadet, à l’esprit libre et aux moyens plus élevés, y alla de son conseil :
— Écris ce que tu veux. Ils te paieront. C’est toi qui décides.
— En fait, j’ai déjà été payé.
Mes fils me regardèrent, étonnés, l’air de dire : « Tu as l’argent et tu l’as déjà dépensé, alors tout va bien. Tu peux te prélasser dans le luxe de tes mauvais souvenirs. » Quelle belle paire de pragmatiques ils faisaient ces deux-là !
Bien sûr, ils savaient ce que ce dilemme signifiait pour moi, et ce qu’il aurait signifié pour eux s’ils avaient été là avec moi, et que tout leur revenait maintenant. Et ils avaient été là, à travers moi, avec moi, je le sentais clairement.
— Si tu as besoin d’autres conseils, n’hésite pas, dit Daniel. Et garde mon offre à l’esprit, ça peut servir.
— Trouve-toi un safe space, me souhaita Matt, parodiant le jargon à la mode. Un TOC. Bon Dieu, j’espère au moins que ce n’est pas contagieux.
C’est Hayden qui nous ramena à la réalité en se lançant dans une histoire en rapport avec sa boîte à outils. Il les avait déjà transformés en personnages vivants, en avait fait ses compagnons, et il s’apprêtait à nous les présenter. L’assemblée se déplaça au salon pour découvrir ce qui s’y tramait ; je fermai la marche, apportant les verres dans la pièce.
Au salon, Daniel se détachait du ventre de Claire devant lequel il s’adressait à son enfant à venir. Il me lança un regard en redressant la tête. Il arborait ce sourire de trublion que je connaissais si bien, et que j’aimais tant.
— Tu te rappelles le iPod gratuit qui venait avec ton nouvel ordinateur ?
— Vaguement.
— Tu l’as donné à Matt. Sans même penser à me demander si je le voulais.
— Il était plus vieux.
L’excuse était pitoyable.
— Et quand tu as prêté ton appareil photo à Daniel et qu’il l’a laissé tomber dans une rivière au Costa Rica ? me demanda Matt. Tu n’as même pas été fâché contre lui, et tu lui as encore moins demandé de te le rembourser.
— Il était trop jeune.
Il était inutile de formuler d’autres excuses.
— Tu te souviens d’avoir laissé ta voiture une semaine entière à Matt sans rien lui demander pour l’essence ?
— Et quand tu as conduit Daniel à un point de rencontre en Estrie, pour qu’il puisse partir aux États-Unis en stop ? En lui donnant un peu d’argent juste avant ?
Et ainsi de suite. Ils se répondaient à chaque fois, et aucun des deux ne restait le préféré bien longtemps avant que l’autre le prenne en défaut. Il s’agissait d’un jeu de tag familial, dans lequel je voyais une preuve de ma générosité et le souvenir qu’ils en gardaient. N’importe quel parent est prêt à croire de telles choses. Et puis, cette comédie du favori n’était pas réservée à mes enfants. On la jouait quotidiennement, partout dans le monde. L’aspect récréatif de cette joute permettait aux deux jeunes hommes d’exprimer à la fois leur amour fraternel et leur ressentiment. Ça ne pouvait passer que par le jeu, et en s’y livrant ils amusaient leurs épouses, qui étaient bon public. Et, au-delà du caractère divertissant de la chose, ils ne faisaient qu’exprimer la manière dont ils s’étaient perçus l’un l’autre dans leur enfance.
Nous sommes retournés à la cuisine pour remplir nos verres.
— C’est à ton tour de jouer, me dit Matt.
— Même s’il n’y a pas d’adversaire en face de toi. Tu peux jouer tout seul. Sois créatif. Tu en es capable, non ? renchérit Daniel.
L’espace d’une minute, je fis mine d’étudier la question, pour la forme, mais je savais très exactement à quoi j’allais jouer. Ça s’appelait « Je suis si vieux ».
— Je suis si vieux, commençai-je, que je me rappelle le temps où il n’y avait pas de sacs plastique ; ils étaient tous en papier.
— Les sacs en papier. N’y revenons pas.
— Désolé. Je suis si vieux que je me rappelle qu’il existait des lignes téléphoniques partagées, et qu’on pouvait espionner les conversations de son voisin. Et c’était chaque fois, immanquablement, ennuyeux à mourir.
— Mais tu étais un petit sournois ; ça te plaisait d’écouter ce que disaient les autres.
— Je suis si vieux que la voiture de mes parents avait une boîte manuelle à trois vitesses avec levier au volant, pas d’horloge, pas de radio, rien qui ressemble à un système de son.
— Tu pouvais réfléchir en silence à toute cette puanteur.
— Je suis si vieux que je me rappelle le jour où la campagne de vaccination contre la polio est arrivée dans notre quartier. Personne n’avait jamais craint de l’attraper avant que les autorités de santé publique nous promettent un vaccin qui nous protégerait. Tout à coup, nous avons tous été terrifiés. Danny, mon meilleur ami qui habitait en face de chez nous, est allé se coucher un soir et s’est réveillé paralysé le lendemain. Il ne pouvait plus faire le moindre geste, ses bras et ses jambes ne répondaient plus. Et le jour où il était censé avaler le morceau de sucre, il s’est levé et s’est rendu à pied jusqu’au gymnase de l’école, où tout le monde faisait la file en attendant sa dose dans un gobelet. Il a gobé la sienne et a refusé de dire quoi que ce soit à propos de ce qui lui était arrivé.
— Tu n’as jamais eu de réaction semblable ?
— J’ai toujours été un enfant raisonnable. Maintenant, laissez-moi vous raconter la meilleure. La fois où la caissière d’un magasin s’est adressée à moi avec le mot en N.
— Quoi ? En parlant de toi ? interrogea mon aîné.
— Elle n’était pas un peu daltonienne, par hasard ? s’enquit Daniel.
— Elle t’a dit quoi, au juste ? insista Matt.
— Promettez-moi de ne pas m’annuler si je vous raconte l’histoire.
— Si on t’annule, on passe nous aussi à la trappe, intervint obligeamment mon cadet.
— Je dis ça parce que je me rappelle exactement ses paroles. Et aussi l’endroit où ça s’est passé. Ça s’appelait le Garden Market. Les centres commerciaux commençaient à faire leur apparition, mais le mot n’était pas encore entré dans le vocabulaire. C’était une sorte de bazar, comme Woolworth’s or Kresge’s, où on trouvait une marchandise bon marché.
— Jamais entendu parler, déclara Matt.
— C’est bien ce que je voulais dire, lui répondis-je – leur répondis-je à tous les deux, en réalité, sans jouer au préféré. J’allais là avec Danny, mon meilleur ami, celui de l’épisode hystérique. En général, j’achetais un paquet de cartes de baseball et trouvais le moyen d’importuner la personne derrière le comptoir assez longtemps pour laisser le temps à Danny de trouver l’article à 100 % de rabais.
Un silence passa.
— Vol à l’étalage, expliqua Daniel à son frère.
— Certaines expressions désuètes sont encore bien vivantes, ça fait plaisir à entendre. Donc ce jour-là, je me suis dirigé vers la caisse, avec mon paquet de cartes en main et mes vingt-cinq cents. La femme m’a vaguement regardé, sans même prendre la peine de me dévisager, et elle m’a demandé subitement : « Pourquoi t’as des cheveux de n---- si t’es pas un n---- ? »
Mes garçons n’eurent aucune réaction. Leurs épouses non plus. Personne ne voulait s’aventurer à poser la question-piège qui serait restée sans issue. Laure, quant à elle, n’était pas au courant de cette histoire ; en fait, l’anecdote venait juste de me revenir.
— Et tu lui as répondu quoi ? Qu’est-ce que tu lui as dit après ça ? demanda Matt.
— Je n’ai rien répondu, c’est bien ça le problème. Ça m’a pris par surprise, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’aurais pu lui dire. Personne ne m’avait jamais posé une question pareille.
— Tu avais des cheveux de J---, pas de n---- ; excuse-moi d’avoir prononcé le mot interdit.
— C’est exactement ça qu’elle voulait me dire. Les Juifs ne sont pas des Blancs, dis-je à Daniel.
— Maintenant, oui, m’informa-t-il.
— J’ai bien compris ça. C’est même le clou de mon propos : je suis si vieux que j’ai déjà fait partie d’une minorité ethnique victime des préjugés raciaux de la majorité blanche.
Le badinage idéologique avait eu raison de la patience de Matt. Cela venait gâcher l’anecdote croustillante, révélatrice des coutumes exotiques d’autrefois, qu’il avait envie d’entendre.
— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? En as-tu parlé à quelqu’un ? À ton ami le voleur, ou à ta mère ?
— Je l’ai dit à Danny quand nous sommes sortis du magasin. Il m’a donné quelques paquets de cartes qu’il avait subtilisés pour moi. C’était mon prix de consolation. Il avait aussi dérobé un modèle réduit d’avion pour lui, un B-24. Il aimait voler ces maquettes en plastique qui étaient très chères. Il les assemblait, mais il ne les conservait pas. Une fois montées, il leur mettait le feu dans sa chambre.
— Ne t’éloigne pas du sujet. Ton ami était peut-être quelqu’un de vraiment bizarre, mais c’est une autre histoire, intervint Daniel.
— C’est vrai, tu as raison. Bref, il m’a dit de retourner dans la boutique et de dire à la caissière d’aller se faire foutre.
— Et tu l’as fait ?
Je secouai la tête.
— J’avais manqué l’occasion. C’est le genre de situation où il faut répondre du tac au tac, sinon c’est trop tard. Je n’avais pas la même facilité que Danny avec les mots.
— C’est l’instinct qui te manquait. Et tu n’as rien dit à ta mère par crainte de sa réaction, se hasarda Daniel.
C’était juste, mais la réaction en question était le contraire de ce qu’ils devaient s’imaginer.
— Je ne lui ai rien dit parce que je savais qu’elle n’aurait absolument rien fait. Elle se serait contentée de me dire : « Regarde d’abord d’où ça vient. » C’était sa façon de réagir quand on nous insultait ou qu’on nous maltraitait. Sauf que l’insulte a fini par me coller à la peau. Elle est clairement encore là, quelque part en moi. Si ça m’a appris une chose, c’est bien celle-ci : il faut riposter, et sur-le-champ, frapper deux fois plus fort que l’autre, sous peine de devenir une victime.
Mon jeu prit fin sur une note plus sombre que le leur, et je le regrettais. Il y a tant d’énergie et d’ingéniosité déployées entre parents et enfants pour se protéger mutuellement de ce qu’ils ont vraiment vécu. Et personne de part et d’autre n’est dupe ; en définitive, il ne faut voir en cette tentative de protection qu’un acte d’amour.
— La prochaine fois, tenons-nous-en au badminton avec bouchon, conclus-je.
— T’inquiète pas, on est capable d’en supporter davantage. On est résilients, c’est bien ce que tu as dit ? As-tu changé d’avis ?
— Pas du tout.
Nous étions désormais seuls tous les trois dans la cuisine. J’entendis le bruit de la boîte à outils qu’on rangeait.
— On dirait que mon jeu fascine moins les dames, avançai-je.
— Elles discutent d’affaires de dames, au salon. Bon, d’accord, elles ne sont peut-être pas conquises par les épisodes de ta vie d’Américain. Mais nous, oui. De toute façon, c’est l’heure de plier bagage.
La soirée avait été riche d’une multitude de choses. Quand tout le monde fut parti, Laure se prépara à sacrifier à sa routine du soir tandis que je déposais les verres et les petites assiettes dans l’évier.
Depuis l’autre bout de la ville, un photographe déchu avait réintroduit dans ma vie des membres indésirables de ma famille. Aurais-je franchi sa porte si j’avais su que les choses prendraient cette tournure ? Sans aucun doute. Je n’aurais pas voulu rater les possibilités qu’il m’offrait ; richesses embarrassantes, certes, mais richesses tout de même.
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